Inspiré par plusieurs fanarts et mon propre amour des histoires d'Halloween !


La plaine paraissait violette vue de loin: elle était juste recouverte de citrouilles luminescentes, certaines roses et certaines bleues. La brume planait sur cette petite portion de territoire américain et les barrières de bois qui délimitaient le champ, qui craquaient sous l'humidité, paraissaient si vieilles qu'on les aurait crues installées depuis bien avant le siècle précédent.

« Dépêche-toi de prélever un échantillon, qu'on s'en aille d'ici, décréta Napoléon Solo en donnant un petit coup sur l'épaule d'Illya Kuryakin. »

Les citrouilles avaient des visages. Ou, plus précisément, elles avaient des yeux et des bouches, taillés dans leur chair ferme. Napoléon garda sa main sur l'épaule d'Illya, qui finit par s'en apercevoir.

« Eh bien, qu'est-ce que tu as ? demanda l'agent russe en relevant la tête.

-Je ne suis pas à l'aise, expliqua son ami. On ne devrait pas traîner dans le coin. Les associés de T.H.R.U.S.H pourraient décider de venir par ici pour surveiller leurs cultures!

-Tu dis ça pour eux, le titilla Kuryakin avec ce sourire enfantin qu'il avait parfois, ou parce que tu as peur de ces citrouilles ? Comment est-ce que vous appelez ça en Amérique ? Des Jack-o-lantern ?

-Tu ferais mieux de détacher la chair de ce légume plus vite que ça, si tu ne veux pas que je rapporte à Waverly ton plaisir dissimulé pour l'odeur de jus de légumes ! Qui croirait ça ? Le Russe énigmatique et musicien qui a, en fait, tout du laboureur récoltant les fruits de la Mère Patrie.

-Pfeuh ! Il n'y a que les capitalistes des villes qui se permettent de snober les denrées qui les nourrissent.

-Ça se dit "urbain", Illya. »

Napoléon sourit. Se chamailler avec son partenaire contribua à lui faire oublier en quel lieu il se trouvait et à quelle époque de l'année. C'était bientôt la Toussaint. Il n'était pas adepte du surnaturel, étant un homme tourné vers la réalité du fait de sa profession et de son caractère, mais il savait être superstitieux comme la moyenne des humains. Pour son partenaire, c'était encore pire: Illya était né dans une Russie communiste désacralisée et il était un scientifique. En ce qui le concernait, tout était technologie, radiologie ou chimie. Il planait pourtant sur cette vallée quelque chose de sombre et de dérangeant.

« Il y a peut-être des animaux, tenta Napoléon en serrant et desserrant distraitement ses doigts autour de son arme. J'entends des bruits dans le feuillage.

-Tu adores les animaux, répliqua Kuryakin. Un peu de patience, j'ai presque fini. Voilà, c'est bon. On peut y aller maintenant, monsieur le superstitieux. »

Solo lui adressa un regard furibond et un pli contrarié de la bouche qui ne servit qu'à faire sourire son partenaire. Il était tellement perturbé, cependant, qu'il omit de redresser les épaules et d'arranger son costume comme il le faisait d'habitude.

L'agent russe et l'agent américain rebroussèrent chemin au milieu des centaines de citrouilles aux halos roses et bleus qui souriaient à la pleine lune. Le feuillage des plantes bruissait toujours, mais ça ne devait être que des mulots ou des couleuvres…

Soudain, Solo trébucha et s'étala dans la terre.

« Eh bien, mon vieux, qu'est-ce qui t'arrive ? Tu ne sais plus marcher ? demanda Kuryakin, en se penchant, avec un petit rire incrédule. »

Sa main tendue resta suspendue dans le vide tandis qu'il voyait son ami se faire entourer par des vrilles sauvages de plants de citrouilles, dont les sourires se firent encore plus grands et encore plus hideux.

« Napoléon ! cria Illya. »

Il n'eut pas le temps de se demander si tirer dans les citrouilles, comme dans une tête humaine, libérerait son partenaire: les vignes avaient déjà entraîné Solo sous la terre. Sidéré, l'agent russe fixa l'endroit où Napoléon et les infâmes légumes avaient disparu. En une fraction de secondes, ils avaient emporté son meilleur ami.

