PARTIE IV
- J'ai dormi longtemps?
Intérieurement, la navigatrice tressaillit en entendant la voix de son nakama devenue si faible. Un soulagement immense et une inquiétude grandissante se partageaient le podium dans son esprit.
- Environ trois heures et demie.
Dehors, la nuit s'était bien installée, et Nami avait pu assister à un coucher du soleil en demie teinte. Le ciel s'était couvert à l'horizon et avait noyé les couleurs flamboyantes dans une masse fade. Durant ce lapse de temps, l'état de Zoro s'était aggravé. Sa fièvre avait continué d'augmenter, malgré les efforts de la jeune femme pour l'endiguer. Ses muscles se mettaient à convulser plus fréquemment, et à deux reprises, Nami avait cru que la fin du jeune homme était venue. Elle avait tenté de le réveiller, mais ni ses appels, ni ses secousses, ni ses gifles n'avaient eu le moindre effet. Elle avait dû se résoudre à l'idée que tant qu'il respirait, il était vivant. Ce sentiment d'impuissance, elle l'avait déjà ressenti, il lui était désagréablement familier, et elle le haïssait.
Chopper n'était pas encore arrivé au terme de ses recherches, et plus le temps passait, plus Nami doutait de leur chance de réussite. Le dernier check-up remontait à un quart-heure, où le petit renne avait tout fait pour la rassurer, bien qu'elle l'ait senti anxieux au travers du den den mushi. Elle n'avait pas voulu le démoraliser en lui avouant que c'était peine perdue tant qu'il n'aurait pas de remède, car il faisait de son mieux. Ce n'était d'ailleurs pas la seule chose qu'elle avait omise pour ne pas l'inquiéter encore plus et le distraire, mais elle commençait à se sentir fébrile par moment. La fatigue se faisait également ressentir, elle luttait pour garder les yeux ouverts, mais Nami mettait ça sur le compte de l'heure tardive. Toutefois, le réveil de Zoro venait de lui redonner un coup de fouet.
Son corps entier était secoué par des tremblements incontrôlés alors qu'il s'humectait les lèvres et la jeune femme réagit immédiatement. Elle approcha le verre d'eau avec la paille, mais il eut du mal à lever la tête pour l'attraper, et celle-ci retomba lourdement sur la pile de vêtement. L'estomac de Nami se contracta en comprenant que ce simple effort était devenu compliqué pour lui.
- Là, souffla-t-elle en lui soulevant délicatement le crâne.
Son pouce fit de petits cercles apaisants contre son cuir chevelu détrempé où se collaient ses mèches vertes tandis qu'il buvait de petites gorgées. Elle vit la peau luisante de son camarade se couvrir de chair de poule malgré la chaleur fiévreuse qui irradiait dans sa paume de façon alarmante. Lorsqu'il relâcha la paille, elle entendit ses dents s'entrechoquer le temps d'une seconde avant qu'il ne verrouille sa mâchoire dans une ultime tentative de reprise de contrôle.
Nami hésita brièvement, puis lui souleva à nouveau la tête afin de récupérer son yukata. Zoro lui jeta un regard réprobateur mais la jeune femme l'ignora et déplia le vêtement. L'expression du jeune homme s'adoucit alors qu'elle ajustait la couverture improvisée de chaque côté de son corps. Après cela, elle attrapa la tête de l'épéiste entre ses mains, qui émit un petit grognement de protestation, et la posa sur ses genoux repliés.
- Tu n'es pas obligée, tu sais? marmonna-t-il d'un ton grincheux.
Elle avait fait ce qui lui semblait être le mieux sur l'instant, mais à présent que sa chaleur se diffusait sur ses cuisses, Nami réalisait l'ambiguïté de sa position. La tension n'avait pas quitté la nuque de l'épéiste, qui se raidissait un peu plus à chaque passage des doigts fins de la jeune femme dans sa chevelure afin de décoller les mèches vertes humides de son crâne. Il n'appréciait pas son contact.
- Je sais. J'ajouterais ça à ta facturation.
