« Eh Nounours ! Allez, on bouge ! la pressait Toka derrière son masque de lapin. Dépêche-toi. »
Entre deux explosions, sa voix, bien que dénuée de toute douceur, avait sonné comme une échappatoire. Sana s'était donc empressée de la rejoindre laissant un frisson d'angoisse lui parcourir l'échine au passage. Cachée derrière un masque d'ours, semblable à celui d'une peluche scintillant dans l'obscurité, la brune monta les quelques marches qui la séparaient de son amie.
« Ne t'éloigne pas, lui ordonna cette dernière sous pression. C'est pas le moment de te perdre. »
"Ici", c'était un champ de bataille. "Ici" était un lieu où ghouls et colombes s'entretuaient sans retenue. "Ici" était un endroit de danger permanent. Mais si ce "ici" mettait en péril leur vie, pourquoi s'y étaient-elles aventurées ? La réponse était simple : afin de sortir Kaneki de cet enfer. Cela faisait maintenant bien un mois que le borgne avait disparu, enlevé le soir de la pluie de météorites par une ghoul violente et sanguinaire avec l'aide de nul autre que le petit frère-même de Toka. Sana n'avait pas bien compris pourquoi ils s'en étaient pris à ce pauvre garçon au cache-œil innocent, mais ils n'avaient pas besoin de comprendre pour agir. Depuis lors, l'Antique en son entièreté n'avait eu de cesse de le rechercher jusqu'à le localiser en ces lieux, quartier général d'une organisation que l'on prénommait : "L'Arbre Aogiri".
Cependant connaître son emplacement n'avait pas suffit à ce que ses camarades viennent le récupérer. Il fallut au groupe attendre une diversion assez spectaculaire pour se faufiler à l'intérieur des ruines du centre commercial sans se faire repérer. Le CCG leur en avait alors fourni une sur un plateau d'argent. À présent, les voilà qui s'étaient tous répartis une zone à explorer dans la plus grande discrétion. Cependant, tout ne se passait pas comme prévu, et le duo de jeune femmes avaient déjà été contraints à utiliser la force. Pour sûr, seule Toka s'était autorisée à attaquer sans trop se poser de questions, Sana étant incapable de blesser quiconque. Sans défense elle se retrouvait donc sous la protection de son amie, qui, habituée à jouer les mères poules, ne s'en plaignait guère.
Celle-ci gravissait dès à présent à grandes foulées les marches menant aux étages supérieurs sans ne plus prêter quelques instants attention à sa camarade à la traîne. Cet endroit la terrifiait. Elle détestait être sur le terrain. Tant de dangers, cachés, imminents, imprévisibles. Elle avait l'impression de se tenir sur le fil du rasoir à chaque instant et jouer avec sa vie, ça, elle en avait horreur. Sursautant à la moindre détonation, à chaque cris, la brune se laissait alors souvent distancer par ses congénères dans ce genre de situation. Pourtant, elle leur était indispensable. Un pilier en retrait capable de les remettre sur pieds ou parfois même de leur sauver la vie. Un guérisseur était souvent utile, et dans leur cas, elle était peut-être vitale. Qui sait dans quel état ils retrouveraient Kaneki ?
Cependant voilà, afin de rejoindre le borgne, il fallait à la jeune fille une garde, quelqu'un pour la protéger. Ainsi, elle était la seule à ne jamais se retrouver isolée. Toujours accompagnée d'au moins un allié, elle avait pour mission de traverser l'entièreté du bâtiment avec chaque équipe afin d'accroître leurs chances d'atteindre leur but. Mais, malgré toute la volonté du monde, elle laissait s'éloigner un peu plus sa garantie de survie à chaque bruit suspect. Ce n'était pas sa faute. Les hurlements de morts et gémissements d'agonie lui étaient si pesants. Et ils étaient incessants. Un au loin. Un autre tout prêt. À nouveau un là-bas. Puis ici, à leur étage.
Oui, elle avait en horreur sa vulnérabilité mais plus encore que tout cela, les cris de bataille déclenchaient chez elle un instinct qu'elle ne supportait pas. Comme un animal sauvage stimulé par les cris de détresse d'une proie, la jeune fille luttait contre des actions qui n'étaient pas les siennes. Comme si tuer avait toujours été dans ses veines. Comme si la chasse avait été sa raison de vivre. Ces pulsions la pétrifiaient davantage encore.
