Artie dévala les escaliers comme si elle avait le diable aux trousses et elle se jeta sur la porte de cabine des commandants pour tambouriner dessus de toutes ses forces.

« Marco ! Rakuyou ! s'époumona-t-elle.

De l'autre côté Inu-kun se mit à aboyer et des pas précipités se firent entendre. Marco ouvrit brutalement la porte, pris de panique par tout ce boucan qui venait de le réveiller. Dès qu'il vit l'expression affolée d'Artie son propre rictus passa de confus à inquiet.

- Un vaisseau de la Marine ! continua-t-elle.

- Merde ! souffla-t-il en écarquillant les yeux. Ils sont proches ?!

- Seulement à portée de longue-vue.

- Je vais voir, lança-t-il avec empressement.»

Le phœnix se précipita hors de la cabine et cavala jusqu'en haut des marches où il disparut de la vue d'Artie. Rakuyou s'était levé et avait ramassé Inu-kun, qu'il tenait dans ses bras, une main posée sur sa tête pour le calmer à l'aide de caresses. Il rejoignit l'infirmière à l'embrasure de la porte, les paupières encore lourdes de sommeil et la moustache défaite. Elle l'aurait taquiné sur son allure si elle n'avait pas été aussi préoccupée par la situation.

« On doit se préparer à avoir de la visite alors ? demanda le commandant.

- Je crois, oui…

Il remarqua qu'elle le dévisageait avec une expression désemparée, immédiatement il afficha un sourire rassurant pour lui donner la source de réconfort qu'elle semblait chercher sur son visage.

- Ça va aller, ne t'inquiète pas. On devrait préparer le terrain en commençant à bouger nos affaires à la cale, tu en penses quoi ?

- Oui, tu as raison… Faisons ça.»

Sur le pont Marco avait rejoint Braalaka, qui n'en menait pas large, les yeux rivés sur le point massif à l'horizon et la mâchoire crispée. Il s'empara de la longue-vue sur le pupitre et examina lui aussi le navire au loin.

«… Ils se dirigent par là, et ils avancent vite, marmonna-t-il.

- Qu'est-ce qu'on fait ? On change de cap ? demanda la brune dont la nervosité était audible.

- Non ce serait trop suspect, si on les a repérés alors ils nous ont repérés aussi. Il faut qu'on s'en tienne au plan initial, se faire passer pour des pêcheurs.

La brune hocha la tête, les lèvres pincées.

- Tu arrives à savoir quel officier les dirige?

- Non, pas depuis là. C'est un modèle de cuirassé standard sans signes distinctifs, ça pourrait être n'importe quel gradé.

- D'accord…

- Je vais prévenir les autres. On a le temps se préparer avant qu'ils soient à notre hauteur.

Le blond était en train de repartir lorsqu'il pensa que c'était la toute première fois que Braalaka allait rencontrer la Marine, à savoir un organisme ouvertement hostile envers des pirates comme eux. Pire, elle n'avait jamais eu d'expérience avec des forces ennemies puisque le seul autre équipage qu'elle avait vu depuis son arrivée était celui de Shanks et qu'il n'y avait pas eu de bataille. Il se retourna et la dévisagea avec intensité.

- Braalaka, ça va aller ?

Elle inspira profondément avant de répondre, tentant de chasser la sensation d'affolement qui s'était installée dans sa poitrine.

- Oui… J'appréhende mais il n'y a pas de raison que ça aille mal… De toute façon si le plan échoue, Rakuyou et toi êtes plus forts qu'eux non ? fit-elle sur le ton de la plaisanterie dans une tentative de dédramatiser la situation.

Un sourire décrispa les traits du phœnix, qui tapota l'épaule de la jeune femme d'un geste entendu.

- Ça ira, affirma-t-il.»

Sur ce il repartit aux cabines et croisa Rakuyou dans le couloir. Le septième commandant était en train de transporter leurs vêtements, accumulés dans ses bras.

« Marco, on a commencé à cacher les affaires.

- Parfait, c'est ce que j'allais te demander. Je vais t'aider.

Le blond entra dans la pièce et la balaya d'un regard circulaire. Les armoires avaient été vidées et Artie y disposait quelques-uns de ses effets personnels pour faire croire qu'elle occupait les lieux. Il ne restait qu'une paire de bottes et l'aquarium à déplacer.

- Artie, je vais m'occuper de ce qui reste, tu peux rejoindre Braalaka et te préparer, lança Marco.

- Ça marche ! »

...

Les deux femmes attendaient sur le pont dans un silence tendu et incertain. Leur voilier et le cuirassé de la Marine avaient chacun maintenu leur cap si bien qu'ils étaient à propos de se croiser en angle droit. Le trois-mâts bleuté se trouvait seulement à une cinquantaine de mètres devant elles et il surplombait l'océan, ses larges voiles brodées projetant une ombre sur la surface de l'eau. Bien qu'il leur était impossible de voir ce qu'il se passait à bord, Artie et Braalaka entendaient du brouhaha provenant du pont adverse. La brune avait encore espoir qu'il n'y ait aucune interaction avec les Marines et qu'ils passent leur chemin. Ce qu'elle ne savait pas, c'était que depuis les évènements du Royaume d'Alabasta toutes les unités quadrillant Grand-Line avaient pour ordre de contrôler chaque bateau sur leur territoire afin de prévenir la fuite de potentiels rescapés de l'association Baroque-Works, ou autres rebelles recherchés.

Soudain une fumée blanche très opaque s'éleva par-dessus les rambardes du cuirassé et sembla se mouvoir droit en direction du voilier, avançant dans l'air. Les deux femmes échangèrent un bref regard. Quelques instant plus tard la masse de fumée s'écrasa sur le pont, juste en face de Braalaka qui tenait toujours la barre. Le nuage se regroupa sur lui-même et se solidifia : un homme s'était matérialisé devant elles. Braalaka reconnut sans mal Smoker, de son surnom « le chasseur blanc », avec ses deux cigares pendants aux coins de ses lèvres pincées, sa barbe de trois jours et ses cheveux gris ébouriffés. Le Marine arborait son habituel rictus sévère, sourcils froncés et regard froid. Il dévisagea longuement les jeunes femmes, qui le scrutaient en retour avec désarroi, et finalement il parla, brisant le silence pesant :

« Bonjour.

- Bonjour, répondirent-elles immédiatement.

Smoker fronça encore un peu les sourcils. La nervosité était plus que perceptible dans leur ton. Pourtant il avait l'habitude de récolter ce genre de réactions auprès des gens. Le manque d'uniformité dans les comportements et idéaux des différentes unités de Marines engendrait la crainte et la méfiance de beaucoup de populations, même sur les îles protégées de leur territoire. C'était l'une des choses qui l'exaspérait dans son métier. Il expira un épais nuage de fumée qui s'échappa de ses lèvres entre-ouvertes.

- Je me présente, je suis le Contre-Amiral Smoker.

Il eut l'air contrarié, la commissure de ses lèvres s'abaissa brièvement mais il poursuivit sur le même ton formel :

- Vous naviguez sur une zone appartenant au Gouvernement Mondial. Quelle est votre activité ici ?

Artie prit son courage à deux mains et fit quelques pas pour s'avancer à la hauteur de Braalaka.

- Nous pêchons à titre commercial, mentit-elle.

Le Marine se doutait qu'il entendrait cette réponse au vu du type de bateau, de l'absence d'étendard, et il n'avait pas manqué de remarquer le filet que Marco avait accroché au bastingage pour favoriser l'illusion. Il mit quelques secondes à répondre, jaugeant les deux femmes.

- Vous avez une autorisation ?

- Oui, j'ai une licence. Je vais la chercher. »

L'infirmière fit volte-face et marcha d'un pas rapide jusqu'à l'escalier. Le silence s'était immédiatement réinstauré sur le pont. Braalaka resta figée à la barre à défaut de savoir quoi faire d'autre. Elle attendait avec un sourire crispé aux lèvres, espérant faire bonne impression. Smoker, lui, croisa les bras sur sa poitrine et continua de consumer ses cigares en regardant un peu partout autour de lui. Il voyait bien que la jeune femme évitait de croiser le regard avec lui, à la place elle préférait fixer les planches bleuâtres du cuirassé plus loin sur la mer. De longs instants passèrent ainsi et le Contre-Amiral commençait à regretter de ne pas avoir emmené un officier plus bavard que lui sur cette intervention. Il n'était pas un homme extrêmement convivial et n'était dérangé ni par la solitude ni par le silence, or patienter avec une inconnue mal à l'aise au milieu d'un bateau qui n'était pas le sien avait quelque chose de dérangeant. Il décida de se forcer à faire la conversation pour diminuer l'atmosphère malaisée.

« Vous venez de quel coin ? demanda-t-il de manière détachée.

La brune lui glissa un regard du coin de l'œil. Était-ce un piège parce qu'il avait des doutes sur elles, ou était-ce simplement une question mondaine ? Elle réfléchit à toutes vitesses tandis qu'elle sentait de la sueur perler entre ses omoplates et sur son front. Si c'était un piège, peu importe ce qu'elle choisirait de répondre, tant qu'il s'agissait du nom d'une île sur Grand-Line avec un minimum de rapport avec la pêche, il ne devrait pas être capable d'en déduire quoi-que-ce-soit. Dans l'empressement Artie et elle n'avaient pas eu le temps de se concerter la question. Elle estima judicieux de se servir de la vérité, c'était une réponse évidente et qui lui permettait de donner du détail au cas où.