« Napoléon... ? répéta-t-il par habitude. »

Il regarda les environs. Rien d'autre ne bougeait dans la campagne, à part peut-être les arbres de la forêt qui se trouvait beaucoup plus loin, en bas d'une pente. Illya ne comprenait tellement pas ce qui était en train de se passer qu'il demeurait figé sur place, tout à la fois interdit et parcouru par les mêmes tremblements de douleur qui le prenaient quand il pensait Napoléon mort. Des citrouilles d'Halloween stupides avaient pris vie. La colline irradiait d'un halo bleu et d'un halo rose auxquels il ne pouvait pas échapper. Son partenaire ne pourrait pas survivre sous terre. Il tomba à genoux et creusa sur plusieurs centimètres dans l'espoir de le retrouver, mais il n'y avait rien, aucune trace de Solo. Cependant, alors qu'il avait encore le visage au ras des têtes grimaçantes des légumes, l'agent russe vit plusieurs Jack-o-lantern disparaître avec un "plop !" dans les sédiments gras et meubles.

Les sourires de certaines des citrouilles se transformèrent en grimaces d'épouvante. Étonné, Illya prit dans ses mains l'une de celles qui étaient le plus proches de lui et qui commençait à bouger. Elle cogna contre ses paumes au lieu de s'enfoncer dans le sol et l'agent russe vit clairement une racine partir du légume et traverser le champ. Il décida de la suivre.

À l'orée du bois, Illya entendit les plaintes macabres dont il était sûr qu'elles parvenaient des Jack-o-lantern. Ça lui glaça l'échine comme l'une des plus anciennes, des plus horribles peurs de l'Humanité.

Illya s'enfonça dans la forêt. Elle était curieusement sombre par rapport à la vallée éclairée en violet. Il n'y voyait presque rien, attendit que ses yeux s'habituent à l'obscurité. À l'image d'un fil téléphonique, la racine le guidait à travers les arbres jusqu'à l'endroit où, espérait-il, les citrouilles qui avaient enlevé Napoléon se retrouvaient. Un fil téléphonique ou bien un fil de pêche ? Il lui apparaissait de plus en plus que les vallées n'étaient que la partie immergée de l'iceberg et que la vraie utilité des Jack-o-lantern s'incarnait ici, dans la forêt.

L'agent russe ne prit pas la peine d'appeler son ami. Ils n'étaient pas dans une banale fiction d'horreur, c'était la réalité ! Quoi qu'il se cachât dans les broussailles, il devait pouvoir se débarrasser d'elle pour sauver son partenaire et il avait besoin de l'effet de surprise. Il était en train de songer à un plan d'action lorsqu'une lueur violette apparut en haut d'un arbre et attira son attention.

C'était une tête ! Il crut avoir confondu, mal aperçu ce qui s'avèrerait en fait une citrouille, mais non, à y regarder de près, c'était bien une tête. Ce n'était pas elle qui irradiait : la lueur venait de bien plus loin, mais elle se reflétait sur la surface lisse et blanche du crâne dépourvu de peau. Il devait y avoir bien longtemps qu'elle était là, mais pourquoi ? Les citrouilles étaient dans le champ, les crânes humains étaient dans les arbres – il y en avait bien plusieurs, il les voyait maintenant –, un lien commençait à se former dans son esprit scientifique et incisif. Et la peur resserra un peu plus son emprise sur lui. La seule autre personne qu'il connaissait ici à avoir une tête humaine, c'était Napoléon.

D'un pas vif mais aussi silencieux que possible, Illya reprit sa route dans les broussailles. Il parvint enfin jusqu'à la lumière éblouissante, qui était en fait un grand chaudron noir bouillonnant sur un feu de bois, au beau milieu des arbres. Il y avait une créature abominable devant cette marmite, qui avait un corps humain vêtue d'une salopette en jean et d'une chemise blanche à carreaux ! Mais elle avait une tête de citrouille et elle grimaçait un sourire triomphant en plissant les yeux pointus qui avaient été découpés dans sa chair.