Soudain, accompagnant les complaintes, un gloussement. Et si d'ordinaire un tel paradoxe auraient fait fuir la jeune froussarde, à cet instant, appelé par ce rire résonnant dans les couloirs, elle quitta sa trajectoire. S'aventurant dans un corridor désert, elle sembla inexorablement attirée. Pourquoi ces voix lui paraissaient-elles si familières ? Non, ce n'étaient pas leur timbre qui sonnaient si juste à son oreilles, mais bien les émois qui s'en dégageaient. Pourquoi alors qu'un monstre se réjouissait sans pudeur de la douleur d'autrui, cela lui parut si commun ? Pourquoi cette scène, bien qu'uniquement sonore, lui parut presque réconfortante et empli de nostalgie ?
Bientôt, se joignant au son, des images. Une grande salle au chaos impénétrable. Bousculade et violence. Hémoglobines et larmes. Poussière et fumé. Flash et aveuglement. Et au milieu de tout ça, une silhouette. Une silhouette juvénile aux cheveux de neige et aux traits brouillés par la cohue. Qui ? Qui était-ce ? Pourquoi ne pouvait-elle pas s'en approcher et lui demander ? Ses jambes ne se laissaient plus commander. La voilà condamnée à plisser les yeux, espérant que sa vision s'améliore d'elle-même. Mais alors qu'elle se perdait dans ses observations infructueuses, une ombre se dressa au-dessus du fruit de son attention. Une menace se jetant sur ce vulnérable enfant. Pris d'un élan d'héroïsme, Sana laissa son kagune éteindre l'assaillant sans qu'elle n'ait à y réfléchir. Seul capable de toucher l'ennemi, il se glissa dans son dos avant de s'enfoncer dans sa colonne avec brutalité.
Le son d'un corps heurtant le sol la ramena à la réalité. Le chaos disparu aussitôt la vie échappée. Que s'était-il passé ? Devant les yeux à nouveau bien ouverts de la brunette, la scène se dessinait peu à peu. Dans une pièce aux cadavres jonchant déjà le sol, elle venait d'ajouter sa pierre à l'édifice. Gisant aux pieds de l'unique survivant de ce massacre, la victime de la jeune fille s'était déjà raidit. Horrifiée derrière son masque, elle s'était crispée, aussi immobile qu'une statue. Qu'avait-elle fait ? Ses tentacules ondulaient encore près du corps, ensanglantés.
« Oh, celui-là c'est pas moi, lança soudainement la seule âme vivante dans la salle. »
Observant un instant le nouveau défunt, il tourna rapidement son profond regard carmin en direction de la coupable. Des yeux accusateurs qu'elle reconnut immédiatement. Là où quelques secondes plus tôt, le garçonnet se tenait, stoïque, Juzo secouait ses mains souillées d'écarlate. Évidemment, le CCG faisait partie de l'affrontement, alors, la brune aurait dû s'attendre à le trouver quelque part. Mais sur un site aussi vaste que celui-ci, quel était le pourcentage de chance pour qu'elle tombe sur lui ? Décidément le destin se plaisait à placer les gens sur son chemin.
Au fin fond de ses iris, on lisait aisément l'incompréhension. Une ghoul venait-elle réellement d'éliminer l'une de ses congénères ? C'était invraisemblable. Mais il était vrai que même la meurtrière ne comprenait pas ce qu'il s'était passé. Elle avait commis l'irréparable. Elle avait commis le pire acte de cruauté qui existait à ses yeux. Était-elle, elle aussi, devenue un monstre ?
Totalement horrifiée, Sana laissa ses mains recouvrir son masque alors que ses tentacules disparaissaient enfin. Seulement, pouvait-elle au moins reconnaître à cet instant son propre kagune ? Lorsque d'ordinaire, la tresse qu'il formait ne se défaisait que pour retrouver une taille de fil de soie, ici, le voilà qui avait adopté une forme plus grossière, plus agressive. Les trois mailles bien emmêlées à leur base, s'étaient séparées et présentées telles des serres devant leur proie. Elles, qu'elle avait toujours connues bien nouées les unes aux autres dès lors qu'elle n'utilisait pas ses capacités de soin, cette présentation dénotait totalement de ce qu'elle avait toujours connu.
