Chapitre 5: Être fort.

La Nouvelle Lune était attendue dans trois jours. Comme à chacune de ces nuits si particulières, les instincts bestiaux qui sommeillaient chez tout lycanthrope surgissaient de leur tanière. C'était la raison pour laquelle Maria avait choisi ce jour pour le début des épreuves qui détermineraient quel loup succéderait à l'alpha Timothy.
Les épreuves annoncées étaient une des causes principales de l'effervescence qui agitaient la meute depuis plusieurs jours. La cérémonie et les jeux des Alphas devaient être exceptionnels et assez exigeants pour perpétrer la longévité et la prospérité de leur communauté.

Teddy, en tant que l'un des gammas de la meute, était chargé de la surveillance des lieux et de l'accueil de la centaine de visiteurs. Chaque meute du Royaume-Uni avait été invitée pour l'occasion. Il en existait une vingtaine sur leur sol et chacune avait envoyé quatre représentants pour assister à l'événement. En effet, le nouvel Alpha siègerait au Conseil des Loups qui se déroulaient chaque année et qui s'assuraient que les lois tacites entre leur espèce et leurs différents congénères, humains ou non, étaient respectées à la lettre.

Leur petite village lupin était donc animé et de nouvelles odeurs emplissaient les lieux. Teddy portait un carton rempli de casseroles en tout genre pour le buffet qui aurait lieu après les premiers affrontements. Il était déjà épuisé et sa batterie sociale était au point mort. Prenant tout son courage pour soutenir ses amis qui s'affronteraient dans l'arène, le jeune homme saluait les arrivants avec déférence avant de se débarrasser de sa charge.

Il ne lui fallut pas moins de trente secondes pour retrouver Henri collée à son âme-sœur Rachel, une louve écossaise issue de la meute d' Alfred plus au Sud. La jeune aux longues boucles blondes d'un an sa cadette était perchée au cou du brun et lui roulait la pelle du siècle. Leurs phéromones se mêlaient avec tant d'ardeur que le loup se demanda s'ils devaient les inciter à se réfugier dans leur petite maison. Dans la communauté, tout le monde était peu pudique mais Teddy avait des limites. Heureusement, le couple finit par se séparer à son plus grand soulagement et il put saluer la jeune femme enjouée.

Henri et Rachel formaient le couple parfait. Rachel était la fille de l'Alpha de sa meute mais la cadette. Fière beta qu'elle était, la blonde épaulait déjà son frère qui se préparait à succéder à leur patriarche. Elle était compréhensive, fière, dévouée et sûre d'elle. Qualités qui complétaient la sagesse la gentillesse et la détermination du meilleur ami de Teddy. En les voyant ainsi, au bras l'un de l'autre, l'étudiant comprit pourquoi Henri était l'un des membres que les Anciens voulaient le plus voir récupérer la position.

Les trois discutèrent des pronostics concernant l'objectif de l'épreuve qui n'étaient connu de personnes à l'avance. Lorsque Maria appela de sa voix grave tous les aspirants à la rejoindre, Henri dût les quitter. Un sourire crispé, celui qu'il arborait toujours lorsqu'il stressait, se dessina sur son visage ouvert. Henri reçut un baiser d'encouragement de sa petite-amie et une embrassade de Teddy.

« Dis, t'as vu Jane depuis ce matin? chuchota le Bêta.

— Sans doute avec Lily. T'inquiètes pas pour elle. Concentre-toi sur toi. » Le rassura son meilleur ami avant de le pousser vers sa destinée.

Pour être honnête, Teddy n'était pas certain de l'endroit où se trouver sa meilleure amie. Une part de lui, inconsciente espérait même qu'elle n'avait pas passé trop de temps avec Lily au point d'oublier le rendez-vous des aspirants.

Cela aurait été plus simple pour Jane si son amoureuse avait été admise au sein de la meute. Cependant, elle n'était ni sa liée officielle, ni une louve. Et le grand-frère que Teddy était ne souhaitait pas que Lily s'implique autant dans la vie de la meute, même si elle était aussi fusionnelle avec sa meilleure amie.

Être un loup-garou n'avait rien d'anodin. Surtout lorsqu'au départ, on était une moldue. Et on ne savait jamais à quoi pouvait aboutir une transformation surtout si un véritable lien d'âme-sœur n'existait pas entre le loup et l'humain. La transformation pouvait échouer. Le nouveau loup pouvait devenir incontrôlable et devait être tué pour qu'il ne s'attaque pas à des humains. Et Teddy ne voulait pas que Lily prenne ce risque par amour.

Le diner eut lieu une heure après le départ des aspirants. Un énorme buffet avait été mis en place pour l'occasion. Teddy effectuait sa surveillance tout en se remplissant la panse. Il n'y avait rien de plus savoureux que des légumes, des fruits frais et de la viande saignante ou grillée chassée la veille. Après plusieurs minutes, la voix rauque et forte de Maria résonna enfin dans l'air chaud de cette nuit d'été.

« Tous les loups matures sont attendus aux abords de l'arène pour assister à la première épreuve. »

Les plus jeunes se rendirent dans le cabanon, accompagnés des deux louves Omega tirées au sort pour les surveiller. De leur côté, tous les adultes s'éloignèrent les uns des autres afin d'opérer leur transformation.

Teddy détestait se changer en son alter animal. La métamorphose était douloureuse. Il sentait chacun de ses os se tordre sous le poids de sa pensée, de son désir dede ne faire qu'un avec cet être qui était lui-même et tout autre à la fois. Les habits dont ils s'étaient dépêtrés perdaient peu à peu leurs couleurs alors que sa vision bleue s'accommodait à l'absence de lumière. La lune avait faite son apparition, tellel une ancre à laquelle s'accrocher dans le ciel noir. Ses membres puissants frôlèrent le sol tandis que ses sens olfactifs gagnèrent en puissance et en précision.

L'air était saturé de toutes ces odeurs inconnues et familières. La nature tout entière entourée le corps de sa meute, de ses semblables. Et le loup en Teddy se sentit vivant. Le premier hurlement de Timothy résonna suivi par les réponses de ses subordonnés. Et son cri rejoignit ce chant poignant et indicible.

La nuit des loups ne faisait que débuter.


C'était au sommet de la clairière où se tenaient tous leurs entrainements et leurs jeux qu'avait été placée l'arène. Tous les loups entouraient la scène protégée par une barrière magique montée par Maria et sa disciple.

Perché sur une des falaises, surplombant tout le champ d'affrontement, Teddy était fidèle à son poste et surveillait les environs tout en tendant une oreille attentive aux sons s'échappant de la gorge de la louve aux pelage argent qu'était Maria. Les aspirants devaient participer une épreuve d'endurance face à la douleur.

Tout Alpha devait se sacrifier pour sa meute. Être capable de supporter les pires souffrances et d'affronter yeux dans les yeux l'étreinte froide de la mort étaient des points indispensables pour tenir ce rôle.

