* AVANT DE COMMENCER A LIRE (navrée d'user et d'abuser du gras et des majuscules, je voulais être sûre de capter votre attention) : ce chapitre est long. "Long" comme dans "12 000 mots" - ça fait 26 pages en Times New Roman 12 interligne simple, j'ai vérifié.
Attendez donc d'être confortablement installé, sans obligation urgente, une tasse de thé/tisane/café à la main pour vous y attaquer.
* S'il y a des fans de Harry Potter parmi vous, j'ai publié un petit OS HP, ça s'appelle "Poufsouffle" et j'en suis plutôt contente.
* Ce chapitre pourrait être résumé ainsi : Sakura Sakura Tsunade Sakura Kiba Sakura Itachi Sakura/Itachi. Je n'en dirai pas plus.
Merci encore pour vos reviews, ça fait plaisir de voir que vous êtes toujours là pour la dernière ligne droite !
* Réponses aux reviews :
- Lalwende : merci à toi de commenter, j'espère que ce chapitre te plaira :)
- lisou : coucou ! Le sort de la statue est expliqué dans ce chapitre, bien vu :) Je n'avais pas le coeur de tuer Ino donc elle a de la chance, elle survit ! Merci d'être toujours aussi fidèle à cette fiction ^^
La boue s'écarta autour de sa chaussure.
Les batailles entre shinobi étaient aussi rares que destructrices. Quand elles advenaient, le sol s'en trouvait marqué pour des générations. La déferlante de techniques avait criblé les marécages de milliers de trous comme autant de plaies à ciel ouvert, et l'eau qui avant-hier baignait les pieds des joncs s'écoulait à présent dans ces fossés innombrables. Le ruissellement faisait un fond sonore étrangement bucolique dans un paysage si terne.
L'eau, en allant remplir les fosses, avait laissé derrière elle une boue grisâtre aux relents de pourriture. Quand Sakura leva le pied, la marque de sa semelle fut vite avalée par la fange.
Elle essaya de se convaincre que les reflets rouge sang qu'elle y distinguait parfois n'étaient que le fruit de son imagination.
Elle avait quitté le camp un quart d'heure plus tôt, sommée par Tsunade de se vider la tête au lieu d'utiliser sa propre épaule comme oreiller. Ses tentatives de trouver le sommeil avaient été vaines : une brume de fatigue flottait autour d'elle sans jamais l'emporter. En désespoir de cause, la kunoichi avait décidé de partir marcher.
A présent, chaque pas l'éloignait des fosses communes et de leur odeur de chair gâtée. Au loin, on pouvait même voir des arbustes – il n'en restait aucun sur la zone des combats.
Mais malgré les ordres de sa Shishou, même si elle tournait le dos au carnage, il lui était impossible de simplement penser à autre chose. Trop de soucis tournaient dans sa tête comme autant de loups autour d'une proie affaiblie. Les combats étaient finis, oui, mais les shinobi ne pouvaient pas se contenter de quitter les marécages et de rentrer chez eux : il y avait des patrouilles à mettre en place, des poches de résistance à débusquer, des alliances à modifier…
Une statue à détruire.
Cette seule question avait occupé le Conseil des Kage pendant plusieurs heures. Par chance, Tsunade était arrivée accompagnée de Gaara, et les trois autorités suprêmes des Villages Alliés avaient pu s'atteler à la tâche immédiatement. Malgré la mort d'Obito, son invocation démoniaque n'avait pas disparu, surplombant les marécages comme l'effigie d'un dieu maléfique. On avait d'abord songé à la réduire en pièces : l'idée était venue d'un Konoha-nin mal connu de Sakura et avait été accueillie par des regards sceptiques. L'invocation avait résisté aux bombes bijû conjointes de Naruto et Bee, aux techniques doubles de A et Bee, à la force titanesque de Sakura et de Tsunade – si une chose était certaine, c'était que son concepteur l'avait fabriquée pour durer. Mais le Konoha-nin n'en avait pas démordu. Il fallait épuiser toutes les possibilités, avait-il déclaré, ne pas laisser échapper une seule piste. Si la force brute n'avait pas fonctionné, alors l'Alliance se devait de tester les sceaux, les techniques spéciales, les Kekkai Genkai : faire moins serait un manque de rigueur impardonnable.
