Chapitre 1
Je suis là, dans ma cachette sombre et humide. Les mur froids et bruts semblent se refermer sur moi, témoins muets de ma solitude. Pas un bruit, si ce n'est le goutte à goutte régulier de l'eau suintant du plafond. Un silence oppressant. Un silence angoissant. Un silence de mort. Chaque écho de mes propres mouvements renforce l'idée qu'il y a personne avec moi, que je suis seul avec moi-même. Rien ni personne pour me répondre, pour apporter des explications à mes nombreuses questions. Le monde extérieur paraît lointain, irréel, continuant sa course sans moi. Cette pièce n'était pas faite pour vivre, mais pour attendre... attendre quoi ? Je n'en sais rien.
Une journée, somme toute classique. Banale. Enfin… aussi banale qu'une enquête pour meurtre peut l'être. C'était devenu ma routine depuis des années, cette réalité morbide. Alors oui, une journée comme une autre pour moi.
- Allez Antoine, réfléchis putain! Ce matin, tu es arrivé plus tard au bureau car tu devais passer au tribunal apporter un dossier. Candice ne pouvait pas y aller, elle avait un empêchement. Quelque chose s'est passé là-bas? Non… rien à part le stupide greffier qui ne voulait parler qu'à ma supérieure, question de hiérarchie. Je lui en foutrait de la hiérarchie sérieux! Bon sinon, rien, nada…
Je m'arrête. L'heure sur mon téléphone indique 19h45. Quatre heures que je suis enfermé ici. La lumière faiblit à l'extérieur, comme si la nuit s'infiltrait dans cet endroit par les moindres fissures. Le fait que j'ai encore mon téléphone m'avait surpris au début. Les kidnappeurs n'avaient pas fait attention? Non. Maintenant je comprends: il n'y a pas de réseau. Rien. Comme cette pièce. Rien que des murs, un sol froid, et moi.
- Bon… Et après, tu es arrivé à la BSU en moto. Un joli soleil de fin d'été. Merde, Antoine, ça, ça n'aide pas de parler météo! Ressaisis toi! Alors, tu arrives à la BSU. Je salue les collègues à l'entrée, je sourie un peu quand Michel me parle de ses gamins. Bon, je m'en fout royalement, mais je l'aime bien Michel. Antoine, tu t'éparpilles là! Je montes à présent le grand escalier jusqu'à l'open space.
Je me cache le visage entre mes mains, dans une vaine intention de me plonger plus profondément dans mes souvenirs. Mais ça ne fonctionne pas. A la place, cette position n'a fait que réveiller une douleur lancinante sur le haut de ma tête. Je touche, hésitant, le sang séché qui s'est agglutiné sur mon front. Bordel! Je ne suis pas douillet, pourtant. Mais là… j'ai mal… Un mal de chien! Ce n'est sûrement pas étranger à ce qui m'est arrivé…
Un bruit derrière la porte.
Je me fige instantanément, comme pétrifié. Mes muscles se contractent, mon souffle se coupe. Pendant une fraction de seconde, le silence reprend ses droits, mais mon cœur, lui, tambourine comme un marteau dans ma poitrine. Mes oreilles bourdonnent, prêtes à capter le moindre son, le moindre signe. C'était quoi ? Un craquement ? Un mouvement ? Ou simplement le bois de la porte qui travaille sous l'humidité de cette geôle lugubre ? Une part de moi veut croire que ce n'était rien, que mon esprit me joue des tours. Mais une autre... Une autre ne peut s'empêcher d'imaginer le pire. Mes doigts tremblent légèrement alors que je me tourne lentement vers l'origine du bruit.
Là. Encore. Cette fois, c'est clair. Un léger frottement, comme si quelque chose, ou quelqu'un, effleurait la porte. Je recule instinctivement, mon dos heurtant le mur froid et rugueux. Mon regard reste fixé sur la poignée, attendant qu'elle tourne, qu'elle s'abaisse... Mais non, rien. Tout reste immobile. Le silence revient, plus oppressant encore, comme un poids sur ma poitrine.