- Notre dernière escale remonte aux Sabaody.

- Hm. »

Il ne rajouta rien et un nouveau silence s'abattit, presque plus lourd que le précédant. Il dura un certain temps et finit par soulager Braalaka de la peur qu'elle avait qu'il lui pose des questions encore plus précises. Elle pensa alors qu'il s'agissait bien d'une tentative de converser qui avait pitoyablement échouée. Aucun des deux individus ne tenta de relancer le dialogue, l'un ayant déjà utilisé toutes ses capacités et l'autre n'ayant pas envie de dire un mot de trop et de se compromettre.

Artie réapparut sur le pont où l'ambiance pesante s'était cristallisée et, heureusement pour tout le monde, elle la brisa par son arrivée.

« Voilà, fit-elle en tendant une carte violacée à Smoker.

Le Marine saisit le carton plastifié et l'examina. Ses yeux scrutateurs passèrent de la photo de la femme à la femme elle-même ; c'était bien la même personne avec quelques années de différences. Il lut encore quelques autres informations en conservant une expression concentrée, les lèvres pincées autour de ses cigares et les sourcils froncés. Alors que Braalaka pensait qu'il allait rendre la carte et les laisser tranquilles il riva soudainement son regard à celui d'Artie. Il ouvrit à nouveau la bouche, libérant un panache de fumée :

- Madame, cette licence est périmée depuis presque trois ans.

La brune écarquilla les yeux et se fit violence pour ne pas se tourner d'un bloc vers l'infirmière.

- Oh, c'est vrai ?! s'exclama Artie en prenant un air abasourdi. Je suis vraiment désolée, le temps passe vite et j'ai complémentent oublié de vérifier…

Tandis qu'elle se confondait en excuses et que Braalaka tentait de deviner si elle avait vraiment oublié ou si elle jouait la comédie, Smoker laissa échapper un soupir rauque. Il fouilla dans la doublure de sa veste pour en sortir un coquillage dont la carapace était incrustée d'un écran. Une paire d'yeux sortit de la coquille et vinrent scanner la carte : l'écran afficha alors qu'il n'y avait aucune infraction déjà perpétuée au nom de cette licence, ce qui signifiait que le Contre-Amiral ne devait donner qu'une amende en guise de reprise à l'ordre, et enregistrer l'infraction. Cette amende s'élevait à 13.000 berrys par personne présente sur le bateau dépourvu d'autorisation de pêcher. Le Chasseur Blanc posa à nouveau son regard affûté sur ses interlocutrices. De manière générale les femmes étaient plus rares à arpenter les mers que les hommes, cela arrivait qu'elles fassent partie d'équipages pirates, d'unités de Marines, de groupes de convoyeurs ou de pêcheurs, mais il n'en croisait que très peu seules hors équipage mixte. Il ne savait que trop bien à quel point la vie maritime était éprouvante et il admira l'espace d'un instant qu'elles naviguent ainsi malgré les dangers de l'océan. Or, en cette circonstance, avec leurs traits un peu tendus et leur licence périmée, elles semblaient surtout suspectes. Il s'adressa à Artie, qu'il considérait comme la propriétaire du bateau puisque la carte était à son nom.

- Vous n'êtes que deux à bord de ce navire ?

- Oui.

- Hm. Votre amende s'élève à 26.000 berrys. J'aimerais faire une ronde de vérification de votre bâtiment avant d'enregistrer le dossier d'infraction.

- Pas de soucis, fit Artie avec un sourire qui se voulait conciliant.»

Le Marine se tourna vers son vaisseau et agita le bras tout en faisant des gestes de la main. Aussitôt une agitation se fit entendre sur le pont du cuirasser et Braalaka distingua des hommes en uniforme blanc et bleu s'affairer aux nœuds des mâts pour replier les voiles. Smoker pointa du doigt les planches bleuâtres de la coque, le navire se trouvait alors à une trentaine de mètres.

« Rapprochez-vous en, on vous lancera un filet pour que vous montiez.

- D'accord, acquiesça Braalaka.»

Les deux femmes échangèrent un bref regard inquiet avant qu'Artie ne se détourne pour accompagner Smoker en direction des escaliers. La brune resserra nerveusement sa prise sur la barre en les suivant des yeux, préoccupée. Pourvu que les commandants n'aient rien oublié dans les cabines, et qu'ils se soient bien cachés.

Artie ouvrit les deux portes du couloir pour laisser les chambres apparentes. Le Contre-Amiral, procédurier mais pas intrusif, se contenta de se placer dans l'entrebâillement des portes et de scanner les pièces d'un regard fin tandis que l'infirmière ouvrait les armoires en guise de bonne foi. Il en alla de même pour la salle d'eau et ensuite ils descendirent à la cale, dernier lieu à visiter sur le petit voilier. Artie sentit que ses mains déjà bien moites se refroidissaient et poissaient encore plus. Elle ne pensait qu'à Marco et Rakuyou cachés dans un caisson, leurs affaires dissimulées dans une autre boîte à côté de la leur, et à mesure qu'elle s'approchait elle priait pour qu'ils se tiennent tranquilles et que Smoker ne décide pas de fouiller à cet endroit précis.

A l'intérieur du conteneur en bois, dès qu'ils eurent entendu les bruits de pas dans l'escalier, les deux commandants s'étaient figés et avaient arrêté de chuchoter. Leur position était inconfortable, recroquevillés sur eux-même et les épaules basses pour ne pas se cogner au couvercle. Ils s'infligèrent néanmoins l'incommodité de retenir leur souffle : plusieurs personnes étaient entrées dans la cale et ils devinaient sans mal au bruit des lourdes bottes qu'il ne s'agissait pas que de Braalaka et Artie. Rakuyou tenait Inu-kun fermement contre lui, une main contre son museau pour prévenir un quelconque aboiement. Les pas des nouveaux venus s'arrêtèrent et un silence pesa sur la pièce pendant quelques instants, avant d'être brisé par une voix masculine :

« Vous n'avez pas relancé les filets depuis les Sabaody ? demanda Smoker en constatant avec surprise l'absence de marchandise dans les bacs de pêche.

La rousse comprit que Braalaka avait été interrogée sur leur itinéraire et avait dû donner des informations, alors elle tenta de broder quelque chose en espérant ne pas faire de contre-sens avec les propos déjà avancés.

- Non... On le fera quand on sera plus proches du prochain port. Ce serait dommage que les prises tournent sur le trajet.

- Hm. »

Pendant qu'elle parlait Smoker fit le tour des caissons pour se diriger au fond de la salle, enjamba un filet étendu sur le plancher et inspecta une pile de tonneaux en bois cerclés de fer, appuyée contre le mur. Avec l'arrière de ses phalanges il toqua contre les parois des tonneaux ; ils sonnaient creux, confirmant l'absence d'alcool non déclaré ou d'autre marchandise illégale à l'intérieur. Smoker expira un épais nuage du fumée avant de tourner la tête vers la jeune femme. Elle n'avait pas bougé et attendait qu'il termine son tour. Il retourna donc à côté d'elle tout en baladant son regard dans chaque recoin de la pièce, comme s'il pouvait y voir se jouer des scènes de vie du bateau. En y appuyant sa hanche le Marine venait de reposer son poids sur la caisse où étaient cachés les deux commandants. Marco et Rakuyou avaient crispés tous les muscles de leurs corps en entendant le bois de leur cachette grincer ; le Marine n'était séparé d'eux que par la fragile paroi en bois et ils étaient prêts à en bondir pour le maîtriser aussitôt qu'il vérifierait l'intérieur. Artie, figée également, remercia la pénombre de cacher la mine affolée qu'elle arborait au moment même. Elle toussota légèrement, les bronches irritées par la fumée qui se diffusait autour d'elle. Si la situation n'avait pas été aussi délicate et si cet homme n'avait pas été un officier reconnu de l'institution la plus ennemie à son équipage, Artie l'aurait frappé derrière le crâne au nom de toutes les personnes qu'il devait incommoder de tabagisme passif. Le silence était retombé. Rien ne se passa, Smoker ne toucha pas au couvercle du caisson et restait simplement là à réfléchir. Il n'avait trouvé aucun signe d'autres passagers dans les lieux de vie et la cale ne semblait pas détenir de marchandises étrangères à la pêche, alors il n'avait rien d'autre à contrôler. Une odeur âcre d'havane ne tarda pas à s'infiltrer à travers les planchettes de la caisse et remonter aux narines des deux commandants, qui plissèrent le nez.

« Bon, reprit le Contre-Amiral après avoir tiré une bouffée sur chacun de ses cigares. Tout me parait en règles, on peut y aller.

- Très bien, souffla Artie qui ne put réprimer un sourire de soulagement.»

