Journal de la revieweuse
Lilinnea: Mdr oui, comme tu dis, ces deux patates vont bien ensemble et cette scène est à mon sens aussi adorable que frustrante. J'espère que ce que j'ai préparé pour Ysée quand elle ouvrira son cœur te plaira.
Et-il vraiment raisonnable de réfléchir encore?
CHAPITRE 36 – TROP TARD ?
Son dernier entretien avec Reis, à demi-mot et baigné de non-dits très maladroitement formulés, apprit deux choses essentielles à Ysée : tout d'abord, Reis avait beau avoir l'intelligence de millions d'humains réunis, il avait parfois la candeur d'un enfant. Ou le binaire strict d'un robot, au choix. Enfin, elle n'était pas plus avancée pour autant, bien au contraire.
Il fallait dire aussi que sans avoir révélé l'élément le plus crucial de l'histoire – à savoir la nature réelle de cette vérité pesante – il n'était pas surprenant que l'androïde se soit arrêté sur une conclusion aussi large. Malheureusement, Ysée avait tellement craint de se faire découvrir qu'elle avait préféré rester vague sur l'essentiel. Elle ne devait s'en prendre qu'à elle-même.
« S'il y a des chances pour que cette vérité puisse apporter quelque chose de bon chez le garçon qu'elle aime, peut-être que ça vaudrait le coup qu'elle lui parle. »
Ben voyons. C'était tellement évident, dit comme ça. Sauf que cela ne faisait que renvoyer Ysée à son point de départ : comment un déviant au crépuscule de sa vie vivrait une déclaration d'amour de la part de la fille humaine qui était à la base sa patiente ? Rien n'allait dans cet exposé !
Voilà un nouveau paramètre que la jeune femme n'avait pas pris en compte : déontologiquement parlant, il était répréhensible pour un praticien – surtout axé psychologie – d'éprouver des sentiments pour un de ses patients. Ce devait être aussi le cas avec Reis et elle. D'ailleurs, peut-être que la droiture d'esprit de l'androïde, même déviante, lui empêcherait tout débordement affectif sérieux ? Ce ne serait même pas étonnant, vu comment il avait réagi précédemment en jugeant avoir fait du tort à sa protégée.
Ce fut alors comme si un nouveau courant d'air froid venait de balayer les entrailles d'Ysée pour en souffler la fragile flammèche d'espoir qui y brûlait. La voilà, sa réponse. En dépit de sa déviance, Reis conservait une implacabilité logique et juste s'expliquant par sa nature d'androïde. Mais qu'en était-il alors de ces moments de tendresse qui les avaient liés l'un à l'autre, le temps d'un baiser ou d'une étreinte ?
Ysée fronça les sourcils sous une grimace douloureuse. Telle était l'infinie boucle qui se répétait entre ses pensées ; Ouroboros éternel sans début ni fin mettant à mal ses émotions confuses.
« Je me fatigue tellement moi-même... se lamenta la jeune femme qui en avait le tournis. Il est où, mon bouton "mute" ?
_ Quoi, tu veux du sparadrap sur la bouche alors que tu es déjà une discrète ? déplora Nell qui passait près du sofa où sa cadette s'était affalée.
_ Non, je parlais de l'interrupteur de ma tête. »
L'aînée des Wiley se permit un sourire de tempérance et alla s'installer à son tour avec sa tasse de thé de mi-journée. Il n'y avait pas besoin d'être diplômée comme elle d'un brillant doctorat en psychologie pour constater que la demoiselle face à elle n'était pas dans son assiette. Si Reis avait bien remonté la pente lors de son travail personnel suite à son agression, il n'en était pas de même pour Ysée qui était encore plus anxieuse que d'ordinaire.
Cette dernière se redressa mieux dans le canapé, étonnée de voir Nell en dehors de son bureau. Elle n'était plus avec Reis pour sa thèse ?
« Reis est en réunion visio avec Jade, mon homologue de la branche marketing. Elle le briefe en vue de la commission pour qu'il sache ce qui l'attend. »
Ysée remua avec nervosité. La commission. Ce mot en était presque devenu maudit pour elle. Parce que chaque jour qui la rapprochait de la date fatidique n'était qu'un rappel de plus en plus pressant du poids sur son cœur et du peu de temps qu'il lui restait pour s'en défaire. Il ne restait que trois jours avant de présenter Reis au jury.