On avait dû admettre qu'il n'avait pas tort. Les meilleurs spécialistes avaient été envoyés aux abords de la statue. Bien sûr, la difficulté du problème avait augmenté de manière exponentielle quand les Kage avaient réalisé ce dont la piétaille s'était rendu compte depuis des heures : le chakra de la statue rongeait les défenses de quiconque s'approchait trop près. La plupart des spécialistes avaient dû battre en retraite, ne laissant travailler que ceux d'entre eux dont le chakra était assez puissant pour les protéger. Sakura elle-même avait été forcée de reculer, ses réserves trop faibles pour soutenir l'attaque de la statue. Sans l'aide du Sceau de Création, elle était dans la moyenne basse des Jounins en termes de quantité de chakra.
Les trois Kage avaient continué leurs discussions en regardant Naruto épuiser son ingéniosité sur la statue, puis étaient revenus dans leur tente quand le jinchûriki avait – temporairement – admis sa défaite.
- Sunagakure peut la dissimuler, avait offert Gaara. Le désert est vaste.
A était parti dans un rire retentissant.
- Et laisser le chakra de sept bijû dans les mains de Suna ? avait-il rétorqué. Ne me fais pas rire, Kazekage.
Même Tsunade avait rejeté la proposition.
- J'ai foi en notre alliance avec Suna – avec toi, Gaara. Mais je ne peux pas être sûre que ton successeur, ou le successeur de ton successeur, sera digne de confiance. Si Suna cache la statue, rien ne vous empêchera de l'utiliser dans un siècle ou deux.
Gaara avait retiré son offre en indiquant qu'il comprenait les arguments des autres Kage, même si – avait-il insisté – il n'y avait aucune intention de duplicité derrière son offre.
Tsunade avait dit qu'elle n'en doutait pas. Quant à A, il l'avait fixé d'un regard peu amène : la trahison de Sunagakure sous l'influence d'Orochimaru, sept ans plus tôt, n'avait pas été oubliée.
On avait finalement décidé que Konoha hébergerait temporairement la statue. Leur unité de recherche travaillerait à la détruire, ou au moins à en extraire les chakra pour les laisser se perdre dans la nature. Si le Village échouait dans cette mission, un sommet des Kage serait convoqué et les trois puissants shinobi décideraient d'une nouvelle marche à suivre. Ce point réglé, le Conseil s'était penché sur la seconde priorité du jour.
Un souffle de vent, probablement le reste d'une technique Fûton, amena jusqu'à Sakura l'odeur rancie du camp. La kunoichi fronça le nez et accéléra.
Je ne dois pas sentir meilleur, songea-t-elle en amenant devant elle une de ses longues mèches roses. Ses cheveux étaient si gras qu'ils parvenaient à refléter la faible lumière des marécages, et quand elle levait le bras, un parfum âcre montait de ses aisselles. Comme elles étaient loin, les élégantes kunoichi décrites dans les contes qu'elle dévorait durant son enfance !
La brise s'évanouit, et avec elle le doux arôme de la chair faisandée.
Le Conseil avait expédié leur seconde priorité avec beaucoup plus de rapidité. Que faire des corps empilés aux limites du camp ?
Le feu, avait suggéré quelqu'un. Tsunade avait résumé l'opinion générale par un reniflement méprisant. Ils avaient les pieds dans la boue et l'air était si humide que des gouttes d'eau s'accrochaient à leur peau : brûler les corps serait difficile, un gâchis de ressources, or c'était précisément ce qu'ils cherchaient à éviter.
La première étape, avait dit Nara Yoshino, était de reconnaître les cadavres. On cherchait les shinobi membres des Villages Alliés et les rares Mizu-nin dotés de techniques héréditaires : les uns seraient rapatriés dans leur village d'origine, les autres envoyés à Konoha où ils seraient disséqués par les équipes médicales pour voir ce qu'on pouvait en tirer. Heureusement, Tsunade et Gaara avaient amenés avec eux plusieurs centaines de parchemins de stockage, assez pour y faire entrer les corps et faciliter ainsi leur transport.
Quant aux ennemis qui n'avaient pas la chance douteuse d'avoir été dotés de Kekkai Genkai, ils resteraient là à pourrir. Naruto n'avait pas aimé cette solution – il y a des enfants qui sont morts, dattebayo ! – mais Sakura avait fait partie de ses partisans. Dans un tel climat, les corps pourriraient vite, et c'était sans compte la faune locale qui accélérerait considérablement le processus, avait-elle argué. En temps normal, on aurait craint que les épidémies ne profilèrent, avec autant de cadavres laissés à l'air libre, mais…
Tout le monde l'avait pensé, personne n'avait osé le dire. Pourquoi craindre les épidémies quand, grâce à la Princesse Tsunade et à son équipe médicale, l'Eau toute entière était déjà un vaste tombeau ?