Même avec son zoan Marco ne voyait rien dans cet espace clos exempt de lumière résiduelle, pourtant il tourna intuitivement la tête vers Rakuyou, comme pour chercher son approbation, lorsqu'une pensée le frappa. Selon toutes les informations maritimes dont disposait l'équipage de Barbe Blanche, il n'y avait pas énormément de Marines à la réputation de gros fumeurs. Les plus connus étant Smoker, nouvellement promu Contre-Amiral, et Akainu, l'un des Amiraux. Le phœnix connaissait la voix de Sakazuki ; ils ne s'étaient jamais croisés mais, pendant une mission, il avait assisté une retransmission d'un speech officiel des Amiraux et de l'Amiral en Chef sur les écrans publics d'une île sur laquelle il séjournait. L'intonation hautaine et gutturale typique de l'Amiral rouge n'avait rien à voir avec celle que Marco entendait actuellement, posée et dépourvue de haine. Cela signifiait qu'il y avait de grandes chances pour que le Marine juste à côté d'eux soit Smoker, « le chasseur blanc », et qu'il ait troqué son ancien bateau pour un cuirassé suite à son changement de grade. Le blond pensa d'abord que c'était la plus rassurante des deux possibilités, mais il s'en inquiéta tout de même. Il avait entendu dire que cet homme passait pour strict auprès des siens, mais qu'il était efficace sur le terrain grâce à une capacité d'observation assez fine et un esprit incorruptible. Rakuyou avait perçu le léger mouvement de cou de son camarade mais ne s'en était pas formalisé, trop occupé à rassurer Inu-kun. Bientôt les bruits de pas reprirent, Artie et Smoker s'éloignèrent en direction de la porte. La rousse, que sentait le poids dans sa poitrine diminuer à chaque pas, réalisa soudain qu'elle pouvait tenter de donner des informations aux deux pirates. Avant qu'ils ne sortent totalement de la cale elle demanda :

« Euh, à combien s'élève l'amende, déjà ?

- 26.000 berrys.

- Ah, oui. Je vais aller chercher ça.

Marco et Rakuyou tendaient l'oreille, conscients de manège qu'était en train de mener l'infirmière pour leur faire comprendre la situation.

- Et, reprit-elle d'un ton un peu plus incertain, de quoi y a-t-il besoin pour le dossier d'infraction ?

- Rien du tout, j'ai déjà les coordonnées de votre carte. Il faut simplement qu'on prenne une photo actuelle de chacune de vous pour l'identification, expliqua-t-il.

- D'accord. »

L'enclenchement de la poignée de porte résonna et d'Artie et Smoker s'éloignèrent, faisant grincer l'escalier. Marco soupira imperceptiblement. Lui qui avait l'habitude de se préparer au pire, il était franchement rassuré qu'ils ne s'en sortent qu'avec une amende, et surtout que le Contre-Amiral n'ait pas réussi à mettre son nez dans leurs affaires. A côté de lui Rakuyou détendit sa prise autour d'Inu-kun et laissa un bras retomber doucement le long de son corps pour essayer d'atteindre une position plus confortable.

Sur le pont Braalaka était en train de détacher les accroches basses de la voile pour empêcher celle-ci de se gonfler avec le vent. Comme le Marine le lui avait demandé elle avait rapproché le voilier du cuirassé et maintenant elle n'avait plus qu'à laisser l'inertie du navire parcourir les quelques mètres qui les séparaient pour se juxtaposer parfaitement. Elle retourna à la barre et, les mains sur les aspérités en bois, la fit tourner crescendo pour pivoter le corps de bateau et le rendre parallèle à celui de vaisseau bleuâtre. Sa concentration fut ébréchée lorsqu'elle entendit Artie et Smoker gravir les dernières marches ; elle tourna immédiatement la tête, le souffle en suspend, désespérée de capter le visage de son amie pour y lire des nouvelles. Dès que la tête coiffée d'un chignon roux émergea de la cage d'escalier la jeune femme comprit que rien de grave ne s'était passé : les traits de l'infirmière étaient détendus, presque souriants de soulagement. Le Chasseur Blanc, juste à côté d'elle, arborait sa moue boudeuse inchangée.

Rassurée, Braalaka posa à nouveau les yeux sur la trajectoire. Elle écarquilla les yeux. Le voilier n'était séparé de l'autre vaisseau que par deux ou trois mètres de marge. Malgré la manœuvre de la brune qui visait à pivoter pour aligner les coques et au passage briser l'élan, il n'avait pas perdu autant de vitesse que ce qu'elle prévoyait. La jeune femme entre-ouvrit la bouche comme si elle voulait héler un avertissement mais aucun son ne s'échappa de sa gorge, elle tenta toutefois de braquer la barre au maximum, même si elle savait qu'il était déjà trop tard pour faire demi-tour ou esquiver l'impact. Poussé par quelques vaguelettes et par l'inertie toujours présente, le voilier termina de combler la distance et son flanc percuta celui du vaisseau Marine dans un « bonk » très sonore. Le choc ébranla le petit bateau de pêche qui tangua violemment de bâbord à tribord en émettant d'horribles grincements de bois. Braalaka s'était maintenue en se cramponnant à la barre, mais Artie et Smoker s'étaient retrouvés les fesses par terre après s'être percutés l'un l'autre avec leurs épaules. Dans la cale Marco et Rakuyou avaient été baladés dans leur caisson, l'impact avait projeté le moustachu sur le phœnix et celui-ci s'était écrasé contre la paroi avec l'inertie de leurs deux corps. Il porta une main à son front endolori et l'autre contre le bois en appréhension d'un autre choc.

« Mais qu'est-ce qu'ils foutent yoi ?! râla-t-il en se forçant à chuchoter. »

Tandis que le premier commandant essayait de tendre l'oreille pour deviner ce qu'il se passait à l'extérieur il sentit que Rakuyou était secoué de petits soubresauts et maîtrisait difficilement sa respiration. Il était en train d'étouffer un fou rire et se mordait férocement l'intérieur des joues pour ne pas céder.

- Arrête de te marrer, pesta Marco.

- Le bruit de ton crâne... c'était le même que celui de la coque, pouffa l'homme aux dreadlocks.

Le phœnix roula des yeux dans la pénombre et ne put s'empêcher de glisser son bras vers les côtes de son camarade pour lui pincer le flanc.

- Aïe ! Je déconnais, arrête, couina Rakuyou en se tortillant, des larmes de rire perlant aux coins de ses paupières. »

Depuis leur cachette ils ne perçurent aucun bruit de dispute ou de lutte, et les roulis du bateau avaient cessés.

Le visage de Braalaka se décomposa lorsque son regard tomba sur l'énorme rayure qu'elle venait de causer sur la peinture bleue du cuirassé. Elle se tourna ensuite vers les deux individus qui avaient assisté à son erreur de pilotage. Artie, toujours étalée sur le plancher, affichait une expression aussi contrite que la sienne. Le Contre-Amiral commençait à se relever tout en lançant à la brune un regard à la fois perplexe et sévère.

« J-je suis désolée ! Je débute… bredouilla-t-elle d'un air penaud. »

Les joues cramoisies de honte et de panique, elle avait envie de courir jusqu'à la rambarde et de plonger dans l'océan pour disparaître de sa vue. Des Marines s'étaient réunis le long du bastingage de leur vaisseau pour observer ce qu'il se passait en contrebas et bavardaient sans qu'elle ne puisse distinguer leurs paroles. Elle ne daigna pas les jauger en retour, sa préoccupation étant la réaction de leur supérieur en face d'elle. Smoker ne cacha pas son mécontentement en soupirant lourdement, son rictus agacé se prononça. Il s'épousseta et remarqua que la rousse était lente à se remettre sur ses jambes, encore confuse et sonnée. Il lui tendit la main pour l'aider à se relever, s'excusant au passage de l'avoir poussée. Il traversa le pont sous le regard inquiet des deux femmes et, après un coup d'œil à l'endroit d'impact entre les coques des deux bateaux, il haussa les épaules.

« Il n'y a pas de casse, ce n'est rien.

- Ouf, soupira Braalaka, toujours déconfite d'avoir raté sa manœuvre. Vraiment désolée, hein...

- Sans faux pas on ne peut pas apprendre, fit Smoker en tordant ses lèvres d'un sourire. »

Au sortir d'Alabasta un de ses mousses qui s'exerçait à la navigation avait littéralement arraché le poteau d'un quai en frottant la coque du vaisseau contre celui-ci. L'autre flanc possédait donc une rayure encore plus étendue que celle fraîchement faite, mais ce genre de petits dégâts était habituel et le Contre-Amiral ne s'en préoccupait pas ; les cuirassés bénéficiaient de restaurations après chaque expédition et un coup de pinceau suffirait à faire oublier l'aventure.

« Tashigi ! tonna-t-il en levant la tête vers l'attroupement à la rambarde.

- Oui Contre-Amiral ?

- Envoie-nous un filet, s'il te plaît. »

Depuis la cale Marco et Rakuyou entendaient le claquement des pas sur les planches juste au-dessus de leurs têtes et ils percevaient également les voix, ou les conversations si celles-ci étaient criées. Au mot filet ils comprirent que leurs camarades devaient régler le fameux dossier d'infraction sur l'autre vaisseau. La secousse qui avait eu lieu ne provenait donc pas d'une attaque mais d'un rapprochement un peu trop extrême des bâtiments : rien qui ne nécessite qu'ils interviennent. Comme convenu plus tôt ils s'en tirent à rester cachés en attendant le retour des jeunes femmes.

