Petite surprise d'hiver, en espérant que ça fasse plaisir !

CHAPITRE 12: … QUAND TU N'ES PAS LÀ

Tristepin & co, bar de Sufokia

«Nous sommes de retour… entonna la voix profonde de Tristepin.

- Pour vous jouer un mauvais tour… poursuivit intensément Cléophée.

- Afin de préserver le monde des pires antagonistes!

- Afin de rallier toutes les jolies filles pacifistes!s

- Afin d'écraser les kamas que Ruel compte voler,

- Afin d'étendre le périmètre où Amalia va râler,

- TRISTEPIN!

- CLEOPHEE!

- FLOPIN!

- La Confrérie! Plus puissants que les bactéries!

- Rendez-vous tous, ou Papa va vous exploser!»

Ruel plissa les yeux et avisa la posture ridicule des trois soupçonnés consanguins.

«C'est les premiers symptômes du coma éthylique.

- En effet, approuva Cléophée en se tournant vers Tristepin, « plus puissants que lesbactéries», ça craint, t'avais pas d'autres rimes en «ri»?!

- Oh ça va, hein!

- Et «puissant»? T'as un streptocoque résistant ou quoi?

- Ben j'veux bien t'expliquer, mais avant faut me dire ce qu'est une bactérie.

- Mais ?!

- Eh ben, soupira le pauvre Enutrof, on croit connaître les gens, hein…

- Arrête de râler Ondine, et viens nous aider!

- Nan! De toute façon ça ne sert à rien, c'est trop vieux votre truc, ils sont morts ceux qui ont connu les premières saisons!ça y est, Sacha est devenu maître!

- C'est pas vrai… nia Pinpin, se sentant comme un vieux de 100 ans soudainement. Tu mens!

- PAPI RUEEEEL! entonnèrent une paire de jumeau. »

Le vieux se tourna vers la source des deux adorables voix enchanteresses qui avaient hurlé en chœur… et se figea.

Chibi, Grougal, aux énormes sourires bananes, brandissaient une épée de Sufokia, relique ou engin de malheur, convoité par les aventuriers du monde entier.

«Trop coooool, s'émerveilla Flopin.

QU'EST-CE QUE VOUS FICHEZ AVEC CA?

- On était allé faire une quête! expliqua Grougal, justifiant leur absence d'un épisode.

- MAIS Y EN A MARRE, C'EST QUOI CETTE MANIE DE S'ENGOUFFRER DANS DES QUETES SECONDAIRES PLUTOT QUE FAIRE LA PRINCIPA- Eh, mais c'est que ça se vend bien, ces machins-là! Vous êtes des bons gamins!»

Heureux comme choux, ils confièrent leur trésor.

Eslienne, la charmante copine de Cléo, ramena une nouvelle tournée de cocktails. Elle avait changé sa tenue estivale pour une simple robe violette moulante.

«C'est quoi le plan? demanda l'enutrof en vérifiant la présence d'une poudre au fond de son verre. Nous séquestrer?

- Bah, on en est qu'à la quatrième tournée, se défendit platement la roublarde en haussant les épaules.

- C'est moi qui inviiiiite! déclara Cléo avec d'étranges trémolos dans la voix. Ça fait tellement longtemps qu'on s'était vu!»

Cela remontait à deux ans, lors des vacances d'Hallo-wouine, où Cléophée s'était engagée à présenter Eslienne. Tristepin n'eût pas écho des détails, simplement d'une dispute houleuse qu'Eva refusait d'évoquer. «Tu comprendrais tomber. » Tout ce qui touchait de loin ou de prêt à sa sœur restait cloîtré dans une boite à relique verrouillée.

Depuis, ces dernières rarifièrent leur retrouvaille. Le Iop resta en relation et il n'était pas rare qu'ils aillent déjeuner ensemble. Ils se considéraient comme deux êtres de même bois, avec les mêmes fêlures apparues au même moment et au même endroit, menant une vie parallèle. Deux éternels vilains petits canards.