La question des prisonniers ne s'était même pas posée. Il aurait fallu qu'il y en eût.
Le reste du Conseil avait été purement logistique. Ils avaient débattu des heures sur le retour de la nourriture, le tribut exigé de la Terre et sa répartition entre les Alliés, la division des terres conquises de l'Eau, quelles concessions faire aux daimyô qui voudraient leur part du gâteau, la possibilité d'une contre-attaque de la part des rares survivants… Sakura avait passé de longues heures entre les tentes médicales et le Conseil, à ne quitter une opération que pour venir suivre les négociations – elle était apprentie de la Hokage et ne pouvait pas être ignorante des derniers déroulements –, à dormir debout sur le chemin entre le quartier médical et celui où se tenait le Conseil.
Elle avait tenu jusqu'à ce qu'on lui annonce que plus aucun patient n'était dans un état absolument critique : ils avaient été sauvés ou étaient morts pendant qu'elle en opérait d'autres. C'était là qu'elle avait commencé à dodeliner de la tête. Tsunade, dont le tempérament déjà mémorable ne s'arrangeait pas avec la fatigue, l'avait alors promptement expédiée dehors.
Depuis, Sakura marchait.
Il faudra que je brûle mon uniforme quand on sera rentré.
Elle oscillait entre des instants de clarté relative et d'autres où le manque de sommeil qui lui embrumait l'esprit ramenait à la surface des pensées parasites.
Qui gravera le nom de Kakashi-sensei sur la pierre commémorative ? La tâche était traditionnellement effectuée par les proches de la victime ou, si personne ne se portait volontaire, par l'employé en charge du cimetière. Qui étaient les amis de Kakashi ? L'homme n'avait plus de famille en vie, de cela elle était presque certaine…
Il y avait une culpabilité inconfortable dans ce presque, dans la réalisation soudaine qu'au fond, elle ne connaissait pas grand-chose de son premier professeur.
Et Chôji ? Qui graverait le nom de Chôji ? Probablement sa mère – pauvre femme, à pleurer à la fois son mari et son fils… Le Clan Akimichi avait payé un lourd tribut à cette foutue guerre.
Un sourire incertain flotta sur les lèvres trop pâles de Sakura. Il y avait au moins eu une bonne nouvelle au cours des dernières heures : contre toute attente, Shikamaru et Ino étaient vivants. Le Nara souffrait d'un des cas d'épuisement les plus graves qu'elle avait jamais eus à traiter, Ino ressemblait à une encyclopédie des maladies natives aux marécages, mais ils étaient en vie et c'était tout ce qui importait.
La médic avait fait de son mieux pour ne pas imaginer ce que sa meilleure amie allait éprouver quand elle se réveillerait et apprendrait que Chôji n'était plus là – ne serait plus jamais là. Ino avait beau prétendre qu'elle ne pourrait jamais épouser Chôji, qu'elle s'était fait une raison, ce n'était que des mots : elle avait vraiment aimé son coéquipier.
N'y pense pas, n'y pense pas, chantonna Sakura en traçant du pied un motif abstrait dans la boue.
Elle ne voulait penser à rien. Pas à la guerre, pas à son professeur, pas même à ses amis. Aucun sujet n'était sûr, ces derniers temps.
Mais son corps semblait décidé à la trahir. Comme animé d'une volonté propre, son pied profita d'un instant de distraction – tiens, un trou dans mon pantalon – pour dessiner un motif que la jeune femme connaissait par cœur : une spirale.
Sakura l'effaça d'un arc du pied rageur. Aussitôt, la culpabilité l'envahit. Le symbole du clan Uzumaki méritait plus de respect que ça.
Elle ferma les yeux et poussa un long soupir.
- Je suis fatiguée, avoua-t-elle tout haut, le visage tourné vers le ciel perpétuellement nuageux.
Le marécage ne répondit pas. Sakura laissa échapper un rire nerveux.
Elle avait pensé – stupidement, sans doute – que la fin de la guerre signifierait la fin de ses problèmes personnels. Il y aurait d'autres problèmes, bien sûr, pour Tsunade, pour le village, mais Sakura avait imaginé que ses problèmes à elle allaient disparaître miraculeusement comme des nuages chassés par le vent.