Rien que par le linceul sinistre qui obombrait le visage de sa sœur, Nell devina la teneur de ses pensées.
« Tu as peur de perdre Reis, n'est-ce pas ? »
Ysée laissa une nouvelle parcelle de son essence se dissoudre dans le néant face à cette vérité.
« Bien sûr, admit-elle sans honte. Toi aussi, non ?
_ Si. Mais pas tout à fait comme toi. »
Silence incrédule qui fit lâcher à Nell un soupir lassé.
« Quand comptes-tu me dire que tu es tombée amoureuse de lui ?
_ What the...! Et puis quoi encore ? siffla l'accusée, le teint pivoine.
_ Oh, pitié, Ysée. Tu clignotes d'amour pour Reis depuis que je suis rentrée de Detroit. On dirait un phare. »
Ce n'était pas difficile à voir. Des regards qui en disaient long, des paroles d'une rare honnêteté juste pour lui, tout un comportement qui hurlait un attachement sans équivoque, des conversations orientées sur les androïdes, l'amour ou l'amour et les androïdes, et sans mentionner enfin le fait qu'elle se mette à jurer en anglais en cet instant même. Tout allait en ce sens !
Silence tétanisé de crainte et de honte.
« J-Je clignote d'amour pour Reis? bredouilla Ysée d'un air circonspect.
_ Tu es un hommage vivant à la chanson Lighthouse, assena Nell sans pitié avant de fredonner. In the dark of the night, not a star in the sky. I can feel your love pull against the tide and I see you shining bright like a lighthouse...
_ Ça va, ça va ! s'agaça la jeune femme avant de se renfrogner en se ratatinant. Et Lighthouse était une très belle chanson d'amour, d'abord. »
Elle soupira bruyamment en faisant vibrer ses lèvres comme une gamine sous la tendre et patiente surveillance de sa grande sœur. Après avoir pris le temps de mesurer l'étendue du spectacle ridicule qu'elle lui avait offert durant ces quelques semaines sous son toit, Ysée se risqua à se tourner vers Nell.
« Et... tu ne me trouves pas stupide ?
_ Dois-je te rappeler que de l'autre côté de l'Atlantique, des gens se mettent en couple avec des androïdes ? Et si tu arrêtais d'avoir peur de ce que pensent les autres et pensais un peu à toi, pour une fois ? »
Si les choses ne se résumaient qu'à ça, Ysée serait la plus heureuse. Elle se pinça les lèvres, les traits tout à coup plus affaissés.
« À quoi bon ? Dans trois jours, il passera devant un jury et... ce sera fini. »
Nell garda un moment le silence, elle-même ternie par le rappel de cette triste vérité.
« Peut-être, mais... Je pourrais te donner une infinité de raisons de lui parler », annonça-t-elle avec douceur.
La nécessité de rester authentique face à Reis comme lui-même l'avait été et ne pas avoir de regrets. L'importance de la sincérité qui était essentielle dans une relation, quelle qu'elle soit. L'imprévisibilité de la vie si courte qui ne nous faisait jamais oublier que chaque instant comptait ; jusqu'au dernier. Le soulagement de la confession qui permettrait d'enfin faire lâcher du lest à l'âme sous-pression. Mais de tous, il n'y avait qu'un seul argument que Nell voulait mettre en avant :
« La beauté de l'amour. Le simple fait de lui avouer tes sentiments pourraient complètement transcender les derniers jours de son existence. Reis serait en plus en mesure d'expérimenter la quintessence émotionnelle de l'âme humaine. Tu imagines ce que ça représenterait pour un déviant ? »
Ysée était littéralement soudée au sofa, incapable de remuer d'un cil et la cage thoracique comprimée autour de ses poumons. Pour la première fois depuis qu'elle avait pris conscience de ses sentiments pour Reis, la jeune femme les voyait comme une vénusté et non une source de tourments. Ses yeux se couvrirent lentement d'une pellicule salée.