«Sauf pour les p'tits, je vais aller les coucher, signala l'ancien, sa phrase étouffée par un «Han naaaan» de Flopin. Ne vous faîtes pas virer de l'auberge pendant mon absence!»

L'enutrof trimballa les mômes chancelants et prépara les munitions d'eau potable, nécessaires pour contrer la gueule de bois. Une fois hors du champ de vision, Cléo reposa bruyamment sa chope de bière contre la table.

«T'as une sale tête, Pinpin.»

Le roux passa instinctivement ses doigts sur ses cernes violacés, marquant ses yeux hagards, vides de pensée. Il s'essuya le front, gratta son avant-bras, plusieurs fois, d'un geste machinal. Il planta un regard humide vers elle, la bouche ouverte, prêt à parler, puis s'arrêta, dans une sorte de délire.

«C'est… Elely et Eva… Mais je dois… Il faut être fort.»

Alors la pression céda et il déballa tout. Un flot continu de paroles déborda, trempé et inépuisable, comme si on avait débouché le siphon de l'océan. La visite du pandawa, la maison détruite, la fuite des enfants, Eva, puis Elely, le rapport avec Ad, les dofus, le voyage… Les jeunes femmes écoutaient patiemment le Iop se perdre, bafouiller, hésiter, se retrouver, extirper sa détresse dans ce corps trop serré, jusqu'à ce que sa voix s'éteigne.

« Flopin a si peur, tu sais…»

Flopin représentait le petit enfant jamais turbulent, celui qui restait tranquille à table et retournait dans sa chambre sans n'avoir dit mot dès qu'un invité s'aventurait dans sa précieuse routine familiale. Sa nature introvertie et sa vie simple ne l'avaient pas armé aux caprices de la vie lorsque le sort ne tournait pas dans le bon sens. L'enlèvement, qu'on n'osait pas appeler ainsi – de peur de conscientiser ce fait – ainsi que ce voyage non désiré, pullulant d'imprévus et de rencontres habituellement annuelles, perturba son équilibre fragile d'enfant.

D'où le tournoi, d'où ce fichu tournoi, pour au moins arracher un sourire à son fils.

Cléophée tourna un regard suppliant vers son beau-frère et serra fort ses doigts.

« Et toi, Tristepin? murmura-t-elle, hypnotisante. Comment te sens-tu?»

Une grimace douloureuse traversa son visage. On ne lui avait jamais demandé. Comme si ça allait de soi qu'il aille mal.

« C'est vide ! Je… On était toujours ensemble, tu te rends compte? C'était «nous», tu vois?»

Un hoquet déchirant se libéra. Il ne pleurait pas, parce qu'en tant que père, il en avait le devoir.

Réception du prince Adal - Palais de la nouvelle Sufokia.

Il balaya la foule du regard. Une eniripsa lui palpait son torse d'adolescent à la recherche de blessures, un attroupement levait leur verre en sa direction en inclinant respectueusement leur mine, quelques hommes filiformes reprenaient contenance en défroissant leur chemise cintrée d'une expression à mi-chemin entre l'hébétude et la pieuse effarouchée, plusieurs femmes, dont une lumière vicieuse animait leur rictus, se regroupèrent en un amas de froufrou. Quelle violence tout de même! s'exclama l'une. Vous savez ma petite dame, certains ne savent répondre que par les poings. Oh! Enfin, il nous a bien rendu service! On peut résoudre des problèmes sans s'ensauvager, chérie. Il est si petit pourtant...

Ni aveugle, ni sourd, l'eliatrope écarta la soigneuse, quitta les odeurs d'aspirine, du fer trempé des menottes, du parfum entêtant, des avanies muettes, puis se refugia dans les replis de mousselines strassés, aux couleurs du coucher de soleil. Amalia dérangea son chapeau d'une caresse fougueuse, fière de ce protecteur vaillant et courageux au cœur de miel, inconsciente de la culture de ragots puérils qui venait d'être entamée.