À la suite de Smoker, Braalaka et Artie se hissèrent sur le filet tressé de cordes rêches et rendues presque rigides par l'eau salée. Le Contre-Amiral arriva vite à hauteur de la rambarde, qu'il franchit d'une traction puissante. Il n'eut pas le temps de regarder en contre-bas pour vérifier si tout allait bien que Braalaka surgit en effectuant le même mouvement que lui, prestement. Il devina une musculature tonique sous la veste de brune lorsqu'elle se pencha pour tirer Artie à elle. Elles profitèrent de cet angle où personne ne voyait leurs visages pour échanger un nouveau regard qui traduisait toute l'agitation, tout de le mélange de peur et de détermination qui les saisissait depuis plusieurs minutes. Une fois les pieds de la rousse sur le pont la brune lui tapota imperceptiblement l'épaule avant de relâcher sa poigne rassurante.

Les soldats auparavant attroupés s'étaient écartés du rebord pour leur laisser place mais n'avaient pas pour autant perdu de leur intérêt pour la scène. Ils dévisagèrent les arrivantes, curieux. Seule Tashigi était restée au pied du filet, attendant les instructions de son supérieur.

« On a une amende et un dossier à remplir pour titre invalide, l'informa Smoker. Je te laisse surveiller leur bateau.

- Bien Contre-Amiral, sourit-elle avant de se tourner vers les femmes pour leur adresser un hochement de tête poli, qu'elles rendirent.

- Venez avec moi vous deux, somma-t-il en relâchant une volute de fumée.

Les pirates sous couverture ne se firent pas prier et marchèrent docilement derrière Le Contre-Amiral tandis que les soldats et les mousses présents sur le pont chuchotaient entre eux. Ils faisaient cela à chaque fois qu'ils avaient de la visite, toujours preneurs des distractions qu'offraient les interventions et qui les tiraient de leurs tâches pendant un certain temps. Braalaka sentait le poids des regards sur elles et elle glissa une œillade nerveuse à Artie. L'infirmière arborait un visage de marbre mais le coup d'œil qu'elle lui offrit en réponse traduisait sa propre tension. De toute sa vie depuis le départ de son île natale elle n'était jamais montée sur un vaisseau du gouvernement. Smoker se tourna brusquement vers un groupe d'officiers qui chuchotaient leurs hypothèses sur l'identité des nouvelles venues.

- Au boulot ! aboya-t-il, agacé par leur oisiveté. »

Les hommes tressaillirent et se remirent à leur besogne avec précipitation, certains continuèrent toutefois leur discussion lorsque leur supérieur eut tourné le dos.

Braalaka, délestée de la plupart des regards scrutateurs auparavant rivés sur elle, s'autorisa à observer à son tour le nouvel environnement qu'était le cuirassé de la Marine. Les bois de plancher et de rambardes étaient assez sombres, sûrement pour ne pas trop contraster avec la peinture bleuâtre de la coque. Les fameux postes de triples canons ornaient la poupe et les flancs, sortes de grosses capsules grise anthracite. Même si le vaisseau était imposant, plus imposant que le Red Force qu'elle avait pu admirer quelques semaines auparavant, il n'en restait pas moins petit comparé au MobyDick. La brune leva la tête vers les larges voiles qui s'étendaient en travers de toute la largeur du pont. Le symbole bien connu ainsi que le nom, en capitales, de la Marine, étaient fièrement peints en bleu sur les voilures blanches. Elle s'arracha à ses contemplations lorsque le commité entra dans un large couloir aux allures d'allée principale, situé au pied de la structure d'où sortait le mât central. Les lieux étaient propres et aseptisés, le bois sombre sentait la cire. De multiples portes se dessinaient sur les côtés mais ils ne s'arrêtèrent qu'à la fin du corridor, qui se séparait alors en escaliers sur la droit et la gauche comme pour forme un 'T'. Entre les deux escaliers se trouvait une porte bleu nuit à doubles battants plus haute que les autres et dont le pourtour était orné d'une frise blanche. Smoker enfonça la poignée et invita les jeunes femmes à entrer.

Elles découvrirent une pièce qui était sans aucun doute le bureau des plus hauts officiers du navire. La salle était vaste, le mur de gauche était troué de deux grandes fenêtres qui suffisaient à éclairer l'espace en pleine journée. Autrement, des plafonniers s'alignaient au-dessus de leurs têtes. Trois bureaux alourdis de dossiers, de classeurs et de pots à crayons débordants étaient disposés au centre de la pièce. Assis derrière l'un d'eux, un jeune homme qui devait avoir leur âge, vêtu de l'uniforme blanc et bleu, releva la tête à leur approche. En face il y avait une autre porte, close. Tandis que Smoker se dirigea vers le bureau qui était le sien, Braalaka balaya du regard toutes les fournitures et trouva que cela ressemblait aux locaux de la mairie de sa ville d'études, mais un peu plus rustiques et nobles dû à l'effet du plancher. Ses yeux se promenèrent ensuite le long du mur de droite, presque dissimulé par des étagères remplies de cartons et de documents en tous genres. Soudainement une forme sombre apparut dans le flou de sa vision, situées dans l'angle non loin de la porte par laquelle ils venaient d'entrer. Elle se tourna pour voir ce que c'était et se figea. Un homme se trouvait là, immobile et silencieux, assis sur une chaise. Il était nonchalamment appuyé contre le dossier, les jambes tendues en avant. L'arrière de sa tête reposait contre le mur et il avait le menton légèrement relevé. Une mèche folle couleur ébène et aux reflets violacés ondulait le long de pommette jusqu'à aller caresser son cou, une longue cicatrice lui barrait le visage d'une oreille à l'autre. L'homme la fixait également, sûrement depuis qu'ils avaient franchi la porte. Ses orbes grises étaient inquisitrices, peut-être même un peu méprisantes. Braalaka fronça les sourcils. Cette physionomie était bien reconnaissable. Elle baissa immédiatement le regard sur le lourd crochet doré qui reposait sur les cuisses de l'homme et ne faisait que confirmer son hypothèse. Il s'agissait de Crocodile, le grand corsaire déchu. Des menottes en granite marin reliaient sa main valide à la naissance de son crochet. Une épaisse corde encerclant sa taille le maintenait attaché à la chaise.

Smoker, qui avait retrouvé parmi le fouillis dans ses tiroirs ce qui s'apparentait à un polaroid ainsi qu'un papier prérempli, s'était redressé et remarqua que les jeunes femmes -car Artie l'avait aperçu aussi- dévisageaient son prisonnier avec étonnement. C'était une réaction plutôt normale, même si lui n'y faisait plus attention depuis le temps qu'il était là.

« Je préfère le garder à l'œil ici plutôt que de le laisser tout seul aux cachots, se justifia-t-il.

La voix de Smoker tira Braalaka de la sorte de duel de regards dans laquelle elle s'était enlisée et elle recentra son attention sur lui. La rousse fouilla dans une de ses poches de pantalon et en sortit une liasse de berrys qu'elle alla poser sur le bureau du Contre-Amiral.

- Voilà pour l'amende, sourit-elle.

La brune, qui attendait patiemment derrière son amie à défaut de pouvoir faire avancer l'affaire, sentait toujours le regard pesant de Crocodile roder sur elles et, elle le remarquait seulement, le jeune l'officier qui était déjà présent dans la salle les observait également. Elle chercha à l'identifier mais n'y parvint pas. Il affichait un petit sourire, sa coupe mi-long permettait à ses cheveux platines de cascader autour de ses fossettes, saillantes. Il capta le regard de Braalaka et, comme s'il n'avait attendu que cela pour prendre la parole, il ouvrit la bouche pour la première fois :

- Je ne savais pas qu'on pouvait croiser d'aussi belles femmes dans les recoins paumés de Grand-Line.

Braalaka écarquilla les yeux, estomaquée. Elle ne s'était absolument pas attendue à ce genre de réplique dans ce genre d'endroit. Artie, elle, n'avait même pas remarqué le type et lui lança un regard dubitatif tant elle doutait d'avoir bien entendu.

- Lanny ! Tu es en service ! gronda sévèrement Smoker en se retournant vers son subordonné.

- Oui Contre-Amiral, récita l'intéressé d'un ton faussement discipliné. »

Le blondinet fit mine de retourner à sa paperasse mais continuait de leur servir de petits sourires qui se voulaient pleins d'assurance. Braalaka se retint de fortement de rouler des yeux et elle décida de l'ignorer, reportant son attention sur Artie et Smoker. Ce dernier, embarrassé par l'attitude du susnommé Lanny, adressa un rictus contrit aux pirates avant de reprendre la procédure qu'ils avaient entamée. Il compta rapidement le montant de la liasse avant de la pousser dans un coin du bureau. Il ressortit la licence de pêche d'Artie qu'il avait conservée dans la doublure de sa veste. Pour compléter le dossier il reporta les coordonnées de la carte sur le formulaire qu'il avait récupéré et appliqua un tampon au bas de la page, qui indiquait au milieu d'un cercle d'encre « amende réglée ». Toutes les informations étaient complétées excepté celles de la passagère sans licence. Il s'adressa à Braalaka :

« Comment vous appelez-vous ?

- Braalaka Eiksen.

Smoker commença à griffonner mais il eut l'air embêté.

- Je peux l'écrire si vous voulez, sourit la brune.

Le Marine contourna son bureau pour aller lui déposer le dossier entre les mains, reconnaissant. L'infirmière en profita pour lancer un discret regard amusé à sa camarade. La jeune femme compléta à la suite du « B » qu'avait écrit le Chasseur Blanc et lui rendit la feuille.

- Merci. Il ne me manque que vos photos et le dossier sera terminé.

