"Là", Ivan tire doucement sur le bout de ficelle. Cette fois, l'appât est un bout de pomme d'un vert chatoyant. "En hiver, les eaux sont claires. On privilégie les appâts visibles de loin. L'eau est gelée, ils ne veulent pas trop se dépenser, alors c'est nous qui devons aller vers eux."
Allison ne répond rien, triturant ses doigts. La paire de gants est trop grande, mais chaude et comfortable. La tête basse, elle ne remarque pas tout de suite qu'il tente de faire démarrer le moteur. Elle se redresse alors, croisant le regard légèrement surpris du Russe.
"Tiens, tu refais signe de vie. Un problème ?"
Une boule se forme et grandit à une vitesse folle dans le ventre de la plus jeune. "Je ne veux pas y aller."
Ivan fige sa main sur la poignée de démarrage, plissant les yeux alors qu'il la dévisage de haut en bas. "Tu es sûre que tout va bien ?"
"Oui. Je ne veux pas y aller. Je veux rentrer."
"Tu ne veux pas aller où, exactement ?"
"Au milieu du lac."
"Mais c'est juste là que se trouve le banc de poisson. Tu as une autre idée que d'y aller ?"
"Je m'en fiche, maintenant. Je veux rentrer."
Ivan fronce les sourcils. "On peut savoir ce qui te prend, à la fin ? Et quelle est cette façon de me parler ?! C'est toi, qui voulais pêcher !"
"Eh bien, je ne veux plus ! Je ne fais que te dire ça, depuis deux minutes ! Je veux rentrer !"
"D'accord, ne te fâche pas", Ivan se rapproche, frottant ses bras entre ses larges mains. "Tu as froid ? Je peux te prêter mon manteau."
Allison sent sa hargne passagère la quitter, ainsi que la boule étouffante dans son estomac, mais c'est une désagréable sensation qui s'installe à la place. Ivan démarre le moteur avec succès, et entame le chemin du retour. Il essaie de lui faire la conversation, mais la jeune nation reste plus ou moins muette à ses tentatives. Finalement, il laisse tomber, juste au moment où ils accostent et qu'elle se précipite hors de l'embarcation, lui laissant le soin de ramener tout le matériel, qui se sera avéré être totalement inutile.
En l'observant de dos, courir dans la neige, le sang du Russe ne fait qu'un tour. Il a un mauvais pressentiment, tout d'un coup.
"Daddy ?"
Alfred relève les yeux des nouvelles du matin de son quarante-neuvième état, se faisant un peu plus petit dans sa chaise. "Salut, chérie..."
"Qu'est-ce que t'as voulu nous préparer ?" La jeune nation n'ose pas mettre les pieds dans la cuisine de son chalet—la fumée noire ne s'est pas encore tout à fait estompée.
"Je pensais à un chocolat chaud..."
"Et comment tu as fait pour en arriver là ?!"
"Disons que j'aurais dû suivre la recette..."
Allison lève les yeux au ciel. "Rassure-moi, t'as fait le ménage après toi, au moins ?"
"Bien sûr ! Il faut juste attendre que l'air soit respirable et tu pourras nous faire une de ces délicieuses soupes au poisson !"
La concernée se rembrunit. Alfred remarque tout de suite son changement d'humeur.
"Dis-moi ce qui ne va pas", il lui intime, pliant son journal avant de le poser sur la table basse du salon. "La pêche n'a pas été bonne ?"
"Si...enfin, non. Il y avait du poisson, mais je n'ai plus voulu m'attarder plus longtemps."
"C'est dommage. Tu ne te sens pas bien ? Tu veux que je te coule un bain chaud..." Alfred bondit sur ses jambes. "Je peux te faire un thé ou un café, sans faire péter le chalet."
Allison pouffe, acceptant son câlin, nichant son nez contre l'épaule de son père. "Je vais bien, Daddy. C'est lui...je ne veux pas..."
Alfred la serre contre lui, doucement, et sans rien dire, pour l'encourager à parler. Les larmes lui montent soudain aux yeux. Mais la nation les chasse promptement, secouant la tête.
Son père pose une main rassurante sur l'arrière de sa tête, caressant ses cheveux. "J'ai besoin que tu me parles, ma puce."