Dès que le premier loup, un animal massif à la couleur d'encre du nom de Jimmy, s'élança dans l'arène magique, il fut assailli de balles enduites d'aconit. De simulations de balles. Pour Teddy, cela était de la sorcellerie pure mais Maria se serait renfrognée en disant que ces pouvoirs ancestraux et leur utilisation n'étaient pas comparables à ceux des sorciers.

Des hurlements à fendre le cœur, résonnèrent et cela continua toute la nuit, alors que chaque loup qui passait l'épruve était dévorer par les flèches, les flammes, déchiquetés jusqu'à en perdre la raison. Malgré le fait qu'il s'agissait d'une simulation, celle-ci n'était pas assez aboutie pour que certaines attaques n'eurent pas de conséquences. Et l'odeur du sang était bien réelle.

Alors que ses amis finirent par faire face à cette horreur, dotés du courage qui les caractérisaient, l'esprit de Teddy fut propulsé hors de lui-même.

De ses yeux, il vit des membres humains déchiquetés joncher la mousse d'une forêt inconnue. Dans sa bouche, il sentit la délicieuse chaire fraiche éveiller ses sens et ses goûts violents et assassins. Il se lécha les babines. Le bleu du monde était engloutissant. Il se sentait gargarisé. Avec ses pattes de loup, il s'avança jusqu'à une rivière à quelques pas. Mais ce n'était pas son loup qui le fixait. C'était un regard noir, meurtrier, avide qui l'observait, C'était un pelage sombre, entaillé de cicatrices qui le narguait dans les reflets de l'eau, éclairé par les quelques étoiles parsemant le ciel.

Et une voix d'homme inconnue, la voix du monstre résonna dans sa tête.

« Je t'ai retrouvé Timothy, grâce à Teddy. Et je vais te tuer, toi et chacun des loups qui se trouveront sur mon chemin. »

Teddy se réveilla dans un sursaut alors que tous les loups autour hurlaient pour féliciter les six personnes sur les dix ayant réussie à se qualifier pour la prochaine épreuve. Dans les heureux vainqueurs figuraient ses deux meilleurs amis. Et ils semblèrent si fiers malgré la cicatrice frôlant un œil pour l'un et une patte déboitée pour l'autre que Teddy fit vibrer sa voix dans la nuit noire pour leur témoigner toute son admiration et toute sa dévotion. Malgré la peur sourde qui l'enlaçait.


La veillée qui suivit cette première nuit riche en rebondissement semblait étrange aux yeux du Gamma. Dans sa tête trottait continuellement l'étrange vision qu'il avait eue. Teddy pouvait la ressentir tout autour de lui, en lui, jusqu'au plus profond de sa chair. Il étouffait. Il essaya pourtant de faire bonne figure face à ses amis exaltés qui revenaient sur la difficulté de l'épreuve, leur peur à l'idée de ne pas pouvoir supporter cette douleur atroce sans perdre connaissance. Teddy devait être là pour eux, les écouter déverser tout cet enthousiasme, toutes leurs peurs mais il n'y arrivait pas. Et Henri, même avec un cache-œil qu'il devrait porter une semaine pour reposer sa pupille, ne manqua pas de remarquer son état d'agitation. Le Bêta lui intima de dire ce qui n'allait pas, suivi de près par une Jane encore exaltée par les épreuves malgré son pied muni d'une attelle. Et Teddy se dit que cela ne servait à rien de leur cacher quoi que ce soit. Il n'avait pas à tout leur avouer mais il pouvait sans doute se décharger du poids qui se resserrait dans sa poitrine tel un étau.

« J'ai l'impression que la meute est en danger… Que quelqu'un nous cherche… Quelqu'un veut faire pleuvoir du sang… Je ressens… Je ressens les émotions de cette… De cette chose…débita Teddy dans un souffle.

— Teddy, Il faut vraiment que tu te détendes, murmura avec douceur Jane en posant une main sur son épaule.

— Peut-être que c'est parce que tu n'es pas avec ton âme-sœur que tu divagues. Tu devrais essayer de la trouver… ajouta Henri.

— Ça n'a rien à voir! Je… J'ai besoin d'air ! » s'agaça le Gamma.

Il écarta la main de son amie avant de les quitter sans se faire prier.

Teddy n'était pas fou. Il avait senti cette chair dans sa bouche, cette faim violente. Cette envie meurtrière de tout détruire et de posséder tous les loups et tous les êtres possibles et imaginables. Ce désir de domination, cette rage et la soif de vengeance. Tous ces éléments n'étaient pas le fruit de son imagination. Il le sentait au fond de lui. Sa meute était en danger. Les loups-garous étaient en danger. Et il ne savait si c'était lui la menace, ou un esprit qui s'amusait à dévorer peu à peu son âme. Teddy avait faim. Tellement faim. Et il n'était pas certain que ce fût à cause de l'éloignement de son âme-sœur. Perdait-il la tête? Alors que le jeune homme avait fini par arriver à la lisière de la forêt, non loin de la première route, il entendit les vrombissements d'un moteur, à quelques mètres. La voiture était conduite par une humaine qui discutait avec son petit ami. L'odeur de leurs peaux était proche. La pulsation enchanteresse du sang parvint à son ouïe fine. Et une seule idée germa dans son esprit: celle du meurtre. Effaré, Teddy courut jusqu'à chez lui sous sa forme humaine, à en perdre haleine. Ses démons le suivait à chacun de ses pas.


Son père et sa mère étaient en pleine discussion lorsqu'Ayaba les rejoignit, son chat Chu dans les bras. La sorcière était à fleur de peau et elle faisait tout pour ignorer le fait que c'était peut-être une âme-sœur sauvage qui était la cause de ses tourments.

Le manoir de la famille Parkinson était peu habité depuis que la grand-mère maternelle d'Aya était partie en Italie pour profiter de ses vieux jours à la mort de son mari. Le manoir était étroit pour le genre de bâtisse et peu aménagé. Il n'était utilisé par ses parents que lorsqu'Efia Parkinson voulait que l'on dépoussière sa demeure lors de leurs déplacements d'affaires au Royaume-Uni. La plupart des pièces étaient cloisonnés et La jeune sorcière ne venait quasiment jamais en ces lieux. La chambre qui lui avait été attribuée était toujours poussiéreuse.

Sa mère avait coupé ses cheveux noirs très courts et ses mèches commençaient déjà à frisoter malgré leur taille. Sa peau métissée contrastait avec celle hématite de son père qui tenait sa main tandis qu'il discutait avec ardeur des dernières opérations financières qu'il souhaitait mettre en place. Assis à la table de jeux du petit salon, ses deux parents transpiraient d'une élégance et d'une assurance qui feraient suer de jalousie n'importe qui. La jeune femme s'était toujours demandé comment ces deux têtes fortes avaient fait pour rester ensemble. Ce n'était pas comme s'ils ne s'étaient jamais trahis, qu'ils n'étaient jamais partis voir ailleurs.

