Oyez, oyez ! Voici venue l'heure des récriminations hebdomadaires de Mamie Charles-Henri (ou devrais-je dire "Papi" ?).
Pourquoi diable, dans beaucoup de fictions, les personnages ont-ils le même système de valeurs universaliste que dans le monde occidental actuel ? Vous voyez ce que je veux dire : la vie de l'autre vaut autant que la mienne, nous sommes tous égaux, émettre un jugement sur un pays entier est un crime pire que le meurtre... (Bon, j'exagère mais certains sont vraiment comme ça).
Je vois quand même des fictions où les personnages exaltent la tolérance. La tolérance. Dans un monde où des Villages Cachés se livrent une guerre intestine qui remonte à leur création et où il est normal de former des enfants-soldats.
Donc non, je ne ferai pas de mentalité universaliste répandue et je ne présenterai pas Danzô comme un méchant parce qu'il place Konoha au-dessus de tout. Ce n'est pas pour ça que c'est un méchant ; tous les Konoha-nins placent Konoha au-dessus de tout. Pour moi, la mentalité la plus répandue est de type nationaliste, clanique, comme dans l'Europe médiévale (ou dans le Japon moderne), et les universalistes qui se préoccupent du bien commun sont l'exception : Obito, Itachi (ici) et, bien sûr, Naruto. Voilà, c'est dit. Et ce sera le cas dans toutes les fictions Naruto que je pourrai écrire à l'avenir.
Mais bon, en-dehors de ça, comment allez-vous, chers lecteurs ? J'imagine que pas mal d'entre vous sont en vacances et n'ont pas Internet. Tant pis, vous lirez ce chapitre plus tard. Pour les autres, bonne lecture et s'il vous plaît, laissez-moi un commentaire si vous avez aimé, même un petit "je lis ta fiction et j'aime bien ce que tu fais", c'est très agréable pour moi. Merci !
Réponses aux reviews :
- lisou : c'était clairement le chapitre "réponses" pour tous ceux qui se posaient encore des questions sur la mission de Sakura. Pour Hae, non, les Heshiboka sont (enfin, étaient) un Clan du pays de l'Herbe. Ils n'étaient pas affiliés à Kusagakure, c'est tout. Donc il n'y a aucun risque pour eux. Sinon, tu penses bien que Riki essaierait d'étrangler Itachi (elle est très protectrice ^^).
Merci pour ton commentaire et je vais essayer de... ahem... "profiter" de cette expérience enrichissante qu'est le stage ouvrier. (Je rêve de cartouches d'imprimante la nuit)
La roche était dure. Itachi changea de position, laissant une jambe se balancer dans le vide alors que l'autre, pliée devant lui, était prête à le propulser au moindre signe de danger. Il n'avait jamais réussi à s'installer confortablement sur les rochers. Peut-être Sakura avait-elle raison : il devait avoir les os pointus.
C'était curieux, comme les petites phrases de la kunoichi lui revenaient en mémoire aux moments les moins prévisibles.
Il y avait encore eu une attaque, hier. Un contingent d'Iwa-nins avait essayé de mettre à sac la tente où ils entassaient les rations alimentaires. L'expédition était brouillonne, mal préparée, bien différente de ce dont on pouvait s'attendre de la part d'un stratège aussi expérimenté que Kakuzu, comme si les hommes avaient agi par eux-mêmes sans l'accord de leur supérieur. Des dissensions parmi les rangs ennemis ? Itachi avait soigneusement catalogué l'incident dans la catégorie anormal. S'il accumulait suffisamment d'indices, il finirait par comprendre ce qui se tramait : il lui suffisait d'attendre et d'être attentif. Par chance, c'était un art qu'il avait eu de multiples occasions de pratiquer depuis sa plus tendre enfance.
On avait renvoyé les cadavres des deux Chûnins tombés dans l'attaque à Konoha, en compagnie des Genins qui retournaient au village. Itachi avait reconnu l'un d'eux : le Nara dont la grand-mère venait de Kirigakure. Il aurait dû partir le lendemain pour un poste à la frontière de la Pluie. Le destin pouvait se montrer cruel, songea-t-il alors qu'un vent chaud balayait ses cheveux détachés.
Il relisait une énième fois la lettre de Sakura, son Sharingan activé pour compenser l'obscurité nocturne, quand un bruit de pas le força à relever la tête.
