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Londres, 1952.
La fabrique de parchemins se situait au cœur du Chemin de Traverse, entre un magasin de Potion et une agence de voyage. C'était un grand bâtiment en briques rouges, dont le toit s'étirait en une pointe de tuiles noires.
Eileen s'y présenta vêtue d'une robe très à la mode en cachemire. Elle bailla une dernière fois avant de pénétrer la Silver Scrolls d'un pas traînant. Deux hommes l'accueillirent. L'un était grand et maigre, l'autre rond et petit. Ils avaient tous les deux d'épais cheveux violets.
« Vous êtes la fille de monsieur Prince ? Demanda le premier.
— Enfin, bien sûr que c'est la fille de monsieur Prince, s'exclama le deuxième. Elle a les mêmes cheveux et le même air ! »
Eileen ne trouvait pas flatteur que son air soit comparé à celui de son père, car il était mauvais et grimaçant. À vrai dire, ses yeux semblaient toujours vous regarder depuis le fond d'un puit suintant de ténèbres et de déprime.
« Vous rendez visite à votre père, peut-être ? Suggéra-t-il.
— On peut dire ça, maugréa Eileen.
— Vous le trouverez au bout de ce couloir, porte de gauche, indiqua l'autre, pointant du doigt une direction vague.
— Merci.
— Nous nous nommons les frères Abensur, se présentèrent-ils, même si elle n'avait pas fait part de la moindre curiosité à ce sujet. Isaac et Ismaël Abensur.
— Ah, fantastique, dit-elle, eh bien au revoir. »
Eileen prit le chemin désigné, abandonnant les deux étranges énergumènes, et s'engagea dans un long couloir dont les murs étaient couverts d'écailles de serpents. Quelques lampes éclairaient des têtes de poupées suspendues aux portes.
Elle entendit des gloussements s'élever de la porte de gauche et l'ouvrit précautionneusement. Dans l'entrebaillement, elle distinguait les longues cascades blondes de Druella Black et son sourire – que tous les employés trouvaient, à coup sûr, ravissant, surtout sur un aussi joli minoi que le sien. Eileen le pensait diabolique et elle était particulièrement peinée de ne pas pouvoir partager ses ricanements avec Walburga ou Hazel.
« Papa ? lança-t-elle, exaspérée de le voir rougir aux minables plaisanteries de Druella.
— Ah, Eileen ! » s'exclama-t-il.
Il se recula d'un bond de Druella, dont le sourire ne s'effaça pas, mais se ternit immédiatement lorsqu'elle vit sa rivale d'école.
« Ah, Eileen, dit-elle à son tour.
— Druella, grimaça Eileen avec le même ton dégouté qu'avait employé son ennemie. J'espère que je ne vous dérange pas trop, mais tu vas devoir partir. J'ai à m'entretenir avec mon père.
— Enfin, Druella peut bien rester. Elle ne dérange personne. »
Eileen se retint de rétorquer qu'elle, elle la dérangeait et se contenta de fusiller la jeune femme du regard.
« Donc, qu'es-tu venue me demander ?
— Ça me semble évident. Je veux savoir ce que je dois faire.
— Bien sûr », acquiesça-t-il.
Un long silence suivit sa phrase. Eileen tâcha de patienter docilement, mais les bonnes manières n'avaient jamais été un point marquant de sa personnalité.
« Et donc, qu'est-ce que je dois faire ? lâcha-t-elle.
— Ah, parce que c'est moi qui doit te le dire ? S'écria son père. Dans ce cas, tu n'as qu'à regarder la liste des tâches. Tu inscriras ton nom dans la colonne employé — l'affiche se trouve dans le hall. Si tu as besoin d'aide, je suis certain que Druella sera ravie de t'aider. »
Au moins, se dit Eileen, le sentiment de dégoût que lui inspirait l'idée d'entraide semblait fortement déranger Druella. Un bien maigre avantage, compte tenu du partage de ce sentiment.
Elle choisit de prendre congé sans demander son reste et son père n'en fut, visiblement, pas contrarié. Il s'empressa de fermer la porte après son départ et les rires de Druella et lui envahirent de nouveau le couloir.
Rejoignant le hall d'entrée, elle découvrit un amoncellement d'employés qui se haussaient sur la pointe des pieds pour apercevoir un parchemin volant au-dessus d'eux.
« Que se passe-t-il ? Demanda-t-elle à un homme très roux, grand et mince.
— La liste des tâches vient d'être affichée, expliqua-t-il en désignant le papier suspendu dans les airs.
— Et qu'est-ce que c'est ? »
Il la regarda quelques secondes avant de froncer les sourcils.
« Vous êtes nouvelle, n'est-ce pas ? Remarque, je ne vous ai jamais vue ici. Mais j'ai l'impression de vous connaître… vous auriez de la famille par ici ? »
Eileen préféra ignorer la question.
« Et la liste des tâches, donc ?
— C'est une affiche qui attribue à chaque employé sa tâche. Vérifier que les parchemins n'ont pas été contaminés par un virus, qu'aucun ne se soit transformé en carnivore, ou même en herbivore — c'est très rare, mais ça arrive — ou encore qu'il respecte bien les conditions : solide mais craquelé, immaculé mais jaune, intact mais brûlé sur les bords, ce genre de choses.
— Ah, je vois, dit Eileen, qui en réalité ne voyait pas vraiment.
— Vous vous habituerez, de toute manière. C'est facile une fois qu'on a compris le truc.
— Pourriez-vous me dire où je suis ? Enfin, quelle activité je dois…
— Oui, oui, mais vous êtes…
— Eileen Prince.
— Prince ? »
Une fois de plus, elle balaya la question d'un revers de la main.