Cependant, la brune n'eut pas le temps de s'attarder sur ce détail, que déjà, elle se décidait à prendre la fuite. S'éloigner de ce qu'elle venait de faire. Partir loin de ce corps auquel elle avait retiré la vie. La fuite était la seule manœuvre qu'elle avait toujours réussi à suivre convenablement. La jeune fille ne se considérant pas capable de faire face à quoi que ce soit.
Arpentant les couloirs à toute allure sans prêter grande attention à ce qui l'entourait, elle retrouva une cage d'escaliers qu'elle espérait être le chemin qui la mènerait à sa camarade, perdue il y a peu. Comment s'était-elle retrouvée éloignée de Toka ? Comment avait-elle pu en arriver là ? Qu'est-ce qui lui avait pris ? Les événements qui auraient pu la mener à la vérité s'effaçaient peu à peu de sa mémoire, comme s'ils n'avaient jamais existé. Comme un rêve s'effaçant encore, toujours et inexorablement de son esprit une fois de retour dans le monde de l'éveille. Elle ne comprenait pas. Quelque chose lui échappait. Devenait-elle folle ? En tout cas, une chose était certaine, elle était devenue un monstre.
Sa course effrénée la mena finalement à une salle qu'elle n'avait encore jamais visitée. Un lieu au plafond envolé par endroit et au sol affaissé par d'autres. De ces lieux où un cataclysme semblait avoir détruit plus de la moitié de la pièce, l'odeur du sang prédominait. Mais au beau milieu de ce parfum métallique d'hémoglobine, autre chose s'accrochait à ses narines. Un met familier qu'elle reconnut bien vite. Kaneki était passé par là, c'était certain.
Sous les décombres une silhouette amorphe gémissait faiblement, comme appelant à l'aide une âme charitable qui passerait tout prêt. D'abord inquiète de retrouver son collègue écrasé sous les gravats, la brune ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement en ne reconnaissant aucun des traits du cache-œil. Était-il cruel de se sentir soulagé alors qu'un pauvre homme agonisait sous ses yeux ? Étrangement, la victime de l'effondrement du toit ne lui inspirait aucune empathie. Si d'ordinaire la jeune fille se serait précipitée pour lui prêter main forte, elle se contenta, à cet instant, de rester immobile, le fixant en silence, attendant sagement sa fin. Quelque chose chez lui ne lui plaisait guère ou peut-être était-ce le choc qui parlait toujours ? Son cerveau avait-il décidé d'inhiber sa sympathie naturelle afin qu'elle cesse de se tourmenter face à ses actions ? Serait-elle à nouveau capable de ressentir cet émoi de compassion ?
« Ah te voilà ! S'exclama une voix qu'elle reconnut immédiatement. »
Faisant brusquement volte face, la brunette chassa son apathie et se raidit en apercevant le jeune homme à qui ce brin si particulier appartenait. Juzo l'avait suivi. Comptait-il lui faire payer son crime ?
« Je n'ai pas eu le temps de te remercier pour tout à l'heure P'tit Ours ! »
La remercier ? Aussitôt, elle eut un mauvais pressentiment. Elle réajusta son masque, comme pour s'assurer qu'il confortait toujours bien son visage dans l'anonymat. Il était peu probable que la colombe vienne lui serrer la main après ce qu'elle avait fait et les couteaux avec lesquels il s'amusait sous ses yeux, confirmaient son appréhension.
« Jouons ! Les fléchettes tu connais ? s'exclama-t-il. Si je vise juste, tu perds. »
L'amusement qu'il dégageait sonna familier aux oreilles de la nouvelle cible déclarée. N'avait-il pas également joué à ce jeu avec la ghoul assassine dans le restaurant la fois dernière ? Cette ghoul qu'il avait massacré sans retenue, écrasant au passage bon nombre de ses congénères. Sana eut alors une illumination quant aux intentions de son interlocuteur. Il s'apprêtait peut-être bel et bien à lui faire payer son crime, or, son erreur n'avait jamais été d'avoir pris la vie de quelqu'un d'autre, mais plutôt de se trouver du côté de ceux qu'ils appelaient les "erreurs ambulantes". Son forfait n'était donc que d'être en vie, tout simplement. .