« Je pense que je devrais rentrer, souffla-t-il si doucement que la sadida ne comprit pas tout de suite.

- Oh! Oh… Tu es blessé?»

Physiquement, ça allait. Il ne voulait pas l'inquiéter, alors il réfléchissait à une série d'excuses.

« Ça va. Fatigué. Puis mes frères, tu sais.»

Amalia tapota l'ongle de son index sur sa coupe en serrant les lèvres. Oui je vois, je vois, ça fait beaucoup pour toi, mais je m'amusais, moi...

« Tu peux rester si tu veux, je connais le chemin.»

La princesse contenait son euphorie, hocha la tête. Elle arrangea un peu son grand chapeau, lissa ses vêtements, reprit son verre, dicta la route à suivre… Oui, oui, je connais, ne t'inquiète pas. Yugo se dégagea comme un enfant refusant les câlineries de sa mère.

«Bon, mes amis, entonna la voix chantante du prince Adal, prêt à combattre l'ambiance trouée, il est temps de se mettre en piste!»

La sadida fit la moue. La voilà fine sans son héro qui s'était fait la malle. Pour une fois qu'ils passaient une soirée chic! Pas qu'elle n'appréciait les quelques dîners karaoke et jeux de société qu'elle avait pu passer chez Alibert ou chez les Percedal, mais elle avait besoin… de conversation enflammée, d'opposer ses opinions avec d'autres, de combattre, de défendre, cette stimulation la nourrissait. Chose qu'Amalia n'avait jamais auprès de la confrérie qui n'avait lu ni Smisse, ni Maxr, qui finissait toujours par regarder un disny ou un Richard Curtis, jamais du classique vintage ou de Lynch.

Sa lamentation interne prit une tournure plus dramatique, révélant de secrètes ambitions dévolues à la soirée. Un ton plus romantique, un clair de lune, son prince un genou à terre comme à l'autel, derrière un voile de crêpe, idéal instant pour une déclaration lumineuse…

Il n'avait pas saisi l'occasion. Cela viendra, se résigna- … se rassura-t-elle.

Une main gantée se présenta mollement. Ses prunelles lardèrent celles de l'eliotrope. Elle jura voir un sourire moqueur. Il est parti où ton petit copain? Eh bien dans ton c-

«Une danse pour vous remettre de ces émotions?»

Claquement de langue désagréable. Une brûlure tiraillait son estomac. Elle ne mesura pas l'importance de son hostilité instinctive, unique et pauvre arme contre l'électrique lien pouvant naître si vite entre une jeune fille et un bel homme.

Amalia se rendit compte qu'elle le fixait un peu trop intensément et se résigna par politesse protocolaire, émoussant son dogmatisme.

Princesse fine, princesse délicate, ses précepteurs ne la touchaient à peine, les rares contacts fébriles s'envolaient. D'un homme, elle ne connut que la poigne timide de Yugo, sa main tremblante qui n'encerclait pas sa taille, son torse moelleux qui faisait face à son bassin. Que ne fut pas sa stupeur face à ce puissant cavalier, danseur exceptionnel.

Une large main savante saisissait sa taille, des jambes musclées menaient la quadrille. Les yeux mi-clos, Amalia se détourna de son torse ferme, volontiers centre de leur équilibre. Gracieusement, Oropo la fit tournoyer, la fente de sa mousseline laissa entrevoir sa jambe galbée. D'un balayement adroit, il la fit plonger au sol. Elle ne trembla pas, en sécurité au sein de sa maîtrise.

Oropo la rattrapa au vol, leur peau se connectait à nouveau. Il ne portait pas de gants. Eloignement brusque, verrouillage, puis il l'attira de nouveau. Amalia déglutissait, la gorge sèche. Elle sentit son souffle chaud, son haleine de menthe, absorbée par ses yeux bruns. Différents, si proche. Il y avait tant d'or, là, tout de suite... Elle n'était plus la seule à rougir. Il était penché en avant ? Tout allait vite. L'alcool, la danse, son cœur. La sadida tourna la tête, son nez frôla sa joue.