« Et... Et si au contraire, ça lui générait une réaction négative ? » murmura-t-elle, la voix étranglée.
Le regard noisette de Nell ploya sous une montée d'émotion attendrie. Ysée avait donc plus peur de faire du mal à Reis que de souffrir elle-même ?
« Sweetheart... se désola Nell en serrant sa cadette contre son cœur. Et si une météorite venait à s'écraser sur la maison ? Et si Elijah Kamski lui-même était à l'origine de la déviance de ses créations ? Et si Reis venait tout simplement à accepter tes sentiments ? »
Elle lui caressa la joue avec douceur, heureuse du sourire timoré qui lui était retourné.
« Je reconnais qu'au début, j'avais des réserves parce que j'anticipais que votre séparation serait douloureuse mais quand je te vois ainsi, je constate que ce qui te tue davantage est le silence que tu t'imposes. »
Oui. Ysée avait l'air épuisée. Elle était rongée de l'intérieur par ce poids qu'elle portait en elle depuis trop longtemps et son bagage mental n'était qu'un terreau fertile pour aggraver le tout.
« La balle est dans ton camp, Ysée, lui sourit doucement Nell. Mais sache que le prix d'un silence d'amour coûte cher. J'en sais quelque chose. »
La jeune femme fit la moue, attristée pour son aînée qui repensait à son coup de cœur avorté pour Tristan. Chaque parole que sa sœur avait pour elle était une nouvelle poussée dans son âme désireuse de révéler ce qui l'animait. Hélas, ses démons intérieurs étaient des tiques encore fermement accrochés à elle.
« Il... » Sa voix se fit minime, à peine audible. « Est-ce que pendant vos séances, il... enfin... »
Si Nell avait été contrainte de vivre cette situation à l'aveugle, elle aurait pensé faire face à une adolescente de treize ans qui venait de tomber amoureuse pour la première fois. C'était aussi touchant que triste parce que cela ne faisait que démontrer encore à quel point Ysée s'était détachée de toute notion d'affect. Dans le fond, elle était comme Reis : elle prenait possession d'émotions presque nouvelles et ne savait comment les prendre.
« Est-ce qu'il aurait laissé entendre qu'il ressentait aussi quelque chose pour toi ? Non. Pas spécifiquement, admit Nell avant d'étirer un sourire malicieux. Mais peut-être est-il aussi raisonnable que toi et préfère ne rien laisser paraître.
_ À quel propos ? » intervint une voix derrière elle.
Si Reis avait été physiquement capable de reproduire ce comportement humain, il serait en train de frissonner face au brusque regard livide qu'Ysée venait de braquer sur lui après s'être redressée du canapé comme un suricate flairant le danger. Plus incompréhensible encore, voilà maintenant sa protégée qui... était en train de lui jeter tous les coussins qui passaient à sa portée ?
« R-R-Rien du tout ! Tout va bien ! On n'était p-p-pas du tout en train de parler d'un sujet terriblement gênant ! débitait-elle à toute allure tout en enchaînant les lancers comme un réflexe de ventilation interne. Et j-j-je ne clignote pas du tout ! Ça a été, cette visio ? Tout va bien ?
_ O-Oui, mais je... ah ! Je ne comprends rien à ce que tu... Ysée ! Arrête ! » gémit Reis qui esquivait les projectiles sans comprendre.
Spectatrice muette de cette scène ubuesque, Nell soupira et se contenta de caler son menton dans sa main pendant que sa sœur envoyait à présent des jouets de Siam que cette dernière s'empressa d'aller courser en manquant de rentrer dans les jambes de l'androïde. C'était pas gagné, cette affaire...
Après qu'Ysée eût épuisé la collection de petits jouets en peluche de Siam en guise de munitions, cette dernière laissa enfin l'androïde approcher du salon pendant qu'elle se vautrait dans le sofa afin de cacher l'embarras qui empourprait son visage. Pourvu qu'il n'ait vraiment rien entendu de sa conversation avec Nell. Cette incapacité à gérer ses émotions allait la tuer de honte. Jugeant que le moment était propice, Nell décréta qu'elle pouvait quitter les lieux pour laisser les deux jeunes gens tranquilles et s'éclipsa mine de rien.