« Mais vous avez un nouveau corps ! Un nouveau corps ! se lamentaient des voix inhumaines à travers la minuscule clairière. Pas besoin de nous !

-Une énergie plus grande, j'ai besoin, répondit la créature en touillant sa préparation. »

Elle avait une citrouille à la main. Le légume faisait un sourire aussi effrayé que ses consœurs, suspendues dans les arbres. Sans aucune forme de procès, le monstre la jeta dans la marmite, où elle poussa des cris stridents avant de se dissoudre.

Illya ne pouvait pas rester là. Un nouveau corps, c'était forcément Napoléon. Il fallait qu'il le retrouve avant que cette créature venue du fin fond des Enfers ne le… ne le décapite pour mettre sa tête de citrouille à la place de la sienne ! Il était hors de question que quelqu'un lui vole le visage, la présence éternelle de ce frère d'aventure qui avait tout vécu avec lui.

Alors qu'il s'apprêtait à contourner la clairière pour prendre une autre direction, l'agent russe entendit un léger soupir résonner entre les branches des arbres. C'était celui de son ami, il en était sûr. Le monstre-citrouille se tourna vers la direction du bruit et abandonna sa longue cuillère en bois dans sa marmite. Il rejoignit un arbre, tira sur une sorte de tissu, fait comme de ténèbres, et révéla la silhouette de Napoléon. L'agent américain était attaché au tronc avec des vrilles de citrouille et il avait du mal à retrouver ses esprits.

Le monstre-citrouille fit courir ses doigts osseux sur le menton de son prisonnier, avant de lui saisir brusquement la mâchoire. Le cœur d'Illya accéléra dans sa poitrine; à la main, la créature tenait une machette. Il dégaina son arme et la pointa dans la direction de leur ennemi, avant de se demander si ça ne causerait pas plus d'horreur que de délivrance. Après tout, le monstre-citrouille se tenait juste devant Napoléon et sa chair était pourrie, en lambeaux, ne contenait pas une once de fibres fermes ou d'os solides pour que la balle s'y loge, empêchant de frapper son prisonnier. Mais avait-il le choix ? La bête allait le décapiter d'une seconde à l'autre!

Illya leva son pistolet et tira dans les arbres. En l'entendant, le monstre-citrouille se retourna et sembla à peine curieux de sa présence.

« Un autre corps, un autre corps! scandèrent les citrouilles terrifiées dans les arbres. Plus d'énergie, pour vous !

-Ce corps-là est trop frêle, répondit le monstre bipède. Je préfère garder l'autre. »

Illya était sur le point d'appuyer sur la détente et de lui arracher l'épaule de la clavicule, le défausser de sa machette: il avait maintenant un bon angle. Mais avant qu'il puisse le faire, des choses gigotèrent dans les arbres et certaines citrouilles parvinrent à se détacher pour tomber sur lui.

« Plus d'énergie ! Plus d'énergie ! répétèrent-elles au monstre avec sa marmite. Pas besoin de nous ! »

L'agent russe tenta de se dégager en se débattant mais elles le mordirent, comprimant ses muscles avec leurs vrilles.

«Deux corps égalent plus d'énergie, admit le monstre-citrouille en hochant sa grosse tête effroyable. Mais je peux commencer par m'approprier celui-là.

-Non ! Prends-moi à sa place, s'écria Illya avec ce ton spontané, d'auto-sacrifice, qu'il n'avait que quand il s'agissait de son partenaire. Ne le tue pas ! Ne le tue pas ! Je ne suis pas aussi fragile que tu ne le penses ! Je peux te le prouver !

-Non… Illya ! lâcha Solo dans un souffle.

-Je préfère garder l'autre, répéta la créature. De me presser, pas besoin. L'autre corps est prêt à être utilisé. »

Qu'elle se fasse avoir par la vantardise de l'agent russe était la dernière chance des deux espions. Les vrilles d'une des citrouilles serrèrent si fort Kuryakin au niveau du cou qu'il se retrouva bientôt à cours d'oxygène et s'évanouit.

owo

Lorsqu'il se réveilla, Illya était allongé sur les brindilles et les petits cailloux du sol de la forêt. Il faisait encore nuit noire. Les lumières violettes des citrouilles brillaient dans la cime des arbres.

