Pour en savoir plus sur Elaine d'Astolat, j'ai profité d'une course que devait faire mon père à Toulouse, pour me rendre à la librairie Maldoror, une boutique de livres anciens, rue du Taur. Le libraire était un vieil érudit. Mais malgré la blancheur de sa barbe, il n'avait jamais entendu parler d'Elizabeth Brown*. Je lui ai alors demandé s'il connaissait d'autres versions de la légende d'Elaine, et après une recherche plus poussée dans ses registres manuscrits, il a pu identifier trois ouvrages: le Morte d'Arthur de Sir Thomas Malory, écrit au XVème siècle, et qu'il avait par chance en boutique, un poème intitulé The lady of Shalott, et un chapitre des Idylles du roi, écrits par Alfred Tennyson au XIXème siècle** – la même période qu'Elizabeth! – que je pouvais facilement trouver selon lui à la bibliothèque municipale.

Lorsque le libraire m'a raccompagnée jusqu'à la porte, il m'a confié que beaucoup de manuscrits de l'époque victorienne étaient redécouverts depuis les année quatre-vingt et étudiés par des chercheurs et chercheuses anglophones. Le carnet que j'avais trouvé pouvait donc peut-être faire partie de ces manuscrits oubliés. Il m'a souri en guise d'au revoir, sans doute amusé par mon aventure. J'ai filé dans la rue pavée, en quête de la bibliothèque.

De retour chez moi, j'ai dévoré le poème de Tennyson et le récit de Malory, qui, si j'en croyais les couches de poussière amassées sur leurs tranches, n'avaient pas été emprunté depuis des lustres. A quelques différences près, ces deux versions racontaient la même chose: Elaine était une jeune vierge qui tombait amoureuse du chevalier Lancelot du Lac. Partie à sa recherche, elle dérivait, agonisante, dans une barque, vers la cité de Camelot, où son corps était retrouvé. La version de Tennyson était accompagnée d'une gravure qui représentait Elaine à demi-morte dans sa barque, sa longue chevelure blonde étalée autour d'un visage diaphane, une fleur de lys entre les doigts.

Cette image d'Elaine morte m'était totalement étrangère. Dans la partie du poème qui n'avait pas brûlé, si Elizabeth rapportait en effet qu'Elaine tombait folle amoureuse d'un «Chevalier sans nom», elle ne mourrait jamais sur la rivière. A l'inverse, Elaine, embarquée dans la nuit, avait aperçu une île, je cite: « Elle vit monter des eaux une langue de terre, Une île, une merveille! (…) ». La fin de la première partie que j'avais traduite laissait d'avantage imaginer le début d'une aventure merveilleuse, que la mort tragique d'Elaine.

Je suis allée au lit, en proie à l'angoisse. Le carnet bleu me manquait terriblement, et les yeux fixés au plafond, je doutais de mon entreprise littéraire. Le jeu de traduction dans lequel je m'étais lancée était voué à l'échec. Car même si je retrouvais la mémoire, le poème d'Elizabeth une fois réécrit avait de fortes chances de finir, comme celui de Tennyson, à moisir sur l'étagère d'un érudit. Peut-être valait-il mieux abandonner la partie, me concentrer sur mes études à la fac, et fréquenter des gens, comme tout le monde. J'ai dirigé ma main vers l'interrupteur pour éteindre la lumière. Alors, comme si une main invisible avait tiré la mienne vers l'avant, je me retrouvée assise sur le lit. Une autre pensée m'a alors saisie. N'avais-je pas eu, grâce à mon voyage à Toulouse, la confirmation que les grands poètes faisaient mourir Elaine dans une barque? Elizabeth avait bien dit vrai: «la maudite vierge au Lys, n'est point morte sur la Tamise COMME CHACUN LE CROIT!». Vrai! Je venais de mettre la main sur les textes assassins qui colportaient une version mensongère de l'histoire d'Elaine. Il fallait poursuivre ma recherche. Grisée par ce constat, je suis tombée dans un profond sommeil (...)***

Les premières strophes traduites du poème étaient tout ce qu'il me restait du carnet. Vingt-et-une strophes, que j'ai ressassé chaque jour à partir du printemps, de même que les textes écrits par Tennyson et Malory. Je pensais que ces lectures mécaniques finiraient un jour par régénérer mes souvenirs perdus. J'ai aussi envisagé de retourner en Angleterre, pour retrouver le vendeur du vide-grenier, mais je venais de rater mes partiels et, comme mes parents ne pouvaient pas payer l'intégralité de mes études, ma priorité était de trouver un boulot d'été. Puis le 14 août, tout a changé.

Ce jour-là, de retour du buffet de la gare, où je travaillais, j'ai relu Les idylles du roi, d'Alfred Tennyson. Rien de nouveau. Mon regard a glissé sur l'éternelle gravure d'Elaine morte dans sa barque, puis de lassitude, j'ai détourné les yeux en direction de la fenêtre. Miroir du soir, la vitre a renvoyé mon image. Mon visage avait changé, sans doute l'effet des médicaments et de mon inactivité physique. J'ai alors baissé ma tête bouffie et j'ai refermé le livre. Ma vie était loin d'être idyllique.

