« Je ne dirais pas tant au premier regard, qu'au premier geste », expliqua Aziraphale à Anathema tandis qu'ils descendaient le couloir. Il affichait un sourire attendri. « On pense avoir cerné une personne, puis celle-ci fait quelque chose d'inattendu et on se dit 'oh… oh ! Voilà qui tu es vraiment ». Il m'a fallu du temps pour l'accepter, cela dit, car ma raison ne cessait d'insister qu'aimer une personne de… disons, ce côté de la barrière, était une très mauvaise idée. »
Elle acquiesça, écoutant tout en ajoutant cette information aux fragments qu'elle possédait déjà. « Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis, si ce n'est pas indiscret ?
— Oh, presque rien, répondit Aziraphale avec une expression radieuse. Il a récupéré des livres que j'avais oubliés et pensais perdus. Moi et mes livres, vous me connaissez… »
Le professeur Gabriel arriva dans leur couloir et les héla, muni d'un sourire faux et d'une joviale condescendance. Anathema vit le sourire d'Aziraphale se figer pour se transformer en nervosité tandis qu'il déglutissait avec difficulté et se tournait pour faire face au nouvel arrivant. « Gabriel, dit-il, ses deux mains se retrouvant dans son dos. Qu'est-ce qui vous amène par ici ? »
Gabriel claqua ses mains. « Ça ne vous dérange pas que je me joigne à vous. » Ce n'était pas une question, il affirmait qu'il accaparerait leur temps et leur espace, que cela les dérange ou non. « Car j'imagine que celle-là, vous ne l'avez pas vue venir...
Crowley tourna à l'angle et fut surpris par la scène qui l'attendait. Cétait trop tard pour qu'il empêche Gabriel de piéger son bien-aimé, mais Aziraphale n'était pas seul. Anathema l'accompagnait, et l'endroit grouillait d'étudiants.
Aziraphale le repéra et lui lança un regard suppliant « aide-moi » par-dessus l'épaule de Gabriel. Crowley balaya rapidement le couloir des yeux et haussa un sourcil. Il reçut un infime hochement de tête en réponse.
Crowley prit donc une inspiration, puis lança joyeusement « mon Ange ! » en s'avançant.
Aziraphale et Gabriel se tournèrent vers lui. Anathema observa simplement avec curiosité.
Crowley dénuda ses dents dans un simulacre de sourire et accéléra le pas tout en enchaînant : « Te voilà ! Je t'ai cherché partout. » Les étudiants le regardaient passer bouche bée, et il les sentit autant qu'il les vit venir à la conclusion que les rumeurs sur son mariage avec Gabriel étaient vraies. Lui était cependant concentré sur le regard d'Aziraphale, qui se teinta de compréhension et de délectation. Crowley passa à côté de Gabriel comme si le professeur n'était qu'un simple obstacle, puis posa une longue main sur l'épaule d'Aziraphale pour l'inciter à le suivre. « Tu as encore laissé ton téléphone éteint, continua-t-il, et je voulais voir avec toi, pour ce soir… »
La majorité des mâchoires tomba au sol. Celle de Gabriel, de fureur, et les autres de stupéfaction. Crowley dut retenir un sourire espiègle et triomphant à la pensée que ses actions venaient de retourner et chambouler toutes les rumeurs que les étudiants pensaient encore être confirmées devant leurs yeux quelques secondes auparavant.
Gabriel se mit à bredouiller : « Hé, attend un peu, tu...
— Désolé mon vieux, lança Crowley sans se retourner. Je vais pas attendre toute la journée que t'en viennes aux faits. J'ai de l'huile sur le feu. Et des étudiants à former. »
Remit de sa surprise, Aziraphale ajouta son grain de sel : « Anthony. Sois poli. » Ce qui choqua les étudiants pour la seconde fois en dix minutes, alors qu'ils devaient maintenant assimiler que non seulement le Dr Crowley s'adressait au Dr Fell par des surnoms, mais qu'il était aussi son Anthony. Il était surprenant que le sol ne garde aucune trace de toutes ces mâchoires décrochées.
Alors qu'ils arrivaient à hauteur d'une des plus grandes commères parmi les étudiants, Crowley siffla : « Il t'a fait du mal, mon ange. Plus d'une fois. Et après la dernière fois… » il s'interrompit comme s'il venait de remarquer les étudiants, au lieu d'avoir délibérément allumé l'étincelle d'une rumeur qui se répandrait plus vite que n'importe quelle autre. Elle avait aussi l'avantage d'être vraie. Si Gabriel voulait que l'ancienne rumeur disparaisse, il allait devoir affronter à la place les conséquences de la vérité.