"Je sais", Allison se retire, à regrets, de ses bras lourds et chaleureux. "Je sais." Elle prend place dans un sofa, soupirant à s'en fendre l'âme.
Ivan remercie brièvement les tenants du club de pêche local, ignorant leurs regards en coin alors qu'il s'éloigne, et ne s'en formalise pas, de leurs chuchotements peu discrets. Il sait très bien à quel point son accent est fort, mais ne cherche jamais à le dissimuler. Et puis, il est ici de façon légale, il n'y a rien que ces humains puissent lui causer comme tort lors de son séjour.
Maintenant qu'il est débarrassé de la barque et du matériel de pêche, sans une seule capture à son compte en cette étrange matinée, Ivan se dirige d'un pas décidé vers le chalet de sa fille. Même s'il n'est pas d'accord qu'elle vive seule sur le territoire, avec sa nation maîtresse à des milliers de kilomètres, n'ayant que son oncle à distance raccourcie si jamais le pire arrivait, la dernière chose dont il raffole cependant est de se disputer avec l'Américain en contestant la manière dont il a choisi d'élever leur fille.
Après tout, c'est son pays, et son état. Quand bien même le Russe regrette que le sien se soit débarrassé du territoire en le vendant, ce serait présomptueux de faire la leçon à Alfred.
Alors qu'il se rapproche du chalet, il remarque tout de suite la cavalcade de forces spéciales autour du lieu. La nation américaine est bel et bien présente. Ivan ne s'attendait néanmoins pas à ce qu'il soit installé sur la terrasse, un air grave et peu sympathique étirant ses traits.
Des siècles auparavant, Ivan s'était lassé de lui et de leur relation amoureuse, l'abandonnant à son sort dans sa résidence à Moscou, préférant arpenter les terres froides de l'empire. D'après ses courtiers à son retour, Alfred en avait eu le cœur brisé—et semblait accuser, au niveau du tronc, une grosseur maladive. Le Russe avait d'abord cru à une prise de poids aléatoire, mais quelques mois plus tard, une missive depuis les États-Unis lui informait qu'il était père.
Naturellement, il ne s'en était pas soucié ; après tout, la vente de l'Alaska avait été une réussite, ce n'était que normal qu'ils aient conçu. Il avait répondu à la missive, avec un prénom, Svetlana. Alfred lui avait demandé d'aller se faire foutre et ne lui avait plus jamais reparlé de l'enfant.
Finalement, curieux, Ivan avait insisté pour voir sa fille, et n'avait pas été déçu. Svetlana, alors une gamine au plus fort de la guerre froide, a sa couleur de cheveux, blond cendré, et hérité de sa frilosité, mais son regard bleu et son visage poupon sont bel et bien ceux d'Alfred.
"America", Ivan s'incline légèrement, avec tout le mépris du monde dans son geste.
"Russia", Alfred crache presque, plutôt sévère derrière ses lunettes. Ivan en est amusé, et son sourire, toujours présent, s'élargit.
"Je veux voir ma fille. Laisse-moi passer..."
"Ça ne va plus être possible."
"Je ne pense pas que cela soit une requête."
"Tu n'as pas d'ordre à me donner dans mon état, et sur mon territoire !" Alfred tempête, mais son interlocuteur reste de marbre.
"Combien de fois dois-je te le rappeler ? Tu ne te souviens pas de notre arrangement ?"
L'Américain croise les jambes. L'arrangement, qui aura peut-être sauvé le monde de la pure et simple annihilation, durant la guerre froide. Ivan profitait de son droit de visite—à croire qu'il ne s'était rapproché de sa fille qu'à ces fins—pour s'échouer sur le territoire américain de manière régulière et impromptue, et y faire tout ce dont il en avait envie, sans qu'Alfred ne puisse lui dire quoi que ce soit, auquel cas le Russe se mettait à brandir le spectre d'une autre guerre, encore plus terrible que les précédentes.
Mais Allison n'est plus une gamine. Alfred ne veut plus prétendre que tout va bien dans le meilleur des mondes entre eux, pour leur fille. Elle n'a plus besoin de vivre dans une bulle—à son âge, le peuple américain le tourmentait de se rebeller contre Arthur. Il est plus que jamais l'heure de couper le cordon.