La musique s'arrêta.

Essoufflé, l'eliotrope fut le premier à s'éloigner. Bien qu'ébranlé, il fut plus talentueux pour masquer son état. Sa mâchoire se serra. Quelque chose s'était déclenché. Ils le savaient. Les spectateurs admiratifs aussi.

Après un silence étourdi, son cavalier s'inclina respectueusement, attendit qu'elle réponde par une révérence courtoise, scénario dicté par la bienséance, qui ne vint jamais. Ses lèvres s'éclaircirent momentanément du piquant d'une ombre railleuse. Il souffla du nez et la contourna sans lui adresser un regard.

«Je n'avais pas besoin de ton aide, déclara soudainement la princesse.»

Oropo se tourna partiellement vers la beauté sauvage, insolente. Elle le retenait par rejet.

«Tout à l'heure, j'aurais pu esquiver l'attaque, compléta-t-elle, encore tremblotante.

- Oui, j'ai vu, ricana-t-il. Mais je ne prendrai pas de risque avec la vie d'une princesse sadida.

- Un vrai sauveur, ironisa-t-elle.»

Il haussa les épaules.

« Si tu insistes pour faire la publicité de mes qualités…»

Amalia échappa un rire franc à l'allure méprisante, plein de hauteur. Elle l'examina de haut en bas, s'arrêta sur sa mâchoire dessinée puis les oreilles dodues de son chapeau rappelant celui de Yugo. Cet échange de regards se prolongeait plus que de raison. Il reprit la parole, d'une voix rauque qui vient de se réveiller.

«Le royaume sadida tient une place particulière dans mon cœur, c'est tout, ne va rien t'imaginer d'autre.»

Ses épaules brunes baissèrent, soudain légères. Elle effaça ses a priori apparemment faussés et d'une moue narquoise, recommença de zéro avec ce mystérieux étranger:

«Amalia Sheran Sharm. Et je ne tolérerai aucune faute sur la prononciation.

- Il va falloir me l'écrire alors, plaisanta-t-il en se tournant pleinement vers elle, à sa merci, Oropo.

- Juste… Oropo?

- Juste Oropo. Un voyageur – vagabond selon le vocabulaire – idéaliste, politique à ses heures perdues.

- Un meneur, traduit la sadida en se rappelant des mots du prince Adal.

- Un père, plutôt. (Amalia haussa un sourcil curieux) De centaines d'enfants, nous recueillons des orphelins. Et au sein de cette grande famille, nous essayons de rendre le monde meilleur.

- C'est… ambitieux, s'émerveilla-t-elle, ravivée par la conversation dont elle se sentait proche. Et vous êtes satisfait?

- Pas vraiment, non, grimaça son interlocuteur, sans pouvoir ou statut particulier, notre champ d'action est relativement limité. Il faudrait éliminer le mal à sa source…

- Comment ça?

- Ce serait barbant de tout expliquer ce soir et le vin me monte à la tête. Je t'expliquerai un autre jour.

- Ah! s'esclaffa la princesse. Qui te dit qu'il y aura une prochaine fois?

- J'ose parier là-dessus, sourit-il en saisissant deux coupes de champagne sur le plateau d'un serveur, Maintenant, parlons de toi.»

Tristepin & co, bar de Sufokia

A son retour au bar, Ruel abandonna l'idée de savoir pourquoi Tristepin avait les yeux injectés de sang, finissant une sixième tournée, Cléophée mi-dénudée dansant sur la table et sa copine en voie de disparition, probablement partie mettre le feu on ne sait où. De toute façon, il avait décidé de ne plus les connaître. Voilà.

«Rueeeel est de retouuuuuur! chanta Cléophée en levant sa chope.»