Il saisit le polaroid et pointa l'objectif en direction du visage d'Artie. Celle-ci prit immédiatement la pose en étirant un large sourire et en faisant « coucou » de la main. La brune haussa les sourcils d'étonnement. Elle avait pensé qu'il s'agissait des mêmes procédures qu'au photomaton pour les cartes d'identité.

- On peut sourire ? demanda-t-elle dans la foulée.

Smoker sembla surpris par la question.

- Oui, du moment qu'on voit votre visage.

- Ok…

Lorsque l'objectif captura son visage, Braalaka s'amusa à prendre le contre-pied de l'attitude joviale d'Artie et se donna un sourire belliqueux, presque menaçant. La rousse pouffa en la regardant faire, ce qui l'obligea à lutter pour ne pas perdre son rictus féroce en riant à son tour. Smoker resta professionnel et réprima un sourire en pinçant ses cigares entre ses lèvres. Il expira un panache de fumée et saisit les clichés que l'appareil venait de développer pour ensuite les agrafer au formulaire qu'ils venaient de remplir. Il rendit sa licence à Artie.

- Voilà, tout est en règles, affirma-t-il en jetant le dossier sur son bureau. Vous pouvez rejoindre le Capitaine Tashigi sur le pont.

- Merci ! firent les deux pirates.

Elles le saluèrent et ne se firent pas prier pour se diriger vers la sortie. Un discret regard de connivence passa entre elles : elles avaient réussi. Le Contre-Amiral les regarda traverser la pièce et tandis que Braalaka pressait la poignée de porte, il lança brusquement :

- Attendez.

Elles firent volte-face et se figèrent.

-… Oui ? souffla Artie d'un ton hésitant.

- Je ne suis pas sensé vous dire ça mais… Les contrôles sur le territoire ont drastiquement augmenté depuis l'affaire d'Alabasta.

Smoker glissa un regard froid à Crocodile, qui n'avait toujours pas pipé mot depuis le début de l'échange, et qui choisit de lui répondre par un regard encore plus dédaigneux.

- Vous risquez d'avoir des ennuis avec chaque vaisseau que vous croiserez si vous continuez à naviguer vers l'ouest, poursuivit-il. Vous pouvez renouveler votre carte ici, pour être tranquilles.

Il s'en serait voulu de les laisser repartir sans les prévenir, et encore plus sans leur faire cette proposition. Puisqu'elles s'étaient acquittées de l'amende de reprise à l'ordre sans faire de grabuge, il lui paraissait injuste qu'elles cumulent les pénalités sur le reste de leur trajet.

Les deux pirates, surprises par la proposition, s'interrogèrent du regard et ne tardèrent pas à s'accorder tacitement. C'était clairement dans leur intérêt de renouveler la licence, pour éviter de perdre du temps, des berrys, et surtout de subir d'autres contrôles du bateau si ils venaient à recroiser la Marine.

- Ce serait bienvenu, merci, accepta Artie.

Il hocha la tête et désigna de revers du pouce la porte derrière les bureaux. Plus Braalaka l'observait plus elle s'en voulait de mentir ainsi à Smoker. Tout ce qu'il dégageait de prime abord semblait draconien, pourtant elle sentait qu'il agissait avec une bienveillance sous-jacente. C'était probablement cette attitude, dictée par son idéal de justice, qui lui avait forgé sa réputation auprès de ses collègues, en bien ou en mal. Pour sa part, elle le trouva sympathique.

- L'ordinateur central et l'imprimante sont à côté, venez saisir vos informations. »

La rousse s'avança jusqu'à lui. Braalaka ne sut si elle devait l'accompagner. Puisque le titre n'était pas le sien elle craignit d'avoir l'air suspecte. En se faisant cette réflexion le temps lui avait filé entre les doigts comme une poignée de sable et elle regarda le battant de porte se refermer devant elle.

Elle resta immobile au milieu du bureau, réalisant qu'elle allait avoir comme compagnie pour les prochaines minutes un lourdaud et un criminel. Son esprit fut saisit par l'utopique idée que si elle ne bougeait pas le moindre muscle tout le monde l'oublierait et qu'elle n'aurait pas à interagir avec qui que ce soit d'ici le retour d'Artie. Le jeune Marine blond se tourna vers Braalaka comme un chat se tournerait vers un oiseau qui se pose.

« Tu viens d'où poulette? minauda-t-il.

Cette fois la jeune femme ne put réprimer un soufflement de nez agacé. Elle allait devoir faire avec.

- North Blue, répondit-elle au hasard d'un ton désintéressé. Et je m'appelle Braalaka.

- Ah oui ? Quelle île ?

La fameux Lanny s'était levé de son siège pour se faire voir et il s'appuya lascivement sur le rebord du plateau de son bureau.

- Un archipel que tu ne connais probablement pas.

- Mais si, j'ai de la famille du côté de cette mer, dis toujours.

La brune contracta la mâchoire. Il attendait là, les yeux rivés sur elle, et n'avait pas l'air de vouloir comprendre qu'il l'importunait. «Mais c'est qu'il va me foutre dans la merde avec ses questions » pesta-t-elle intérieurement. Le regard de Crocodile lui brûlait le dos, elle savait qu'il ne manquait pas une miette de la conversation. Hors de question de faire une gaffe devant lui ; elle était incapable de deviner ce qui se tramait dans la tête de cet homme mais elle avait conscience qu'il pourrait répéter n'importe quoi à Smoker, il n'avait pas de bâillon après tout. Une stratégie apparut à Braalaka, quelque chose qu'elle avait l'habitude de faire pour ne pas se fouler dans les conversations qui ne l'intéressaient pas et qui de surcroît fonctionnait plutôt bien avec les personnes qui aimaient s'entendre parler.

- Non, je t'assure. Sinon, Lary, qu'est-ce que tu fais dans la Marine ? tenta-t-elle pour détourner le sujet sur lui.

- Lanny, tiqua-t-il.

- Ouais.

-… Eh bien, reprit-il d'un air fier. Je suis le fils du Colonel Kibin, c'est normal que je prenne cette voie.

- Hm, ça fait sens.

Elle fouilla rapidement dans sa mémoire mais aucun visage ne lui vint à l'esprit, si elle avait un jour vu ou lu quelque chose sur ce type, 'Kibin', alors cela ne l'avait pas marquée.

- Comme j'étais le plus compétant dans mon ancienne caserne on m'a muté dans cette unité pour participer à la mission d'Alabasta, se vanta-t-il.

La brune haussa un sourcil, perplexe. Elle voyait bien qu'il guettait ses réactions à la recherche d'une forme de reconnaissance ou d'admiration. Non seulement elle ne lui trouvait pas l'aura d'un combattant mais en plus les réactions qu'avaient eues Smoker à son encontre un peu plus tôt ne témoignaient pas en faveur de sa soi-disant réputation d'officier aguerri. Elle pensa qu'il s'agissait plutôt d'un gosse gâté par son père haut-gradé qui avait tellement énervé sa garnison que d'autres supérieurs l'avaient collé dans les pattes du pauvre Contre-Amiral, au grand dam de celui-ci, pour qu'il le discipline.

- Donc tu as participé à la bataille ?

- Non. Ma mission est encore plus cruciale. C'est de...

Il se décolla du bureau pour faire quelques pas lents en direction du milieu de la pièce, comme s'il voulait créer du suspens et continuer de se faire mousser. Cette manœuvre l'avait également rapproché de Braalaka, qui lui décocha une œillade mauvaise. Il sembla n'en avoir cure et resta planté là. Son index pointa soudainement l'ancien Corsaire.

- Surveiller ce dangereux malfrat toute la journée !

Ledit malfrat, toujours borné dans son mutisme, n'avait pas quitté sa posture assise nonchalante, les jambes légèrement étendues et la tête reposant doucement contre le mur comme si tous les éléments extérieurs l'ennuyaient ou l'importunaient profondément. La seule nouveauté était le petit sourire hautain qui courbait ses lèvres fines. Cette provocation ne manqua pas de faire mouche et le blondinet releva le menton pour affirmer son égo. La brune imagina sans mal que si Smoker lui avait assigné une surveillance dans son bureau, aux heures correspondant à sa propre activité, c'était parce qu'il ne comptait pas sur lui pour faire le travail. Elle trouva la scène ridiculement drôle et décida de rebondir dessus.

- On dirait que le dangereux malfrat ne t'aime pas non plus.

- Pff ! Bien sûr qu'il ne m'aime pas, fit-il en bombant le torse. Les rebelles et les pirates sont tous des vermines infréquentables.

- Haha !

Le rire cristallin qui échappa à Braalaka sembla surprendre le Marine.

- Bah quoi ?

- Non, rien… Je me disais que tu avais raison, vraiment terribles ces pirates.

- Oui. Mais ne t'inquiète pas poulette, il ne pourra rien faire puisque je le surveille.

Le demi-sourire de Braalaka disparut immédiatement pour laisser place à une expression glaciale. Non seulement il persévérait dans la lourdeur en ignorant ses signes flagrants de désintérêt, mais en plus il venait de lui manquer une nouvelle fois de respect. L'ensemble distilla dans son corps une irrépressible envie de le cogner. Elle se retint amèrement, sachant très bien que les enjeux cette fois n'étaient pas les mêmes que s'il s'agissait d'une simple échauffourée de bar.