Peut-être que Sasuke avait eu raison. Malgré les années, elle restait une civile naïve. Pathétique, c'était le mot qu'il avait employé lors de leurs premières retrouvailles, et sans doute avait-il eu raison, parce que Sakura avait stupidement cru que Naruto lui pardonnerait ; elle avait contribué à – non, elle avait commis – un génocide, et elle s'était imaginé qu'il allait lui tomber dans les bras avant même que le sang sur leurs uniformes ait séché ! Elle était stupide, stupide, stupide, tout juste une gamine bonne à jouer les infirmières, et maintenant que les combats étaient achevés, les shinobi allaient reprendre leurs esprits et voir le monstre qu'elle était. Parce qu'elle était stupide mais pas aveugle, les shinobi envoyés en patrouille avaient vu l'état du pays – les villages éradiqués par son épidémie – et leurs regards respectueux devenaient plus acérés, presque gênés quand ils apercevaient sa chevelure rose, et c'était comme de revenir à l'Académie avant qu'Ino la prenne sous son aile. Sakura n'avait jamais supporté l'exclusion.
Au fond, elle restait la même petite fille masquant son grand front sous une frange barbe-à-papa.
Un autre rire lui échappa, plus amer, celui-là, parce que bien sûr que c'était faux – la Sakura d'autre fois avait été faible alors que celle de maintenant pouvait pulvériser des montagnes à mains nues, rattacher des membres amputés depuis des jours… Mais au fond, même si c'était faux, est-ce que ce n'était pas un peu vrai ? Tous ceux qui la connaissaient auraient juré que Haruno Sakura était une puissante kunoichi et une médic de génie, mais ils ne vivaient pas dans sa tête. Ils ne voyaient pas à quel point elle doutait, la difficulté qu'elle avait parfois à assumer ses choix, ils ne comprenaient pas à quel point elle dépendait de ses rares amis. Ino, Naruto, sa Shishou lui étaient vitales pour préserver un équilibre.
Alors était-elle forte ? Etait-elle faible ? Etait-elle encore la gamine qui, le jour de sa rencontre avec Kakashi-sensei, n'avait eu dans la tête que des illusions ? A l'époque, elle avait pensé que la vie de ninja était romanesque et que Sasuke l'épouserait quand ils seraient grands. Maintenant, elle pensait qu'elle serait pardonnée un jour.
Une goutte lui tomba sur la joue, puis une autre. Les yeux toujours clos, Sakura laissa son visage être lavé par la pluie.
Je suis fatiguée, analysa-t-elle. J'ai perdu des proches. Je subis le contrecoup d'un manque d'adrénaline.
Comme d'habitude, rationaliser ce qu'elle ressentait n'était qu'un maigre réconfort.
- Je ne voulais pas faire ça, admit-elle dans un murmure. Je voulais…
Un souffle de vent lui arracha un frisson. L'automne était bien avancé, après tout, et son uniforme avait plus de trous que de tissu.
- Je voulais que ça se finisse, dit-elle finalement d'une petite voix. Est-ce que j'ai eu tort ? Je voulais juste que ça s'arrête !
Est-ce que c'était si horrible, d'avoir voulu que son village gagne en minimisant les pertes ? Ils étaient des shinobi. La mort faisait partie de leur métier.
Et Sakura se dit, alors que la pluie coulait dans la courbe de son cou, que non, elle n'était plus cette enfant aux grands yeux verts brillant d'optimisme, parce que l'enfant aurait été horrifiée alors que l'adulte ne ressentait qu'un malaise vague à la pensée que des milliers de gens avaient succombé. Elle était une kunoichi de Konohagakure avant d'être une femme. Tel était l'engagement que prenait tout Genin en recevant son bandeau frontal.
Quand Sakura essuya l'eau sur ses joues, un élan de curiosité amena son doigt à sa bouche.
C'est drôle, se dit-elle en frottant les cernes violets sous ses yeux, la pluie a un goût de sel.
La tente était haute, assez pour que Sakura n'ait pas besoin de se pencher en entrant. Le sceau Katon qui faisait sécher la boue au sol répandait aussi une douce chaleur dans l'espace clos.