Près de lui, l'agent russe ressentit, pendant une fraction de secondes, le réconfort et la protection garantis par la présence immuable de Napoléon à ses côtés. Et pour cause!, son regard s'était posé sur sa silhouette élancée et élégante, son costume gris anthracite, sa cravate rayée et ses chaussures impeccables. Solo se tenait debout près de lui.

Mais…

Il y avait quelque chose d'étrange, non ? Normalement, son partenaire lui donnait des tapes pour le réveiller quand il était inconscient. Ou alors, il le secouait. Il ne le laissait pas avachi par terre quand il n'y avait plus de danger. Et puis, pourquoi se tenait-il devant la marmite du monstre-citrouille ?

Illya comprit.

Ce n'était pas Napoléon.

Ce n'était que son corps.

Il se retrouva debout sans même y penser. Son arme dans la main, il en asséna un puissant coup, avec la crosse, sur la tête du monstre pour la faire voler en éclats. Le crâne de citrouille craqua mais ne se disloqua pas comme il s'y attendait; la créature poussa même un grondement de souffrance.

Elle n'avait aucune commune mesure avec celle qui rugissait dans le cœur du Russe. Il avait osé lui faire la pire chose qu'il pouvait imaginer et de la plus abominable des manières ! Le jeune homme n'osait pas se concentrer sur la tête de monstre qui lui faisait face, sur le corps de son ami que la créature avait outrageusement profané… Malgré toutes les choses ignobles qu'ils avaient vécues, rien ne pourrait jamais l'accoutumer à la violence sur son partenaire. Rien ne pourrait, n'aurait pu, le résigner à voir Napoléon subir des dommages aussi abjects sans pouvoir intervenir. Il n'avait pas pu intervenir. Il avait sombré dans l'inconscience comme le frêle, fragile espion que la créature l'avait accusé d'être ! Elle avait raison ! Il était inutile. Il avait échoué à sauver Napoléon.

La bête tendit la main et essaya de lui saisir le poignet. Illya voulut lui tirer dans la poitrine mais il ne parvint pas à massacrer davantage le corps de son ami; son moment d'hésitation lui valut d'être fauché dans les chevilles et immobilisé contre le sol de la forêt. La marmite derrière eux vacilla.

L'homme-citrouille se pencha au-dessus de l'agent russe et il se prépara à lui tirer dans la tête, cette tête ignoble qui s'était imposée de force sur le corps supplicié de Napoléon… Elle, il l'aurait aucun scrupule à la voir réduite en charpie! Illya arma son pistolet et il allait projeter un peu de son désespoir dans cette vengeance, quand il aperçut du sang qui coulait sur l'épaule de son partenaire. Il n'y prêta attention qu'une seconde : ça pouvait être des résidus de la… de l'horrible chose qu'il lui avait infligée, alors il raffermit sa prise sur son pistolet et tira.

Le monstre bipède plongea en avant et s'avachit lourdement sur lui. Illya vit alors la tête de citrouille glisser sur le côté et il y avait un menton… sous ce légume… Un menton marqué qu'il connaissait bien.

Les pensées s'embrouillèrent dans le cerveau du Russe. D'où provenaient les crânes dans les arbres si… si le monstre-citrouille absorbait la tête de ses victimes avec la sienne ? Il essaya de se dégager une nouvelle fois et repoussa son agresseur avec ses deux pieds posés à plat sur son ventre. La créature tituba en arrière et heurta le chaudron de potion, qui vacilla encore avant de se mettre à régurgiter tout ce qu'il contenait. Illya se releva, poussa le monstre contre le récipient noir et graisseux et finalement, il se renversa.

