Me revoici avec un nouvel OS d'Aventures !
Il a tourné pendant un moment dans ma tête, le scénario changeait, évoluait... À la base, ça devait être davantage axé autour de Théo et beaucoup plus détaillé sur ce qu'il a subi, mais... le texte est déjà assez dur comme ça, j'ai pas eu le cœur d'accentuer le truc.
Au passage, j'ai écrit cet OS en écoutant en boucle "Ameno" du groupe ERA... Mais l'idée de base vient de la chanson "Qui peut vivre sans amour ?" de Céline Dion. Oui, c'est pas le même registre. XD
ATTENTION TW : y a beaucoup de gens qui meurent, un soupçon de dépression et de pensées suicidaires, toujours plus de gens qui meurent, et ça cause aussi de torture à un moment. Oh, et je vous ai parlé des gens qui meurent ?
Bonne lecture ! :-)
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L'univers et les personnages d'AVENTURES ne sont pas à moi : ils appartiennent à Mahyar, Seb, Fred, Bob et Krayn. Ah, et au cas où vous auriez un doute, je n'écris pas ces histoires dans le but de gagner des sous, mais juste pour partager avec vous mes délires et cette passion d'Aventures. ^^
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La ville blanche paraissait comme morte. Des ombres discrètes longeaient les murs ou passaient derrière les fenêtres voilées, semblables à des fantômes errants. Un silence anormal pesait dans les rues. Telle était la situation depuis déjà de trop longues semaines.
Un mois plus tôt, les Ardenti Corde avaient fait sécession. Ils avaient clamé que l'Église de la Lumière était corrompue, qu'elle avait distillé son fiel dans l'ensemble de la cité et qu'il était de leur devoir de purger leurs frères – et la ville entière – par le feu. Les torches avaient brûlé, puis les faubourgs, et enfin une foule innombrable de prétendus « hérétiques ». Méconnaissable, Castelblanc s'était métamorphosé en champ de bataille fanatique. Prêtres, paladins, inquisiteurs, tous ou presque avaient succombé face à la folie épuratrice de leurs anciens compagnons d'armes. Il avait suffi d'une nuit aux Ardenti Corde pour imposer leur joug de terreur et de tyrannie.
Accourus en hâte pour prêter main-forte à Théo et Victoria, les Aventuriers étaient cependant arrivés trop tard et n'avaient pu que constater l'ampleur du désastre. La ville basse n'existait plus : seules des carcasses cendreuses et des charpentes brûlées témoignaient encore de son existence passée. Malgré de sévères dégâts matériels, les quartiers bourgeois avaient tant bien que mal résisté aux flammes. On ne pouvait pas en dire autant de leurs résidents. Les Ardenti Corde avaient commis un véritable génocide.
Pris au piège par leurs ennemis, cernés de toutes parts, les Aventuriers avaient dû imiter les trop rares paladins survivants et se terrer comme des rats pour sauver leur peau.
Victoria avait fait partie des premières victimes : le soir de l'insurrection, elle s'était jetée au front telle une tigresse déchaînée, combattant les Ardenti Corde et leurs nouveaux préceptes délirants de toute son âme. Bon nombre de guerriers s'étaient joints à elle, mais ils n'avaient pas fait le poids. Les Ardenti Corde étaient nombreux, entraînés, et terriblement déterminés. Victoria et sa troupe s'étaient fait massacrer.
Après quelques jours confus où la survie et la fuite se mêlaient constamment dans un mélange flou et indistinct, les Aventuriers avaient fini par faire corps avec les rares survivants qu'ils avaient rencontré. Grunlek avait supervisé la création de galeries souterraines secrètes pour circuler dans les caves et les sous-sols de la ville. Se plonger dans ce travail éreintant lui faisait oublier la douleur déchirante de l'absence d'Eden. Parfois, il écrasait tout de même une larme en cachette. Au milieu des combats, la louve druidique s'était héroïquement jetée sur un Ardenti Corde pour sauver le nain et l'avait payé de sa vie.