- Vraiment ? Pourtant tu n'a pas d'armes comme les autres officiers, lança-t-elle pour le piquer.

Les soldats sur le pont du cuirassé avaient, à la ceinture ou dans le dos, un étuis pour conserver leur arme et ce détail ne lui avait pas échappé.

- Gnh… Mon fusil est en révision.

Il ne souhaitait pas avouer que Smoker lui avait interdit de se promener avec son arme de fonction hors des situations de bataille, interdiction qui s'appliquait normalement aux mousses les plus inexpérimentés.

- Mais je possède de très beaux sabres de collection, poursuivit-il.

Une idée traversa l'esprit de Braalaka. Elle y croyait peu, mais elle ne perdait rien à essayer.

- Dommage, j'aurais bien aimé les voir.

Le visage du blondinet, d'abord traversé d'un rictus surpris, ne tarda pas à regagner la même expression doucereuse et agaçante qu'il arborait auparavant en observant la brune et sa camarade depuis son bureau. Enorgueilli par ce qu'il pensait être un signe d'intérêt, il ne tint pas en place.

- Je vais les chercher, fit-il avec un sourire qui se voulait charmant. »

Braalaka le regarda décamper à grandes enjambées et claquer la porte. Elle était abasourdie. Certes elle était ravie qu'il parte, elle ne pensait pas pouvoir s'en débarrasser avant le retour d'Artie. Mais il venait d'ignorer sa mission et de quitter son poste, laissant le prisonnier qu'il était sensé garder à l'œil seul avec une inconnue qui venait elle-même de s'acquitter d'une amende pour un comportement illégal. Même Crocodile avait haussé les sourcils. Il avait déjà eu un savoureux panel d'illustrations de la bêtise du jeune officier depuis les quelques jours où il était retenu ici, mais il s'avérait qu'il pouvait encore être étonné.

Même si l'atmosphère s'était faite moins électrique depuis que le soldat était sorti de la pièce, un lourd silence s'était abattu et Braalaka sentait le regard de Crocodile braqué sur elle, aussi lourd et brûlant qu'un fer chauffé. Discrètement elle releva l'heure sur la grosse horloge circulaire pendue entre les deux fenêtres, dans le même styles que celles dans les salles de classes, et constata avec dépit que seulement deux ou trois minutes s'étaient écoulées depuis qu'elle bataillait verbalement avec le jeune Marine. Soudain Crocodile ricana, doucement, de son rire atypique à la fois saccadé et traînant. La brune se sentit obligée de poser les yeux sur lui pour essayer de comprendre la cause de cette manifestation sonore. Elle n'était pas rassurée qu'il sorte de son mutisme, loin de là.

« Vous êtes vraiment des pêcheuses, toutes les deux ? glissa-t-il sans se défaire de son petit sourire.

La jeune femme garda un visage de marbre mais son cœur rata un battement. Pourquoi lui demandait-il cela maintenant? Est-ce qu'il avait remarqué quelque chose de suspect chez elle ou chez Artie ? Même Smoker n'avait rien trouvé à redire. Peut-être jouait-il simplement avec ses nerfs, pour se divertir, passer le temps ?

-… Oui ? fit-elle en faisant semblant de ne pas considérer sa question.

Il ne répondit rien et se contenta de la fixer encore un peu, sans bouger d'un poil. Un râle rauque s'extirpa finalement du fond de sa poitrine.

- Dis moi, Braalaka Eiksen…

Sa voix était basse et suave, son intonation mielleuse. Elle lui lança une œillade méfiante, appréhendant la suite avec crainte.

- Aurais-tu l'amabilité de me donner un cigare ? Tout est dans le carton, juste ici.

Il roula doucement la tête sur sa droite pour désigner d'un haussement de menton la première étagère directement à côté de lui. Elle ne bougea pas, à la fois surprise et soulagée qu'il ne poursuive pas le sujet.

-… Je ne veux pas me créer plus d'ennuis que nécessaire, refusa-t-elle poliment.

- Rien de tel n'arrivera. Fumer est autorisé, tu l'as bien vu. Je ne peux simplement pas me servir moi-même.

L'homme aux cheveux ébène bougea les avant-bras, faisant tinter les menottes contre son crochet pour rappeler qu'il était bien restreint. Braalaka hésita.

- Pourquoi ne pas demander aux Marines, alors ?

- J'ai une rancune réciproque envers Smoker, et je préférerais avaler ma langue plutôt que de demander à l'autre petit con.

Braalaka soupira. Il était vrai que la pièce empestait déjà l'havane à cause du Contre-Amiral, et elle comprenait que les deux partis n'étaient pas enclins à s'écouter, encore moins à se rendre service. Elle ne risquait probablement pas grand-chose à lui donner ce qu'il demandait, de plus cela éviterait peut-être qu'il continue à la taquiner ; sa première réplique lui avait tout de même mis la pression et elle ne savait toujours pas quoi en penser.

-… D'accord. »

D'un pas de velours elle se rapprocha de l'étagère qu'il avait désignée, tout en dardant instinctivement un coup d'œil vers la porte de la remise. Atteindre le mur la fit passer à côté de Crocodile, qu'elle n'oublia pas de surveiller, à l'écoute du moindre frémissement de muscle de sa part. Le prisonnier la regarda faire en silence et se garda de faire le moindre mouvement.

À l'extrémité du rayonnage elle repéra un carton qui contenait effectivement une petite cave à cigare faite de bois vernis, ainsi qu'un zippo doré mais aussi des stylos, un porte-cartes, un mouchoir brodé et une montre à gousset. Il s'agissait des effets personnels de l'ancien Grand-Corsaire, confisqués de ses poches lors de son arrestation et stockés ici en attendant d'arriver à Impel Down. La clé de la cave à cigare était déjà insérée en son loquet. Après un dernier regard furtif vers la porte, la jeune femme pivota le verrou d'un quart de tour et releva le couvercle. Elle saisit un cigare au milieu de la rangée ainsi qu'un court couteau maintenu sous une lanière en cuir. Elle trancha fermement la tête de cigare avant de refermer le coffret. De sa main libre elle attrapa le zippo et se tourna vers Crocodile, qui scrutait ses gestes. Probablement aurait-il voulu préparer le rouleau lui-même, mais elle n'avait aucune envie de lui remettre un objet tranchant. Elle n'était déjà plus qu'à quelques pas de lui et en fit deux de plus. A cette distance elle pouvait discerner, sur la peau visible de son cou et de son visage, les restes d'ecchymoses en train de se résorber. Sa lèvre inférieure avait été fendue assez profondément, une boursoufflure marquait l'endroit de la coupure. Quelques capillaires sanguins, tels des ruisseaux incarnates, serpentaient du blanc de ses yeux aux abords de ses iris cendres. Ces stigmates du combat contre Luffy rappelèrent à Braalaka à quel point cet individus était dangereux ; ses pas s'étaient arrêtés.

« Allons, je ne mords pas…

Sa manière d'esquisser un petit sourire lorsqu'il parlait ainsi que l'inflexion caressante de sa voix ne la convainquirent pas du tout. Elle fronça les sourcils en guise d'avertissement avant d'approcher sa main du visage de l'homme avec précaution, pour lui tendre le cigare. Par une sorte de défiance commune aucun d'eux ne détourna le regard de l'autre, à l'affût du moindre mouvement suspect. Crocodile, avec une lenteur contrôlée, releva le menton pour saisir le cigare du bout des lèvres. Braalaka relâcha aussitôt sa prise sur l'havane, ne souhaitant pas laisser ses doigts plus longtemps à sa portée de peur qu'effectivement il ne les morde, ou quelque chose dans le genre. Il n'en fit rien et demeura immobile tandis qu'elle enclencha la roulette du zippo et apposa la flamme au pied du cigare, qui ne tarda pas à dégager un filet de fumée opaque et odorant. Crocodile se laissa retomber contre le dossier de sa chaise en émettant un grondement de satisfaction, puis croisa son bras terminé du crochet contre sa poitrine de sorte à donner un peu de marge à sa main valide pour venir soutenir le cigare.

- Merci, susurra-t-il après avoir tiré une première bouffée. »

Braalaka reposa le briquet dans la boîte et retourna vers le bureau de Smoker, contre lequel elle appuya sa hanche. À nouveau elle zieuta en direction de la porte de la remise même s'il n'y avait pas de carreaux pour voir ce qui se passait derrière. Un silence, plus confortable cette fois, retomba sur la pièce et dura plusieurs dizaines de secondes. Il fut agrémenté d'un bruit mécanique, discret et étouffé par l'épaisseur des murs en bois. Quelque part dans une salle adjacente un appareil s'était lancé et produisait des sons similaires à ceux d'une imprimante.

La jeune femme occupait son attente en regardant l'océan à travers les vitres, les rayons du soleil caressaient l'eau et donnaient vie à une multitude de reflets qui semblaient danser à la surface. Le prisonnier expira une énième volute de fumée, audiblement. Puisqu'il n'avait aucun récipient il cendra son cigare directement au-dessus du sol en prenant garde à ne pas faire tomber de résidus sur son gilet oranger à carreaux.

« Tout à l'heure tu disais ne pas vouloir te créer plus d'ennuis que nécessaire…

La brune se raidit à nouveau. Ne pouvait-il pas fumer en silence et la laisser tranquille? Elle continua sciemment de regarder par la fenêtre.