S'il y avait bien une chose qu'elle avait appris dans la vie, c'était que l'argent ne la décevait jamais et ne lui brisait pas le cœur. Il ne pouvait pas la blesser et à l'inverse, il avait le pouvoir de la rendre illusoirement heureuse. Voilà pourquoi elle se retranchait toujours derrière sa cupidité. La main finit par suspendre son geste. Ce n'est pas ton rôle! Persifla une petite voix dans son esprit, et la navigatrice reposa ses mains, à regret, sur le plancher.
L'épéiste siffla dédaigneusement, mais se relaxa petit à petit sur les genoux de sa nakama. Ne sachant que faire, car elle était désormais bloquée et que tous ce qui pouvaient la distraire étaient soit trop éloignés, soit défendus, Nami observa le visage de Zoro. Pourquoi avait-elle autant envie de lui caresser les cheveux?! Ils étaient trempés de sueur… et incroyablement doux, et puis aussi parce que c'était la première fois qu'elle avait pu avoir un geste tendre envers lui. Mais elle avait été bien vite rappelée à l'ordre. Ce n'était pas à elle de faire ce geste. Il était pour une autre. Kuina.
- Tu ne dois pas mourir, Zoro.
Le murmure rauque de sa voix épaissie par la tristesse, se fondit dans la quiétude de la vigie.
- Ce n'est pas mon intention. N'espère pas récupérer ma prime tout de suite…
Pour la deuxième fois, il lui balançait sa prime à la figure. Elle aurait aimé dire qu'il s'agissait d'une plaisanterie, qu'il disait ça pour la taquiner, mais désormais, elle ne savait plus. Zoro paraissait toujours sérieux en toute circonstance, même maintenant, et après ce qu'il lui avait dit sur sa présence ici, Nami en venait à douter qu'il y ait eu une quelconque trace d'humour à un moment. C'était douloureux.
- L'argent n'a rien à voir là-dedans! Tu dois vivre! et pas uniquement pour réaliser ton rêve… mais aussi pour cette personne à qui tu tiens tant.
Dans cette position, Nami pouvait voir la moindre micro-réaction sur le visage de l'épéiste, et la mention de cette personne suscita un léger sursaut de ses sourcils alliés à une soudaine tension dans ses épaules. Le sujet le rendait nerveux.
- De-de quoi…?
- Comment je le sais? Robin me l'a fait remarquer, alors pas la peine de nier. Il y a des signes qui ne trompent pas, sans compter que tu as parlé dans ton sommeil…
Sa mâchoire carrée se contracta et il évita soigneusement son regard avec un air étrangement coupable.
- Ce n'est pas une honte d'éprouver des sentiments, tu sais?
- Je n'ai pas honte. C'est juste que… j'aurais aimé que personne ne le remarque. Ce genre de chose pourrait perturber l'équilibre au sein de l'équipage, et ça, il n'en est pas question.
Nami ne s'était pas attendue à ce qu'il confirme aussi aisément, elle aurait plutôt cru qu'il nierait tout en bloc.
- Je comprends, acquiesça doucement la rouquine. Et est-ce qu'elle partage tes sentiments?
Un faible triste, un peu amère, flotta sur ses lèvres pincées.
- Je… je n'en sais rien. En fait, ça m'étonnerait, admit-il doucement.
Pendant un instant, son regard se perdit dans le vague et la jeune femme crut déceler de la peine. Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, Zoro semblait vulnérable (peut-être était-ce aussi dû à son état), et le voir ainsi lui fendit le cœur. En tant qu'amie et nakama, elle sentit qu'il était de son devoir de le soutenir, de lui faire entendre qu'il y avait sans doute de l'espoir.
- J'en déduis que tu ne lui as jamais demandé. Qui sait? Peut-être partage-t-elle secrètement les mêmes sentiments pour toi?
Il fronça les sourcils tandis que son sourire disparaissait au profit d'un air songeur, puis leva un regard indéchiffrable vers elle, comme s'il doutait de sa sincérité. Lorsqu'il la fixait aussi intensément, Nami se sentait toujours un peu mal à l'aise. Elle avait la sensation d'être complètement nue devant lui, et que quelque chose fourmillait sous sa peau ainsi que dans son ventre. Heureusement, il rompit l'échange visuel puis remua la tête pour délasser ses muscles et ferma l'œil afin de se reposer.