Shin et Mani dirigeaient des raids éclairs à la surface pour voler de quoi survivre. Leur rapidité, leur discrétion et leur excellente coordination étaient des atouts phares.
Quant à Bob, il tournait en rond, incapable de se concentrer sur quoi que ce soit, malgré le désespoir et la misère qui l'entouraient et qui le touchaient en plein cœur. Ses pensées étaient sombres, parasitées par une inquiétude dévorante qui le consumait chaque jour davantage.
Car depuis cette nuit maudite, qu'on avait rapidement appelée l'Ignea Nocte, Théo avait disparu.
Le paladin avait commencé par se battre aux côtés de Victoria, orgueilleux et intrépide. Quand il avait vu sa sœur, puis chacun de ses camarades tomber, il avait fini par se résigner et s'était replié à regret. Bob et lui avaient aidé des habitants à fuir. Une poutre enflammée s'était écrasée entre eux. Théo avait hurlé au pyromage de décamper et qu'il trouverait un moyen de le rejoindre, avant de faire demi-tour et de disparaître dans l'incendie, impérial. Balthazar l'avait observé s'éloigner avec des yeux noyés de chagrin, envahi d'un mauvais pressentiment.
Il avait vu juste.
Des heures, des jours puis des semaines s'étaient écoulés.
Théo n'était pas réapparu.
Lorsque Mani et Shinddha revenaient de leurs dangereuses excursions à la surface, lorsque les ingénieurs souterrains de Grunlek perçaient un nouvel accès, Bob accourrait aux nouvelles. Qu'ils soient anciens paladins, prêtres reconvertis ou de simples citoyens luttant pour leur survie commune, tous le connaissaient à présent, et chacun secouait la tête devant son air interrogateur. Alors le pyromage retournait s'étendre dans son hamac sans un mot, les épaules basses et le cœur toujours plus lourd de chagrin. Il n'acceptait pas le destin qu'avait probablement connu Théo. C'était impossible. Pas lui. Pas cet inquisiteur idiot et borné. Pas cet homme insolent qui avait déjà défié avec succès l'Ether et la Mort elle-même.
Pas l'homme qu'il aimait…
Les survivants avaient trop à faire pour discuter avec Bob. Même Shin et Mani, conscients de leur rôle capital dans cette communauté hétéroclite qui les acceptait enfin sans difficulté, multipliaient leurs raids à l'extérieur et le délaissaient. Seul Grunlek passait encore le voir de temps à autre. Le désespoir du mage faisait cruellement écho à la solitude lancinante qui lui broyait le cœur depuis la perte d'Eden. Avec tact et douceur, il encourageait Bob à accepter la douloureuse vérité.
Mais à chaque fois, son ami se refermait davantage sur lui-même.
« Tu devrais te trouver quelque chose à faire, toi aussi. » lui conseilla un jour Grunlek. « Tu vas perdre l'esprit, à te morfondre comme ça. »
« Pourquoi faire ? On va tous finir tarés, ici, de toute façon. »
La voix de Bob était morne et défaitiste. L'espoir l'avait quitté. Peut-être ne l'avait-il d'ailleurs jamais habité depuis l'Ignea Nocte et la disparition de Théo. Le mage n'était plus le même homme qu'autrefois. Grunlek souffrait de voir son ami tomber si bas sans pouvoir l'aider. Mais, comme sur le trône de Fort d'Acier, il avait d'autres obligations à gérer…
« Bob… Je t'en supplie, reprends-toi. »
« Je vais très bien. »
« Tu disparais à petit feu. »
Le demi-diable bougea dans son hamac, tournant le dos à son ami.
« C'est peut-être ce qui serait le mieux, oui. »
Ses paroles effrayèrent Grunlek. Lentement, il s'éloigna de l'alcôve isolée où se terrait le demi-diable, réfléchissant sur la meilleure conduite à tenir. Il n'avait pas le droit de décider à la place de Bob. Mais chaque jour, celui-ci se faisait plus distant. Il craignait qu'il ne finisse par renoncer totalement à la vie, et cela, il ne pouvait pas l'accepter. Seul le retour de Théo le ferait redevenir lui-même…
Retour auquel Grunlek ne croyait plus.