Par réflexe, l'agent russe attrapa le bras de "Napoléon" au moment où il allait tomber dans la préparation bouillonnante. Les citrouilles dans les arbres hurlaient à la fois de terreur et de joie, bleu celles qui avaient peur et rose celles qui étaient satisfaites. Au milieu de ce vacarme, Illya finit par se rendre compte que le poignet qu'il tenait était encore chaud, pas froid et rigide comme devait l'être celui d'un… corps mort…

Est-ce que c'était… encore une ruse de son ami ? Est-ce que Napoléon était entier et vivant sous cette tête de citrouille ? Un espoir fou dansant dans son cœur, il voulut s'en assurer, ôter le légume infâme pour voir s'il apercevait ses yeux, mais le sol de la forêt s'était mis à bouillir sous l'effet de la potion renversée. Il sut que ce n'était pas bon du tout quand les citrouilles se mirent toutes à vagir de frayeur.

De force, il entraîna son partenaire, ou le monstre, il ne pouvait pas savoir, à travers les arbres, tandis que la vague rougeoyante de liquide démoniaque les poursuivait sans répit, comme si la mer entière avait été contenue dans ce chaudron. Parvenus à la colline aux citrouilles, Illya tira dans la première qui se trouva sur son chemin. Il n'avait aucune logique, aucune retenue dans ses gestes désordonnés : il voulait juste partir d'ici au plus vite. Allonger Napoléon dans un endroit tranquille et regarder ce qui Diable se passait sous cette tête orange déformée! Attendre leurs agents de liaison de l'U.N.C.L.E pour qu'ils les évacuent de cet Enfer ! Ils aideraient ensuite son ami.

Les citrouilles bleues et roses explosèrent les unes après les autres le long du flanc de la colline, créant un étonnant petit feu d'artifice de purée et un chemin qu'Illya dévala en tenant son compagnon par la main. Parvenu au bas de la pente, il s'effondra et ramena "le monstre-citrouille" près de lui pour poser son diagnostic.

« Napoléon, murmura-t-il en palpant doucement la chair du cou, Napoléon… Je t'en prie, dis-moi que tu vas bien… Que ce n'était… qu'une ruse... »

Il glissa ses doigts sous la base du légume mais ne parvint pas à le relever plus haut que le menton. Des filaments de chair orange étaient collés à la peau de son partenaire et n'avaient pas l'air de vouloir s'enlever. Il soupira, s'assit sur le sol et passa sa main sur sa poitrine pour s'assurer que son cœur battait bien. Il y avait encore un pouls, mais c'était peut-être normal, le temps que le monstre… Illya se passa la main sur le visage et dans sa frange blonde avec abattement. Priant pour que les secours arrivent vite.

owo

La machine à écrire se trouvait en équilibre précaire sur les jambes de Kuryakin. Mais il était un scientifique, il maîtrisait le subtil mouvement de balancier, à droite, à gauche, tandis que ses doigts couraient sur les touches. Il était assis dans la salle d'attente de l'infirmerie personnelle de l'U.N.C.L.E, section maladies non-répertoriées et contaminations expérimentales, depuis des heures. Napoléon n'était toujours pas sorti de la salle de soin et Waverly lui avait demandé son rapport, donc… Il avait pris sur lui de s'occuper l'esprit en décrivant tout ce qui s'était passé, ses grosses lunettes noires juchées sur son nez. Une autre section de l'organisation avait récupéré les échantillons de citrouille qu'il avait prélevés pour les emmener au laboratoire.

La porte de la salle d'opération s'ouvrit. Illya se redressa sur son siège et posa sa machine à écrire par terre.

« Alors ? demanda-t-il fiévreusement en s'approchant du médecin. Est-ce que je peux le voir ?

-M. Solo a retrouvé son état normal, lui répondit son collègue en plissant les lèvres de perplexité. Au bout de plusieurs heures, la tête de citrouille a fini par se détacher et elle s'est réduite en cendres d'elle-même. Votre partenaire était inconscient mais en bonne santé, semble-t-il. Il n'y avait aucune lésion au cou et, avons-nous conclu après quelques examens, pas davantage au cerveau. »

Illya hocha la tête, le cœur battant de soulagement. Il suivit le médecin dans les couloirs jusqu'à la pièce commune – actuellement vide de tout autres habitants – où Napoléon était gardé en observation. Il plia et déplia ses doigts, comme il le faisait lorsqu'il était stressé, et s'approcha du lit pour réveiller son ami.