"Ivan, je ne veux plus te voir sur quelque partie de ma nation, et ceci, jusqu'à nouvel ordre."
"Tu m'en vois navré", le concerné glousse au premier abord, convaincu qu'il s'agit de la farce de la journée. "Mais je n'irai nulle part. Je veux voir ma fille, Alfred."
"Eh bien, ce n'est plus du tout son cas !"
"Quoi ?" Ivan se renfrogne, perdant même son légendaire sourire—quand bien même ses lèvres restent étirées, sûrement un étrange réflexe.
"Elle me l'a dit. Tu lui fais peur, Russia. Et elle n'est pas d'accord avec les actes de ton pays. Tu connais bien le code que nous, nations, avons mis en place, dans ce cas de figure. Aucune d'entre nous ne saurait s'y déroger." Alfred visse son regard dans le sien. "Rentre chez toi, et restes-y. Ma nation, et le territoire d'Allison ne seront plus un lieu sûr, pour toi."
"Elle s'appelle Svetlana !" Ivan s'écrie, faisant tourner quelques têtes humaines, qu'il refroidit d'un seul coup d'œil dans leur direction.
"Rien ne l'empêche de porter nos deux choix. Et encore, je te fais cet honneur par pur altruisme. Tu nous avais abandonnés, et tu n'as semblé te retourner sur elle que pour nous exploiter."
"Tu es vraiment un imbécile, Alfred", le Russe ricane, lugubre. "Tu penses qu'il te suffit de me raconter ces histoires à dormir debout pour me mettre à la porte ? Où est-elle ? Elle ne m'a rien dit ! Je refuse de partir sans l'avoir écoutée !"
L'Américain ferme les yeux, las, et une fenêtre à l'étage du chalet est subitement ouverte. Ivan lève les yeux après s'être reculé, pour voir de qui il s'agit ; ce n'est autre que sa fille, mais elle n'a pas l'air de partager sa joie.
"Ma princesse...dis lui..."
"Vas t-en de chez moi", sa voix est rauque et larmoyante. "Je ne veux plus te voir." Les mots se brisent dans sa gorge. "Pas comme ça."
"Comment oses-tu ?! Espèce de petite...!"
"Ça suffit, Ivan !" Alfred tonne, lui faisant face dans un duel d'auras. "Je refuse que tu fasses souffrir notre fille inutilement. Tu l'as entendue comme tu le voulais, non ? Alors, pars !"
"C'est toi qui l'obliges à être si odieuse avec moi ! Tu devrais avoir honte ! C'est injuste !"
"Je vais utiliser la force, si tu t'entêtes !"
"Parfait ! Qu'est-ce que tu attends ?!"
Les deux nations se dévisagent, toutes les deux prêtes à en violemment venir aux mains, lorsque l'Alaska, s'étant élancée dans les escaliers pour rejoindre le rez-de-chaussée, leur fait face.
"Allison", Alfred se tourne vers elle, inquiet.
"Svetlana", Ivan lui sourit. "Viens me voir."
La jeune nation fronce les sourcils. "Non."
Ivan en perd les couleurs, ahuri. "Non ?"
Alfred vient se tenir près de son état. "Non."
Au large, le bateau s'éloigne, le drapeau de la Russie flottant dans le vent glacé. Il est de taille plus ou moins conséquente, vraiment décadent pour une simple visite de courtoisie, et encore, Ivan avait 'arrangé' de voir sa fille au moins trois fois par semaine. Mais Alfred n'a pas envie d'y penser, à ce qu'il a bien pu découvrir, et encore moins ce qu'il compte en faire. L'essentiel, pour le moment, c'est qu'il soit parti, et ne reviendra plus jusqu'à ce que l'Américain en ait décidé.
"J'ai peur", Allison se blottit contre son père.
"Moi aussi, ma chérie. Moi aussi, j'ai peur." Alfred concède, mais un pauvre sourire vient étirer ses lèvres alors qu'il embrasse le front de sa fille. "Mais je sais une chose. Notre passé est figé, mais le présent, lui, reste amovible."
"Tu le penses réellement, Daddy ?"
Alfred lui rend son étreinte. "Bien sûr."