Trop de temps s'était écoulé depuis l'Ignea Nocte.
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Quelques semaines après cette discussion, Grunlek s'installa sur un tabouret branlant, abandonné près d'une table toute aussi vacillante. D'autres meubles, poussiéreux et dévorés par les termites, étaient déserts à cette heure de la nuit. Cette cave, profondément creusée sous les entrailles de Castelblanc et condamnée par un éboulement soigneusement orchestré, servait de pièce commune et de réfectoire à leur fragile communauté de survivants. Shinddha lui y avait donné rendez-vous, ce qui n'avait pas manqué de l'étonner.
Après l'Ignea Nocte, les Aventuriers s'étaient peu à peu désolidarisés les uns des autres.
En attendant son ami, Grunlek attrapa une carafe et y plongea son regard. L'eau croupie était devenue trouble et avait viré au brun sale. L'air des souterrains était saturé de particules terreuses qui irritaient le nez et piquaient la gorge. Plusieurs survivants toussaient horriblement. De manière volontaire, ceux-là s'acharnaient à creuser des galeries toujours plus profondes – pour ne pas qu'un Ardenti Corde à l'ouïe trop fine risque de les entendre depuis la surface. Grunlek lui-même, bien qu'il soit un nain, commençait à sentir ses voies respiratoires s'encombrer. Il leur fallait trouver une solution, miner toujours plus en direction du sud pour espérer ressortir un jour à l'air libre, assez loin de la cité déchue et de ses impitoyables nouveaux seigneurs…
Une silhouette encapuchonnée s'assit sans bruit face à lui. Grunlek ne l'avait même pas entendu arriver. Depuis des semaines qu'il volait à la surface de quoi tous les maintenir en vie, Shin était devenu un maître dans l'art de la discrétion, aussi silencieux et agile qu'un courant d'air.
« Ça faisait longtemps, Grun. » murmura-t-il d'une voix à peine audible.
« Trop longtemps. » bougonna le nain. « Comment ça se passe, là-haut ? »
Le regard de Shinddha s'assombrit.
« On est obligés de se mettre en danger pour récupérer des ressources. Les Ardenti Corde nous guettent. On commence à avoir des pertes… Je ne sais pas combien de temps on tiendra. Et vous, en bas ? »
« Les survivants sont épuisés. Certains sont malades ou trop faibles pour creuser. Et tu sais comme moi que nous n'avons rien pour les soigner. »
« On n'en a plus pour longtemps, alors. »
« J'en ai peur, oui. »
Un silence pesant enveloppa les deux amis. Shin finit par reprendre la parole. Il chercha ses mots avant de souffler d'une traite :
« Je l'ai vu. »
« Qui donc ? »
« Théo. »
Grunlek s'étrangla. C'était la dernière chose qu'il s'attendait à entendre.
« Où ? Comment ? »
« Te fais pas d'illusions. Il s'était fait capturer par les Ardenti Corde. »
Le nain nota douloureusement que Shin parlait au passé. Malgré le vertige qui l'envahissait, il le pria de continuer son récit d'un signe de tête un peu abrupt. L'archer serra les poings en détournant la tête.
« Ils lui ont pas fait de cadeau… c'était pas beau à voir. Quand ils en ont eu assez, ils l'ont crucifié sur le parvis de la Cathédrale. »
Grunlek sentit une larme glacée sillonner sa peau poussiéreuse.
« Ils ont gravé « proditor » sur son torse. C'était… C'était récent. Le sang coulait encore quand je l'ai découvert. Mais Théo était déjà… »
La voix de Shinddha se brisa. Grunlek demeura silencieux, ne sachant pas quoi dire. D'interminables minutes s'écoulèrent. Le demi-élémentaire finit par frapper du poing sur la table avec un cri de rage étouffé, se leva brusquement et quitta la salle sans un mot de plus. Le nain baissa la tête. Dans le pot d'eau croupie qu'il tenait toujours entre ses mains, le liquide saumâtre semblait à présent refléter une lugubre teinte sanglante.