- Putain, Antoine, reprends-toi ! Ce n'est rien. Juste ton imagination. Ou la douleur sur ton front, qui te fait délirer!
- Tu es arrivé dans l'open space, tu as salué JB et Chrystelle. Tu étais étonné de ne pas y voir Candice. Tu es donc allé regarder dans son bureau si elle était là. Maintenant, tu ne peux pas commencer ta journée sans la voir… Drôle de changement, quand on y pense. Il y a deux ans, tu ne pouvais pas la voir. Et maintenant? Maintenant, c'est autre chose.
Il y a deux ans, j'aurais pu énoncer une liste impressionnante des défauts de Candice: imprévisible, de mauvaise foi, secrète, personnelle, opportuniste, folle, hors des règles, dans son monde, rancunière, … Mais maintenant, étrangement, il ne me vient à l'esprit que ses qualités. Inventive, maternelle, douce, intelligente, solaire, surprenante, belle… et voluptueuse. Qu'est-ce qu'elle est belle! Bien qu'elle soit complexée par ses formes, je le sens bien, qu'est-ce qu'elle est sexy! Je la revois, concentrée, penchée sur un dossier. Ses formes voluptueuses, sa poitrine ronde que j'ai parfois surpris à admirer… Bon sang!
- Antoine! Tu t'égares là mon vieux! Ce ne sont pas les formes voluptueuses de Candice qui vont te sortir d'ici! Et puis, là, tu fais un peu pervers, quand même…
Mais, ça me fait du bien de penser à elle. Qu'est-ce qu'elle aurait fait à ma place? Bon, déjà, elle aurait hurlé, insulté un bon coup les kidnappeurs en les traitant de tous les noms. Mieux ne fallait pas mettre en colère Candice Renoir … Puis après, elle se serait calmée. La tempête ne durait jamais longtemps, le soleil revenait assez vite.
- Elle, elle ne se serait pas apitoyée sur son sort, mec. Elle aurait réfléchit à une solution… Elle m'aurait dit : «Tu veux une solution, Antoine ? Alors bouge-toi et trouve-la. Ça ne tombera pas du , allez, bouge-toi, Antoine!»
C'était sa manière de me secouer, de me rappeler que l'impossible n'existe pas. Attends, pause! Ca se trouve, ils n'ont même pas capté à la BSU que j'avais disparu. Il faut que je les prévienne!
Je sors mon portable de la poche de mon blouson en cuir. Encore de la batterie, ouf! Je vais envoyer un message à Candice pour lui dire. Bonne idée Antoine. Il ne me restera plus qu'à croiser très fort les doigts pour avoir ne serait-ce une once de réseau. Mais, je suis prêt à tester tous les endroits de cette foutue cellule pour en avoir. Après tout, je n'ai rien à perdre …
Candice,
C'est Antoine.
Elle saura que c'est toi, banane! Ton nom s'affichera sur son téléphone…
Candice,
J'ai besoin de toi.
- Bon, Antoine, on va pas s'enflammer tout de suite! C'est pas une déclaration d'amour que tu lui fait là, mais un SOS!
Candice,
J'ai besoin de vous là!
Je ne sais pas si vous vous en êtes rendus compte mais je n'ai pas donné signe de vie depuis 3 bonne heures. Je ne sais pas ce qu'il m'est arrivé, trou noir. Ce que je sais, c'est que je suis enfermé dans une pièce sombre et lugubre. Il fait froid. La porte est fermée à clé mais j'entends du bruit au-dehors. Comme si, tout était en mouvement à l'extérieur. Des engins de chantier peut être…
Tu vas sûrement te demander: mais pourquoi il n'appelle pas à l'aide s'il a son téléphone? Bah parce qu'il n'y a pas de réseau dans ce trou, je ne sais même pas si tu auras ce message… Alors, là maintenant, j'ai besoin d'une de tes idées farfelues (dans le bon sens) pour m'aider à sortir d'ici! Qu'est-ce que tu ferais?