« Ysée, ça va ? s'inquiéta Reis en s'asseyant près de la jeune femme dont la chevelure éparse avait formé un rideau protecteur sur son visage fumant. Qu'est-ce qui t'a pris ?
_ Je... jouais avec Siam », assura-t-elle du bout des lèvres.
Silence pas dupe.
« Tu me lançais des objets aussi précisément qu'Ayulun envoie des rayons lunaire sur ses alliés, contra-t-il de tout son sérieux robotique. Je dois te parler. Dis, tu m'écoutes ? Ysée ? »
D'un geste éthéré léger comme une caresse, Reis effleura le visage d'Ysée pour la débarrasser de ses cheveux cachant ses traits. Ses doigts tracèrent quelques lignes partant du front pour se perdre dans les courbes des joues jusqu'à enfin distinguer de jolis yeux pers qui le surveillaient avec une pointe de culpabilité. Il sourit un peu, sans même vraiment savoir pourquoi. Peut-être que parce que quand Ysée le regardait ainsi, il avait la certitude de la voir dans sa réalité la plus brute. Sans artifice ni protection.
Même si le visage de sa protégée était à présent dégagé, l'androïde ne put s'empêcher de lisser les contours de son visage du bout des doigts, l'effleurant à peine comme s'il craignait de la blesser. Ysée n'osait plus bouger sous ce toucher électrisant qui balayait toute sa figure jusqu'à la racine de ses cheveux. Son corps se faisait plomb dans le sofa et bientôt, elle traverserait le sol.
Lorsque la main de Reis la délaissa, la jeune femme trouva la force de ramener son âme dans son corps et se redressa mieux, non sans toutefois avoir encore le cœur dans la jugulaire. Elle était si proche de Reis qu'elle n'aurait qu'à se pencher un peu pour l'embrasser.
Cette proximité entre eux que l'androïde sublimait par le regard qu'il ne détachait pas d'Ysée faisait encore plus pétiller l'envie de cette dernière de lui ouvrir son cœur. Mais sa grande discipline introspective l'invectivait d'abord de reconnaître qu'elle avait – un peu – abusé juste avant.
« D-Désolée pour les coussins. Et les jouets de Siam, essaya-t-elle autant dans un souci de préambule que pour réorganiser un peu son psyché. Ton briefing s'est bien passé ? »
Une faible grimace tordit les traits harmonieux de Reis.
« Oui. Mais le département marketing... »
Le tintement de la sonnette du portail accentua le malaise qu'il dissimulait difficilement.
« ... a besoin de moi avant ma présentation, continua-t-il avant de marquer une pause. Je vais retourner à CyberLife et j'y resterai jusqu'à la commission. »
Ou comment recréer une mise à saque intérieure en une seule phrase.
C'était il y a trois jours. Cette annonce subite avait été si violente qu'Ysée vit l'instant comme un black-out qui avait annihilé toute forme d'énergie en elle.
Reis fut donc récupéré par un coursier de CyberLife pour l'emmener et son départ avait laissé dans son sillon deux femmes pétrifiées d'effroi pour des raisons différentes. Nell avait eu beau exhorter sa petite sœur de ne pas rester muette, cette dernière avait été mise à terre par la rapidité d'enchaînement des choses. En quelques minutes à peine, Reis lui faisait ses aurevoir sur le seuil de l'entrée tout en ayant l'élégant optimisme de lui rappeler qu'ils se reverraient à la commission.
Aucune réaction n'anima la pâle figure humaine qui le contemplait d'un air insondable vibrant de souffrance. Il baissa à son tour le nez de tristesse.
« J'ai été pris de court, s'excusa-t-il d'un air penaud. J'aurais aimé mieux préparer les choses. » Il se pencha vers Ysée. « À dans trois jours. »
Il déposa à sa joue un long baiser modelé de tendresse qui jeta de l'acide sur les décombres de la belle volonté mise en miettes d'Ysée. Elle n'était qu'un corps sans conscience, incapable de réagir ou de répondre.
Et Reis était parti.