« Proditor… Traître ? » songea-t-il, perplexe. « Ils en ont pourtant tué des centaines d'autres, pendant l'Ignea Nocte. Des centaines d'innocents qu'ils accusaient d'hérésie. Ils s'en sont débarrassés avec une indifférence écœurante. Pourquoi se sont-ils autant acharnés sur Théo… ? »
À peine eut-il posé la question que la réponse lui vint, évidente.
« À cause de Bob. Bien sûr… »
Ils n'exhibaient pas leur couple, mais nul ne pouvait ignorer l'amitié profonde qu'ils se vouaient et leur proximité équivoque. Shinddha n'était pas entré dans les détails, mais les Ardenti Corde avaient dû prendre tout leur temps pour torturer Théo dans les règles de l'art. Même lui, malgré son opiniâtreté, avait sans doute fini par passer aux aveux. Ou bien avait-il dédié ses derniers instants à assumer avec panache son amour interdit en insultant copieusement ses ennemis ?
Grunlek préféra conserver cette vision des choses. C'était du Théo tout craché.
Soudain, le nain se redressa d'un coup et partit en courant dans les couloirs souterrains, une expression d'horreur sur le visage. Il ne fallait surtout pas que Shin aille raconter cette histoire à Bob, sinon…
Sinon…
Mais quand Grunlek arriva dans l'alcôve où dormait habituellement le demi-diable, le hamac de celui-ci était vide.
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L'air extérieur était tout aussi vicié que dans les souterrains. Une odeur pestilentielle de soufre et de mort régnait. Machinalement, Shin réajusta son cache-nez tandis qu'à ses côtés, Bob prenait au contraire une profonde inspiration. Le parfum insoutenable de la ville anéantie l'enivrait.
Les deux hommes progressaient en silence. Castelblanc n'était plus que l'ombre d'elle-même. Un territoire de feu, de sang et de ténèbres. Quelques rares fantômes tremblants l'habitaient encore… pour combien de temps ? Le demi-diable cracha par terre. Il ne savait pas quelle divinité démente les Ardenti Corde servaient en secret, mais ce n'était certainement pas la Lumière.
Un signe alerte de Shinddha le fit se plaquer contre un mur, le souffle court. Au loin, des bruits de bottes martelèrent les pavés pour traverser la ruelle. L'archer attendit encore quelques secondes avant de les faire reprendre leur route. Après de longues minutes de détours et de dissimulation, Shin les arrêta au coin d'un bâtiment délabré.
« Tu es sûr de vouloir faire ça ? »
Bob dévisagea son ami. Dans ses yeux ternes et éteints se lisait la même lassitude poignante que celle qu'il ressentait en cet instant. L'esprit brumeux, le pyromage réalisa que pas une fois il n'avait vu Mani ces derniers temps et comprit soudain le dégoût silencieux dont Shin faisait preuve, cette attitude froide et implacable qui lui collait désormais à la peau.
Il ne l'empêcherait pas de mener son projet à bien.
Car lui aussi réclamait vengeance pour son amour.
« Qu'ils crèvent tous. » siffla Bob.
Mais en voyant Shinddha invoquer une flèche de glace et commencer à bander son arc, il posa une main sur son bras et le repoussa en direction des ruines.
« Laisse-moi faire. »
« Pas question. »
« Shin, tu ne survivras pas à ce qui va se passer ici dans les prochaines minutes. Les gens, en bas… Ils ont besoin de toi. »
« Qu'ils aillent se faire foutre… Sans Mani, ça n'en vaut plus la peine. »
Balthazar abdiqua d'un hochement de tête, la gorge serrée. Il ne pouvait que comprendre la douleur muette qui dévastait son ami. Depuis la disparition de Théo, il ressentait la même chose. La culpabilité de ne pas avoir pu l'aider, la honte de ne pas avoir été à ses côtés, le chagrin d'imaginer tous les supplices qu'il avait dû endurer.