Sa vue avait baissé ou voyait-il des larmes séchées sur ses joues ? Sans doute des éclaboussures...

« Pour nos jouer un mauvais touuuuuur, continua Pinpin.

- Faut que j'aille vous border, vous aussi?

- Ça vaaaa, il est pas minuit. Ils reviennent quand les tourtereaux? Eh, ça vous dit on s'incruste ?»

Rholala, ça partait mal. Il voyait d'ici la facture des dommages et intérêts. Soudain, le miracle se pointa avant que l'irréparable soit commis.

Yugo débarqua, beau comme un cœur dans son costume, dont il s'était permis quelques modifications de confort sur la route. Un nœud papillon desserré, sa pelisse un peu asymétrique, ceinture ôtée, le tour était joué. Une mine soucieuse fatiguait son minois.

« Monsieur, plaisanta Cléo, vous êtes trop chic pour nous, pauvres gueux!

- Cléophée! s'illumina l'adolescent. Qu'est-ce que tu fais ici?

- Oh, je parcours le monde, j'enchaîne des tournois, compétitions… Tiens, j'ai ratatiné Pinpin tout à l'heure.

- Sérieux? s'enthousiasma Yugo de sa voix aigüe, ça devait être génial! J'aurais voulu te voir à l'œuvre!

- Ouais, mais t'as préféré faire du shopping avec princesse chérie-chérie, taquina-t-elle en dodelinant excessivement sur place.

- Vous êtes graves, commenta-t-il, peu gêné étrangement.

- Alors, dis-nous tout! C'était comment?

- Nous tout, c'était comment, répéta bêtement Pinpin dans son verre.

- La ferme, crétin, ordonna Rubilax.»

L'eliatrope se gratta la joue, perplexe:

«Baaaaah euuuuuuuh…

- Ouais, je vois le genre, ricana Ruel. Et pour péter plus haut qu'eux, ils prenaient un escabeau ou une échelle?

- Non, non, c'est pas ça, plaida-t-il. J'ai même senti qu'ils voulaient m'intégrer, mais… je sais pas, c'est un monde différent, soit ça parlait de choses que je ne connaissais pas, soit c'était pas intéressant? Enfin, je ne savais pas quoi dire! Puis il y a eu Oropo, et une bagarre et…

- Attends, une bagarre? se réveilla le guerrier Iop, mais ça a l'air trop BIEN!

- C'qui ça, Oropo? enquit l'enutrof à la mémoire sélective.

- Le gars qu'on avait croisé dans le village Osamodas.

- Hon… se contenta d'émettre Ruel, gardant ses jugements et pressentiments pour lui.

- Et du coup? Vous vous êtes lancés du caviar et des canapés sur la tronche? demanda la cra qui n'avait pas perdu le nord.

- Beh, c'est violent, ça, émoussa Pinpin, se lancer des canapés…

- ça s'est vite réglé, en deux portails! Mais j'ai pas l'impression qu'ils aient apprécié. 'fin, je ne sais pas. C'était bizarre, je ne sais pas quoi en penser.

- Donc vous êtes partis, termina Ruel.

- Je, corrigea le plus jeune en shootant dans un caillou, Amalia y est encore.

- Tu l'as laissé là-bas? s'exclama la crâ, surprise – et non ignorante des sentiments des uns envers les autres.

- Mhh.»

Le Iop arrêta de barboter dans son verre et tapota une place à côté de lui. Yugo s'y installa, raide, comme il l'a été toute la soirée. On lui ébouriffa la coiffe, ce qui détendit ses épaules, il s'allongea sur Pinpin, amorphe, et raconta d'autres détails, enveloppé de cette odeur familière qu'il chérissait, celle de la sueur, du désert, de la nourriture de bistro.

Ensemble, ils remuèrent des souvenirs, ils défilèrent et s'arrêtèrent sur un arôme, un fantôme, découvrirent comment leur âme avait métamorphosé certains passages, comment certains gardaient des impressions douces de bribes amères pour d'autres. Ils dépouillaient leur vie au travers d'une pellicule, sous un filtre nouveau.