Ces trois jours furent une déchirure dans l'âme d'Ysée qui réalisait qu'elle avait perdu sa dernière chance. Même en sachant que Reis ne risquait rien avec son by-pass et qu'il était prudent, la jeune femme vivait cette séparation comme un début de deuil. Le deuil de ses sentiments qu'elle ne pourrait plus lui livrer. Une fois encore, elle était restée passive. Et une fois encore, elle en payait le prix.
Le jour fatidique arriva en un battement de cils. Ysée était tellement dévorée de regrets que toute notion de temps lui avait échappé et le moindre élément était un déclencheur potentiel pour la faire exploser. Même le discret et sympathique Gabriel essuya la frustration de son amie quand il voulut prendre des nouvelles après le long silence suivant leur premier appel ensemble. Ysée lui avait alors répondu un lapidaire « Fous-moi la paix » sans plus se soucier des conséquences. À ses yeux, rien ne comptait plus que Reis.
Après s'être difficilement réveillée le jour J, la jeune femme vit ses actions comme si elle était spectatrice extérieure de son corps. Rien n'avait de prise sur elle. Elle aurait pu s'habiller avec une chemise orange et une mini-jupe cerise à rayures vertes, elle ne s'en rendrait probablement pas compte.
Quand elle s'occupa de lui nouer ses cheveux en chignon bas négligé pour l'apprêter un peu plus, Nell se demanda si sa cadette n'était pas victime du syndrome d'enfermement tant elle se montrait catatonique. Elle cilla quand elle remarqua quelque chose.
« Tiens ? Tu es tatouée ? Je ne savais pas... C'est une LED androïde, non ? Pourquoi... »
Les larmes qui fuirent des yeux vides d'Ysée face au miroir furent sa seule amorce de réponse.
Avant même qu'elle ne s'en rende compte, notre amie se retrouva dans le hall de cet immense bâtiment accueillant un complexe de plusieurs salles de spectacle pour le divertissement ou les conférences. Son instinct de survie de caméléon s'éveilla aussitôt pour reprendre pied avec le concret et anima son squelette raide pour composer ses attitudes et son visage. Elle était en terrain inconnu et pour quelque chose d'important, de surcroît ; elle devait faire attention.
Tout en gardant un œil stressé sur Nell pour ne pas perdre de vue son seul repère connu, la jeune femme lissait nerveusement son badge d'invitation reposant sur sa poitrine et surveillait les arrivants qui entraient dans les lieux. Nell l'avait présentée à la petite équipe de CyberLife composée d'elles deux, Jade du marketing, Christophe, le chef des ventes et Tristan qui, bien qu'en ayant fait un effort sur son aspect pour se rendre plus respectable, respirait toujours ce côté désinvolte un brin sexy et insolent. Cela ne sembla pas échapper à Nell qui ne pouvait s'empêcher de l'épier à la dérobade malgré son attachement à l'ignorer.
Ysée eut pitié du vague air de chien battu que son ex-presque-beau-frère reflétait et finit par le rejoindre. Tristan accueillit sa venue d'un clin d'œil amical avant de soupirer bruyamment face à leur décor guindé.
« Ah... Putain de prostitution capitaliste », soupira-t-il dans le plus grand des calmes.
Les nerfs d'Ysée étaient tellement en surrégime qu'elle craqua et explosa de rire, ce qui fit sourire l'homme par transfert.
« Je me demande toujours pourquoi Héret t'a demandé de... »
Tristan se tut soudain et son expression de referma un peu de gravité. Ysée eut tout juste le temps de tourner la tête qu'elle vit un élégant quinquagénaire au visage strict s'arrêter près d'elle.
« Mademoiselle Wiley cadette. Enfin, nous nous rencontrons », se délecta Guillaume Héret en lui tendant la main.
La jeune femme avait le souffle en suspens quand elle devina de qui il s'agissait. Le grand patron de CyberLife France. L'homme qui les tenait en joue, Nell et elle. Son aura était aussi froide qu'elle l'avait imaginée. Elle cilla sous la forte poigne qui engloba toute sa paume et Tristan surveilla l'échange d'un flegme un peu froid.