Pansy Parkinson et Blaise Zabini formaient un couple fort et soudé malgré les épreuves. Et Ayaba était le fruit de leur union. Elle se devait d'être aussi forte qu'eux, aussi efficace, aussi douée. C'était une pression parfois pesante mais la jeune femme trouvait aussi l'attente de ses parents stimulante.

« Papa, Maman! les interpela Ayaba en pénétrant dans la pièce.

— Tu ramènes enfin ta grosse tête! s'exclama son père avec un sourire malicieux.

— Arrête de la traiter comme une gosse. » s'agaça sa mère avec emphase.

La fille unique était heureuse de retrouver ses parents qu'elle n'avait pas vus depuis les congés de Noel. Même si elle avait l'habitude d'être indépendante et de ne pas trop compter sur eux au niveau de leur présence physique, Ayaba ressentait parfois ce manque qu'elle avait souvent enfant lorsqu'ils voyageaient sans elle.

Ayaba se mit à discuter avec eux, leur demandant ou en étaient leurs affaires immobilières aux pays et leur système de connexion dans le monde sorcier. Ses parents ne lui cachèrent rien et se firent une joie de lui expliquer toutes les procédures et leurs choix stratégiques. C'était une chose qu'elle aimait chez ses parents. Ils ne l'avaient jamais considéré comme trop jeune pour discuter de sujets sérieux. Bien entendu, ils finirent par lui demander ce qu'elle comptait faire après ses ASPICs réussis haut la main et une liste d'acceptation longue comme un bras.

Ayaba leur parla vaguement de ses doutes que son père balaya d'un revers de main :

« Tant que tu choisis un domaine où tu peux t'en sortir financièrement ou te faire un nom tu peux bien faire ce que tu veux que ce soit ici, au Nigeria ou ailleurs, déclara son père comme si cela lui permettrait de restreindre avec plus de facilité ses choix.
— Oui, ne dépense juste pas ton temps inutilement alors qu'on t'a donné toutes les clés pour réussir ta vie et ne dépendre de personne, ajouta sa mère plus posée.
— Okay... »
La sorcière n'avait rien d'autre à ajouter. Ses parents n'avaient fait que dire ce qu'elle savait déjà depuis longtemps.
« Tu retournes directement à Lagos après la soirée chez les Malfoy ? Demanda sa mère soucieuse.
— Oui... soupira Ayaba qui avait déjà la flemme de débattre.
— Tu pourrais rester un peu plus longtemps avec nous. Déjà que tu étais avec tes amies moldues juste avant, tu repars tout de suite voir tes cousines! se plaignit sa génitrice.
— Elle est jeune, chérie ! Elle a autre chose à faire que de trainer avec des vieux comme nous... ricana son paternel en lui lançant un clin d'œil complice.
— On n'a même pas quarante ans ! S'insurgea sa femme.
— À deux ans près... »

Ils discutèrent tous les trois, dans la joie manifeste de se revoir. Comme à son habitude, Ayaba laissa ses parents se crêper le chignon comme des adolescents avant de les rejoindre dans certaines de leurs fameuses joutes verbales. Ses parents finirent bien par s'enquérir de sa santé, de ses amies et des nouveautés dans sa vie. Et la jeune femme dissimula avec soin le lien peu fameux entre Edward et elle. Ayaba ne savait pas comment ses parents le prendraient, ni comment leur annoncer une information pareille. La sorcière était elle-même perdue. Et Ayaba ne parlerait jamais à ses parents d'un lien ou d'une relation dont elle n'était pas fière ou qu'elle ne voudrait pas protéger coûte que coûte.


Chaque été, Monsieur Malfoy organisait un gala de charité dans son manoir. Un gala de charité dont les fonds revenaient directement aux instituts de recherche magique pour les maladies rares et une partie au fond des dommages et intérêts causés par l'asservissement des elfes de maison. Ce gala réunissait plusieurs familles sorcières de la haute société. C'était en grande majorité des familles aux sangs-purs ayant réussi à faire profil bas pendant ou après la guerre ou des hommes d'affaires comme son père.
A la fin de cette soirée barbante, Ayaba restait dans le manoir de son parrain à lire dans son coin dans l'immense bibliothèque de la demeure tandis que ses parents passaient du temps avec leurs amis d'étude issus de la maison des Serpentards.
Enfin, « Amis d'études » était peut-être un mot un peu trop fort. Son père lui avait avoué une fois qu'il avait détesté son parrain durant sa scolarité et que sa mère lui mangeait dans la main. Mais elle n'en avait pas appris plus.
La jeune femme finit de peaufiner son maquillage dans la glace à l'instant où sa mère s'introduisit dans sa chambre sans s'annoncer.

Sa mère était sublime avec sa robe de créateur fourreau en lin olive. La ceinture qui marquait sa taille était un parfait rappelle du tissu qui entourait son cou. Ayaba avait hérité de sa grande taille et sa morphologie et même si elle ne possédait pas ses yeux si clairs, la jeune femme espérait avoir un centième de sa prestance et de sa classe.

« Tu comptes garder ses tresses rouges pour la soirée? demanda sa mère en s'approchant d'elle pour remettre en place le décolleté en cœur de sa robe en maille blanc cassé.

— Pourquoi est-ce que je devrais les enlever? demanda Ayaba dans une question rhétorique dont elle ne connaissait que trop bien la réponse.

— Tu sais bien que tu pourrais te prendre des commentaires mais bon. Fais comme tu veux. » déclara avec douceur sa mère avant de passer un bijou autour de son cou dégagé.

Le collier était étincelant. Des perles émeraudes et or s'enchainaient en un cercle parfait qui se posait comme une évidence sur sa peau.

« C'est magnifique, souffla Ayaba à court de mots.

— Ta grand-mère ne t'a pas envoyé de cadeaux pour tes dix-huit ans. Elle voulait te le donner en main propre, expliqua sa mère alors qu'une lueur de fierté fugace apparut dans ses iris claires.

— La mère de Papa ? demanda la sorcière circonspecte.

— Oui. Elle aimerait que tu lui rendes visite avant ton départ. Ne fais pas cette tête, Aya. Je ne porte pas Eniola dans mon cœur non plus mais pour ce cadeau au moins, tu devrais aller la voir. »

Ayaba acquiesça avant de se concentrer à nouveau sur le bijou. Elle se demanda pourquoi son aïeule qui ne l'avait jamais vraiment porté dans son cœur le lui avait offert. Il était magnifique et semblait dater qui plus est. Il s'agissait sans doute d'un des bijoux de sa jeunesse qu' Eniola Zabini avait arboré avec son visage considéré comme l'un des plus charmants et des plus beaux jamais rencontrés. Collier qu'elle portait pour séduire des amants peu scrupuleux dont elle finissait toujours par se débarrasser dans de «malencontreux» accidents.

La sorcière sortit de ses tergiversations et enfila la cape marron choisie par son père. Ayaba serait sublime à cette soirée. Flamboyante. Elle se le répéta comme un mantra avant de quitter son chez-elle pour rejoindre ses parents.