Son emplacement se trouvait à l'extrémité du camp, presque en-dehors du périmètre de sécurité. Le shinobi vérifia que sa toile d'illusions était en place puis sortit un kunai – mieux valait être paranoïaque que mort. Quand il vit deux silhouettes nimbées de gris approcher, il commença à déployer un genjutsu insidieux qui remplacerait peu à peu leur sens de l'audition… Puis il vit qu'une silhouette était celle d'une enfant et que l'autre n'avait que trois doigts à la main droite.
Cela n'expliquait pas comment elles pouvaient marcher droit sur lui. Le rythme de ses battements de cœur s'accéléra : y avait-il des imperfections dans sa technique de dissimulation ? Son chakra ne circulait-il pas correctement ? Sakura l'avait assuré qu'il était parfaitement guéri – Sasuke, appela la partie de lui qui ne quitterait jamais le deuil – mais elle avait pu oublier quelque chose…
Puis le jour se fit dans son esprit. Ushafu Riki avait pour apprentie la victime de son frère : Heshiboka Hae. La pupille prismatique perçait les illusions. Voilà pourquoi l'enfant marchait devant la femme, l'élève devant le maître : seule Hae le voyait.
- Bonsoir, Ushafu-san, Heshiboka-kun, lança-t-il doucement en abandonnant son manteau d'illusions.
La fille tressaillit comme s'il l'avait frappée. Itachi accepta sa réaction avec fatalisme. Avec elle, Sasuke avait commis l'impardonnable ; une vie ne suffirait pas à racheter cette faute. Elle ne serait jamais à l'aise face à un membre de son Clan.
- Uchiha, claqua la voix habituellement chantante de Riki. J'ai des nouvelles.
Itachi inclina la tête pour indiquer qu'il écoutait. Il ne remit pas en question la présence de la fillette : Riki dirigeait les Kusa-nins, c'était à elle de décider comment affecter ses soldats, s'ils étaient plus efficaces à Kusagakure ou au camp. Et, malgré l'antipathie qu'elle manifestait envers lui, il était assez objectif pour reconnaître que son jugement était sûr.
Du moins tant que je ne suis pas concerné.
- Les renforts d'Iwa attendus par l'Usurpateur ne sont pas arrivés. Plus important : les produits venant de la Terre ont été mis en quarantaine. Est-ce là un plan de Konohagakure ?
- Je ne peux rien dire.
Il était certain que sous son masque, Riki pinçait les lèvres.
- Je ne suis pas idiote, Uchiha. Votre village est dirigé par la meilleure medic-nin au monde. Avez-vous, oui ou non, répandu une épidémie chez nos ennemis ?
Et le jour se fit.
Non. Non. Non. Elle ne peut pas avoir fait ça.
Sakura seule, non. Mais Tsunade-hime a déjà combattu dans deux guerres. Si c'est le seul moyen de sauver Konoha…
La lettre de son… amie, compagne, future fiancée – vraiment ? Après ce qu'elle a fait ? Elle a activement contribué à – silence. Plus tard – lui revint à l'esprit. Sache que je suis désolée, avait-elle écrit. S'il y avait une autre solution, je l'aurais choisie.
Une épidémie pour annihiler l'armée ennemie. Sauf que quelque chose n'allait pas – tout le monde savait qu'il était terriblement compliqué de répandre une épidémie chez les shinobi. Le chakra était une force trop imprévisible, les mutations se faisaient trop vite : au lieu de plusieurs générations, il suffisait d'une poignée d'années pour que toute la population ninja soit immunisée. C'était bien pour ça que, même au faîte de sa puissance, Sunagakure aux poisons redoutés n'avait jamais eu recours à des armes bactériologiques. Contre les ninjas, c'était aussi efficace que d'essayer d'éteindre un incendie avec de l'huile. Les survivants étaient nombreux, furieux, et vous arrachaient la gorge avec la sauvagerie d'un loup affamé. Le Village Caché par la Cascade, Takigakure, avait commis cette erreur, autrefois. Aujourd'hui, ce n'était plus qu'un village mineur qui gardait le Démon à Quatre Queues comme unique symbole de sa gloire passée.
Jamais la grande Tsunade n'aurait fait une telle idiotie. Jamais Sakura qui, il en était convaincu, était un génie dans son domaine, n'aurait cautionné une manœuvre aussi risquée.
Pourtant, les produits de la Terre étaient en quarantaine. Quel mot hurlait maladie plus que celui-ci ?
