Pendant près de dix jours, il n'avait pas revu Limbani. Sa cabine avait été détruite, comme une bonne partie de la zone trois-cent-dix-huit, et il avait été relogé dans une cabine à peine plus grande – et qui avait l'immense défaut de perpétuellement puer la graisse brûlée.
Pour le reste, il avait surtout été mis à contribution avec le reste de l'équipe d'ingénieurs d'Astralymn pour réparer les innombrables systèmes de la ruche détruits lors de l'attaque.
Il avait tout de même trouvé le temps d'aller voir Magal dans la vaste salle transformée à la va-vite en hôpital de campagne. La servante, un plâtre couvrant sa jambe de sa cheville à sa cuisse blessée, l'accueillit avec un sourire tordu et rendu un peu instable par les puissants antidouleurs qui lui étaient administrés.
«Mais c'est le seigneur Rorkalym! Que me vaut l'honneur de votre visite?» demanda-t-elle, lorgnant sans vergogne sur le petit paquet qu'il lui avait apporté.
«Je venais voir comment vous allez.» répondit-il avec un sourire.
«Comme une charrette à une roue, mon bon seigneur! Comme une charrette à une roue!»
«Le médecin m'a dit que vous alliez guérir.» répondit-il.
Elle opina.
«ABSOLUMENT! Malheureusement, va y avoir des marques. Mais donnez-moi quelques semaines, et je serai à nouveau bonne pour le service comme si de rien n'était!»
Il hocha la tête, rassuré de voir que le jovial enthousiasme de l'adoratrice ne l'avait pas quittée.
«Tenez, je vous ai amené ça.» marmonna-t-il, lui tendant le paquet.
Le déballant avec enthousiasme, elle en sortit un carré de tissu orange.
«Comme le précédent a été détruit...» se sentit-il obligé de préciser, un peu gêné.
Interprétant à tort son geste, elle lui jeta un regard inquisiteur.
«Dites, vous auriez pas changé d'avis, par hasard, monseigneur? Je vous préviens, je veux pas de marque, par pitié! Je sais ce que je vaux, moi, monseigneur!»
Il leva les mains en souriant.
«Pas de marque, promis, Magal. Je n'ai toujours pas l'utilité d'un serviteur marqué, et même si c'était le cas, je ne voudrais pas de vous.»
Elle se renfrogna, vexée par sa formulation.
«Et pourquoi ça? Suis pas assez bien pour vous, avec ma patte cassée?»
Il pouffa.
«Non, vous avez beaucoup trop de caractère pour quelqu'un comme moi.»
Un sourire canaille éclaira le visage de la femme.
«A ce propos, noble seigneur Rorkalym, vous auriez pas un frère – avec un peu plus de... caractère, mais tout aussi gentil que vous, par hasard? Si possible un qui aime les servantes... dynamiques.»
«Navré, je ne me connais aucun frère.»
«Zut. Que les reines me damnent pour que je me trouve un bon seigneur! Quand ils sont beaux ils sont méchants, quand ils sont malins ils sont mous, et quand ils sont fréquentables ils sont plus peureux qu'une larve de deux jours!» pesta-t-elle.
«Et moi, je suis dans quelle catégorie?» s'enquit Rorkalym, amusé des récriminations anesthésiées de l'adoratrice.
Elle lui jeta un regard de travers.
«Vous, vous êtes dans la pire catégorie: les bourriques parfaites qui savent pas ce qui est bon pour elles!»
«C'est un compliment?»
«A votre avis,... monseigneur?» ironisa-t-elle, croisant les bras.
«Je vais le prendre comme tel.» décida-t-il.
Elle opina.
«Je peux vous demander un service?» demanda-t-elle après quelques instants.
«Bien sûr.»
«Vous m'aidez à le mettre? Je peux pas lever les bras plus haut que ça.» expliqua-t-elle, les soulevant à peine assez pour pouvoir se gratter le nez.
Conciliant, Rorkalym attacha le fichu flambant neuf dans ses cheveux ébouriffés par son long séjour sur le lit d'hôpital.
«Voilà. Aussi pétillante que d'habitude!»
«Merci, Rorkalym. Vraiment.»
Il nota qu'elle avait laissé tomber les appellations pompeuses avec lesquelles elle aimait tant le taquiner.
«Avec plaisir. Remettez-vous vite, d'accord?»