Mais à peine réalisée que les choses tournaient déjà à l'affrontement. Une pluie de lames vint s'abattre sur le pauvre petit ours, qui, animé par son instinct, esquiva in extremis les armes avant de prendre ses jambes à son cou. Manquant de peu de perdre l'équilibre, se rattrapant maladroitement, elle entama une course pour sa survie. L'heure n'était plus aux lamentations, ni même à la culpabilité. Il lui fallait le semer, et vite.
À la recherche d'une échappatoire, son regard se porta sur un trou au plafond que le toit avait ouvert vers l'extérieur en s'effondrant sur lui-même. Voilà donc la seule sortie qui s'offrait à elle puisque son assaillant se trouvait encore bien proche de la porte. Mais comment l'atteindre ? Son kagune ne serait jamais assez long pour s'y accrocher. Il lui fallait un tremplin, un escabeau, quelque chose qui lui permettrait de se hisser pour réduire la distance entre elle et son objectif.
C'est alors qu'elle entendit Juzo partir à sa poursuite qu'une idée lui vint. Une folie totalement irréfléchie et qui pourtant lui parut être une évidence. C'est lui qui lui ferait la courte échelle. Aussitôt son plan en tête, la brune ne prit pas le temps d'évaluer le moindre risque qu'elle faisait volte face bien trop brusquement pour que son assaillant ne réagisse. Pris dans son élan, le jeune inspecteur ne se stoppa pas assez rapidement pour convenablement lui faire face et ainsi, la ghoul se précipita dans sa direction. Il ne fallut qu'un instant pour qu'elle ne l'atteigne et commence son ascension. Un bond sur ses épaules et la voilà qui se propulsait dans les airs, aussi haut qu'elle le pouvait. Puis, alors que la gravité semblait ne plus l'affecter le moins du monde, elle sortit son kagune afin d'atteindre son objectif. S'en servant comme d'un lasso, la brune s'accrocha au plafond avant de se hisser sans difficulté jusqu'au toit. Sous les yeux stupéfaits de son assaillant, elle s'était envolée sans laisser le temps de réagir.
Se trouvant éloignée du danger immédiat que représentait le jeune inspecteur, Sana prit alors le temps de souffler. Prenant peu à peu conscience des risques qu'elle venait de prendre, elle laissa son regard se perdre dans la distance qui les séparait enfin. Bien au-dessus de tout contact, elle l'entendait marmonner au loin, sans doute bien déçue de ne pas avoir pu en découdre. Mais que s'était-il passé ? Tout avait été si rapide, si éphémère. Son instinct avait une fois de plus pris le dessus et avait agi à sa guise sans qu'elle n'ait à le consentir. Un plan incongru qu'elle n'aurait jamais envisagé d'ordinaire et un kagune aux airs étrangement changé. Ses précieux tentacules étaient pourtant toujours les mêmes, scintillants du même azur dont il était coutumier du fait. Pourtant, la tresse qu'il formait habituellement était dénouée sans qu'aucun filaments n'en dépassent. Que se passait-il ? Avait-elle perdu son propre kagune en même temps que sa raison ?
C'est dans l'objectif de chasser cette idée de son esprit qu'elle se décida à quitter la crevasse par laquelle elle était montée, abandonnant ainsi Juzo à ses lamentations.
Les lieux, ici hauts, n'étaient pas bien plus calmes qu'au sol. Un instant, la brune se surprit à contempler le contrebas, comme si son regard à lui seul lui permettrait de toucher l'asphalte. Descendre et abandonner. Elle en avait envie. Tout serait tellement plus simple en s'en allant.
Mais au loin, l'on entendait encore parfaitement les combats qui faisaient rage, mais, les pires cris de douleurs résonnaient, eux, tout près. Alors qu'à une oreille sourde le paysage étoilé aurait pu paraître magique, la chorale de voix éraillée par la douleur effaçait instantanément la beauté de la vue. Cependant, alors qu'elle aurait dû s'éloigner de ces sons désastreux à ses tympans, Sana poursuivit sa route à travers les toits, toujours sonnée. Peut-être ses songes l'empêchaient-elle de réfléchir convenablement, toujours fut-il qu'elle se retrouva bien vite au plus proche de la bataille.