« Ysée, au cas où ça ne se verrait pas à son costume Brioni à quatre chiffres, voici notre Ka... mski français. Le big boss », présenta-t-il d'une voix traînante et avec un sourire un brin narquois à peine voilé.
Ysée se mordit fort les lèvres pour retenir autant son envie de sourire que sa sidération face à tant d'effronterie pendant qu'Héret dardait sur Tristan une œillade assassine pour l'avoir affiché de la sorte. Elle était convaincue que l'ingénieur avait été à deux doigts d'appeler son patron Kaiser avant de se corriger.
L'agacement passé, Héret adressa un étrange sourire en coin à sa très jeune collaboratrice.
« À tout à l'heure, mademoiselle Wiley. »
Et il s'en alla pour saluer les quelques membres de la commission qu'il avait reconnus. Passé un frisson glacé, Ysée ne s'attarda pas davantage sur lui et préféra se pencher vers Tristan.
« Je ne vois pas Reis... Tout va bien pour lui ?
_ Oui. On l'a emmené en coulisses. Viens. »
D'une main amicale dans le dos, l'ingénieur l'invita à le suivre en faisant mine d'être en grande conversation avec elle afin de ne pas se faire alpaguer par quelqu'un d'autre. Après avoir montré leurs badges leur permettant de passer les portiques, Tristan et Ysée s'engouffrèrent dans la pénombre des couloirs menant aux coulisses d'une première salle de conférence avant d'atterrir dans une sorte d'antichambre aux murs noirs. Reis était là, habillé comme au premier jour à se faire pomponner par l'assistante de Jade venue en renfort. Dès qu'il perçut du mouvement en approche, l'androïde tourna la tête et ses yeux accrochèrent ceux d'Ysée.
« Hé, Gwen ! héla Tristan à l'attention de l'assistante. Je crois que Jade te cherche. »
Le regard toujours plongé dans celui de Reis, Ysée sentit son souffle lui revenir quand l'autre femme s'éloigna.
« Je vous aime, chuchota-t-elle à son accompagnateur d'une voix étriquée de reconnaissance.
_ Flatteuse. Mais ta sœur garde la priorité », répliqua-t-il avec malice.
Cachant son ébauche de sourire, Tristan s'en retourna peu après avec Gwen pour laisser la jeune femme rejoindre l'objet de ses pensées. Elle n'avait fait qu'un seul pas vers lui que Reis avait déjà retrouvé la douceur naturelle de ses traits, celle qu'il n'affichait pas quand il jouait les androïdes. Ysée trouva naturellement le chemin de ses bras tendus vers elle quand elle l'approcha et se laissa envelopper de sa chaleur.
« Tu vas bien ? lui demanda-t-elle après s'être écartée de lui pour l'inspecter.
_ Oui, ne t'en fais pas. Je suis heureux de te revoir enfin, apprécia-t-il en la contemplant à son tour. Tu es très jolie en tenue formelle. »
Sa main effleura les cheveux de la jeune femme et alla retirer l'épingle du chignon pour laisser ses cheveux s'éparpiller librement sur ses épaules.
« Je te préfère néanmoins ainsi. »
Ysée ne bougeait plus, capturée par la profondeur de ce regard dans le sien. Sa propre douleur y trouvait un reflet. Reis mesurait comme elle qu'il ne restait que quelques grains de sable dans leur sablier commun. L'inéluctabilité de leur fin était là. Étrangement, maintenant qu'elle était près de Reis, la jeune femme se sentait toutefois investie d'une formidable paix intérieure. Ils étaient ensemble et c'était tout ce qui comptait en cet instant.
Ils se sourirent avec confiance et la solennité du moment se resserra autour d'eux. Ils firent face à la porte menant vers la scène de la salle de conférence allouée à CyberLife, l'un à côté de l'autre, sans bouger et le regard droit devant. D'ici quelques minutes se trouveraient des psychologues, des responsables d'associations, des médecins et des membres du gouvernement et de leurs bouches se déciderait leur futur à tous. CyberLife, Nell, Ysée, Reis. Et quoi qu'il serait décrété, tout se terminerait. La vie reprendrait son cours. Ysée retrouverait son existence sans vague. Reis redeviendrait un simple androïde à éteindre.