Les Trois de Konoha – Tsunade, Shizune, Sakura – avaient-elles découvert un virus qui résisterait parfaitement au chakra ? Il n'y croyait pas. Des générations de médecins peu scrupuleux avaient essayé. Orochimaru lui-même avait fait des expériences à ce sujet, si les rapports de la Racine étaient corrects. La guerre durait depuis moins de trois mois : on ne faisait pas une découverte majeure dans un tel délai.
La réponse était ailleurs, et les yeux bleus de Riki commençaient à se teinter de méfiance face au temps qu'il mettait à répondre.
La maladie ne pouvait pas emporter les shinobi. En plus, c'était risqué : et si on retournait le virus contre Konoha ? Elles auraient pu le cibler vers les populations ennemies, mais les shinobi bougeaient beaucoup, semaient des bâtards ici et là – ils étaient, en moyenne, bien plus métissés que les civils qui passaient des générations dans la même région…
Oh Kamis, non. Pas ça.
Les civils, réalisa-t-il avec horreur. La base perpétuellement sous-estimée d'une économie, la masse dont les dos pliés supportaient le poids de la pyramide sociale – les membres les plus vulnérables. Ceux qui naissaient, vivaient, mouraient dans un même village ; les ethnies qui évoluaient séparément depuis si longtemps que leurs patrimoines génétiques en faisaient presque des races différentes. Un médicament qui soignait la grippe dans le pays du Vent était répertorié parmi les poisons faibles de la Foudre.
Elles ont ciblé les civils, comprit-il, et la révélation avait la force d'un soleil qui lui brûlait les yeux. Ce serait un meurtre à grande échelle, un massacre, un… un génocide.
Non. Non. Non. Il avait tué sa propre famille. Ce qui était à l'œuvre était cent fois pire. Les civils n'avaient rien fait, rien demandé, ils étaient trop faibles pour être une menace ! Il y avait des femmes, des enfants, des personnes qui ignoraient tout de la guerre et d'autres qui n'avaient jamais touché une arme de leur vie. Il y avait des agriculteurs, tellement que leur nombre donnait le vertige, des moines réfléchissant sur leurs montagnes, des commerçants vendant des bijoux aux fiancés… Il y avait toute une vie foisonnante et calme à laquelle Itachi, né pour tuer, avait toujours aspiré en secret.
Konoha avait attaqué le point le plus vulnérable de ses ennemis. Pour avoir un impact, les Trois devaient tuer au moins un tiers de la population, estima-t-il, suffisamment pour que l'industrie s'arrête et que l'agriculture souffre. La famine allait s'ajouter à la maladie, des épidémies plus bénignes se répandraient vite, les nobles affolés se barricaderaient…
Et la Terre, le seul pays ennemi à avoir encore un Daimyo influent, allait se retirer des combats en premier. La Pluie et l'Eau vivaient sous la férule de shinobi sanguinaires qui laisseraient des millions mourir plutôt que de renoncer. Mais la Terre…
Les renforts d'Iwa ne sont pas arrivés, se souvint-il comme malgré lui.
Non. Pas ça. Tout sauf ça. Ce serait horrible, impensable, monstrueux. Ils n'avaient pas le droit. Eux, shinobi, ne pouvaient pas remplacer ainsi les dieux de la mort.
Tsunade, Shizune et Sakura n'avaient pas le droit. Certaines lignes ne pouvaient être franchies, certaines limites ne devaient jamais être brisées…
Face à lui, les yeux si bleus de Riki le vrillaient comme un kunai.
Il avait voulu savoir. Il se rappela trop tard que le savoir pouvait être une malédiction.
Itachi avait été tellement loin dans l'horreur, aux côtés de Kisame, que pas un trait de son visage ne bougea au cours de sa terrible introspection. Même quand le voile se déchira, il resta neutre, détaché, en apparence, des vicissitudes du monde matériel. Riki à l'œil vif se soupçonna rien de ce que sa némésis ressentait.
Avez-vous, oui ou non, répandu une épidémie chez nos ennemis ?
- Oui, répondit-il finalement. Assurez-vous que quiconque ayant des origines parmi les pays que nous combattons ne s'aventure pas près des frontières.
- L'Herbe n'accueille pas de shinobi étrangers, rétorqua son interlocutrice.
- De shinobi, peut-être. Mais vos civils ? demanda-t-il doucement.