Devant ses yeux ébahis, une scène bien improbable se dessina. Un quatuor qu'elle connaissait bien. Allongée au sol, inconsciente, Toka gisait auprès d'un Nishio totalement désorienté. Mais le regard du châtain à lunettes n'était pas posé sur sa camarade en détresse. Non, son attention était portée ailleurs. Devant eux, une scène de torture d'une rare violence se déroulait sans que quiconque n'ose réagir. Cependant, le plus surprenant n'était guère la cruauté du bourreau, mais plutôt l'identité de ce même tourmenteur. Kaneki Ken en personne.
Reconnaissant son collègue, la brune vint alors retirer son masque afin de se frotter les yeux. Non, elle ne rêvait pas, ce n'était pas encore une de ses hallucinations. Ses cheveux avaient laissés le noir de charbon pour embrasser le blanc de neige et ses vêtements partaient en lambeaux, mais c'était bien lui. Pâle comme un linge et maladivement maigre, il ne paraissait pourtant pas assez fort pour mettre à terre et infliger de tels supplices à quiconque. Pourtant oui, c'était bel et bien un par un qu'il brisait chaque articulation du pauvre garçon qui gémissait à ses pieds. La jeune fille ne s'attarda pas sur son identité tant elle était bouleversée, mais elle crut reconnaître Ayato, le jeune frère de Toka. Une question restait bien plus importante dans son esprit : qu'était-il arrivé au doux et bienveillant Kaneki ?
Son visage ne trahissait plus aucune amitié. Froid, impassible devant la souffrance de son semblable, il arborait un regard dur, un regard qu'elle ne lui connaissait pas. Il était méconnaissable. Un mois suffisait-il donc pour changer un homme du tout au tout ? Il n'avait plus rien du gentil borgne qu'elle avait connu. Il n'avait plus rien du rassurant étudiant à qui elle osait adresser la parole. Il était devenu terrifiant. Des larmes lui échappèrent. C'était trop.
Tout en observant l'ancien brun en pleine action, Sana fut rejoint par Nishio, qui ayant réussi à détourner le regard du macabre spectacle s'était décidé à la ramener auprès de la blessé, toujours inconsciente. Toka, à leurs pieds, semblait lutter pour s'éveiller, immobile, mal en point.
« Tu pleures ?! s'étonna-t-il en voyant l'eau perler sur les joues de la brune. Pourquoi tu pleures ?! C'est pas le moment de pleurer !
- Pourquoi je pleure ? répéta-t-elle toujours sous le choc. Peut-être parce que je viens de tuer quelqu'un, que Kaneki est devenu un tortionnaire et que Toka est... elle est... elle... »
Posant son regard sur le visage endormi de sa camarade, la brune se sentit vaciller. Elle se laissa tomber auprès d'elle, genoux à terre, ne sachant que dire. Et si elle n'était plus capable de la soigner ? Si elle ne se réveillait pas ? Et s'il était trop tard ? Et si à nouveau la mort venait cueillir sous ses yeux, une âme qui lui était chère ? Elle ne le supporterait pas. Si elle ne s'était pas perdue dans les couloirs des étages inférieurs peut-être auraient-elles pu, à deux, éviter cette situation. Pourquoi l'avait-elle quitté ? Pourquoi s'était-elle éloignée d'elle alors qu'elle lui avait expressément demandé de rester tout près ? Alors, quittant des yeux son amie, comme par déni, elle s'enfonça dans son anxiété. Elle n'osait même plus lui accorder aucune attention tant la terreur de ne jamais plus la voir bouger la pétrifiait. Si elle ne la voyait pas, alors elle ne saurait jamais si son état est critique ou non. Elle écrasait d'une force spectaculaire ses lèvres l'un contre l'autre alors que son souffle s'écourtait de plus en plus.
Mais, le châtain ne la laissa pas s'emprisonner davantage dans ses tourments. D'une poigne de fer, il lui saisit les épaules et la secoua vigoureusement. Son regard sombre s'enfonça dans les yeux troubles de la jeune fille, la ramenant brutalement à la réalité.