L'atmosphère du manoir Malfoy était intimiste lors de ce petit gala, où une ribambelle de robes et capes dernier cri se frôlaient et rasaient le parquet luisant. À l'entrée, la famille Zabini-Parkinson fut accueillie par le maitre de maison accompagné de son fils. En apercevant le jeune Scorpius, Ayaba ne put s'empêcher de se dire que son attitude était bien différente de celle qu'il arborait à l'école des sorciers lorsqu'il était accompagné de son meilleur ami. L'adolescent était le portrait craché de son père. Un portrait plus doux et moins sombre, plus ingénu mais teinté d'une grâce et d'une mélancolie transperçante.

« Bienvenue dans la demeure des Malfoy, déclara d'une voix laconique son parrain alors qu'un sourire un peu plus gai trahit son air froid et implacable.

— C'est toujours un honneur pour nos maisons de faire partie de vos invités de marque Monsieur Malfoy, répondit son père malicieux et moins protocolaire. Tu as encore poussé d'une tête Scorpius! C'est affolant à quel point tu grandis vite. »

Alors que son père discutait quelques instants avec son filleul, sa mère reçut le baise-main habituel Monsieur Malfoy. Pendant ce temps, Ayaba lança un regard froid et placide à un vieil apothicaire qui la fixait un peu trop longuement.

« Ayaba, préfères-tu être escortée par mon fils ou moi-même? demanda Draco.

— C'est la première soirée où Scorpius peut escorter une dame, n'est-ce pas? J'aimerais bien voir comment vous l'avez éduqué Parrain, déclara amusée Ayaba en fixant son ancien coéquipier de Quidditch, mort de gêne.

— Euuhh… commença l'adolescent, déstabilisé par la demande de la jeune femme.

— Scorpius, fais ton devoir avec plus d'assurance, je te prie. » soupira son père avant de lever les yeux au ciel et de partir en compagnie de ses parents.

Le jeune noble, se ressaisissant, baisa la main de la sorcière avec douceur avant de l'inviter à prendre son bras. Avec ses talons, Ayaba était plus grande de quelques centimètres par rapport à lui mais Scorpius finirait par la dépasser à l'avenir.

« Détends-toi Blondinet. Je serai ta cavalière toute la soirée comme ça tu pourras éviter les filles qui aimeraient sortir avec un gars torturé comme toi et je pourrais échapper un minimum aux sollicitations des vieux hommes graveleux et grabataires, déclara Ayaba, satisfaite de sa présence d'esprit.

— C'est plutôt un bon plan, fit remarquer Scorpius en esquissant un sourire.

— Je n'étais pas ta capitaine pour rien. »


Les deux sorciers discutèrent ensemble toute la soirée, évitant de se mêler plus que nécessaire à la foule aux discussions stériles. Se berçant des sons de la petite formation de musique de chambre, ils critiquèrent et imaginèrent des potins sur les membres de l'assemblée pour vaincre l'ennui. Chaque année, Ayaba devait participer à cette soirée barbante mais celle-ci était plus amusante que les précédentes puisque Scorpius n'était plus obligé de siéger au bras de son père. Le fils du chercheur Theodore Nott vint leur parler quelques instants. Même s'il n'était pas méchant, le jeune Auguste n'avait jamais eu d'affinité avec Ayaba et Scorpius malgré l'amitié de leurs parents respectifs.

Lorsque la soirée prit enfin un terme et que les derniers invités prirent congé, ils ne restaient plus que les Malfoy, les Greengrass, les Nott et les Zabini-Parkinson. Leurs parents quittèrent dans l'immédiat leur masque plein d'hypocrisie et de bienséance et détendirent leurs épaules et leur posture. Pour Ayaba, la différence était surtout notable chez son père. Monsieur Malfoy semblait toujours aussi sévère de son côté.

« Auguste, Gwendoline, est-ce que vous préférez rester ou rentrer à la maison ? » demandèrent d'une seule voix M. Nott et Madame Greengrass.

Leurs deux comparses préférèrent déguerpir de cette soirée interminable tandis qu'Ayaba et Scorpius se décidèrent à aller à la bibliothèque. Les adultes se rendirent quant à eux au petit salon pour discuter. Après tout, la nigériane dormirait comme chaque année dans le manoir. Elle n'avait aucune possibilité d'échapper aux murs pesants de la bâtisse.

« Maintenant que j'ai treize ans, je peux te faire visiter et pénétrer dans de nouvelles aires de la bibliothèque. » expliqua Scorpius, passionné.

Ses yeux bleus étaient expressifs dans la nuit, plus que lorsque le soleil courait dans le ciel et Aya trouva cette constatation étrange.

« Hmm, ne t'emballe pas trop avec tous tes livres mais j'avoue que je serai curieuse de découvrir de nouvelles cachettes… Tu trouves pas que ce couloir du manoir a vraiment un côté creepy ? Passa du coq à l'âne la sorcière alors qu'elle sentit un regard pesant sur son cou.
— Le manoir a été le théâtre de beaucoup d'événements terribles. » déclara le plus jeune.
Scorpius l'introduisit dans l'immense bibliothèque qui transforma sa disposition d'un geste de baguette exécuté par le riche héritier.

À cette instant, la bibliothèque changea de configuration et s'élargit sous les yeux impressionnés d'Ayaba. La salle tripla de volume. Un bureau en acajou, table de travail chic et ancestrale se matérialisa au centre de la pièce, accompagné de globe terrestre et de cartes stellaires en mouvement au-dessus de leur tête.
Le rendu était saisissant et la sorcière comprit pourquoi les jeunes enfants de la famille ne pouvait pas avoir accès à cette partie de la bibliothèque. Ce serait tellement simple de casser par mégarde un des objets de collection posé sur le bureau, ou sur une des cassettes en cuivre ou en marbre.

« Alors ? Tu penses quoi de tous ces ouvrages ? On pourrait nourrir un régiment de chercheurs et de curieux avec ! S'extasia Scorpius qui tentait de rester mesuré.
— Plus que les livres, c'est la déco qui est impressionnante, déclara Ayaba avant de s'approcher du bureau imposant.
— Ne casse rien sinon mon père va me tuer. Tu peux emprunter n'importe quel livre ! Déclara avec douceur le blond.

Ayaba laissa le sang-pur farfouiller dans les vieux ouvrages à la recherche de perles rares et se dissiper en parlant de questions magiques qui lui étaient venues après son voyage dans les pays nordiques. Sa voix en pleine mue finit par devenir un bruit de fond dans son esprit alors qu'Ayaba se concentrait sur les vieilles plumes et la pile de livres emmagasinée sur le bureau. Elle ne pouvait pas ouvrir les différents tiroirs puisqu'elle n'était pas héritière. La jeune femme se décida donc à prendre l'un des carnets les plus bas de la pile. Celui-ci était totalement vierge à sa plus grande surprise alors que son titre était pourtant évocateur.
Sur la couverture noire en cuir étaient inscrits en lettres d'argent ces mots : Journal de l'histoire familiale de Scorpius Malfoy. Cela eut le don d'attiser la curiosité d'Ayaba.