Il ne voyait pas l'expression de Riki ; sa combinaison grise ne pouvait cependant cacher le raidissement brutal de ses membres.
- Il y en a peu parmi nos civils, songea-t-elle à voix haute, un bras autour des épaules de son apprentie. Nous ne sommes pas un pays ouvert. Ceux qui viennent d'ailleurs sont repartis chez eux quand la guerre a éclaté… C'est là le plan de votre dirigeante, n'est-ce pas, Uchiha-san ?
Itachi garda le silence. Il n'était pas prêt à répondre par l'affirmative, à assumer l'acte atroce commis par sa supérieure. Par une femme que, jusqu'ici, il avait profondément respectée.
- Elle ne pourra jamais défendre sa décision, constata platement Riki. Dès que la guerre sera gagnée, son propre village se retournera contre elle. Elle devra démissionner ou risquer la guerre civile.
- Heureusement, nos alliances avec des villages comme le vôtre nous permettront de traverser sans risques ces temps troublés.
Itachi avait parlé sans réfléchir, la menace subtile sortant de ses lèvres comme un automatisme. Pour la première fois, il lui sembla que Riki approuvait son action.
- Le sacrifice de la Princesse Tsunade sauvera les miens. J'honorerai l'alliance avec Konohagakure, les esprits me damnent si je mens, jura-t-elle en faisant appel aux croyances de son peuple. Viens, Hae. Il semble que nous pourrons bientôt rentrer chez nous.
Itachi ne dormit pas, cette nuit-là. Une litanie de désolation emplissait son esprit.
Sakura, pourquoi ? Des millions, plus que toute l'Akatsuki réunie, des innocents qui ne l'ont jamais mérité… Sakura, pourquoi ? Je t'aimais – je t'aime encore. Je t'avais choisie. Pourquoi ça ?
Pourquoi ?
- Est-ce que… est-ce que je suis morte ?
Shikamaru serra les dents. Ino regardait le monde avec des yeux rêveurs, la fièvre colorant sa peau pâle de rougeurs disgracieuses.
- Tu n'es pas morte, Ino. On retourne à Konoha.
- Où est Chôji ? On ne peut pas rentrer à Konoha sans lui, Shika, tu le sais bien… Shika, Shika, tu m'écoutes ? Shika… soupira-t-elle en dodelinant de la tête.
Le Jounin contourna un bûcher de cadavres à moitié fondus. Ino était un poids mort contre lui, mais malgré la fatigue et la faim, il refusait de l'abandonner ne serait-ce qu'un instant. Chasser, trouver une source d'eau pure, ça attendrait. La dernière fois qu'il était parti, il avait retrouvé sa meilleure amie buvant goulûment l'eau stagnante des marécages. Ce souvenir le hantait encore. Si Ino mourait en chemin, Chôji ne lui pardonnerait jamais.
Chôji. Il le voyait dans ses rêves. Leurs années passées ensemble depuis le bac à sable, l'équipe Dix, la façon dont le petit garçon timide était devenu un homme bon et puissant qui protégeait les siens…
Prends soin d'Ino, avait dit l'Akimichi avant de croquer la pilule qui serait sa fin.
Il les avait sauvés au prix de sa vie : grâce aux dernières forces offertes par la pilule, il avait tué les assaillants qui avaient repéré leur petit groupe. Son manteau de chakra rouge avait fait comme un flambeau dans les marécages grisâtres.
Shikamaru n'avait même pas pu lui offrir une sépulture. C'était une pensée parasite, une idée absurde qui pourtant ne le lâchait pas : quelque part dans le pays de l'Eau, le corps de son meilleur ami reposait, se décomposant rapidement sous ce climat humide. Il y avait quelque chose de révoltant dans cette idée, comme si toute cette eau salissait jusqu'au souvenir du fier Konoha-nin que Chôji avait été.
Chôji. Chôji. Il faisait son deuil ici, dans ce pays où même les arbrisseaux pourrissaient sur pied. Un visage, un rire, et le souvenir de la fin la plus honorable qui soit : mourir en protégeant ses camarades. C'était tout ce qui lui restait de cette amitié profonde qui les avait unis.
Ça, et Ino. Shikamaru savait qu'elle avait aimé Chôji, vraiment aimé, bien plus qu'elle ne voulait bien l'avouer, et il savait que Chôji le lui avait rendu. Dans la tourmente de la fièvre, avait-elle vu l'homme qu'elle aimait mourir ? Ou était-il encore en vie dans ses rêves embrumés ?