« Napoléon, lâcha-t-il, enfin, si c'est à toi que je m'adresse et pas à une espèce de monstre-citrouille. Est-ce que tu es encore parmi nous ?

-Si je ne l'étais pas, murmura la voix pâteuse de l'agent américain, tu aurais déjà fini précipité dans cette marmite infernale. C'était ce qu'il voulait faire.

-Tu l'aurais fait ?

-Non. Tu vois bien que j'en aurais eu l'occasion quinze fois, vu le temps que tu es resté dans les pommes.

-Ne parle pas trop de fruits et de légumes, tu t'y connais si peu que ça va te coller la migraine.

-Tout ce que l'horticulture voudra, du moment que la douleur est dans ma tête, pas dans celle de cette créature. »

Illya esquissa un bref sourire du coin des lèvres, le réprima aussi vite et s'assit sur le bord du lit de Napoléon. Maintenant que les chamailleries d'usage avaient été exprimées, les mots plus doux et sincères pouvaient sortir. Le jeune homme fit courir sa main sur l'épaule de son ami et murmura :

« Il était vraiment en train de prendre possession de toi? On aurait dit que sa tête commençait à fusionner avec la tienne.

-Absorbée, corrigea Napoléon en fermant brièvement des yeux fatigués. Je crois qu'elle aurait fini par l'absorber.

-Au moins, lança l'agent blond avec un humour forcé, c'est mieux que ce que j'avais redouté au départ. La décapitation laisse peut-être trop de marques sur les os... »

Sa voix s'éteignit avant que son partenaire n'ouvre sur lui des yeux noisettes désabusés.

« C'est macabre, Illya, soupira-t-il.

-Désolé, s'excusa l'intéressé. Alors… Comment tu as su ce que cette créature voulait faire ? Tu… l'entendais ?

-Brièvement. Seulement sur la fin. Au début, j'avais encore le contrôle sur elle. Et puis, elle a commencé à m'assimiler… Je pensais pourtant que j'avais pris l'ascendant sur sa volonté lugubre. C'est moi qui ai posé sa coque de citrouille sur ma tête, en espérant que ses âmes damnées dans les arbres me prendraient pour elle.

-Attends, quoi ? Tu veux dire que t'es libéré tout seul ?

-Oui, pendant que les citrouilles te mettaient KO! J'ai réussi à me détacher et à lui arracher sa tête… Je pense que c'est pour ça qu'elle m'a laissé faire. Elle savait qu'elle pourrait prendre possession de moi de cette façon-là aussi... C'était terrifiant.

-Oui, acquiesça le Russe. »

Ses mains trouvèrent de nouveau, avec douceur, les épaules et les bras de son partenaire.

« J'ai vraiment cru qu'elle t'avait tranché la tête…, confessa-t-il avec de grands yeux brillants de gratitude et de soulagement. Est-ce que tu vas bien ?

-Les médecins t'ont pourtant rassuré, le taquina Napoléon. Aucune séquelle. Les membranes de la citrouille n'ont pas atteint le cerveau.

-Et si elle avait dispersé… des spores ?

-Des spores de citrouille ? Illya, tu n'as pas l'impression que ce qu'on a vécu était suffisamment effroyable comme ça ?

-Excuse-moi. C'est juste que je ne peux pas m'empêcher d'y penser. »

Napoléon ferma de nouveau les yeux mais son partenaire continua de parler. Les pensées, les idées circulaient toujours si librement entre eux:

« Qu'était-ce donc que ce monstre ? Est-ce que le T.H.R.U.S.H savait que leurs légumes étaient possédés ? La potion dans le chaudron a-t-elle contaminé les arbres de la forêt en se renversant ?

-Je ne sais pas, répondit l'agent américain. Peut-être que Waverly devrait attendre un peu avant d'envoyer une équipe vérifier. »

La nuit n'était pas encore terminée. Les maléfices se dissipaient souvent à l'aube et Illya, même s'il voulait mettre un terme à cette aventure bizarre et effroyable, se préoccupait surtout de prendre soin de son ami. Il allait attendre que le matin se lève, juste pour être sûr qu'il ne restait aucun résidu de sortilège pouvant menacer Napoléon…