Stiles savait que s'il croisait quelqu'un de la meute sur la route, dans le quartier, il aurait des comptes à rendre. Des explications à donner. Quoique son père avait dû s'en charger, trouver quelque chose… Derek aussi, peut-être. Il était doué pour mentir en se servant de la vérité, pour la simple et bonne raison qu'en tant que loup-garou… Il n'avait parfois pas d'autre choix que celui-ci. Stiles savait que l'on n'avait pas désiré parler de sa presque mort à la meute. C'était un peu lourd pour lui, mais il comprenait. Il s'agissait du choix le plus sûr pour l'instant et… Il avait conscience que cette décision, son père ne l'avait pas prise pour rien. Alors, il la respectait.
C'était pour ça que Derek et lui avaient fait attention, que son aîné avait privilégié la forêt. Et Stiles, qui trouvait déjà cette idée passablement bonne, n'en finissait plus de la valider.
On pouvait même dire qu'il la savourait.
L'air était frais. Suffisamment pour qu'il le remarque, pas assez pour le faire frissonner. L'hyperactif respira, au sens propre comme au sens figuré.
- C'était un excellent choix, lâcha-t-il tout en baissant les yeux sur le sol trompeur.
Il devait absolument regarder où il marchait car ici et là sortaient de multiples racines, qu'il confondait parfois avec de légers monticules de terre. C'était d'autant plus important qu'il n'avait pas retrouvé l'intégralité de son équilibre, ni ses réflexes : il se devait donc de faire doublement attention. Derek, à deux pas derrière lui, ne le quittait pas des yeux.
- Quoi donc ? S'enquit-il toutefois.
- La forêt, répondit Stiles, toujours aussi concentré sur sa tache.
Il appréciait d'autant plus ce choix que Derek… Le laissait décider du chemin à prendre. Il ne lui proposait ni ne lui imposait rien. C'était Stiles, le chef d'expédition. Le loup-garou faisait toutefois une exception pour les zones qu'il savait dangereuses, zones desquelles ils étaient encore relativement éloignés. S'il faisait en sorte d'éviter de lui faire prendre le moindre risque en ville, ce n'était pas pour l'exposer au danger dans la forêt.
- C'est tranquille et c'est … Gigantesque, continua l'hyperactif, aux anges.
Il continuait d'avoir la voix un peu cassée, presque rauque, mais elle revenait malgré tout très progressivement à la normale. Après tout, en plus de se remettre à manger correctement et de se reposer, Stiles recommençait à parler de façon normale. Bien moins en colère qu'au départ, il acceptait de s'ouvrir et de s'exprimer lorsqu'il en ressentait le besoin ou l'envie. Il s'agissait d'un progrès que Derek acceptait silencieusement et dont il ne forçait pas l'accélération. Brusquer une personne venant de vivre une épreuve traumatisante et ce, même si elle ne s'en rappelait pas, c'était mauvais.
Alors brusquer Stiles… Autant signer son arrêt de mort tout de suite.
Il avait ce caractère particulier mais diablement droit que Derek respectait beaucoup. Il ne le lui avait jamais dit, tout simplement parce qu'il n'avait pas pris la peine d'y réfléchir plus tôt et… Parce que sa prise de conscience s'avérait fort récente. C'était maintenant, maintenant qu'il avait vu comment Stiles agissait de façon intime lorsque quelque chose de grave arrivait et le concernait directement. Et cette facette de sa personnalité, Derek regrettait de ne pas l'avoir imaginée ou ne serait-ce que devinée avant. Il s'était arrêté à ce qu'il voyait, sans trop creuser derrière. Avec le recul, il aurait peut-être dû.
Peut-être que si les choses avaient été différentes, il aurait pu empêcher ce qu'il s'était passé.
- Ici et à cette heure, on ne risque pas de croiser un membre de la meute, répondit-il tranquillement.
Et ça lui allait, parce qu'il n'avait pas envie de devoir expliquer la véritable raison des absences de Stiles au lycée récemment, ni sa propre présence auprès de lui. Il était d'avis que cette histoire devait rester secrète pour le moment… Ne serait-ce que pour mieux la tirer au clair et ce, le plus tôt possible.
Derek lutta intérieurement contre cette envie qu'il avait de le stimuler, de trouver quelque chose pour que la mémoire lui revienne. Du temps. Il devait vraiment lui laisser du temps.
- Je ne peux même pas informer Scott, finit par soupirer Stiles d'un ton las.
Son rythme de marche ne changea pas, mais l'hésitation imprégna davantage son attitude générale.
- Lorsqu'on en saura un peu plus, tu pourras le faire, lui assura Derek, derrière lui.