« Eh ! Reprends-toi ! s'exclama-t-il tentant de camoufler son anxiété derrière son haussement de ton. Tu paniqueras quand elle sera morte, pas avant ! Pour l'instant, fais ton boulot d'infirmière ! »
Ces secousses parvinrent à remettre en place les idées de la brunette qui, aussitôt les pieds remis sur terre, s'exécutât. Sortant son kagune, elle le laissa se dénouer avant d'entamer le travail. Le soulagement l'accueillit un bref instant lorsqu'elle se rendit compte qu'il était redevenu normal. Sa tresse aux filaments bleutés était de retour et l'angoisse qu'elle ne revienne jamais guérir autrui la quitta aussitôt. Elle était soulagée de constater que ses capacités de soins n'avaient pas fui au profit d'un instinct assassin qu'elle savait sorti de nul part. Pour autant, la préoccupation de l'état de son amie repris rapidement le dessus.
Il lui fallait se concentrer pour être certaine de lui prodiguer les meilleurs soins. Bien que Toka fusse une ghoul, possédant par conséquent des capacités de régénérations supérieurs aux êtres humains, ça ne la dispensait pas d'avoir besoin d'une aide à la cicatrisation. Puisque chez eux aussi, la mort pouvait vite les atteindre quand le corps ne pouvait suivre, son rôle auprès de sa patiente était essentiel. Mais voilà, alors qu'elle se devait de rester focus, Sana n'avait de cesse de se perdre dans ses innombrables songes parasites et encombrants.
Les agissements de Kaneki étaient par ailleurs récurrents au sain de ces pensées intrusives. Enfin, ils l'avaient retrouvé, et pourtant, la jeune fille n'avait jamais eu l'impression d'être aussi loin de récupérer le gentil borgne au sourire gêné. Le sentiment d'avoir atteint leur but n'était pas présent dans les cœurs. Ce jeune homme aux mèches immaculées était bel et bien leur ami, cependant, ils avaient la sensation de se trouver face à un vulgaire inconnu, némésis de celui qu'ils avaient connu. Qu'avait-il donc bien pu vivre pour se retrouver ainsi éméché ? Les réponses qui lui vinrent l'horrifia davantage.
Alors qu'elle s'interrogeait et se terrorisait à la fois, sa patiente reprit connaissance. Pour le plus grand soulagement de ses collègues et amis, Toka ouvrit les yeux et se redressa dans une grimace de douleur. Aussitôt, comme appelé par son réveil, Kaneki cessa sa torture et se tourna vers le trio un certain soulagement plaqué sur le visage. Il ne fallut pas beaucoup de temps avant que d'autres membres de l'Antique ne les rejoignent. Puis, le groupe au complet, tous entamèrent la descente du bâtiment. Il était grand temps de quitter ces lieux de mort et de souffrance et de rejoindre les autres, restés en retrait.
Se postant à la lisière des bois qui longeaient l'amoncellement de bâtiments, la bande se laissa aller aux retrouvailles. Les réjouissances étaient évidentes. Rencontrer leur camarade après tant de temps était d'un grand réconfort. Reconnaissant les visages familiers de ses proches, l'ancien brun paru reconquérir sa douceur passée. Ses traits abandonnèrent la froideur dont il avait fait preuve quelques minutes plus tôt pour commencer à se réchauffer.
Sana, qui n'avait osé de trop l'observer depuis qu'elle l'avait rejoint par peur de croiser son regard glacé, se risqua alors à le détailler. La fatigue avait creusé des fossés sous ses yeux et son teint s'était grisé. Il paraissait avoir vieilli. Peut-être était-ce les cheveux blancs ou bien l'air mélancolique qu'il arborait sans même le vouloir, mais il semblait avoir vécu plusieurs années de vie en à peine une trentaine de jours. Alors, plus que l'appréhension, ce fut l'empathie qui envahit la brune aux yeux bleus. Le pauvre Kaneki faisait peine à voir.
« Dis, l'interpella soudain Toka d'une petite voix qu'on ne lui connaissait que très peu. Qu'est-ce que tu dirais de teindre tes cheveux une fois rentré ? Ils sont trop voyants pour ton travail de serveur. »
Son interlocuteur parut chercher ses mots. Son regard était confus et son air bien maussade pour un jeune homme venant de retrouver les siens. Pourtant, au fil des secondes s'écoulant dans le silence, un tendre rictus vint habiller ses lèvres dénotant avec brutalité de son triste visage.