«D'accord, et vous, promettez-moi que si un jour, vous changez d'avis, vous penserez à moi?»
«Promis... Mais je ne changerai pas d'avis...»
«On verra! On verra! Attendez que la charrette retrouve sa deuxième roue, et on en rediscute!»
«Ça me va.» accepta-t-il avec le sourire, la laissant aux mains des soigneurs pour retourner à ses trop nombreuses tâches.
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Au bout de dix jours, ce fut Limbani qui le retrouva, venant timidement toquer à la porte de sa cabine, tard le soir.
«Bonsoir, je vous dérange?» demanda-t-elle d'une petite voix.
«Non. Pas du tout.» répondit-il, ravi de la revoir malgré le poids des non-dits restés en suspens entre eux depuis l'attaque.
S'effaçant, il lui offrit d'entrer.
«Ça sent... bizarre...» nota-t-elle, fronçant le nez.
«Non, ça pue, autant le dire. Ça va mieux vos oreilles, je vois.»
«Oui. Un noble seigneur m'a réparé avec de la lumière qui avait un drôle de nom...»
«Ah. Chirurgie laser?»
«Oui, c'est ça! Ça fait toujours un peu mal quand j'ouvre la bouche comme ça.» expliqua-t-elle, se décrochant la mâchoire comme pour bailler. «Mais sinon, ça va!»
«Mais ne le faites pas si ça fait mal!» protesta-t-il.
«Ça va, c'est supportable.» répliqua-t-elle, ouvrant et fermant la bouche comme un poisson.
«Limbani!» s'écria-t-il.
Elle arrêta enfin, jetant un regard mal à l'aise alentour, comme si elle cherchait quelque chose sur laquelle accrocher son attention. Malheureusement, il n'y avait rien. Rorkalym avait perdu toutes ses affaires dans l'attaque. L'intégralité de ses possessions se résumait actuellement aux vêtements qu'il avait sur le dos, un ensemble de rechange et une trousse de toilette minimaliste récupérée dans une réserve.
Se balançant sur ses talons, les lèvres pincées, elle finit par trouver le courage de parler, puisqu'il était évident qu'il n'en ferait rien.
«Et maintenant?» demanda-t-elle, lui jetant un regard anxieux.
Il eut un geste défait.
«Je sais seulement ce que je ne peux pas vous offrir...»
Elle opina.
«Mais qu'est ce qu'on fait maintenant?» insista-t-elle.
«Je ne sais pas.»
«Qu'est-ce que vous désirez?»
Fronçant les arcades sourcilières, il fit une petite grimace.
«Je ne sais pas trop, et vous?»
«Moi non plus...» murmura-t-elle, fixant un point quelque part au sol.
Ils étaient aussi paumés l'un que l'autre. En un sens, c'était rassurant.
«Mais vous êtes venue me voir. D'ailleurs, comment m'avez-vous retrouvé?»
Elle sourit.
«C'est facile. Il n'y a pas beaucoup de seigneurs qui disent toujours merci et s'il vous plaît et qui se donnent la peine d'apprendre les noms des serviteurs non marqués de leur quartier...»
«C'est bien dommage que ce soit si rare que ça.»
«Mais ça m'a facilité les choses.»
«C'est vrai. Et vous voilà. Vous êtes bien venue pour une raison?»
Triturant l'ourlet de sa veste, tanguant toujours d'avant en arrière, elle se mordit la lèvre, piquant un fard. Il lui offrit un sourire encourageant.
Finalement, arrêtant de se tortiller, inspirant à fond pour se donner contenance, elle réunit tout son courage.
«Est-ce que... est-ce que je peux vous embrasser?»
Pour toute réponse, il ouvrit les bras en une invitation muette alors qu'elle se mettait sur la pointe des pieds, le tirant par la nuque jusqu'à ce que leurs lèvres se rejoignent.
La première fois, en ce jour terrible une semaine plus tôt, leur baiser avait un goût de sang, de poussière et de terreur. Ce n'était plus le cas désormais. Ses lèvres étaient douces, timides et tendres. Elle sentait l'odeur sucrée et chaleureuse du bonheur, à peine relevée de l'acidité délicieuse de l'excitation et du désir.
Lentement, précautionneusement, pour ne pas lui faire peur, pour qu'elle ne se sente pas prisonnière, il lui passa une main dans le dos, la serrant un peu, juste un peu contre lui.