- Que dirais-tu de te créer des problèmes utiles ? poursuivit-il.

- Pardon ?

Cette fois elle tourna la tête, confuse. Il ne souriait plus. Sa voix rauque raisonna dans la pièce :

- Retire moi les menottes. Tu sais qui je suis, je peux vous récompenser ton amie et toi. Ce que tu gagnerais en m'aidant dépasserait largement tous les ennuis du monde. »

Braalaka resta interdite. C'était donc pour ce genre de choses que Smoker ne voulait pas le laisser ailleurs que sous ses yeux. N'importe quel officier un peu de travers dans ses bottes pourrait s'y laisser tenter, cet homme avait du charisme et savait parler. Il ne serait pas devenu le patron d'une association criminelle aussi redoutable que Baroque Works sans ces qualités, après tout. Ils se jaugèrent. Crocodile avait un regard empli d'attentes. Braalaka, elle, se surprit à ne rien trouver à répondre. Que pouvait-elle bien faire d'une telle proposition ? Évidemment il était hors de question de commettre un geste qui pourrait mettre en péril ses camarades et leur mission. Seulement elle constatait que rien ne lui venait à l'esprit. Aucune ambition n'avait été agitée par le discours du Corsaire déchu. Elle n'était pas suffisamment affirmée dans le monde pour en désirer la monnaie, les titres, les territoires ou quoi que ce soit d'autre. Rentrer chez elle, peut-être ? Elle n'était même plus sûre. Cet objectif avait commencé à s'élimer de lui-même il y a quelque temps déjà. Dans l'immédiat, regagner le voilier avec Artie semblait correct. La jeune femme continuait à dévisager Crocodile. Elle se demanda brièvement si elle ne pourrait pas en tirer quelque chose d'utile à l'équipage. Ace devait avoir fréquenté Alabasta très récemment. Le prisonnier avait sûrement entendu des rumeurs sur la présence du deuxième commandant de Barbe Blanche dans le royaume, alors l'idée de quérir des informations sur Poing-Ardent traversa son esprit. Mais elle resta muette de méfiance. Quelque chose avait changé dans l'attitude de Crocodile, elle le sentait. Malgré le ton posé et caressant de sa voix ainsi que sa posture qui se voulait calme, elle percevait quelque chose d'autre chez lui. Une sorte de rage, peut-être. Pas dirigée directement sur elle, mais contre le monde entier. Si son projet à Alabasta avait été contré il n'avait pas terminé le combat pour autant et ses ambitions brûlaient toujours au fond de sa poitrine. La brune savait qu'il n'y avait pas d'alliance ou d'entre-aide qui tiennent avec cet homme, malgré ce qu'il voulait lui faire croire. Si ses menottes venaient à tomber il détruirait immédiatement toute source de gêne pour ses intérêts. Elle pouvait voir la tempête se déchaîner au fond de ses iris grise cendre.

« Il y a des choses que je ne peux pas faire, souffla-elle. »

Il ne lui répondit pas.

Quelques instants plus tard la porte de la remise s'ouvrit, laissant apparaître Artie et Smoker. Les deux femmes échangèrent d'emblée un regard ; Braalaka était soulagée et Artie lut sur son visage qu'elle attendait son retour avec impatience. Cette affaire touchait enfin à sa fin, et elles avaient réussi.

Smoker remarqua immédiatement l'absence de son subordonné et fronça les sourcils. Son premier réflexe fut de jauger Crocodile, qui se fit un malin plaisir à lui sourire sardoniquement. Un cigare lui était apparu dans la bouche mais il avait toujours ses menottes et sa corde autour de la taille. Visiblement des choses s'étaient passées pendant la dizaine de minutes où il était parti, et il espéra qu'il y avait une très bonne raison pour que le jeunot ait laissé son prisonnier sans surveillance. Il se tourna vers la brune, qu'il considéra comme le meilleur témoin à interroger.

« Où est Lanny ?

- Il a dit qu'il voulait me montrer ses sabres, expliqua-t-elle avec une moue un peu gênée.

- Putain mais…

Il s'interrompit et soupira bruyamment en se pinçant l'arrête du nez.

- Il va m'entendre. »

...

Les deux jeunes femmes étaient redescendues sur le voilier. Tandis que le cuirassé de la Marine s'éloignait déjà, elles retournèrent à leur poste avec une attitude naturelle et réarrangèrent la voile ainsi que l'orientation du gouvernail. Bientôt elles reprirent leur itinéraire et ne furent plus à portée d'écoute. Elles se permirent enfin de parler.

« Pwaaa ! explosa Artie. J'ai eu super peur !

Elle s'affala dos contre le mât, relâchant toute la pression qu'elle avait accumulée depuis le début de l'intervention.

- Moi aussi ! Quand j'ai vu Smoker débarquer sur le pont j'ai cru qu'on était foutues…

- On s'en sort bien, heureusement qu'il n'a pas fouillé toute la cale.

- Tu m'étonnes !

-… Je repars même avec une carte flambant neuve, s'amusa l'infirmière.

- Fais voir ? demanda Braalaka, curieuse d'inspecter ce fameux papier de plus près.

Artie glissa la main dans sa poche et en sortit le titre fraîchement renouvelé. La brune inspecta le recto puis le verso.

- Au fait, tu savais que l'autre était périmée ?

- Oui.

- Eh, tu aurais pu me prévenir avant qu'ils arrivent, j'ai eu peur moi, rit la brune.

- Haha, j'ai bien vu ta tête… Je n'ai pas pensé à t'expliquer, mais le contrôle aurait été le même, c'est juste que sans titre ils donnent une amende plus élevée et font une saisie des prises. C'était moins suspect de montrer une carte périmée que pas de carte du tout.

- Oh ok, c'est pour ça que tu as improvisé avec.

- Oui, et ça a porté ses fruits. Par contre… Smoker a été tellement sympa que j'ai l'impression d'être indigne de ma licence, fit-elle avec une petite moue.

- J'ai pensé pareil ! Je m'en veux un peu, c'est sûrement un bon gars…

- M'enfin, mieux vaut ça plutôt qu'une bagarre générale. D'ailleurs, on pourrait peut-être aller chercher les hommes, non ?

Braalaka jeta un regard par-dessus son épaule : le vaisseau bleuâtre s'était suffisamment éloigné.

- Oui. Ils doivent trouver le temps long dans leur boîte. »

C'est plus que soulagés que les commandants sortirent enfin de leur cachette. La première chose que fit Marco fut de presser Braalaka et Artie de questions pour connaître tous les détails des évènements. Rakuyou s'étirait en grommelant, les articulations de son dos et de ses genoux craquèrent du même bruit que des branches qu'on piétine. Passer presque une trentaine de minutes recroquevillé n'avait rien de confortable et il ne disposait pas du même pouvoir que Marco pour soulager son corps endolori. Les deux femmes firent un rapport complet de tout ce qu'il s'était passé, de l'incident de pilotage de Braalaka à la création de dossier et de carte. La brune ne manqua pas de raconter son interaction avec l'officier insupportable et avec le Corsaire déchu, provoquant différentes réactions chez ses camarades qui s'offusquaient, s'amusaient et s'étonnaient.

« Heureusement que Crocodile ne vous connaît pas, je crois qu'il n'apprécie pas notre équipage, fit Marco.

- Ah bon ? Pourquoi ? question la brune.

Le phœnix haussa les épaules.

- Je sais qu'il a eu une déconvenue avec Père, il y a longtemps… Bon, on devrait peut-être tout remettre en ordre non ?

- Excellente idée. Je suis crevé moi, on est censés dormir, approuva Rakuyou. »

Braalaka et Artie retournèrent à leur tâche de navigation. Toute cette affaire leur avait fait perdre une petite heure, tout au plus. Rien que ne compromette leur mission, mais elles s'activèrent de faire regagner sa vitesse. D'après leurs prévisions ils pourraient apercevoir les côtes de Banaro le lendemain en milieu de journée. Les commandants, eux, transférèrent à nouveau les affaires de l'infirmière dans l'autre cabine et rapportèrent leurs effets de la cale. En transportant l'aquarium, Marco remarqua qu'il n'y avait que deux espadons à l'intérieur. Il était pourtant persuadé qu'ils en avaient trois puisqu'il avait récupéré le dernier la veille. Paniqué à l'idée de retrouver la pauvre bête morte quelque part, il retourna sur ses pas en scrutant les recoins des couloirs et les espaces entre les caissons dans la cale. Il ne trouva rien et n'entendit rien, donc il n'avait pas disparu en sautant hors du récipient pendant le déplacement. Le phœnix se gratta la tempe, confus. Où était passé ce satané poisson ? Il remonta et visita les deux cabines, vérifiant même sous les lits. Toujours rien. Devenait-il fou ? Il secoua l'épaule de Rakuyou qui s'était allongé sur son sommier aussitôt qu'il eut fini de s'occuper de son matériel.

« Gnh ?

- Tu as envoyé un poisson aujourd'hui ?

-… Hein ?

Marco leva les yeux au ciel devant l'expression vaseuse de son frère. Il cavala jusque sur le pont où il fut accueilli par les rictus interrogateurs de Braalaka et Artie.

- Les filles, on est d'accord qu'il y avait trois poissons dans l'aquarium ? demanda-t-il.

Elles échangèrent un regard amusé en réalisant qu'elles n'avaient même pas prévenu les commandants puisqu'elles s'étaient recouchées directement après l'envoi de la lettre.