« Je ne retourne pas à l'Antique, annonça-t-il. J'ai autre chose à faire. »
Ces quelques mots firent aussitôt taire la petite assemblée qui s'était regroupée autour d'eux. Tous restèrent sans voix, médusés par cette annonce paraissant irrationnelle, incompréhensible. Attentif aux explications qui allaient suivre, chacun semblait retenir sa respiration, tandis que Toka, elle, serrait les dents.
« J'ai besoin de me préparer, je dois m'entraîner pour devenir plus fort, continua donc l'ancien brun dans le calme nocturne. J'ai aussi une enquête à mener. Le temps presse pour moi.
- De quoi est-ce que tu parles... ? balbutia la jeune fille aux mèches bleutées.
- Ken ! la coupa un nouvel intervenant, inconnu aux yeux de bon nombre des personnes présentes. Tu m'as sauvé la vie... Alors j'aimerais t'aider à mon tour ! »
Bientôt, ce fut une vague de camarades et amis qui se joignirent au petit groupe qui avait interpellé le rescapé. Pour certains, simplement pour lui dire "adieu", "bonne chance", "fais attention à toi". Pour d'autres, tout comme le grand homme ayant interrompu Toka, pour lui proposer de lui prêter main forte. Hinami elle-même s'annonça pour l'accompagner. Kaneki sembla bien touché par les paroles de ses compagnons. La gentillesse et la douceur qui l'habitait autrefois refaisait alors davantage surface à chaque coup d'œil à un minois familier. Enfin, oui, Sana retrouvé le jeune homme qu'elle avait connu entre les quatre murs du café. Le bienveillant n'avait donc pas tout à fait disparu.
« K-Ken... marmonna à nouveau Toka. Moi aussi, je viens avec toi.
- Tu as l'intention de rentrer à l'université ? questionna l'intéressé, faisant mine de ne pas avoir entendu sa déclaration.
- Pardon ?
- Tu dois te préparer pour le concours d'entrée, n'est-ce pas ? »
Il n'en démordait pas.
« Pardonne-moi de ne pas pouvoir t'aider à l'Antique alors que tu dois te concentrer sur tes études... Pardon à vous aussi, Nishiki, Sana... »
Un infime instant, il se tourna en direction des appelés, leur accordant un rictus désolé. Puis, il reporta toute son attention sur celle qu'il refusait visiblement à ses côtés.
« Je passerais à l'occasion, promit-il. J'aurais le droit à un dessin dans mon café, Toka ? Ton dessin de lapin, je l'adore. »
Il n'y eut que le silence pour lui répondre. Son interlocutrice, la tête basse, paraissait bien trop concentrée à retenir ses larmes pour rétorquer quoi que ce soit. Avait-elle envie de le frapper en plein visage en le traitant d'idiot ? Ou bien de le prendre dans ses bars et de le supplier de rester ? Il était dur de le savoir, peut-être hésitait-elle elle-même entre ces deux options. Toujours était-il que plus les mots du nouvel immaculé lui parvenaient plus son beau visage s'assombrissait. Mais de son côté, son ancien collègue lui, s'efforçait d'illuminer ses traits, chassant le chagrin.
« À bientôt, Toka. »
Un autre sourire sans joie et pourtant empli de tendresse. Cependant il ne lui suffit pas à afficher ce doux rictus pour effacer la douleur que ses dires avaient engendrée. Le rejet était si crucifiant. Avant même d'éclater en sanglots et sans un au-revoir, la blessée s'enfuit à travers les bois. Avec tant de délicatesse, comment pouvait-on être aussi violent ? N'y avait-il rien de pire que de se savoir écartée par celui que l'on aime ?
Pourtant ne devait-on pas, paradoxalement, voir là, un acte d'amour ? Kaneki n'avait-il pas agit ainsi tant pour épargner celle qu'il admirait, que pour protéger celle qu'il adorait ? N'y avait-il pas là toute la bienveillance dont il avait su faire preuve si naturellement depuis Sana le connaissait ? Sans doute. Et la brune se plaisait à le croire. Mais sentir tant de chagrin chez son amie aux yeux myosotis lui avait déchiré le cœur, tant et si bien que même lorsque Nishio vint maladroitement saluer le borgne, elle resta dans son coin, ne souhaitant autre chose que de disparaître dans la pénombre.