Alors, j'ai sorti la traduction du début du poème de mon armoire, j'ai sorti de sous mon lit les cendres du carnet, conservées depuis l'incendie comme les reliques d'une sainte, et j'ai tout fourré dans un sac poubelle. Il fallait en finir avec cette histoire. Mais Elizabeth méritait-elle que l'on jette les restes de son carnet aux ordures? Non. Pour ne pas profaner son carnet, j'ai décidé de le rendre à la rivière et de vider le sac dans le Tarn. J'ai enfilé mon blouson, et je suis sortie dans la rue.

Rue Emile Grand, j'ai entendu quelqu'un m'appeler: «Marianne! ». Je me suis retournée. Personne. J'ai poursuivi mon chemin mais la voix m'a appelée de nouveau. C'était bien une voix d'homme, mais très douce. Elle n'était pas derrière moi, mais devant moi, venant des quais du Tarn, où je dirigeais justement mes pas. Autour de moi, les rares passants ne me regardaient pas, et la nuit tombait.

D'un pas mal assuré, j'ai traversé la rue en direction du quai. Il n'y a personne non plus au bord de l'eau, les vagues du Tarn étaient lisses. Je marchais vers le Pont-Vieux, quand j'ai vu, au milieu du pont, une sorte de halo bleu. Alors, la voix a résonné de nouveau et le halo bleu scintillait de concert: «Marianne, Marianne, viens n'ai pas peur Marianne!» Marchant lentement vers ce halo qui me parlait, j'ai alors aperçu, en son centre, un visage. Un visage d'homme! Epouvantée par cette vision, j'ai fichu le camp aussi vite que je pouvais car ma jambe me faisait mal, serrant le sac poubelle bien fort contre ma poitrine. J'ai cru devenir folle.

De retour à la maison, enfermée, à bout de souffle, dans ma chambre, j'ai pris des cachets de codéine pour me calmer, deux doses de plus que d'habitude, puis je me suis cachée toute habillée sous les draps, morte de peur. La codéine a eu raison de mes tourments et quelques minutes plus tard, je suis tombée dans un lourd sommeil.

Cette nuit-là, et les deux nuits suivantes, un miracle s'est produit. Dans la nuit, la voix m'a appelé de nouveau, avec la même douceur. «Marianne...Marianne… N'ayez pas peur, ouvrez les yeux...». J'ai ouvert les yeux. Dans l'obscurité j'ai vu briller le halo bleu que j'avais vu sur le pont, et dans ce halo il y avait un homme, vêtu comme un maître de cérémonie. Il portait une veste bleue à paillettes, dont les boutons de manchettes formaient de larges fleurs de pavot rouge et il portait, à son chapeau, une longue plume d'oie bleue. Son visage au yeux noirs était maigre et anguleux et sa bouche était toute rose. Il a dit: «Je m'appelle Morphée, je suis le fils du Sommeil et de la Nuit, le Dieu des rêves et des insomnies, et je viens pour t'aider, Marianne.». Il m'a souri. Un nuage de tranquillité m'a alors enveloppé.

Le Dieu Morphée en personne venait pour me raconter l'histoire qui avait été effacée de ma mémoire. La véritable histoire d'Elaine n'était plus un poème écrit d'une petite écriture à l'encre noire, mais un film en couleurs, une sorte de show télévisé merveilleux. Ce maître de cérémonie venu d'un autre monde est resté toute la nuit, puis il est revenu les deux nuits suivantes. Lors de ces trois visites nocturnes j'ai enfin retrouvé la conquête d'Elaine pour le Chevalier sans nom.

Lorsque le Dieu Morphée disparaissait, j'allumais la lampe de mon bureau sur ma machine à écrire, les volets toujours fermés. Je transposais alors à l'écrit tout ce que j'avais vu et entendu, et lorsque la nuit revenait, je retournais au lit, comme une somnambule, prête à retrouver Elaine. Lorsque la quatrième nuit est venue, le Dieu Morphée avait accompli sa tâche. Le poème d'Elizabeth Brown avait ressurgi de ses cendres. Je pouvais, dès le lendemain, assembler l'authentique début avec la fin reconstituée.

Mariane Fabrou,

printemps 1995

2 Rue du Soleil

81170 Cordes-sur-Ciel

05 63 16 36 50

*Il a cru d'ailleurs que je me trompais, que je voulais parler en réalité d'Elizabeth Browning, une femme poète anglaise du 19 ème siècle qui avait écrit les Sonnets portugais. Hélas, cette dernière, dont je recommande par ailleurs la lecture, n'avait rien à voir avec mon carnet.

**On pourrait ajouter à cette liste d'autres versions de la légende, françaises et italiennes.

***Je me suis en effet permis de créer une ellipse dans le récit de Marianne Fabrou, pour mettre l'accent sur la 2ème parie du livre. Et pour cause… Voici le résumé du passage que j'ai enlevé, et dont des paragraphes entiers étaient illisibles, l'encre étant diluée dans des auréoles de larmes:

Les mauvaises migraines de Marianne reviennent. Elle est mise sous médicaments par le médecin de famille, et forcée d'arrêter la fac pour l'hiver. Retournée à Albi, elle passe de longs mois dans un état dépressif, incapable de travailler à retrouver le poème d' dit: «Si j'avais vécu au XIXème siècle, il est fort probable que pour soignerma maladie, un médecin se soit dépêché de me faire une saignée. L'image du filet de sangs'écoulant dans un bol d'argentne medéplaisaitpas.» A la fin du printemps 1991, le traitement s'achève, et Marianne, qui n'a toujours pas retrouvé la mémoire, reprend ses recherches.