Dans une autre vie, qui lui semblait à présent si lointaine, il avait parfois rêvé serrer Ava ainsi contre lui. Il avait essayé d'imaginer ce que ça ferait de l'embrasser. Jamais son imagination n'avait seulement approché la réalité!
Il pouvait difficilement imaginer femmes plus différentes que Limbani et Ava. Outre leur humanité, le seul point commun qu'il leur trouvait était la brillance de leur esprit.
Il rauqua, amusé de ses pensées. C'était l'intelligence vive des deux humaines qui l'avait attiré, mais là, le souffle chaud de Limbani sur son visage alors qu'elle reprenait sa respiration, son odeur merveilleuse, le frémissement de ses muscles alors qu'elle se tendait un peu plus, sur la pointe des pieds, comme si elle en voulait plus, toujours plus, son regard qui cherchait le sien, pour s'y accrocher, s'y plonger, étaient en train de le faire tomber – vite et fort.
Ce n'était pas une passade. Un coup de cœur. Une inclination facile à oublier, comme ce qu'il avait ressenti pour la Terrienne.
Non, c'était autre chose. Quelque chose de beaucoup plus fort, de beaucoup plus complexe, terrifiant et merveilleux à la fois.
Finalement, il la relâcha, à peine. Sa main ne quitta pas son dos, mais leurs lèvres se séparèrent, parce qu'à force d'être sur la pointe des pieds, elle avait des crampes aux talons. S'accrochant à lui, elle les agita douloureusement, l'un après l'autre.
«Je crois que c'est bon.» déclara-t-elle au bout d'un moment.
Ils échangèrent un regard, et éclatèrent de rire. Est-ce que c'était aussi simple que ça? Aussi naturel?
Les joues rosies de plaisir, elle glissa sa main dans la sienne, petite paume pâle entre ses longs doigts griffus.
Un instant, ils fixèrent leurs mains entrelacées, surpris de la manière confortable qu'elles avaient immédiatement trouvé de s'entrecroiser.
Puis, dans un grondement tonitruant, son estomac brisa la magie de l'instant.
«Par toutes les reines, c'est pas vrai! Vous n'avez encore rien mangé de la journée!» protesta-t-elle, levant sa main libre au ciel.
«Je n'ai pas eu le temps...» s'excusa-t-il.
«Et après, vous me faites la morale sur ma soupe de serviteur! C'est pas bon, mais au moins, je mange, moi!»
«Vous avez raison.» acquiesça-t-il, contrit.
Elle opina, puis, avec un soupir théâtral, lâcha sa main et le poussa en direction de la porte.
«Allez, on va manger!»
«OK, OK, c'est bon, pas besoin de me pousser!» rit-il, alors qu'elle le houspillait du regard.
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Zen'kan avait appris pour l'attaque des semaines plus tard. La dure réalité de la hiérarchie des fils de Silla et de sa place au sein de celle-ci l'avait frappé brutalement, lorsqu'il avait réalisé que personne n'avait jugé important de lui révéler le massacre qu'avait subi la ruche mère.
Il l'avait appris par hasard, au détour d'un couloir, en entendant deux serviteurs de pont discuter.
Ç'avait jeté un éclairage nouveau sur la tension qui régnait à bord, et le subit et hargneux acharnement du commandant à augmenter la sécurité de tout leur secteur.
Pour sa part, Zen'kan ne s'était pas demandé le pourquoi du comment de cette brutale augmentation de leurs activités guerrières. Il avait juste été satisfait de sortir plus souvent de la ruche, fut-ce pour massacrer d'autres guerriers. Maintenant qu'il savait, il se sentait rongé d'inquiétude pour les siens, autant que de colère face à sa propre stupidité contente.
La guerre n'est jamais une bonne chose! Seule une brute s'y complaît!
Depuis, il n'avait eu de cesse d'essayer de glaner une information, un renseignement, n'importe quoi! En vain. Aucune nouvelle ni de sa mère, ni de Rory, ni d'Ilinka, ni de personne qu'il connaisse. Alors, prenant son courage à deux mains, il alla voir Kizu'kan, le maître de la garde, pour lui demander. Après tout, en tant qu'officier de haut rang, il devait sûrement avoir plus d'informations.