Parfois, elle l'appelait. Chôji… Chôji… réclamait-elle dans un murmure chargé de larmes. Alors Shikamaru s'arrêtait, déposait précautionneusement sa charge contre l'un des arbres qui poussaient par ici, et la serrait contre lui avec toute la force qui lui restait. Ino lui rendait son étreinte et ils se reposaient là, volant quelques minutes avant de repartir.
Est-ce qu'elle le prenait pour Chôji ? Elle semblait souvent hésiter en l'enlaçant, comme si ses bras cherchaient une carrure plus forte, un torse plus épais contre lequel se blottir. Ça lui brisait le cœur, putain. Ino était une vraie gueularde qui voulait bien passer pour une pimbêche, une idiote, une salope, mais qui n'aurait jamais supporté qu'on la qualifie de faible. Et voilà où elle en était, tremblante de fièvre, ses yeux ouverts sur un monde halluciné, incapable de marcher sans le soutien de Shikamaru.
Maintenant Asuma, puis Chôji. Cette histoire de malédiction sur l'équipe Sept, c'était des conneries : un de leurs membres était mort, oui, mais il l'avait cherché, merde ! Les vrais maudits, c'était eux, décida-t-il en traçant un chemin dans la boue. Ils étaient de bons ninjas, loyaux au village, à leurs Clans, à leur équipe ! Alors pourquoi Asuma était-il mort ? Pourquoi Chôji ? Pourquoi deux des meilleures personnes de ce foutu village ?!
- Chôji… Est-ce qu'il est là ? Je veux le voir… Il me manque…
Shikamaru ne répondit pas. Ils auraient bientôt fini leur traversée de la bourgade…
- Chôji ! Shikamaru, où est-il ? Où est Chôji ? On est morts, hein ? Il n'y a que des cadavres ici ! On est morts et Chôji est vivant ! Dis-le-moi, Shika !
Il y avait de l'espoir dans ses yeux quand elle disait ça, que ces putains de dieux aillent crever la gueule ouverte, parce que pour Ino, eux morts et Chôji vivant valait infiniment mieux que le contraire, merde, merde, merde !
- On retourne à Konoha, répéta-t-il mécaniquement en remplaçant le bras de son amie autour de ses épaules.
Elle sembla soudain replonger dans la léthargie. Son regard passa sur les monceaux de cadavres sans les voir.
C'était une épidémie, avait compris Shikamaru. Il avait craint, au début, que la maladie emporte aussi les derniers membres de l'équipe Dix, que leur chakra ne les protège plus : ils étaient trop faibles. Mais ils avaient été épargnés. Alors le Nara s'était enhardi ; il avait commencé à sentir naître l'espoir en lui. Avec une épidémie aussi virulente sur les bras, qui irait s'occuper de deux vagabonds errant à travers la campagne ? Ironiquement, la fièvre d'Ino jouait en leur faveur, laissant penser qu'ils étaient eux aussi atteints par le mystérieux virus.
C'était quand Shikamaru avait vu des bandeaux frontaux parmi les cadavres qu'il avait commencé à penser que l'épidémie n'était pas naturelle. Un homme portait la veste de Chûnin de Kiri. Ces shinobi-là ne succombaient pas à n'importe quoi. Un virus qui emportait les shinobi aurait dû les toucher, Ino et lui, surtout quand ils frôlaient l'épuisement de chakra. Mais rien, pas un symptôme qui ne puisse être attribué à la faim et la fatigue.
C'est Konoha, avait-il compris avec espoir. La maladie était comme un cadeau envoyé par les siens. Ils étaient prisonniers d'un labyrinthe et elle en abattait les murs pour leur laisser deviner, au loin, leur but ultime : la frontière où les combats faisaient rage.
Shikamaru savait qu'il aurait dû être horrifié par la vue d'une telle vague de mort ; il n'en était rien. La fatigue ôtait de son esprit ce qui n'était pas essentiel, et la mort de ses ennemis en faisait partie. S'ils devaient acheter leur survie au prix d'un million d'habitants de l'Eau, qu'il en soit ainsi : il ramènerait Ino en vie.
- Chôji… soupira la blonde.
Sa jambe gauche céda sous elle, les envoyant baigner dans l'eau boueuse. Shikamaru se releva, le visage dur, tira Ino à lui, et continua à marcher.
Il ramènerait Ino. Il le devait à Chôji.