« Alors… Couvre-moi. »
« Autant que possible. » lui promit Shinddha en encochant une flèche.
Il ne pouvait plus continuer ainsi. Il fallait que cela cesse, d'une manière ou d'une autre. Disparaître en vengeant son âme sœur serait un magnifique baroud d'honneur.
Mais avant de se consumer dans l'Ether pour de bon, il voulait tenter une dernière chose. Une folie démoniaque dont Shinddha n'avait pas connaissance.
Théo le tuerait, mais il devait essayer.
La nuit de l'Ignea Nocte, les Ardenti Corde avaient vaincu. Pas parce qu'ils étaient nombreux ni déterminés, mais parce qu'ils s'étaient minutieusement préparés. Leur plan d'action était millimétré à la seconde près et n'avait aucune chance d'échouer.
Mais cette fois, pris au dépourvu, ils furent plus lents à s'organiser et ne purent que regarder la mort fondre sur eux avec délectation.
Une ombre encapuchonnée apparaissait et disparaissait dans les bâtiments en ruines. Depuis l'encadrure d'une porte, le coin d'une fenêtre, abrité derrière un volet branlant, en sniper du haut d'un toit, l'archer projetait ses traits glacés avec une rage sans égale. Ses tirs faisaient mouche à chaque coup. Comme si elles étaient vivantes, les flèches se faufilaient dans les interstices des armures imposantes que Shinddha avait étudié avec minutie durant des heures au long des dernières semaines. Le demi-élémentaire furieux faisait des ravages dans les rangs de ses adversaires.
Mais ce n'était pas vers cet ennemi furtif que les Ardenti Corde tournaient leurs regards haineux et leurs lames affilées.
Jaillissant des ruines, un véritable démon s'était élevé dans les cieux sanglants et avait fondu sur eux en rugissant des flammes dignes de l'Enfer. En approchant du parvis de la Cathédrale, Bob avait brisé une à une les chaînes qui retenaient prisonnier son monstre intérieur. La vision du corps brisé de Théo, nu et scarifié, cloué sur une croix gigantesque, avait achevé de le plonger dans une folie meurtrière. En le voyant tomber à genoux et s'agripper le crâne, Shinddha avait compris. Il avait laissé le demi-diable seul et était parti se mettre en embuscade. Un sourire sinistre avait même fleuri sur son visage, soigneusement dissimulé sous son éternel cache-nez.
La boucherie sans pitié dont il rêvait depuis la mort toute aussi atroce de Mani allait enfin pouvoir commencer.
Le carnage fut indescriptible. Flammes, flèches de glace, reflets d'acier et gerbes de sang explosaient partout en un feu d'artifice atterrant. Bob n'avait plus aucun contrôle de lui-même et son démon ne songeait qu'à commettre le pire des massacres. Emporté par sa fureur vengeresse, aveuglé par une haine sans bornes, Shinddha l'y assistait bien volontiers. À eux seuls, les deux amis transformèrent la place de la Cathédrale en un lieu de cauchemar où les cadavres s'amoncelaient et où le sang coulait à flots.
Un Ardenti Corde plus intrépide et agile que les autres parvint enfin à abattre Shin. Bob déchaîna ses flammes et ouvrit toutes les vannes de sa magie démoniaque. De terribles explosions secouèrent Castelblanc, terminant de faire s'écrouler les rares habitations encore debout. Dans les entrailles de terre, les survivants de l'Ignea Nocte paniquaient, ensevelis sous les décombres de leurs fragiles souterrains. Bob ne pensait pas à eux. Il ne pensait pas à Grunlek, qui lui aussi trouverait sûrement la mort, écrasé par un éboulement ou asphyxié dans une galerie détruite.
Le démon ne pensait qu'à la mort et à la destruction qu'il semait dans son sillage.
Et Bob ne pensait qu'à Théo.