« Vous êtes au découpage de parchemin. C'est long, mais pas dangereux. Au fait, je me nomme Septimus Weasley. N'hésitez pas à me demander, si vous avez besoin d'un coup de main. »
Elle lui sourit car il s'était montré poli et agréable — quoique un peu trop bavard — et s'éloigna. Ah, zut, elle ne lui avait pas demandé où se trouvait le découpage du parchemin. Elle aperçut les frères Abensur mais, embarrassée à l'idée de leur faire la conversation, elle choisit de trouver son chemin par elle-même.
Arpentant couloirs exigus et escaliers pentus, elle se fit pourchasser par un parchemin carnivore et tomba sur une feuille qui chantait un morceau des BizarSisters.
« Ah, ces musiciens ! » S'exclama une femme.
Après une trentaine de minutes durant laquelle elle devenait de plus en plus furieuse après son père et listait ses reproches à voix basse, elle tomba enfin sur une porte sur laquelle on pouvait lire : Découpage des parchemins.
Elle sourit et poussa le battant, soulagée. Une odeur de brûlé lui piqua les narines.
Au centre, une silhouette informe armée d'un chalumeau rôtissait les bords d'un parchemin, le visage protégé par un masque en métal.
« Hum hum, toussota-t-elle en s'approchant doucement. Excusez-moi, je suis une nouvelle employée et j'ai été assignée au découpage des parchemins. »
L'inconnu — ou plutôt l'inconnue, compte tenu des deux poires plates qui lui servaient de poitrine — ne lui accorda aucune attention.
Elle tenta de lui retirer son masque, dans l'espoir de lui faire comprendre qu'il y avait une présence dans la pièce qui exigeait qu'elle lui explique ce qu'elle devait faire.
La femme se retourna brusquement, son chalumeau vert à la main. Son masque tomba et toucha le sol dans un bruit de verre brisé.
Eileen retint un hurlement de terreur. Son visage était entièrement brûlé et d'épaisses croûtes noires garnissaient ce qui semblait être son menton. Au milieu, elle n'avait qu'un œil d'ouvert et il était étrangement rapproché du centre.
« Euh… balbutia-t-elle. Je…
— Tu quoi ? Tu crois que c'est acceptable de déranger une personne en plein travail ? J'aurais pu me brûler ! »
Ça n'aurait pas changé grand-chose, pensa Eileen, mais elle évita de présenter à haute voix le mûr fruit de ses réflexions.
« T'es là pourquoi ?
— Oh, eh bien, travailler ici ? … Enfin je crois.
— Tu me rappelles quelqu'un… » marmonna la femme.
Elle décida de lui éviter le suspense et déclara : « Je suis la fille d'Édric Prince. Donc, si vous souhaitez obtenir une promotion, ou quoi que ce soit d'autre, je peux vous aider, si vous me traitez correctement. »
Une fine ligne se tordit sur son visage. Eileen eut la désagréable impression qu'il s'agissait d'un mauvais sourire.
« Mais les promotions ne m'intéressent pas le moins du monde… Tu vas travailler avec moi. Oui, tu vas...»
Elle n'était pas sûre de la fin de la phrase, mais le mot se rapprochait très certainement du verbe souffrir.
Elle pensait que cette femme ne l'aimait pas et était purement sadique. Elle se rendit compte qu'elle s'était trompée sur au moins un point : cette femme la haïssait profondément. Elle lui confia les tâches les plus ingrates, s'amusant clairement des brûlures dont elle écopait et riant à gorge déployée quand elle se plaignait.
Et Eileen ne comprenait pas : son nom l'avait toujours privilégiée. Il lui suffisait de le prononcer pour s'ouvrir tous les genres de portes, ou bien de mentionner l'une de ses nombreuses relations, peu importait qu'elles aient partagé une vie ou une tasse de thé, pour qu'on lui déroule le tapis rouge.
En sortant d'établissement, elle croisa de nouveau son père et Druella, qui discutaient joyeusement. Courbaturée, épuisée et contrariée, Eileen n'eut pas la patience d'attendre que Druella finisse de raconter ses vacances à New York et les interrompit sèchement : « Bon, on y va ? »
Son père salua son employée à regret. Il contempla une dernière fois sa chevelure blonde tombant sur ses épaules en vagues soyeuses avant de se tourner vers sa fille.
« Tu pourrais être davantage respectueuse vis à vis de mademoiselle Black. Je sais que c'était ta rivale à l'école, mais il est temps de grandir.
— Tiens, se moqua Eileen, ce n'est plus Druella maintenant ? Je vais me faire un plaisir d'en informer mère. »
Interdit, il se figea.
« N'ose pas dire quoi que ce soit à Erina. Elle risque de croire des choses qui… qui n'existent pas. Sinon, les conséquences seront difficiles à assumer.
— Pour toi ou pour moi ?
— Cela suffit ! » Rugit Edric.
Son visage vira au rubicond et il agita frénétiquement ses bras.
« Débrouille-toi pour rentrer ! » grogna-t-il.
Il partit à grands pas, laissant Eileen étonnée. Sa surprise fut remplacée par la colère et elle cria en balançant un coup de pied dans une pile de parchemins.
« Très bien ! » cria-t-elle en quittant le Chemin de Traverse, ignorant les passants confus.
Elle aurait pu aller chez elle, chez Walburga, voir Orion, Hazel, n'importe qui. Mais son esprit hurlait un besoin de nouveauté qu'elle n'était pas sûre de vouloir limiter.
Alors elle se rendit là où elle avait sentit son âme s'apaiser pour la première fois : dans les quartiers moldus de Londres.