« Scorpius ! L'appela-t-elle sans tenter de faire preuve de la moindre discrétion.
— Oui ? Demanda le plus jeune, revenant avec une pile de livres sous le bras.
— Comment ça se fait que ce soit vide ? Il n'y a que toi qui peut lire à l'intérieur ?
— Oui. Puisque beaucoup de membres des Black et Malfoy ont été reniés, on ne retrouve plus leur nom sur les tapisseries. Le livre permet de les retrouver, expliqua le concerné en s'asseyant sur le fauteuil juste à côté duquel elle s'est assise.
— Ton père aussi en a un du coup... ?
— Tous les descendants des Blacks en ont un. C'est parce que les ancêtres ont toujours été obsédé par l'histoire familiale. »

Scorpius coupa court à la discussion et se mit à lire. Ayaba quant à elle ne put s'empêcher d'être happée par l'objet magique. Elle trouvait l'idée ingénieuse et ridicule à la fois. Un cahier permettant de retrouver une partie de l'histoire des ancêtres dont les noms avaient été rayés sciemment de la tapisserie familiale. C'était une idée ambivalente à la limite de l'incohérence. Mais de quoi pouvait-on s'attendre de la part de familles obnubilées par les histoires de sang et d'héritage magique ? Ayaba fixa la tapisserie familiale, visible pour la première fois à ses yeux. Elle était collée au mur du fond et les branches des Black et des Malfoy s'emmêlaient avec grâce, permettant de ne pas manquer les liens de consanguinité nombreux, surtout chez les Black. Tant de noms avaient été rayés. Alors qu'Ayaba glissait son regard jusqu'au bout des branches les plus récentes. Quelque chose l'interpella. Ce n'étaient pas deux noms dorés qui luisaient pour montrer qu'ils étaient les derniers descendants encore en vie, mais trois. Trois noms arrivaient à la fin des deux arbres. Draco Lucius Malfoy, Scorpius Hyperion Malfoy. Et un troisième vaguement familier mais qui brûla son sternum : Edward Teddy Lupin. Teddy. Teddy comme le nom qu'avait prononcé Harry Potter lorsqu'il avait aperçu le foulard du loup.

« Scorpius. Vous êtes trois héritiers ? Demanda Ayaba une voix blanche.
— Ah... oui…répondit le blond sans quitter son ouvrage des yeux.
— Alors comment ça se fait qu'Edward Lupin ne vit pas avec vous ?
— Pourquoi...
— C'est un loup-garou ?» coupa la sorcière sans préambule.

Ayaba ne pouvait s'empêcher de fixer les lettres dorés formant ce nom.

« Pourquoi tu poses cette question ? Tu veux vendre des infos à la Gazette ? demanda Scorpius suspicieux.
— À la Gazette ? Demanda la sorcière perdue.
— Je pensais que tu étais au courant des dernières nouvelles. » Déclara le blond en faisant apparaître devant elle l'un des derniers numéros sortis.

On trouvait en lettres capitales les dernières informations liées à la disparition des cracmols. Une histoire de lien avec la communauté des loups-garous, la participation de plusieurs anciens héros de guerre et de famille déchue comme celle des Malfoy et Black. Au détour, d'une phrase, le journaliste se demandait si le descendant de deux héros de Guerre Remus Lupin et Nymphadora Tonks, qu'on n'avait jamais vu en société, prendrait la parole. Après tout, ce n'était pas un sorcier d'après les rumeurs.
L'esprit d'Ayaba tangua alors que les informations se mettaient bout à bout dans son esprit. Le loup-garou auquel elle était liée était bien plus proche de son monde qu'elle ne le pensait. Et cette constatation l'horrifia.

« Je pensais que les Black étaient du mauvais côté de la guerre...Murmura Ayaba en refermant le journal.
— Pas Nymphadora Tonks, Grande-Tante Andromeda ou Sirius Black, expliqua Scorpius un brin excédé.
— Donc cet Edward vit dans le monde des moldus parce qu'il n'est pas sorcier. Mais alors pourquoi il a une place toute prête au Conseil des sorciers ?
— Je comprends pas pourquoi tu poses toutes ces questions. Tu veux en venir où ? demanda Scorpius, ses yeux bleu ciel braqués sur elle.
— J'ai rencontré ce garçon dans le monde des moldus. Et j'étais curieuse, déclara Ayaba ne souhaitant pas en révéler plus. J'ai même pas encore choisi si je voulais faire du journalisme donc tu peux te détendre j'ai pas que ça à foutre que de te faire chanter ! Surtout que ton père est un actionnaire dans l'entreprise du mien.
— Si tu veux en savoir plus sur Teddy. Tu devrais demander à Albus. C'est comme un frère pour lui... » souffla Scorpius avant de se replonger dans des écrits obscurs.

Ayaba voulut demander comment cela se faisait que c'était Harry Potter qui avait fini par prendre sa garde. Puis elle se souvint de la scène aperçue via le foulard: le couple et la tombe où était gravé le nom de Sirius Black. Incertaine, la sorcière se tut et décida de ne pas creuser plus loin dans le passé malgré la curiosité viscérale qui la saisissait.


Draco détestait ce genre de gala de charité où toutes la crème de la noblesse sorcière se retrouvait pour des soirées barbantes où seules les apparences comptaient. Mais il se trouvait à effectuer ce genre de fastes pour faire bonne figure et racheter une conduite qui était dans tous les cas mise à mal par les tares de sa famille. Azkaban et une alliance avec le mage noir ne pouvaient pas être effacés par des dons multiples et une volonté active de rachat. Il y avait eu trop de cadavres.

Le sol du manoir sur lequel des robes hors de prix avaient glissé avait un jour été jonché de sang et de corps informes. Il s'en rappelait encore.

Dans son cabinet, accompagné de ses amis, Draco trouvait néanmoins du réconfort à partager des instants d'intimité trop rares. Ils se retrouvaient toujours ensemble lorsque l'un d'eux organisaient un événement. Et Draco aimait ses nuits où Théodore débattaient de ses dernières lectures avec Astoria toujours aussi volubile. Il aimait entendre Pansy radoter et leur raconter tous les petits ragots qu'elle pouvait collecter. Entendre le rire clair de son mari Blaise, dans l'obscurité, un verre de liqueur à la main. Parfois, Gregory les rejoignait via cheminette mais cela se faisait de plus en plus rare. Son ami vivait en Pologne avec son compagnon Rafaël depuis dix ans déjà et il passait de moins en moins en Angleterre.

Draco comprenait. Contrairement à lui, après ces deux ans à Azkaban, Grégory avait préféré fuir le pays et la relation chaotique avec ses parents et se reconstruire loin de tout. Si ces lettres étaient de plus en plus espacées, sa présence plus fugace, c'était sans doute parce que sa nouvelle vie n'avait pas besoin du passé trop éreintant. Mais parfois il manquait quand même à Draco. Un sentiment mélancolique fugace le prit à l'instant où le Bordeau qu'il avait en main glissa dans sa gorge.