Lorsque le monstre commença à se fatiguer et que les Ardenti Corde se montrèrent moins vaillants, à présent que leurs rangs étaient considérablement éclaircis, Bob raffermit son emprise sur la moitié de diable qu'il avait libéré et lutta un instant pour lui remettre sa muselière. Sans s'encombrer de reprendre une forme un tant soit peu humaine, il s'écrasa plus qu'il ne se posa près du parvis de la Cathédrale. Dans sa folie furieuse, il avait sans regret détruit les tours du bâtiment religieux et mis le feu à tout ce qu'il pouvait. Avec un grondement étouffé, Bob entra dans les flammes jusqu'à en trouver leur source.
L'immense croix de bois flambait.
Mais pas l'homme qui y était crucifié.
Tandis que le démon faisait régner sa loi sur Castelblanc et les Ardenti Corde dégénérés, isolé des échos du carnage dans son propre esprit, Balthazar n'avait eu de cesse de réciter des formules interdites et des mantras obscurs. Il les avait autrefois glanés dans de vieux grimoires scellés, planqués dans la réserve condamnée de la Tour des Mages. Le rituel était instable et dangereux. Il réclamait un payement que tous n'étaient pas en mesure de fournir. Bob s'y était cependant préparé. Il l'acceptait.
Il sacrifiait la longévité incroyable que lui procurait son statut de demi-diable.
Terminant de marmonner l'incantation finale, Bob approcha une main griffue du torse nu de son amant, frémissant de haine au mot honni gravé au couteau dans sa chair même. Proditor. Théo n'était qu'un homme. Il avait des sentiments. Qui étaient ces humains stupides pour leur interdire de s'aimer !?
Le demi-diable enfonça ses griffes dans la peau du paladin, comme s'il s'apprêtait à lui ouvrir la poitrine d'un seul geste.
Le dernier mot du rituel franchit le seuil de ses lèvres.
Et contre sa paume, le cœur de Théo battit.
Alors Bob poussa un rugissement retentissant. Il arracha les énormes clous sanglants qui retenaient son amant prisonnier et cala délicatement le corps frêle et fragile dans ses bras puissants de diable. Il le berça un instant comme un enfant, des larmes brûlantes coulant sur ses joues.
Puis, d'un unique battement d'ailes, il s'éleva dans les cieux flamboyants et disparut à l'horizon.
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Bien des années plus tard…
Dans les plaines stériles s'élevait un mince filet de fumée. Aldric n'aimait pas camper ici, mais c'était la route la plus rapide pour rejoindre les clans des montagnes. C'était l'affaire de quelques nuits : ensuite, il se sentirait de nouveau pleinement en sécurité.
Le vieil homme avait l'habitude du trajet. Il sortit une pipe qu'il se mit à fumer et contempla en silence les vestiges oubliés d'une cité autrefois prospère. Castelblanc était la capitale de l'ancien royaume. Ou l'une de ses villes les plus importantes ? Elle n'était pas gouvernée par la royauté qui y siégeait, mais par la religion – mais cela avait été découvert bien trop tard.
Des chevaliers d'un ordre lumineux s'étaient perdus. Aldric ne se rappelait plus vraiment les détails. Il était un vieux marchand célibataire qui parcourait le monde en solitaire et le récit d'autrefois mourrait avec lui, alors à quoi bon s'en souvenir ? Il se remémorait seulement qu'il y avait eu une guerre terrible, avec des centaines de morts. Il y avait une histoire de souterrains et de monstres. De flammes et de glace, aussi.
Aldric reprit une bouffée de sa pipe. Ses souvenirs lui faisaient défaut, ce soir.
La seule chose dont il était certain, c'était que ce carnage portait un nom.
Sur leur lit de mort, ses deux pères adoptifs avaient bien insisté sur ce point, avant d'échanger un dernier regard et de s'endormir ensemble pour l'éternité, main dans la main.
Le carnage dont ils avaient été les seuls à rééchapper portait un nom.
La nuit enflammée…
Ignea Nocte.