Non. Non. Non.
Quelle attitude enfantine. Ses dénégations frénétiques ne changeraient rien à la vérité. Pourtant, il ne parvenait pas à s'en empêcher ; depuis une semaine, depuis qu'il avait compris, ce mot rythmait ses journées. Non, non, non, pitié non, dieux de mes ancêtres, ayez pitié des millions qui vont mourir…
- Les Iwa-nins ne sont toujours pas arrivés, rapportait Riki au reste du conseil. Mes subordonnés m'avaient parlé de leur retard la semaine dernière, comme vous le savez. La quarantaine se maintient toujours sur tous les produits originaires des pays ennemis. Nos fermiers continuent de cacher leur surplus mais si la situation se prolonge, ils ne tiendront pas – Kakuzu a déjà émis des menaces de torture s'ils ne paient pas le quota. Encore une fois, je conseille une action immédiate.
Comme à l'ordinaire, le reste du conseil se tourna vers lui. Il était l'avocat de la défensive, celui qui répétait inlassablement qu'il fallait attendre, laissant clairement sous-entendre qu'il avait un atout dans sa manche.
Plus maintenant : Riki, par ses soupçons, avait involontairement étalé les cartes sur la table. Il savait, et cette connaissance lui donnait de nouvelles responsabilités, car il était également le seul à pouvoir prendre une décision éclairée. Tout le monde se rallierait à son point de vue : il était un shinobi d'exception qui avait prouvé sa valeur par des moyens atroces, certes, mais impressionnants.
Alors Itachi regarda posément chacun de ses compagnons, ignorant les bandeaux frontaux pour se concentrer sur les visages, et déclara :
- Je suis d'accord.
Les hochements de tête qui accueillirent cette annonce furent lents, délibérés, masquant à grand-peine la surprise générale. On pouvait presque voir les rouages tourner dans la tête des shinobi alors qu'ils réévaluaient leurs estimations de ses réactions, les connaissances qu'ils avaient de lui, leurs plans personnels pour reprendre Kusa. Seule Riki semblait vraiment présente et pas perdue dans ses calculs : ses yeux bleus, toujours aussi perçants, le fixaient avec l'attention d'un oiseau de proie. Itachi cligna doucement des paupières. Elle hocha la tête en réponse. Alliés, signifiait cet échange. Pour le moment.
- Si Kakuzu perd le soutien de la Terre, il n'aura plus que ses mercenaires et les Ame-nins. Ce n'est pas assez pour tenir un village qui s'oppose à lui et il le sait. Il préférera fuir plutôt que de mettre sa vie en jeu. Cependant, il ne partira pas sans faire autant de dégâts que possible.
- En d'autres termes, déduisit Nara Ubaru, il commencera à saboter Kusagakure dès qu'il comprendra la faiblesse de sa position.
- Ce qui peut arriver d'un moment à l'autre, rappela Riki avec un calme glacé. Chaque heure peut être celle où l'Usurpateur apprendra que ses renforts n'arriveront pas. A chaque instant, il peut décider de massacrer mes shinobi avant de s'enfuir. Nous devons agir maintenant.
Itachi hocha la tête. Inutile de remettre la décision à plus tard : il avait fait le même raisonnement que la femme.
- Nous attaquerons dans deux heures, déclara-t-il d'un ton plus ferme que celui qu'il utilisait d'habitude. Prévenez vos subordonnés et assurez-vous qu'ils se souviennent du plan. Ushafu-san, je vous fais confiance pour avertir vos hommes à l'intérieur du village.
Et avec un peu de chance, en deux heures, les espions de Kakuzu n'auront pas le temps de le prévenir que nous arrivons…
Ça y est, pensa une autre part de lui. La bataille de l'Herbe va commencer.
Depuis son arrivée, il avait vécu une guerre d'attrition. Maintenant, l'heure des véritables combats avait sonné, et il avait une cible.
Kakuzu. Ni le plus puissant, ni le pire des membres de l'Akatsuki – sans doute l'un des moins pires, en fait, pour qui connaissait son passé – mais un membre de l'Akatsuki malgré tout. Fort. Dangereux.
Mais pas autant qu'Itachi.
- Hokage-sama, un message.
Sakura remarqua immédiatement deux choses : la maigreur du poignet de sa Shishou, quand sa manche glissa alors qu'elle tendait la main, et la blancheur luxueuse du parchemin qu'on lui tendait.