Le groupe d'amis discuta pendant une bonne heure tout en faisant une partie de tarots magiques. Les cartes du maitre de potions ne manquèrent pas de se plaindre alors qu'il perdait lamentablement la partie. Puis Astoria et Theodore finirent par retrouver leur époux respectif. Blaise se décida à aller au lit, fatigué. Et il ne resta plus que Pansy.

Sa meilleure amie s'assit sur un des fauteuils, ses talons hauts laissés à l'abandon sur le sol, une pâtisserie à la main qu'elle goûta avec parcimonie. Draco suivit son mouvement sans se débarrasser de ses souliers. Il trouvait ça gênant de montrer ses pieds et Pansy avait toujours trouvé cette honte ridicule.

« Je n'ai pas vu Richard de la soirée pourtant tu l'avais invité l'année dernière, déclara la métisse sans prendre la moindre précaution.

— On a décidé d'arrêter, déclara avec toute la nonchalance qui lui était possible Draco.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il m'aime et que je ne peux pas lui retourner ses sentiments. » avoua l'aristocrate embarrassé.

Pansy garda le silence comme elle avait l'habitude de le faire lorsqu'elle essayait de trouver les mots les moins crus pour lui parler de quelque chose qui ne lui plaisait pas.

« Est-ce que tu ne peux pas lui retourner tes sentiments parce que tu ne l'aimes pas ou parce que tu as peur ?

— Parce que je ne l'aime pas comme il voudrait. Je ne vois pas ce que la peur vient faire dans cette histoire !

— Tu sais très bien que la peur peut faire faire beaucoup de bêtises. Je ne veux juste pas que tu finisses seul. Le manoir est trop grand.

— Ce n'est pas parce que je n'ai jamais eu une histoire d'amour digne d'un roman comme la tienne que je ne suis pas satisfait de ma vie ! rétorqua Draco.

— Ha ha… s'amusa Pansy. C'est vrai. Juste, ne t'empêche pas de vivre des choses. Tu deviendras un vieil homme aigri et je ne voudrais plus te voir lors de mes vieux jours. Et fais attention avec toute cette histoire de cracmols. Même si c'est pour Scorpius.

— Comment c'était ce voyage avec Blaise ? changea de sujet Draco. Tu as dit que tu étais partie où ?

— Sur l'ile Maurice. C'est la première fois qu'on visitait une ile de l'Océan Indien mais ça m'a donné envie de retourner là-bas. Peut-être lorsqu'on passera en Tanzanie, on en profitera pour faire un tour. »

Draco laissa les aventures de Pansy atteindre ses oreilles avec volupté. Depuis dix ans maintenant, Blaise et elle organisait des voyages en amoureux autour du monde pour resserrer les liens entre eux et raviver la flamme. Ils en avaient les moyens et cela semblait faire un bien fou à sa meilleure amie. Dire qu'elle continuait à aimer autant cet homme malgré leurs tromperies respectives et leurs galères de mariage était quelque chose que Draco n'avait jamais vraiment compris. Mais cela n'avait aucune importance parce que c'était pareil du côté de la femme concernant ses propres choix. Pourtant ils s'aimaient et se soutenaient toujours. Pansy était sans doute l'une des seules personnes de sa vie pour qui Draco accepterait de se mouiller après son fils. Mais ça, il ne lui avouerait sans doute jamais. Elle prendrait un malin plaisir à lui rappeler ou à se moquer de lui à chaque fois qu'ils se prendraient la tête.


Cette nuit, dans l'une des chambres d'amis du manoir. La chambre qui lui était dédiée depuis qu'elle avait mis les pieds dans cette demeure à ses six ans, Ayaba rêva. Et son désir fut exaucé. Elle fut emportée dans le passé et elle n'oublia pas de remercier Eshu pour cette escapade onirique.

C'était une soirée d'hiver. Un souvenir enfoui au plus profond de sa conscience endormie. Ayaba ne devait pas avoir plus de quatre ans et c'était la première fois de sa vie qu'elle voyait de la neige. Sa mère l'avait emmitouflée sous des couches de tissus et une cape chauffante, et pourtant l'enfant qu'elle était avait toujours froid. Ayaba tenait la main de son père, beaucoup plus grande que la sienne et se blottit par instinct contre sa jambe alors que l'immense château se dressait face à eux. Cet endroit lui faisait un peu peur.

Si ses parents ne l'avaient pas forcée à venir jusqu'ici, elle serait restée avec son tonton, sa tata et ses cousines. Elles auraient mangé du riz joloff puis elle, Omilaye et Oyeniran auraient écouté les histoires effrayantes de Famu avant de dormir sur son grand lit.

La petite fille fit la moue alors qu'une énorme porte s'ouvrit devant elle. Des adultes lui ouvrirent la porte. Elle ne put s'empêcher de fixer le grand monsieur. Il avait les cheveux aussi blancs que la neige et c'était la première fois qu'elle voyait ça. Il parlait avec son papa puis il finit par poser ses yeux gris sur sa petite tête. La petite se demanda si elle était mal coiffée puis une vision lui vint. Ayaba écouta à peine son père qui lui présenta son parrain. La petite fille ne savait pas trop ce que ce terme signifiait mais il lui envoyait des cadeaux. Elle avait fini tous ses puzzles et elle aimait son loup en peluche. En fixant l'homme, elle aperçut des images bizarres.

« Monsieur. Il faut pas pleurer. Votre amoureux va venir. Il a promis… » déclara-t-elle avec solennité comme le faisait Famuyiwa lorsqu'elle avait une vision.

À sa grande surprise, l'homme écarquilla des yeux, choqué et des rires fusèrent à sa prise de paroles. La petite se vexa et se renfrogna. Elle n'écouta pas les explications de son papa. Il avait ri aussi, le méchant!

À la place, Ayaba remarqua le petit garçon juste derrière la vieille dame. Il n'était pas très grand mais il n'avait pas trois ans. C'était elle qui avait trois ans. Le garçon avait des cheveux marrons. Et des yeux tout chauds qui brillaient. C'étaient la première fois qu'elle voyait des yeux comme ça. Le garçon la regardait et elle le trouva bizarre. Pourtant, il était plus intéressant que toutes ces grandes personnes qui se moquaient d'elle.

Lorsqu'il lui tendit la main, Ayaba la prit sans hésiter, sans savoir que c'était un loup. Sans se douter une seule seconde qu'elle retrouverait bien plus tard ce garçon qui s'appelait Edward.

Ayaba voulut stopper cette rencontre avant de se souvenir qu'elle n'était que dans un rêve et que le passé ne pouvait être modifié. Elle fixa ce petit, si semblable et pourtant si frêle comparé à l'homme qu'elle avait vu puis le souvenir se disloqua, ne lui laissant qu'une étendue désertique pour seul paysage.