L'encadrement de la porte se brouillait presque devant ses yeux tant Ysée dérivait aux quatre coins de son esprit. Le silence était absolu autour d'elle et en elle.
Et, tout à coup...
« Je t'aime. »
Reis cilla et regarda la jeune femme qui n'avait pas remué d'un cil.
« Je t'aime, Reis », répéta-t-elle d'une constance égale.
Elle se tourna à son tour vers l'androïde figé sur place.
« J'ai déjà été amoureuse dans ma vie, malgré mon cerveau rigide. J'ai même déjà expérimenté physiquement un coup de foudre. Le décor qui devient flou autour de moi, les sons qui ne veulent plus rien dire, le regard braqué sur l'autre en ignorant tout le reste. En revanche, je n'ai jamais cru au principe de l'âme sœur. Tu n'es pas mon âme sœur, poursuivit Ysée. Non pas parce que tu n'as pas d'âme mais parce que cette appellation ne fait que rajouter du tragique à ce que je suis en train de faire. »
Reis n'était plus qu'un automate dont la capacité à s'animer avait été mise en suspens par le bleu-vert brillant des yeux qui le contemplaient. Tout son système tournait au ralenti mais ses fonctions cognitives n'avaient jamais été aussi alertes qu'en cet instant.
« Je connais donc le principe des sentiments. Mais ce dont je suis certaine aujourd'hui, c'est que je n'ai jamais aimé. On ne m'en a pas laissé le temps ou je me suis réfugiée dans un simulacre d'amour parce que j'avais peur d'être abandonnée. »
Elle le vit prêt à ouvrir la bouche pour parler. Elle se crispa en fermant les yeux pour avoir la force de poursuivre sans être interrompue. S'il parlait, elle ne pourrait plus reprendre.
« Tu es un androïde et moi une humaine. Tu n'as cessé de me le dire et je l'ai entendu. Je le sais. J'en ai conscience en cet instant même. Mais la vérité est là. Ce que je ressens pour toi est là en dépit des pelletées de rationalisation que je mets dessus pour me convaincre que je ne devrais pas éprouver ce que j'éprouve. J'aime ce que tu es, ce que tu m'inspires, ce que tu fais de moi. Avec les autres, je vis. Avec toi, j'existe. »
Ysée prit un instant pour reprendre une rasade de courage car elle entendait la faiblesse perler autour de ses mots. Sa force défaillait mais son cœur continuait de modeler les mots à la chaîne pour les pousser à sa bouche.
Elle se hasarda à rouvrir les paupières. Le regard de Reis était craquelé d'une expression indéchiffrable mais jamais il n'avait étincelé aussi vivement.
« Ce n'est pas du courage. Te dire ça alors que nous serons séparés dès lors que cette porte s'ouvrira, c'est de la facilité. Mais je ne pouvais pas te laisser partir avant de t'avoir dit ce qui dort dans mon cœur au risque de le regretter toute ma vie. »
Elle sentait ses yeux se charger et s'échauffer. Elle ne faiblirait pas. Elle ne fuirait plus. Il lui avait donné tant de force.
« Je t'aime, Reis. Peu importe ce que tu es. Tu n'es pas mon âme sœur mais tu es le plus beau hasard de ma courte vie. Ma... plus belle sérendipité. Je suis heureuse de t'avoir rencontré. Et même si je dois m'écrouler quand tu ne seras plus là, je ne regrette pas. Parce que tu en vaux la peine. »
Jamais un silence ne s'était autant rapproché du néant. Pas un son n'effleurait le silence alors que deux typhons étaient en train de hurler dans les regards qui se noyaient l'un dans l'autre.
Reis entrouvrit la bouche à plusieurs reprises sans savoir quoi lui faire dire. Son esprit n'était plus qu'un courant électrique sans aucun message véhiculé.
« Ysée... »
La porte s'ouvrit tout à coup face à eux et la silhouette de Nell se découpa dans la lumière.
« C'est l'heure. »
Ouuuuuuuh que je suis méchante... XD
Il était très important pour moi de faire craquer Ysée en premier. Après son chemin de croix menant à Reis, j'avais envie de l'adouber pleinement en la faisant assumer ses sentiments.