La réponse fut au mieux décevante: le vétéran n'en savait pas plus que lui. Il n'avait pas besoin de plus pour faire son travail – à savoir protéger le commandant – et donc, n'avait pas cherché à savoir.
Dépité, Zen'kan était revenu à sa couchette, tâchant de trouver un nouveau plan.
«Hé, un problème?» l'apostropha Sol'kan, venu voir pourquoi il avait décliné l'offre d'une joute amicale avec les autres guerriers de repos.
«Je m'inquiète pour ma famille et mes amis sur la ruche principale.» avait-il répondu de but en blanc.
S'asseyant sans vergogne sur le lit déserté de son voisin, le guerrier le fixa quelques instants.
«Tu n'as eu aucune nouvelle?» finit par demander ce dernier.
«Non.»
L'air très satisfait de lui-même, le guerrier dégaina son communicateur et le lui mit sous le nez. Plissant les yeux, Zen'kan s'employa péniblement à décrypter le court message.
«Je croyais que tu savais lire.» nota Sol'kan.
«Je sais lire! Surtout l'alphabet atlante. Le wraith, c'est difficile.» grinça-t-il, lui rendant l'appareil.
«Tu as compris, ou je te le lis?»
«Non, c'est bon.» répondit-il, trop soulagé pour être vraiment vexé.
Il eut envie de remercier le guerrier, mais s'abstint. Sol'kan n'attendait pas de remerciements et, sans le juger trop durement, il ne manquerait pas de moquer cette habitude trop humaine.
Généreusement, le guerrier avait écrit à un frère de couvée stationné sur la ruche principale, demandant expressément des nouvelles de Milena et des informations sur l'Utopia.
Ni sa mère, ni son frère n'étaient à bord au moment de l'attaque, et ils étaient donc tous les deux saufs. Aucune personnalité de haut rang n'avait été gravement blessée ou tuée dans l'attaque: il en déduisait que, pas plus que ces parents, Ilinka n'avait eu à souffrir de cette offensive ratée. Restait Rory. Étrangement, il doutait que son ami se soit mis en danger dans une telle situation. Il était bien trop posé et réfléchi pour ça!
Ses sentiments durent transparaître, car Sol'kan rauqua avec amusement.
«Ce sont aussi mes frères qui sont là-bas. Ton inquiétude est légitime.» nota-t-il.
Zen'kan opina. Ça faisait du bien de voir ses craintes reconnues.
«Maintenant, le mieux que l'on puisse faire, c'est s'assurer qu'aucun de ces bâtards dégénérés ne passe par notre secteur pour réitérer une telle abomination.»
Une fois encore, le jeune guerrier acquiesça. C'était sans doute la seule chose qu'il puisse faire en cet instant.
Se relevant, Sol'kan lui tendit la main.
«Maintenant, je te propose une revanche, mon frère. J'ai toujours trois victoires d'avance sur toi en combat singulier.»
Avec un feulement vengeur, Zen'kan accepta la main tendue.
«Pas pour longtemps!»
«On va voir ça, petite teigne! On va voir ça!» ricana son aîné.
Sifflant son outrage, il lui emboîta le pas.
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Avec horreur, Ilinka réalisa que ça faisait presque une année entière qu'elle était sur Iridia lorsque, au milieu de la grande prairie en fleur, ils plièrent les tentes pour retourner au campement d'été.
Il faisait moins froid, mais la transhumance ne fut pas plus facile, alors que les travois s'embourbaient dans la terre meuble et gorgée des pluies printanières.
Sans doute aurait-elle déprimé plus encore si Galor et Jitik, aidés des autres jeunes chasseurs, n'avaient pas organisé (avec une discrétion exemplaire) une sorte de soirée clandestine toute entière dédiée à la dérider.
Au programme: grillade des viandes chassées plus tôt, divers jeux d'habilité, infusion d'herbes fermentées en un genre de bière âpre, et une quantité honorable de l'espèce de tabac à pipe qu'affectionnait tant Taressm – et qu'Ilinka découvrit non seulement euphorisant, mais également légèrement hallucinogène pour les mange-chair comme elle, encore incapables de régénérer.
Ses parents et ses amis lui manquaient, mais elle n'était plus en terre inconnue, et ne se sentait plus invitée, mais bien appartenante, au sein du clan qui l'avait adoptée si totalement et sans condition.