Aide-moi Candice.
Bon, ça faisait assez désespéré comme message… mais il fallait bien ce qu'il fallait! Je ne suis pas en position de force là, bien tranquille à mon bureau.
Bon, maintenant du réseau! Putain, j'espère qu'il aura un endroit de cette putain de cellule où ça passera! Je suis prêt à y passer des heures s'il le faut…
J'appuie sur envoyer. Rien. Le téléphone reste muet, impitoyable. Pas de réseau. Je soupire, accablé. Peine perdue… Elle ne recevra jamais mon message. Et moi, je suis toujours coincé ici, avec ma douleur, ma peur et mes souvenirs.
Manquait plus que ça! J'ai faim maintenant… Bon, il faut dire que je n'ai pas eu le temps de manger ce midi. Juste un café et un croissant avalés en vitesse ce matin, et ce midi rien. On était chez un témoin Candice et moi, et ça s'est éternisé. Il faut dire qu'elle a la fâcheuse tendance à fouiner partout et de parler, parler… Bon c'est souvent utile! Ils s'étaient dit qu'ils mangeraient plus tard, en rentrant à la BSU.
- Bien mec! Donc tu étais donc sur une affaire. Tu as dû passer la matinée à être briefé par Attia sur l'homicide et après Candice a pris le relai. Ok … C'était quoi cette affaire? Une femme? Un homme? Un enfant?
Je frissonne à l'évocation de mes derniers mots. Faites que ce ne soit pas un enfant! Mes mains tremblent légèrement.
- Bon, c'était où? Est-ce que je me revois prendre ma moto? Non, vu que tu étais en interrogatoire avec Candice, vous avez sûrement pris sa voiture. Ok… On avance! Mais pour aller où?
Et là, je me rends compte. Je ne parle que de Candice. Il n'y a qu'elle dans mes pensées. Bon, c'est ma cheffe aussi, ma collègue… Mais, bizarrement, je ne pense pas à JB ou à Chrystelle. Uniquement à elle, rien qu'à elle.
- Mec, tu es mordu.
Non c'est vrai? Bien sûr que oui! Je ressens encore la douleur atroce dans mon ventre de la voir embrasser un autre sur les quais, le lendemain de notre … De notre quoi en fait? Nuit ensemble? Habituellement, je ne suis pas spectateur la nuit, plutôt acteur. Mais là, après l'avoir récupérée au poste, je ne pouvais pas la laisser rentrer chez elle, avec ses enfants. Alors, âme charitable, je l'ai emmenée chez moi.
Pas si charitable hein, puisque j'ai passé une bonne partie de la nuit à la regarder dormir. A admirer son visage serein, détendu. Bon, vu la quantité de cannabis qu'elle avait ingéré, tu m'étonnes qu'elle soit calme! Je ne m'étais jamais rendu compte qu'elle était aussi belle. Aussi désirable. Cette nuit-là, je l'ai vue différemment. Son visage apaisé, presque vulnérable, et ce drap qui cachait à peine ses courbes... Je ne sais pas pourquoi, mais tout, en elle, me fascinait.
Le lendemain matin, j'ai pris une vraie claque! Quand je l'ai vue arrivée sur ma terrasse, habillée seulement d'un drap, j'ai cru défaillir. Pudique, elle essayait tant bien que mal de cacher son corps. Mais peine perdue, j'imaginais, sans peine, tout ce qui était caché en dessous. Reprenant mes esprits, je me suis fait un malin plaisir de la titiller en lui faisant croire qu'on avait couché ensemble. Bon… vu sa réaction, elle n'était pas sur la même longueur d'ondes que moi !
Mais vraiment, le pire, ce fut de la voir embrasser tendrement son mec du moment sur les quais. Après notre «nuit» ensemble, elle était maintenant dans les bras d'un autre. Et c'est là, que je me suis rendu compte que j'étais amoureux de Candice. Pas seulement attiré par elle, mais amoureux d'elle.
Mais, je ne lui ai jamais dit …