- Humph.
C'était le signe qu'il ne voulait pas s'appesantir sur le sujet, mais Nami n'avait pas envie de retourner dans un silence gênant, alors elle poursuivit:
- Je suis sûre que Kuina attend ton retour avec impatience et que…
- Tu te fous de ma gueule?! aboya-t-il soudainement.
La navigatrice sursauta comme si elle avait reçu un coup de fouet. Il s'était raidit en une fraction de seconde à la mention de ce nom et braquait désormais un regard assassin sur elle. La réaction agressive pour le moins inattendue, la déstabilisa. Pourquoi réagissait-il ainsi? Elle ne comprenait pas d'où venait le mal, elle avait dit cela uniquement pour l'aider, il n'y avait aucune malice, alors pourquoi son œil brulait-il d'une rage accusatrice?
- N-non… je…je…
- Arrête ta comédie, tu veux?! trancha Zoro.
Tout à coup, son expression changea. Il parut se calmer quelque peu et émit un petit ricanement sardonique.
- Dire que je commençais à croire que tu… pfff quel idiot.
L'esprit de la jeune femme carburait à toute vitesse pour essayer de comprendre le comportement de son compagnon, de se souvenir s'il s'agissait d'un symptôme de la maladie, mais rien n'y faisait. La seule chose dont elle était certaine, c'était que mentionner Kuina avait été une grave erreur. Ses interrogations furent mises en suspens car l'épéiste essaya de se relever. Sans qu'elle n'ait le temps de réfléchir, Nami l'attrapa par les épaules et le plaqua sur ses genoux.
- Ne. Bouges. Pas !
Elle pouvait tolérer beaucoup de choses, mais il n'était pas question qu'elle le laisse désobéir à un ordre de Chopper. Il tenta de résister contre la pression qu'elle exerçait sur ses deux épaules avant de réaliser qu'elle n'était plus dans la passivité. Les yeux de la jolie rousse s'étaient transformés en deux lueurs rougeoyantes.
- Je ne sais pas si la bipolarité est un symptôme mais s'il faut que je te colle un pain sur la tête pour que tu restes tranquille, je n'hésiterais pas une seule seconde!
La colère soudaine de la navigatrice sembla le surprendre et tempéra ses ardeurs.
- Ecoute-moi bien espèce d'idiot, je suis peut-être cupide, froussarde, manipulatrice, autoritaire…
Les défauts ne manquaient pas, quoique personnellement, elle ne les considérait pas comme tels.
- En revanche, s'il y a une chose dont je ne moquerais jamais, c'est des sentiments des autres! Alors je suis désolée de t'avoir offensé en mentionnant cette personne mais après cette discussion, je croyais bêtement que tu me faisais enfin un peu confiance pour te livrer à ce sujet!
Zoro se mordit l'intérieur de la joue dans ce qui ressemblait à de la culpabilité. Ou bien se retenait-il de crier de douleur à cause de ses ongles plantés dans sa chaire nue? Ils se défièrent du regard encore quelques secondes et Nami finit par rétracter ses griffes. La colère des deux retomba progressivement.
- Comment connais-tu ce nom, alors? demanda le bretteur toujours méfiant.
- Je t'ai dit que tu parlais dans ton sommeil. Tu l'as appelé plusieurs fois, je n'ai fait que tirer des conclusions.
Il ferma l'œil et soupira, puis lorsqu'il le réouvrit, un poids qu'elle n'avait jamais remarqué marqua ses traits, qui n'avait rien à voir avec la fatigue provoquée par la maladie.
- Ce… ce n'est pas ce que tu crois.
Pendant de longues secondes, le silence s'éternisa, où il parut débattre avec lui-même.
- K-Kuina est… était mon amie d'enfance.
La pomme d'Adam monta difficilement le long de sa gorge. L'emploi du passé n'annonçait rien de bon. Son regard se perdit dans le vague. Il était loin, très loin, absorbé par le souvenir d'un passé hors de porté.
