Ce n'était pas quelque chose que Noah avait l'habitude de faire, mais il avait appelé le commissariat pour dire qu'il ne viendrait pas ce matin. Concernant l'après-midi, il n'avait encore rien décidé. Sans doute verrait-il en fonction de l'état de son fils, qui lui avait fait une belle frayeur. Maintenant, il était calme – autant que possible, en tout cas. Mais il ne parlait pas et ça, c'était un problème. Non, tout ce qu'il faisait, c'était se couvrir, se recroqueviller sur lui-même dans son lit… Parce qu'il y était resté. Il avait refusé de le quitter et pour preuve: il s'était à nouveau glissé sous les draps dès qu'il avait pu. Et Noah, en père complètement ignorant de la situation qui l'avait conduit à se mettre dans cet état, n'avait pas cherché à l'empêcher de se réfugier dans son lit, encore moins à le forcer à s'habiller pour aller au lycée. Non, le shérif s'était dit qu'il valait mieux le laisser faire ce qu'il voulait pour l'instant. Ce qui le rendait si tolérant, si enclin à ne pas se concentrer sur son absence au lycée? Plus que son état en lui-même, c'était son intensité qui le terrifiait. A côté de cela, Stiles ne l'avait pas souvent trompé pour manquer les cours et puis… Il ne feignait pas d'aller mal et ça, Noah n'avait pas eu besoin de l'analyser en profondeur pour le comprendre.

Le simple fait qu'il soit aussi vulnérable se suffisait à lui-même car jamais, ô grand jamais son fils n'aimait se montrer ainsi, même pas à lui, son propre père. Il était comme ça, Stiles, si perso dans sa manière de vivre qu'il exécrait qu'on le voie dans les moments où ça n'allait pas.

Mais voilà, Noah était descendu quelques minutes, après s'être assuré qu'il s'était calmé. Il zieuta son téléphone, qu'il avait posé sur la table basse sitôt son appel au commissariat terminé. Et maintenant? Et maintenant, qu'était-il censé faire? S'il avait l'habitude de traiter des cas compliqués dans son travail, y compris s'occuper de recueillir les dépositions de nombreuses victimes par rapport à des sujets extrêmement variés, il n'arrivait pas à se résoudre à interroger Stiles. Enfin, disons qu'ils n'avaient jamais vraiment parlé, tous les deux, échangé par rapport aux problèmes de l'un, aux préoccupations de l'autre… Alors cette fois-ci serait une première. Noah ne savait pas comment s'y prendre, d'autant plus que Stiles était extrêmement secret, certes. Néanmoins, le laisser ruminer dans son coin, ça, il ne pouvait pas le faire. Pas cette fois, du moins. Il savait avoir plusieurs fois manqué à son devoir de père et il s'en voulait suffisamment comme cela, alors autant ne pas rajouter une croix dans le tableau de ses plus grands regrets.

Ainsi, il se servit un verre d'eau et réfléchit un moment à la façon dont il pourrait amorcer la discussion, avant de prendre la direction des escaliers. Le fait est qu'il savait son fils fort, résistant à bien des choses, alors… Il peinait à imaginer ce qui avait pu le mettre dans un tel état. Mais une question particulière réussit à se frayer un chemin parmi toutes les autres au point qu'il l'entendit, la comprit… Et se la répéta en boucle jusqu'à ce qu'il arrive devant la porte de la chambre de Stiles.

Stiles accepterait-il de lui parler? De se confier à lui?

Cette question, Noah n'était pas sûr de pouvoir y répondre par avance. D'un côté, il avait envie d'y croire: il était son père, après tout, alors qui de mieux que lui pour l'écouter, le protéger? De l'autre, il savait Stiles fort peu loquace lorsqu'un malheur venait à lui tomber dessus. Dans tous les cas, Noah se devait d'essayer de lui tirer les vers du nez. Parce que quelque chose lui disait que cette fois-ci était différente des autres, que ce qui lui était arrivé était véritablement grave. Voilà ce qui maintenait ses instincts de parent en éveil au point de faire passer son travail, pourtant si important pour lui, au second plan. Pour une fois, il n'avait pas hésité.

C'est avec la boule au ventre qu'il se mit à monter les escaliers. Même après de longues minutes d'une intense réflexion, il n'avait aucune idée de la façon dont il pourrait débuter la discussion. Comment faire en sorte que Stiles ne se braque pas? Comment le pousser à s'ouvrir, le persuader de lui faire confiance? Son garçon, il le connaissait – et c'était justement pour cette raison qu'il appréhendait leur future entrevue.

Parce que Stiles avait la capacité d'être quelque peu… Imprévisible. Et dans ce genre de situation, il ne s'agissait pas vraiment d'une qualité.

En bon père respectant l'intimité de son fiston, Noah toqua à la porte et attendit d'entendre sa voix cassée pour entrer.

Stiles ne lui apparut pas plus en forme qu'il l'avait laissé mais au moins, il semblait être maître de lui-même. Il avait le regard lucide, conscient, loin de toute emprise cauchemardesque. Discuter avec lui serait possible, au moins sur ce plan-là. Maintenant, restait à voir à quel point il pourrait s'ouvrir.

- Comment tu vas, mon fils? Lui demanda Noah en s'asseyant au bord du lit.

Il savait très bien que la réponse ne serait pas positive – du moins pas sincèrement positive. Il s'agissait toutefois de la seule amorce potable qu'il avait trouvée. Pour l'instant, il n'avait que ça. Puis il lui paraissait essentiel de lui montrer qu'il se souciait de lui. C'était notamment pour cette raison que le lycée était une préoccupation mineure et qu'il ne lui en parlerait pas, excepté pour lui dire que s'il se sentait aussi mal, il ne l'obligerait pas à y retourner cet après-midi. Peut-être même pourrait-il faire étendre son absence une journée de plus. Enfin, tout dépendrait de ce qu'il lui dirait et de l'évolution de son état. Tout ça pour dire que les cours n'étaient guère une priorité par rapport à d'habitude – il tenait à le lui montrer, dans le but de le mettre le plus à l'aise possible.

Mais Stiles ne fit rien de plus qu'hausser les épaules, sans le regarder. Et peut-être ça le plus étrange, le fait… Qu'il évitait de le regarder, comme si quelque chose le gênait. De même, pourquoi ne pas lui avoir répondu oralement, même si c'était pour dire que ça n'allait pas malgré le caractère passablement évident de la chose? Noah se râcla la gorge.

- A propos de ce qu'il s'est passé ce matin… Commença-t-il.

- C'était juste un cauchemar, le coupa l'hyperactif avec cette voix toujours horriblement cassée.

Sauf que ces mots-là, il ne semblait pas y croire lui-même. Et sa tentative de mensonge blessa quelque peu Noah, qui choisit toutefois de ne pas le montrer. C'était triste à dire, mais il avait l'habitude que Stiles tente d'emprunter des chemins comme celui-ci.

- Stiles, nous savons tout les deux qu'un cauchemar ne te mettrait pas dans des états pareils.

Noah avait l'impression de marcher sur des œufs tant la situation lui était inconfortable: il n'arrivait pas à être sûr de lui, à dire les bons mots d'instinct. Au moins, il lui faisait part de ce qu'il pensait sans brusquerie aucune.

Stiles eut alors une réaction étonnante: un sourire las et faiblard… Qui ressemblait plus à une grimace qu'autre chose. Quelque chose de bien sombre qui fit frissonner Noah.

- Je ne pourrai pas te berner cette fois, pas vrai?