Cela mena à la remarque fatidique:

«ça ne m'étonne pas vraiment d'Adamaï…»

Yugo darda un regard si stupéfait que l'archère se sentit dans l'obligation de se justifier.

«Toi, tu es une guimauve, élabora-t-elle en levant ses yeux anis au ciel, Ad… Je ne l'ai jamais vraiment senti proche de nous… ou de quelqu'un, à part toi, peut-être…

- C'est mon frère, rétorqua Yugo, comme si cet état de fait lui conférait l'immunité et expliquait tout.

- Et alors? Eva et moi sommes sœurs! On était inséparable avant, et puis…

- Et puis quoi? qu'est-ce que tu sous-entends ? »

Cléophée, qui avait commencé à s'emporter, revivant des querelles fiévreuses dont les cendres brûlaient encore, pondéra sa fougue face à ce gémissement du cœur. Une épine de culpabilité la piqua, elle n'était pas consciente de la vulnérabilité du sauveur du monde des douze, de l'étau qui essorait sa maigre poitrine prête à éclater de nouveau. Son regard se radoucit et un doux sourire étira ses lèvres fines, son visage ressemblait encore plus à celui de sa sœur:

« Je ne sous-entends rien, Yugo. C'est juste… la vie.»

Oropo, Ivoirre & co

La flamme molle et rougeâtre de la cheminée gravait des lueurs volatiles sur les tapisseries de sa chambre. Elles photographiaient des moments illustres du Roi-Dieu, celui où il affronta des machines futuristes, celui où il affronte un ogre terrible, celui où il décide de les créer, ces moments qu'Oropo admirait pieusement quelques heures plus tôt.

Etendu, les yeux grands ouverts, il se laissa engourdi prêt du feu, fixant le plafond, le trouvant soudainement proche, bas. Qu'est-ce qui lui manquait? L'eliotrope se redressa et s'accouda à la fenêtre, plissait les yeux pour distinguer entre deux reliefs montagneux la longue surface moirée des flots, ce lieu où tout avait changé. De lentes rafales sirupeuses apportaient des saveurs fortes des varechs. Il s'abandonna dans ce bain frais sans soleil, à cet élan guidant son cœur vers des palpitations nouvelles, qu'il pensait unique et que nulle autre créature sur terre n'eût jamais ressenti, une musique que lui seul pouvait comprendre. Pour la première fois de sa vie, en pensant à cette jeune fille aux ailes sombres, il se sentait unique.

Un gazouillement joyeux, vibrant d'arbre en arbre, tirant l'adolescent de son sommeil. Il leva la tête de ses mains, fut ébloui par cet aurore flamboyant qui creva la brume matinale. Un souffle d'amour farci son cœur, il se sentit débordé d'énergie, sorti tout droit d'un nouveau baptême, moins spirituel, plus lié à la chaire.

Alors, il déboula à l'extérieur, quitta les escaliers où sa taille y était gravée au fil des années, les encyclopédies de cuisine illustrés, les rejets acides du compost, l'odeur du beurre frais printanier, la terre humide par l'arrosage de la veille. Non, ça ne lui suffisait plus, il avait soif, soif de découvrir ce nouveau lui.

Par un jeu de portails, il grimpa, d'abord sur les murets, puis les toits, les cheminées et enfin le clocher, point culminant. D'ici, il pouvait parcourir du doigt les contours de ce littoral. Elle était encore là, pas pour longtemps, mais il savait, tout son être criait. Elle était là, elle le regardait.

« Je te retrouverai, chuchota-t-il, comme s'il n'y croyait pas d'abord.»

Puis ce fut une maxime. Et à plein poumons, il hurla, réveillant l'île toute entière avec ce souffle qui l'avait manqué:

« Je te retrouverai ! »