Teddy trouvait déjà cette fête épuisante. Le petit garçon de cinq ans était planté à côté de sa grand-mère Andromeda et regardait le flot d'invités qui pénétraient dans le manoir Malfoy pour la première soirée organisée par sa grande-tante et son cousin pour une histoire de dette morale et financière liée à la guerre. C'étaient les mots qu'avaient utilisés sa mamie pour lui expliquer cette fête que sa sœur organisait. Cela devait faire bientôt deux étés que les Malfoy leur rendaient visite. Mamielui avait dit qu'ils avaient fait de très mauvaises choses pendant la guerre, qu'ils avaient choisi le mauvais camp. Mais maintenant, Grande-tante Narcissa et Draco voulaient changer. Enfin, c'était surtout son cousin qui voulait changer si on avait demandé l'avis de Teddy mais dans tous les cas, on lui demandait rarement son avis.

Sa tenue de fête lui collait à la peau. Teddy détestait le nœud autour de son cou. Les odeurs beaucoup trop fortes autour de lui et les bruits faisaient frémir ses oreilles sensibles. Le garçon avait envie de vomir mais cela ne serait pas très poli. Sa grand-mère était compréhensive mais il était préférable que Teddy se tienne bien en société. Il serra aussi fort qu'il le pouvait le petit bracelet en cuir que sa mamie lui avait offert pour le calmer lorsqu'il ressentait trop les stimuli environnants. Le petit en avait marre de saluer toutes ces personnes qu'il ne connaissait pas. Il voulait rentrer chez lui ou au moins s'éloigner de la porte d'entrée où l'air froid de l'hiver ne cessait de raffraichir sa peau à chacune des ouvertures de portes intempestives.

Depuis quelques temps, Teddy se sentait de plus en plus mal. Il avait tout le temps faim. Cela faisait deux jours qu'il n'avait pas mangé de viande et le garçon avait son attention en berne. Alors qu'il tentait de se calmer tant bien que mal à côté des adultes qui discutaient, tout son esprit se stoppa lorsqu'il tomba sur leurs nouveaux invités. Il n'avait jamais vu cette famille. Le père, un homme noir très grand et élégant discutait avec Draco. Sa femme était jolie mais la seule personne qui intéressa le garçon était la fille à ses côtés. Elle était mignone. Elle était petite aussi. Même si c'était encore un bébé, ses yeux marron foncé étaient brillants et intelligents. Au bout de ses tresses se suspendaient des perles colorées qui se mariaient avec sa cape fourrée d'un rose pétant. Elle parlait mais ses mots n'atteignirent pas les oreilles de Teddy. Il trouvait qu'elle sentait bon. L'odeur la plus délicieuse qu'il n'avait jamais sentie. Les adultes rirent et la seule chose à laquelle pensa le garçon fut de saisir sa main pour y déposer un baiser. Ce fut ce qu'il fit et cela entraina un redoublement des rires des plus vieux.

« Pour une fois que tu es assez enjoué pour suivre les protocoles Teddy ! » s'amusa sa mamie avec un soupçon de fierté dans la voix.

Le petit se sentit rougir mais la seule chose à laquelle il pensa était au goût que pouvait avoir la peau qu'il avait serré quelques instants. Cette question lui fit peur et il l'enfouit au fond de son cœur.

Toute la soirée fut moins ennuyeuse parce qu'il faisait tout pour rester près de la petite fille qui s'appelait Aya. Il suivait donc son cousin Draco qui parlait avec le papa de l'autre fille. Teddy n'aimait pas trop les petits d'habitude, mais d'elle, il voulait être ami. Pire, il voulait la faire rire. Il trouvait qu'elle avait un joli sourire. Le garçon l'aidait à manger une profiterole. C'était sa première fois et Aya avait peur de salir sa belle robe.

Teddy ne se souvint plus de ce dont ils avaient parlé, de comment ils avaient tenté de jouer sans recevoir des réprimandes des plus âgés. Tout ce qu'il savait, c'était que ce fut cette terrible nuit qu'il se transforma pour la première fois en loup-garou.

Les souvenirs longtemps enfouis étaient remontés à l'orée de ses rêves éparses mais très vite, du sang et de la chair humaine finir par salir le tableau de cette piste de danse et des luminaires du manoir Malfoy. Du sang jonchaient ses mains et son reflet adulte ne lui renvoyait que son visage, avide de chair et de violence. Ses crocs étaient acérés et il s'échappait d'eux la substance métallique et onctueuse qu'il adorait, qu'il désirait plus que tout.

Teddy était affamé.


Le jeune lycanthrope se réveilla en sursaut, étouffant un cri. Sa respiration saccadée emplissait le silence de sa chambre éclairée par le croissant de lune. Les souvenirs de sa première rencontre avec son âme-sœur remontèrent à la surface et Teddy ne sut s'il avait envie de se recroqueviller sur lui-même ou de la retrouver. Le garçon avait oublié cette rencontre. Pour être honnête, cette journée avait quasiment été gommée de son esprit comme la majorité de celles ayant eu lieu lors de ses premières pleines lunes lorsqu'il était enfant. Encore heureux qu'avec l'âge, les lycanthropes finissaient par contrôler leur transformation forcée ! Le jeune homme était épuisé. Pour oublier la fin de son rêve plus que troublant, Teddy entoura le foulard de sa mère autour de son cou. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas revu le spectre de sa grand-mère dans ses songes. Elle lui manquait. Elle lui avait manqué même avant sa mort. Lorsqu'elle avait découvert sa condition de loup-garou. Sa relation avec Andromeda n'avait jamais été la même.

Teddy soupira puis décida de se connecter à son ordinateur pour rejoindre le groupe de fans des Stars. Il avait besoin d'écouter un peu de musique et de lire des commentaires plus ou moins inutiles sur le groupe qui lui permettait de garder les pieds sur terre.


Ayaba mentirait si elle disait que les découvertes au Manoir Malfoy ne l'avaient pas ébranlée. Elle n'avait rien dit de plus à Scorpius. Elle n'avait pas non plus parlé de ses souvenirs qui lui sont revenus en rêve. La sorcière se demandait comment elle avait pu oublier sa rencontre avec le loup malgré son jeune âge.

La Serpentard n'avait pas osé mettre ce sujet sur la table non plus. Ses parents auraient fini par découvrir la vérité et elle n'arrivait pas à prévoir leur réaction. Et pour ne rien arranger, Ayaba se sentait de plus en plus fébrile. Elle était en alerte constante malgré elle. Et ne pas avoir le contrôle de ses émotions la mettait en rogne.

De plus, ce n'était pas comme si elle pouvait extérioriser quoi que ce soit en montant sur un balai puisque le manoir Zabini n'avait aucun terrain de Quidditch. Sa grand-mère la tuerait si l'idée lui venait de voler au-dessus de ses magnolias.