A ses yeux, il valait mieux continuer ainsi pour le moment. Bien sûr, cela signifiait ne pas pouvoir profiter d'une aide pourtant précieuse, à savoir celle de la meute. Pour une raison qui lui était inconnue mais qui lui apparaissait sous forme d'instinct presque primaire, Derek trouvait qu'il s'agissait de la meilleure décision qui soit. Outre le fait qu'informer leur bande que l'on avait attenté à la vie de l'un des leurs risquait de provoquer un bordel monstrueux, c'était le fait que le coupable de cet acte finisse par avoir l'écho non seulement que son crime avait échoué, mais également que l'on était au courant qu'il s'agissait bien de cela. Le déguisement de tout cela en suicide n'avait pas marché. Or, le meilleur moyen de finir par l'attraper, c'était de lui laisser penser qu'il n'était pas en danger. Alors bien sûr, il apprendrait tôt ou tard le fait que Stiles avait survécu, mais Derek comptait bien retarder ce moment au maximum, ne serait-ce que pour que l'hyperactif récupère un peu de tout cela. Pour l'instant, c'était trop frais, trop tôt.
- En attendant, ça me fait chier de lui mentir.
Parce que Stiles faisait malgré tout ce qu'on lui demandait, à savoir dire à ses amis qu'il était malade. D'ajouter qu'il risquait d'en avoir pour un moment et qu'il le préviendrait quand ça irait mieux. D'ailleurs, Scott le croyait – pour ce genre de choses, il ne remettait que rarement sa parole en doute. C'était Lydia, qui résistait un peu à son mensonge, mais Stiles se savait doué. Il avait plus ou moins réussi à la convaincre malgré tout. Il était techniquement « tranquille »… Pour quelques jours encore. Et après, que devrait-il trouver pour empêcher ses amis de savoir ?
- Je sais.
Ça me fait une belle jambe, aurait voulu répondre Stiles. A la place, il leva les yeux au ciel. Derek ne pouvait pas le voir, mais sans doute son odeur s'était-elle teintée d'une sorte d'amertume puisqu'il ajouta :
- C'est juste pour nous laisser un peu de temps. Nous, ton père et moi, pour essayer de comprendre et toi, pour te souvenir.
La justification de Derek se valait et Stiles la comprenait. Disons qu'il ne la critiquait pas en elle-même et que si la situation était inversée, l'hyperactif aurait sans doute demandé au loup-garou d'agir de la même façon. C'était juste… Qu'il ne pouvait s'empêcher d'être touché et de souffrir de ce silence nécessaire. Stiles avait pourtant l'habitude de se taire : la différence, c'est qu'il était généralement l'unique décisionnaire de ce fait. Puis il s'agissait en général pour lui d'un moyen de minimiser ce qu'il pouvait ressentir et, ainsi, faire disparaître des problèmes qu'il jugeait peu importants. La tentative de meurtre perpétrée à son égard… C'était autre chose. Trop gros, trop fort. Seul, il n'arrivait pas réellement à gérer, ni à digérer. Il dirigeait ses jambes, ses bras, son corps, mais pas ses pensées. Son contrôle dessus n'était plus que relativement faible. Il n'avait pas affaire à un coup de déprime ou à un stress lambda… On avait essayé de le tuer et surtout, suffisamment bien maquillé la scène pour que l'on pense à un suicide. Et tout ça, c'était trop. Stiles avait besoin de partager ce qu'il ressentait et s'il le faisait de temps à autres avec Derek, eh bien… Ce n'était pas pareil. Il n'était pas son meilleur ami, son confident, son frère.
Mais il s'agissait d'un allié. Enfin, il voulait y croire de tout son cœur et… C'était peut-être tout aussi important.
- Merci, murmura Stiles alors que ses pas se faisaient un peu plus lents.
Ses jambes fatiguaient déjà et sa tête aussi.
Il reconnaissait toutefois les efforts de Derek, sa patience tout comme il appréciait son geste. Car si Stiles avait le droit de sortir et de se balader un peu dans la forêt, c'était bien grâce à lui. Parce que Derek, en plus de soumettre cette idée à Noah, avait insisté malgré la réticence de celui-ci, cette inquiétude viscérale qui ne le quittait plus. L'hyperactif savait tout ça, parce qu'il avait entendu leur discussion, laquelle l'avait fait espérer sans qu'il imagine qu'elle donnerait véritablement lieu à cette sortie. Stiles devait se raccrocher aux petites choses positives qui lui arrivaient, dont celle-ci, pour mieux prendre son mal en patience.
La main qui se posa brièvement sur son épaule lui fit tout drôle et en même temps, il comprit que sans être un roi de la parlotte et de la compagnie, Derek était là.