- Non. Il ne doit y en avoir que deux, on en a pris un cette nuit, expliqua Braalaka.

Le phœnix fronça les sourcils, il était à la fois soulagé et perplexe. Au moins il n'était pas cinglé, mais avoir été tenu à l'écart de cet évènement l'inquiéta. Puisque Braalaka ne pouvait pas se servir du haki c'était forcément Artie qui avait envoyé l'espadon, donc elles avaient fomenté quelque chose toutes les deux.

- Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

- C'est pas tes affaires, lança Artie en lui tirant la langue.

La brune éclata de rire devant l'entrain de son amie à vouloir garder son motif secret.

- Mais… Vous savez qu'on est en pleine mission, yoi ? On ne peut pas se permettre de se cacher des choses ! s'agaça-t-il.

Elles cessèrent de rire au nez du pauvre commandant, voyant qu'il s'inquiétait vraiment d'un potentiel problème dont il n'avait pas connaissance.

- Oui Marco, ne t'inquiète pas, le rassura Braalaka. Je voulais juste écrire au Capitaine et Artie a envoyé la lettre pour moi, c'est tout. Ça n'a rien à voir avec notre expédition.

Il se défit doucement de son expression alarmée et plissa les paupières, scrutant le visage souriant de Braalaka.

-… Tu lui voulais quoi alors ? tenta-t-il, définitivement intrigué.

- Ce ne sont réellement pas tes affaires, nargua-t-elle. Allez retourne te coucher, vermine infréquentable ! »

Ils s'esclaffèrent tous les trois. Cette expression avait définitivement été adoptée. Marco finit par secouer la tête et lâcha l'affaire. Il reprit le chemin de sa cabine en les saluant d'un vague geste du bras.

Durant la nuit, Barbe Blanche avait reçu la visite de la garde royale du Palais. Les coups frappés à sa porte l'avaient réveillé en sursaut et il s'était extirpé du lit en vitesse, enfilant son cargo à la volée. Plusieurs hypothèses se bousculèrent dans son esprit quant à la raison d'une telle sollicitation à cette heure : soit quelque chose arrivait dans le royaume de Neptune et on quérait son aide, soit son équipage avait eu un problème sur Grand-Line. Après avoir échangé avec Marco pour confirmer la réussite de leur arrivée il n'attendait pas d'autre lettre avant un moment. C'est avec une inquiétude brusque qu'il ouvrit la porte. Ses yeux se posèrent immédiatement sur un garde, le même qui lui transmettait les nouvelles habituellement. Il lui tendit un espadon.

Une désagréable sensation d'appréhension et d'affolement se distilla dans la poitrine de l'Empereur. Son cœur tambourinait contre ses côtes. Il imaginait déjà le pire. Il s'empara du message avant de se retrancher dans ses appartements et d'ouvrir le bouchon avec nervosité. Deux parchemins enroulés l'un sur l'autre glissèrent du goulot. Lorsqu'il les déplia il découvrit une calligraphie qu'il ne reconnaissait pas, une écriture serrée qui amaigrissait les 'e' et les 'l', ratatinait les 'r' et ouvrait les 'o' . Une écriture d'étudiant qui savait affronter les dissertations, aurait dit une certaine brune. Il fronça les sourcils et chercha d'abord une signature. En bas à droite, il lut Braalaka. Ses yeux s'écarquillèrent sous la surprise et son souffle se suspendit. Il survola les lignes comme pour confirmer qu'elles existaient bien. La présentation laissait voir qu'il ne s'agissait pas d'une lettre composée précipitamment à cause d'un soucis. L'inquiétude qui l'étreignait commença à être doucement chassée par une chaleur agréable. Un sourire s'étira de lui-même sous sa moustache et il alla s'asseoir sur son sommier pour porter la lettre à la lueur de sa lampe de chevet.

Cher hôte,

Il est tard le soir au moment où je prends la plume. Votre conversation me manque. Ça ne fait pas longtemps qu'on est partis, pourtant. J'avais envie de vous écrire.

L'arrivée sur Grand-Line et le voyage sur la vague se sont bien passés, vous le savez déjà. D'ailleurs c'était une première pour moi, de faire du surf. Je suis restée sur le pont par curiosité, j'ai bien cru que j'allais mourir mais la vue en valait la peine. C'était impressionnant.

Comment ça se passe, de votre côté ? J'espère que vous allez bien.

J'ai trouvé une alternative à nos parties d'échecs. Ce n'est pas aussi palpitant mais on fait avec les moyens du bord…

En vous souhaitant une agréable nuit,

Braalaka

PS : Envoyez la réponse de préférence à Artie.

PS2 : D'ailleurs j'espère que le messager ne vous réveillera pas. Même si je crois que si, au vu de l'heure… Désolée :)

Le sourire de Barbe Blanche, tout comme la chaleur qui irradiait dans sa poitrine, s'étaient agrandis à mesure qu'il lisait. Un rire qui s'apparentait presque à un soupir s'échappa de sa gorge lorsqu'il acheva la lecture. Il était touché de recevoir cette attention qui, se l'avouait-il, il trouvait délicieuse. D'une friction de son pouce et de son index il dégagea le deuxième parchemin accolé au premier. Cette fois c'est un rire tonitruant que l'agita alors qu'il découvrit le dessin d'une grille de jeu de morpion. C'était donc sa fameuse alternative aux échecs… Il haussa un sourcil amusé en voyant qu'elle avait choisi de jouer en première, avec une croix dans l'angle en bas à droite du tableau. Pensait-elle qu'il la laisserait mettre en place l'unique stratégie pour gagner? Un rictus mutin illumina ses traits tandis qu'il s'empara de la plume sur son chevet et traça un rond en plein sur la case du milieu.

...

Plus tard dans l'après-midi, alors que le calme régnait sur Grand-Lin, des clapotis se firent entendre près de la coque du voilier. Il ne s'agissait pas de l'intervalle calme des vagues qui venaient caresser le bateau avec leurs langues d'écumes, mais de quelque chose de plus erratique et qui s'agrémenta assez vite de bruits de percussions contre le bois. Braalaka et Artie s'approchèrent du bastingage avec méfiance pour déterminer ce qui pouvait bien causer tout ce boucan. Soudain un espadon perça les flots, éparpillant un arc de gouttelettes derrière lui. L'infirmière l'attrapa maladroitement avant qu'il ne s'écrase devant ses pieds.

« Wow ! Attends, je reviens, souffla la rousse avant de courir vers l'escalier. »

Une lettre était arrivée. Braalaka regagna son poste, souriante.

Après avoir déposé l'animal dans l'aquarium avec ses congénères, Artie détacha la bouteille et retourna auprès de la brune d'un pas léger. Elle lui tendit l'objet, son visage empreint d'un air malicieux.

« Tiens. Je vais maintenir le cap pendant ce temps. Amuse toi bien.

- Merci, fit-elle avec un sourire complice. »

L'infirmière prit le poste de sa camarade tandis que celle-ci se détourna en commençant à extirper le message de sa bouteille. Elle descendit les marches de l'escalier sans vraiment les voir et s'installa dans sa cabine, assise sur son sommier. C'est avec des doigts légèrement tremblants que Braalaka déplia le papier et le tendit devant ses yeux. La calligraphie de l'Empereur la surprise, elle était élégante avec ses formes élancées et légèrement inclinées. On ne devinait pas que c'était celle d'un pirate craint sur tout le globe. En début sa lecture c'était comme si elle entendait sa voix.

Chère invitée,

Je pense moi aussi que les soirées sont plus intéressantes lorsqu'elles abritent nos conversations, et j'admets que recevoir cette missive me fait chaud au cœur.

Alors comme ça l'expérience de la vague t'a plu ? Tu penseras à bien t'accrocher sur le retour, je créerai peut-être la prochaine encore plus haute…

Ici tout est calme. Tu t'en doutes, je tolère assez mal de ne rien pouvoir faire de plus qu'attendre. Namur est content de revoir du pays et Izo a sympathisé avec les sirènes du Palais. Pour ma part je m'occupe en lisant ou en me mêlant des affaires administratives de Neptune. Il a eu pitié de moi et me laisse assister à ses réunions de Conseil.

Je suis certain que tu auras d'autres nouvelles à me partager d'ici la réception de cette lettre, et j'ai hâte de te lire.

Prends soin de toi,

Edward Newgate

PS : Effectivement, le messager m'a réveillé. Mais je ne t'en veux pas d'avoir interrompu ma nuit pour la rendre meilleure.

Braalaka, les joues rosies et un sourire radieux aux lèvres, porta ensuite son attention sur le deuxième parchemin. La grille de morpion comportait une nouvelle inscription : un cercle dans la case du milieu. Elle émit claquement de langue amusé et secoua la tête. Bien sûr qu'il connaissait l'astuce et qu'il n'allait pas la laisser aligner trois croix. Elle attrapa le nécessaire d'écriture calé dans l'armoire à côté d'elle et dessina une seconde croix dans l'angle en haut à droite. Lorsqu'elle eut préparé un parchemin neuf elle se laissa choir sur le dos et commença à réfléchir à sa réponse tout en passant distraitement le sommet duveteux de la plume le long de l'os de sa mâchoire.

« Alors ? lança Artie dès que la brune émergea de l'escalier.

- Alors j'aime aussi son écriture ! »