Tsunade brisa le sceau dès que l'ANBU fut hors du bureau. Par-dessus son épaule, Sakura put lire les interminables formules de politesse en rigueur à la cour de la Terre et, plus bas, dans un langage beaucoup moins fleuri, ce qu'on ne pouvait appeler autrement qu'un appel au secours.
Ainsi la Terre avait réagi.
Le plan fonctionnait. Iwa se retirait déjà des combats : d'après les rapports venus du camp de l'Herbe, ses shinobi n'étaient pas venus renforcer l'armée de Kakuzu. La défection d'un des grands Villages allait mettre du plomb dans l'aile de Madara, forçant la Pluie et l'Eau à attaquer plus férocement encore dans l'espoir d'arracher une victoire rapide. Sans le soutien matériel du riche pays de la Terre, ils étaient condamnés sur le long terme – tout le monde le savait.
Il faudrait cependant être stupide pour croire que leurs ennemis se rendraient si aisément. L'Eau avait l'habitude de la guerre et des privations. Quant à la Pluie, c'était un dépotoir à ciel ouvert, une nation miséreuse qui ne pouvait même pas se targuer d'avoir un seul Clan shinobi sur ses terres ; seuls les déserteurs s'y réunissaient.
L'Akatsuki a dû être pour eux comme un cadeau des dieux. Les peuples préfèrent la dictature à l'anarchie.
Voilà pourquoi les deux autres épidémies étaient nécessaires. Celle de l'Eau, en particulier, était indispensable : depuis le début des troubles politiques, ce pays avait toujours été un voisin encombrant. Il avait brillamment réussi à exporter ses problèmes par-delà ses frontières, ce qui n'était pas un mince exploit quand on savait que l'Eau était un archipel – des kilomètres d'océan auraient dû contenir la guerre civile sur les îles, n'est-ce pas ?
Même pas. Cela faisait des années que les habitants du Feu et de la Foudre se plaignaient de razzias le long des côtes, et c'était sans parler de l'exportation monstrueuse de shinobi déserteurs prêts à accomplir des missions que personne ne voulait. Quand tous les Villages refusaient d'assassiner le chef d'un riche clan marchand et qu'un nukenin de l'Eau débarquait et lui décollait proprement la tête, il y avait de quoi s'agacer. Surtout quand le clan, en l'absence de son chef, commençait à s'autodétruire dans les batailles de succession et plongeait ainsi dans le chaos plusieurs petits pays.
L'Eau était une épine dans le pied collectif des Quatre autres Nations. Avec un peu de chance, dans quelques décennies, l'épidémie qu'elles avaient mise au point serait vue comme une bénédiction : un moyen de raser le passé en tuant tous les belligérants pour ne plus laisser en vie que quelques-uns, forcés de coopérer pour survivre…
Sakura cligna des yeux, surprise par ces pensées pleines d'aigreur. Elle ressemblait à Shizune quand son aînée avait trop bu. Ce n'était pas bon, pas bon du tout. Quand une Konoha-nin commençait à raisonner comme une Kiri-nin, c'est que la guerre avait trop duré.
Ironiquement, songea-t-elle malgré tout, c'est en raisonnant comme des Kiri-nins que nous avons trouvé le moyen de finir cette guerre au plus vite…
Non. Elle ne voulait pas y penser. Des années de guerre pour mettre à bas la maison, puis une épidémie pour réduire en poussière les ruines qui s'élevaient encore : ça n'avait rien d'une bénédiction. Le génocide n'était jamais une bénédiction. Une nécessité, oui, car son village était sacré et Sakura était prête à tout pour le protéger, mais elle ne pouvait pas justifier son acte en disant que c'était pour le bien des citoyen de l'Eau. Ce serait d'une hypocrisie monstrueuse. Naruto l'aurait enguirlandée.
Il le ferait de toute façon, se dit-elle en serrant les dents. De toutes les réactions à venir, il n'y en avait aucune qu'elle redoutait plus que celle de Naruto. Même Itachi ne lui semblait pas aussi redoutable – peut-être parce qu'elle n'avait jamais pu fonder trop d'espoirs sur Itachi et elle.
Dès le début, leur relation avait été une anomalie, une impossibilité : deux personnes si bien accordées et pourtant séparées par leurs secrets respectifs. Itachi ne serait jamais la première priorité de Sakura, Sakura ne serait jamais celle d'Itachi, mais c'était normal pour un couple de shinobi ; ce qui ne l'était pas, c'était que les circonstances s'opposent autant à eux.