- On partageait le même rêve, elle et moi. Quand on était gamin, je l'ai défié des milliers de fois, 2001 fois précisément, et elle a toujours été meilleure que moi.
Un petit sourire affectueux se fraya un chemin sur son visage fatigué.
- Elle était têtue et fière, un peu arrogante sur les bords, ce qui ne lui avait pas valu beaucoup d'amie, mais ça lui était égale. Je l'admirais pour sa force, pour sa technique… elle me surpassait en tout, et elle était mon objectif.
Nami écoutait sans pouvoir y croire. Cela lui paraissait tellement inconcevable que Zoro puisse perdre autant de fois consécutives, contre la même personne. Cette fille devait être vraiment forte. Elle ne put s'empêcher de sourire en imaginant une fillette le malmener et qu'il continue d'en redemander. C'était une chose qui n'avait pas changer. Cela se voyait qu'il l'admirait.
- On s'était fait une promesse, celle de devenir meilleur épéiste au monde quoiqu'il arrive. Fille ou garçon, ça n'avait pas d'importance, on se donnerait à fond pour la réaliser.
Il marqua une pause, puis le sourire du jeune homme s'effaça et son regard se durcit.
- Elle est morte le lendemain… d'un accident bête. Une chute dans les escaliers.
Dans une vie comme la leur, où ils avaient tous échappés à la mort à de nombreuses reprises, à côtoyer des monstres de résistances, capables d'encaisser n'importes quel dégât, il était facile d'oublier que la mort pouvait survenir tout aussi simplement pour le commun des mortels. Une chute dans les escaliers, une balle dans la tête, et la vie s'éteignait en un claquement de doigt. C'était là, la dure réalité. Nami comprit aussitôt la réaction qu'il avait eu, et elle s'en voulut d'avoir mal interprété les signes.
Zoro inclina légèrement la tête sur le côté et lui exposa son profil aveugle, qu'elle interpréta comme une volonté de dissimuler sa tristesse, ou d'éventuelles larmes. Toutefois, sa voix fut étrangement claire lorsqu'il prit la parole:
- Le sabre blanc. C'était le sien. Wado Ichimonji.
Depuis leur rencontre, ce sabre n'avait jamais quitté sa ceinture (ou presque). Elle en avait vu se succéder, dont le nom n'avait laissé aucune empreinte dans son esprit, hormis pour les deux derniers, Shusuii et Enma, mais celui-là demeurait une constante. Son attachement à ce katana paraissait évident quand on connaissait un peu mieux Zoro, mais elle ne s'était jamais posé la question de pourquoi.
- J'ai juré sur ce sabre que je deviendrais le meilleur épéiste au monde, que mon nom résonnerait jusqu'aux cieux, pour que Kuina sache que j'ai honoré notre promesse.
L'émotion lui serra la gorge et elle ne put s'empêcher de sourire malgré tout. C'était tellement lui. Si ses compagnons ne pouvaient plus avancer, il les portait sur son dos, et s'ils venaient à disparaitre, il les emportait avec lui, dans son cœur, mais tant qu'il vivait, jamais il ne cesserait d'avancer.
- Et je ne mourrais pas avant d'y être arrivé! déclara-t-il d'un ton ferme.
Il était tellement convaincu qu'elle voulait y croire elle-aussi. Les épreuves qu'il avait traversées tendaient à lui donner raison, et vivre aux côtés de Luffy lui avait appris à croire aux miracles. Lorsque que Kaido avait proclamé sa victoire et annoncé la mort du capitaine au Chapeau de Paille, Nami avait refusé catégoriquement d'y croire. Elle s'était dressé vent debout face au terrible Yonko, lui crachant au visage que Luffy ne pouvait pas être mort car elle en était convaincue. Alors pourquoi en serait-il différent maintenant? S'il y en avait bien un qui défiait régulièrement la mort, c'était Zoro. Il fallait juste qu'elle fasse taire cette petite voix sournoise, sans visage, qui lui susurrait que la chance ne durait jamais, qu'elle finissait toujours par tourner.
A suivre...