Ayaba était donc assise seule dans la salle à manger du manoir inoccupé la majorité de l'année.
Elle mangeait ses morceaux de pommes agacée par le fait que ses parents l'aient abandonné pour une soirée en amoureux comme s'ils n'avaient pas la possibilité d'en organiser lorsqu'elle ne vivait pas avec eux.
Au moins, Ayaba était sortie faire du shopping avec sa mère plus tôt puis elles avaient retrouvé son père pour déjeuner dans un excellent restaurant au bord d'un lac peuplé de fées. Alors que la jeune adulte pianotait sur son téléphone pour s'enquérir des nouvelles de son groupe de musique favori, sa grand-mère pénétra dans la pièce.

Eniola Zabini était une femme intimidante. Elle était encore jeune et ses soixante-et-une années ne se lisaient pas sur son visage. C'était son regard qui transmettait tout. Ses pupilles presque noires dont Ayaba avait hérité scrutaient le monde avec une sévérité indolente et insolente. Sa peau ne portait presque aucune cicatrice si ce n'était une chéloïde sur son avant-bras drapé.
Ayaba n'avait jamais su d'où cette cicatrice venait. Ses liens avec sa grand-mère était proche du néant et pourtant, chacun des moments passés avec elle était toujours lourd de signification pour elle et se transformait en un souvenir caché dans les tréfonds de sa mémoire.
La jeune sorcière ne connaissait pas sa grand-mère par rapport à ce qu'elle voulait lui montrer mais par rapport aux liens qu'elle entretenait avec ses parents et surtout avec son père.
C'était son père qui lui avait dit lorsqu'elle avait eu l'âge de comprendre, que sa mère avait eu plusieurs maris par le passé, et que six d'entre eux avaient péri de ses mains. C'était l'origine des héritages et domaines impressionnants qu'elle possédait. On ne pouvait pas posséder autant sans avoir les mains tachées de sang.
Sous cette beauté fatale et intemporelle, sous cette grâce implacable et cette classe qui forçait le respect, se cachait une tueuse en série.
C'était une idée qui avait toujours trotté dans la tête d'Ayaba, qui l'avait toujours effrayée. La sorcière ne comprenait pas que son père puisse prendre ces informations fatales avec autant de légèreté. Elle ne comprenait pas comment il avait fait pour ne pas devenir fou.
Ayaba ne comprenait pas sa grand-mère, elle l'effrayait même mais cela ne l'empêcha pas de la saluer avec la révérence qui était attendue aux vues de son âge.
Une part d'Ayaba appréciait cette femme de sa famille malgré tout même si le sentiment n'était pas forcément réciproque. Eniola n'avait jamais donné son approbation pour le mariage de ses parents. Et Ayaba aurait pu être un chiot ou un meuble que cela aurait pu être équivalent pour la plus âgée. Ayaba avait l'impression d'être à des années-lumière de cette femme. Elles semblaient vivre dans des univers différents. Qu'un tel fossé puisse exister entre elle alors qu'Ayaba descendait de sa chair, de son sang, la déstabilisait et lui brisait le cœur. Et cette constatation ajoutée à tous ces péchés commis par son aïeule influençait d'autant plus ses peurs.À sa grande surprise, ce fut sa grand-mère qui brisa le silence qui s'était créé.

« Le collier que je t'ai offert te va très bien. Je compte te léguer toute la parure qui va avec, déclara-t-elle dans un souffle.
— Vraiment ? Pourquoi tout d'un coup ?
— Tu es une femme à présent. Tu ne peux pas te balader sans rien comme si nous étions une famille sans histoire qui n'avait rien à te donner. Ce serait honteux, répondit sa grand-mère comme si c'était une évidence.
— Merci, Grand-mère. »

Ayaba était émue. Des bijoux. Ce n'étaient pas anodin dans la vie d'une femme. Surtout qu'il s'agissait de parure semblable à celles portées lors de cérémonies de mariage.
« C'était le collier que m'avait offert Kayin. » ajouta son aïeule avant de porter sa tasse de thé à ses lèvres.

Ayaba ne dit rien, laissant le nom de son grand-père envahir l'atmosphère. On ne parlait jamais de cet homme. C'était un accord tacite. Et son propre père n'avait qu'une photographie de son géniteur parti trop tôt pour être plus qu'un souvenir sur un bout de papier.
« C'était le seul homme que j'ai dû aimer. Le seul que je n'ai jamais tué. Il est mort trop tôt. La guerre chez les Petites- flammes peut être une véritable plaie. »

Ces mots devaient être les plus longs et les plus significatifs que ne lui avaient jamais prononcés Eniola. Ayaba en était bouleversée alors que pour la première fois, sa grand-mère lui livrait une part d'elle et de son passé.

« Il est mort dans une explosion. Attaque de groupes armés lors des indépendances. Vu qu'il n'était pas né de parents sorciers, il était trop attaché à son monde, aussi cruel soit-il pour sa communauté. »

Un autre silence accueillit cet aveu, lasse. Pour la première fois, Ayaba pouvait peindre une histoire, un destin à son grand-père Kayin, tombé dans l'oubli. Le poids des perles autour de son cou était d'autant plus lourd.

« Alors pourquoi me donner ces bijoux s'ils sont si importants pour vous ? Demanda la plus jeune, perplexe.
— Tu es la fille de mon fils. Tu es mon sang. Et même si je n'aime pas ta mère, elle n'a pas reproduit les mêmes erreurs d'éducation molle de ses parents. »

Ayaba ignora la critique à peine déguisée de ses grands-parents maternels.

« Mais est-ce suffisant pour que j'en hérite ?
— Tu es forte. Pas encore assez mais ton père t'a élevé pour que tu le deviennes. Tu es donc digne d'être la détentrice de ses bijoux et de l'héritage familial. Je ne me suis pas démenée toute ma vie pour que mon fils, que mon sang, ne vive pas la tête haute et fière, déclara-t-elle avec fermeté.
— Pourquoi…?
— J'ai du sang sur les mains et je ne regrette pas ma fille. Maintenant, c'est à toi de choisir ce que tu décideras de faire de ta vie et de tout ce qui finira par te revenir. Quel que soit tes choix, n'oublie pas que le plus important est d'être respecté. L'amour n'a aucune importance. Ce n'est pas suffisant, ce n'est pas assez protecteur pour mener une vie hors d'un trou à rats. Le respect, la force et la dignité. C'est tout ce qui compte. N'oublie jamais ça, Ayaba. »

La jeune sorcière acquiesça, abasourdie. Une pensée perfide au fond d'elle se demandait comment cette femme de fer pensait qu'elle pourrait avoir une once de sa force et de son courage. Sa grand-mère échangea un dernier regard lourd d'un poids incommensurable et insaisissable avant de repartir dans ses quartiers. Ayaba caressa le témoignage d'amour tout en répétant en boucle les mots sincères et significatifs prononcés par son aïeule. Les seuls qu'elles échangeraient peut-être quelles que soient les issues de leur vie respective.
Ces conseils de survie étaient plus que nécessaires et Ayaba savait qu'un jour, elle finirait par en avoir besoin pour se donner le courage d'affronter le monstre broyeur et impitoyable qu'était ce monde aux règles qu'elle n'avait pas choisies.