Le problème le plus classique qu'on pouvait lire dans les romances shinobi, c'était l'appartenance à des villages ennemis. Dans les livres, cela se finissait toujours bien : les amoureux transis s'enfuyaient ou œuvraient dans le secret à une alliance entre leurs villages. Dans la vraie vie, ces aventures restaient cachées ou provoquaient des désertions. Le shinobi se retrouvait donc dans un village étranger, entouré de gens qui ne lui feraient jamais confiance, et réalisait à la dure qu'on ne pouvait pas vivre que d'amour et d'eau fraîche ; quand la relation s'achevait, incapable de rester dans le village ennemi ou de revenir dans le sien, il était forcé de rejoindre les troupes des shinobi errants et d'y vivre misérablement. Voilà ce qui constituait la quasi-totalité des romances inter-villages.
Ce n'était pas le cas pour Itachi et Sakura : leur allégeance allait vers Konoha. Mais cette époque était celle des secrets, des coups bas, des mesures nécessaires mais horribles, et Sakura était au centre de la tempête. Elle avait dû trahir Itachi une fois ; elle le trahissait une deuxième fois en lui cachant cette épidémie à laquelle il se serait opposé ; et elle le trahirait une troisième fois en laissant mourir des milliers d'habitants de la Terre pour affaiblir leur ennemi héréditaire, alors que le remède reposait tranquillement dans un tiroir de l'hôpital. Comment pourrait-il jamais faire confiance à une femme qui l'avait trahi non pas une, mais trois fois ?
Pourtant, Kamis, ce qu'elle pouvait le vouloir. Lui, Itachi, le génie si brillant qu'il en donnait le vertige, l'aura paisible qu'il amenait autour de lui, la façon dont ses lèvres se courbaient parfois en un sourire fugace. Itachi et ses réflexions pertinentes, Itachi et le respect qu'il avait pour elle, Itachi et ses fausses menaces quand elle le taquinait.
Tout aurait pu être parfait entre eux, mais ils étaient en guerre et parfois, les combats n'étaient pas menés contre le camp adverse.
Je suis tellement, tellement désolée, songea-t-elle alors que Shizune partait réunir le conseil restreint.
Mais malgré tout, elle n'était pas aussi désolée pour Itachi que pour Naruto, son ami de toujours, le soleil de sa vie, l'espoir du village. Parce que Naruto avait toujours voulu le beurre et l'argent du beurre et que cette épidémie était la pire façon de lui apprendre que parfois, il fallait choisir. Parfois, le camp du Bien n'était pas celui de Konoha. Parfois, pour son village, il devrait faire des choses que la morale réprouvait. Naruto s'était toujours voilé la face et Sakura allait le forcer à mettre le visage dans la boue.
Il allait perdre de sa pureté, perdre de son innocence et surtout, il allait lui en vouloir. Egoïstement, c'était ce que Sakura redoutait le plus. Naruto était la personne qui lui était la plus chère au monde. Ses parents, sa mentor, Itachi, Ino, elle les aimait tous, mais Naruto était… Naruto. Depuis l'Académie, chaque instant de sa vie avait été marqué par lui. Ils avaient passé des jours à travailler, s'entraîner, discuter, vivre ensemble. S'il rompait leurs liens, Sakura ne savait pas si elle s'en remettrait.
Tout dans cette situation était horrible, mais le pire était sans doute de savoir que ç'avait été nécessaire. Qu'ils vivaient dans un monde suffisamment horrible pour que ce qu'elles avaient fait soit la meilleure solution.
Dommage qu'on ne puisse pas changer le monde. Vivre comme dans un rêve, tous heureux, sans avoir à souffrir inutilement… Dommage que la réalité ne soit pas une illusion.
NE ME TUEZ PAS. Je sais que certains d'entre vous vont y penser après le passage de l'équipe Dix (enfin, ce qu'il en reste).
Sinon, chapitre suivant : la bataille de l'Herbe ! Vous vouliez voir un Itachi guéri à l'oeuvre ? Vous allez être servis. Un affrontement entre deux shinobi aussi puissants que des Kages, ça va être épique si je joue mes cartes correctement (ou ça va échouer misérablement, c'est tout à fait possible).
On se retrouve la semaine prochaine pour le chapitre 21 de LCI, passez un bon week-end !