« Kaneki ! s'était exclamé le châtain d'une voix se voulant confiante. Attention à... comment dire ? Attention à toi ! »
Il cherchait difficilement ses mots, détournant le regard, gêné par la démonstration d'affection qu'il s'efforçait à faire.
« Et ne meurs pas, espèce de crotte ! »
Puéril, voilà le mot qui décrivait à la perfection l'attitude du jeune homme à lunettes. Et ce manque de maturité ne manqua pas de faire rire le concerné par ses paroles. Mais avant qu'une quelconque réponse fut prononcée, l'enfant qu'était devenu Nishio prit la fuite à la suite de sa collègue de travail. À son passage, il vint faire signe à la brunette de le suivre dans les fourrés d'un air pressé. D'abord hésitante, cette dernière s'exécuta sans grand enthousiasme. Elle n'aurait su comment formuler ses au-revoir de toute manière. Le mutisme restait accroché à elle sans qu'elle ne sache s'en défaire. Quel regret.
Pourtant, avant qu'ils n'atteignent la lisière, la voix de Kaneki l'arrêta net. Il l'appelait. Lui, savait comment la saluer.
« Quand je reviendrais, tu me joueras le morceau dont on a parlé, Sana ? »
Aussitôt, comprenant sa demande, elle opina. Elle avait déjà commencé à mémoriser la partition lors du mois qui avait suivi son enlèvement. Alors qu'il avait disparu et que l'Antique cherchait activement un moyen de le sortir des griffes ennemies, elle s'était appliquée à apprendre la musique qu'il lui avait présentée dans l'idée de la lui faire écouter à son retour.
Mais il ne reviendrait pas. Du moins pas comme ils l'avaient prévu. Elle qui n'avait jamais apprécié avoir un public, se trouvait à présent impatiente de voir le jour où il l'écouterait enfin. Car quand ce matin là se lèverait, il serait forcément annonciateur d'un retour à la normal n'est-ce pas ? La famille de l'Antique à nouveau au complet, là où Kaneki s'en retournerait à nouveau à sa place.
« Bien, reprit-il visiblement ravi de sa réponse. Alors au-revoir. »
Et le voilà qui lui tournait le dos pour retrouver ses nouveaux compagnons. À cet instant, une affreuse idée vint éclore dans son esprit. Son cœur se mit à lui peser. Et s'il ne revenait jamais ? S'il ne tenait pas sa promesse ? Il s'en allait. Il partait poursuivre sa propre route avec ceux qu'il avait expressément choisi, laissant les autres derrière lui. Elle en perdait un de plus. En le voyant s'éloigner ainsi, la brune repensa au souhait qu'elle avait formulé aux étoiles, puis aux paroles d'Hideyoshi, qui pour une fois, lui avaient paru sages.
« K-Kaneki... ! s'était-elle efforcée de crier d'une voix de moineau. Reviens v-vraiment... s'il te plaît. »
" Ça me donne de l'espoir. Je me dis que formulé comme ça, tous les efforts que je ferais pour obtenir ce que je veux, seront forcément récompensés. " Voilà pourquoi elle avait osé lui demander. Le ciel était là pour lui donner le courage nécessaire afin que son vœu se réalise, non pour lui accorder un miracle.
C'était peut-être ainsi qu'elle se devait de voir ses actes lorsqu'elle avait attaqué cette ghoul dans le bâtiment. Un acte de bravoure qui lui avait permis de protéger un camarade, et non simplement un meurtre. Il lui était encore compliqué d'envisager la chose de cette manière, mais cette façon de voir les événements atténua quelque peu sa culpabilité. Oui, elle avait sauvé une vie et ce n'était pas rien.
« Je reviendrais, lui sourit son ancien collègue d'abord surpris par ce soudain brin de confiance. »
Un fin rictus se dessina sur les lèvres de la timide. Après un signe de tête, son interlocuteur était enfin sorti de son champ de vision. Tous ceux qui étaient restés sur place l'avaient suivi, comme une meute derrière leur alpha. Avant qu'il ne disparaisse, Sana aurait tant aimé lui faire entendre ses derniers mots mais elle eut beau ouvrir la bouche, rien n'en était sorti. Avait-elle utilisé toutes ses forces pour lui demander de revenir ? Sans doute. Alors, à jamais sa voix resterait dans ses songes aux côtés de toutes ces phrases qu'elle avait toujours si précieusement gardé : "à plus tard".
