La rentrée venue, je me suis dans un premier temps attelée à la retranscription et à la traduction de La conquête d'amour d'Elaine. Tous les soirs, je m'installais à ma table: à gauche, le carnet et une tasse de café, à droite, un dictionnaire français-anglais et un livre sur la versification, et au centre, ma machine à écrire.

Le poème d'Elizabeth était des vers irréguliers, dont certains ressemblaient à des pentamètre iambiques. Est-ce que ces vers étaient destinés à tous devenir, dans une version ultérieure, des pentamètres ? Le poème manuscrit était en effet truffé d'une grande quantité de ratures. L'idée que le poème était inachevé m'a donné l'idée de le traduire en alexandrins irrégulièrement rimés. Cela me semblait être un équivalent acceptable: mes vers traduits seraient aussi bancaux que les vers d'Elizabeth. Je n'avais alors jamais écrit en alexandrins, je me disais qu'Elizabeth et moi étions, à un siècle d'écart, toutes deux débutantes en poésie, et au coeur ardent. Ce désir seul importait. Peut-être ai-je alors déformé la vérité du texte… Mais comment savoir?

Lorsque la traduction en alexandrins me fatiguait trop, je m'attelais à une autre tâche: décalquer soigneusement le fameux jeu de l'oie qui clôturait le poème. Ce jeu de l'oie était la clef de l'histoire, il représente une broderie magique confectionnée par Elaine.

La retranscription du poème n'avançait pas assez vite à mon goût: ce n'était que ma première année à la fac* et j'avais du mal à traduire - mais mes migraines avaient mystérieusement disparu.

A la fin du mois d'octobre, j'avais traduit la partie versifiée du poème et terminé le décalquage, il ne me restait donc plus qu'à traduire la deuxième partie, lorsqu'un accident est survenu chez moi, un accident irréversible. Un incendie s'est déclaré dans la salle de bain de ma logeuse, qui a gagné ma chambre. Ma chambre a brûlé. Après le départ des pompiers, j'ai découvert mon lit entièrement calciné. A la place de ma table de nuit il y avait des débris de bois noircis effondrés au sol et un petit tas de cendres rectangulaire, comme un mille-feuille de cendres. C'était le carnet d'Elisabeth Brown, intégralement brûlé. Comment avais-je pu l'oublier, ce matin-là sur ma table de nuit? Il ne quittait pourtant jamais la poche intérieure de mon blouson, il ne me quittait jamais. J'ai alors recueilli les cendres du carnet dans un sac plastique avec autant de soin que si elles avaient été celles d'un être aimé.

Par chance, le jeu de l'oie et le début de la traduction étaient restés sur mon bureau, comme épargnés de peu par les flammes. Tout n'était pas perdu. Même, le poème ne serait plus jamais détruit! Ne l'avais-je pas lu et relu tous les soirs avant de dormir? Je connaissais l'histoire d'Elaine par coeur, autant que si Elizabeth l'avait inscrite en moi. J'allais pouvoir réécrire la suite de mémoire et sauver le poème! Mais j'étais bien loin d'imaginer les conséquences qu'aurait cet incendie sur mon état de santé.

Le soir même, j'ai du retourner chez mes parents à Cordes-sur-Ciel, dans la maison silencieuse où j'avais grandi. Il était prévu que j'y reste durant les vacances de la Toussaint, en attendant que les travaux de rénovation et d'assainissement chez ma logeuse soient faits. C'est là, à Cordes-sur-Ciel que j'ai dès le lendemain matin été touchée par ce que les médecins appellent une «amnésie rétrograde transitoire». C'est-à-dire qu'au réveil, les précieux souvenirs de la conquête amoureuse d'Elaine avaient entièrement disparu de ma mémoire. Et privée de ma mémoire, il m'était impossible de réécrire les pages qui avaient brûlé.

Me raccrochant à ce que je pouvais, j'ai alors concentré mon attention sur le jeu de l'oie que j'avais décalqué. De case en case, le jeu de l'oie formait le dessin d'une île. L'île était en forme de coeur bleu, et la mer tout autour était jaune pâle. Au centre de l'île brûlait une cité médiévale, sous une pluie d'étoiles et de météorites. Tout autour, c'était la catastrophe: on devinait, près d'une maison en ruine, la faille d'un tremblement de terre, et dans la mer, des monstres marins surgissaient des hautes vagues. Cet étrange jeu de l'oie, dont je connaissait quelques jours plus tôt tous les secrets, était devenu une totale énigme.

Mes parents étaient très inquiets, ils essayaient de m'aider, mais je ne voulais pas me confier. Lors de mes balades quotidiennes autour de Cordes, je trouvais mon seul réconfort. Ainsi, un matin, m'asseyant sur un rocher pour contempler la route, je me suis fait la réflexion élémentaire qu'en dehors du poème d'Elizabeth, je n'avais jamais rien lu d'autre au sujet d'Elaine d'Astolat. Mais quelle idiote! Je m'étais précipitée dans la traduction sans la moindre connaissance des textes qui avaient été écrits sur elle. Il était temps d'y remédier.

*Marianne Fabrou est alors étudiante à la faculté d'Albi. Elle redoublera cette première année à la faculté du Mirail, à Toulouse, aujourd'hui université Jean Jaurès.