La kunoichi retint un bâillement. Sa séance d'introspection sous la pluie l'avait laissée épuisée et tremblante, elle s'était endormie dès qu'elle avait pu s'écrouler sur son matelas trop dur. Dix heures de sommeil, bien sûr, étaient une exigence déraisonnable ; Sakura avait cependant espéré qu'on lui en laisserait six ou sept. L'homme qui l'avait réveillée après quatre – quatre pauvres heures dans les bras de Morphée ! – ne saurait jamais à quel point il était passé près d'une fracture du bras gauche.
Mais les ordres étaient les ordres, surtout quand ils venaient de la Hokage, alors Sakura avait enfilé un sous-pull un peu moins sale que les autres sous sa veste d'uniforme et s'était dirigée vers le centre du campement.
Un sédentaire mal avisé aurait pu confondre le dénuement de la tente avec les préparatifs d'un voyageur sur le départ. Il n'y avait pour mobilier qu'une table en bois pliable et une couchette standardisée dans un coin ; le sol était nu, couvert d'empreintes imprimées dans la poussière. Des poches de tissu cousues dans les parois tenaient lieu d'espaces de rangement, les déformations qu'on y distinguait laissant deviner leur contenu : armes, rations alimentaires, matériel médical ou vêtements de rechange étaient classés selon un code que Sakura n'avait jamais réussi à percer. Seule Shizune parvenait à comprendre la façon dont leur Shishou triait ses affaires. Ce n'était que l'une des multiples raisons pour lesquelles, depuis l'accession de Tsunade au poste suprême, la place d'assistant de la Hokage était devenue la hantise de tous les ANBU à la retraite.
Sakura contracta sa mâchoire pour retenir un nouveau bâillement. Si elle ne battait pas des paupières plusieurs fois par seconde, les lignes droites de la table commençaient à s'estomper.
J'espère qu'elle ne m'envoie pas sur une chirurgie urgente…
- Fais tes affaires. Tu rentres à Konoha demain.
Sakura fixa sa mentor.
- Shishou ?
- Tu es devenue sourde ? Demain. Konoha. Tu dirigeras le prochain convoi vers le village.
Pour la première fois depuis son entrée dans la tente, Sakura oublia sa fatigue pour se concentrer sur Tsunade.
Ce qu'elle vit ne lui plut pas. La Hokage ressemblait à un rocher en équilibre au sommet d'une montagne, retenu par une brindille qui pouvait se briser à n'importe quel moment. Son uniforme était propre, sa peau mystérieusement épargnée par la boue, et pourtant quelque chose n'allait pas…
Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre. Une fois que ce fut fait, Sakura devint incapable de voir autre chose : la femme qui aurait pu passer pour sa grande sœur était devenue une quarantenaire au front marqué de rides inquiètes. L'illusion de jeunesse que Tsunade maintenait en permanence s'effritait.
Le personnage que la Sannin s'était construit au cours de son règne s'effondrait.
Alors Sakura se rappela de ce qu'elle avait désespérément cherché à oublier depuis la défaite d'Obito : le projet de Tsunade pour l'après-guerre. Comment la Hokage comptait apaiser l'ire populaire qui allait forcément se répandre chez leurs clients civils.
- Shishou, appela-t-elle d'une voix douce.
La femme qu'elle considérait comme une seconde mère la regarda d'un œil noir. La fatigue aggravait son tempérament déjà légendaire.
- Quoi ?
- Si je dois partir… Voulez-vous que je demande à Shizune-sempai de venir me remplacer au camp ?
Vous avez l'air fragile, Shishou. J'ai peur de vous laisser seule ici.
- Ne sois pas stupide. L'hôpital a besoin d'elle, elle doit rester à Konoha.
- Je peux prendre sa place à l'hôpital, vous savez que j'en suis capable.
Tsunade reposa les papiers qu'elle triait.
- Bien sûr que tu en es capable, lança-t-elle sèchement. Tu es mon apprentie, j'espère bien que tu peux gérer un hôpital. Mais tu auras autre chose à faire. Je veux que tu me remplaces jusqu'à mon retour. Félicitations, ajouta-t-elle avec ironie, je te nomme Hokage par intérim.
Un lourd silence accueillit cette déclaration.
- Ne me regarde pas comme ça ! Shikaku est au courant, il te secondera.
Hokage par intérim. Ce poste n'existait pas, évidemment, mais… Tsunade voulait qu'elle remplace Shikaku pour faire tourner le village ? C'était démentiel ! Est-ce que sa Shishou avait cédé à la pression ? Fallait-il incriminer la fatigue ?
Plus Sakura réfléchissait, plus l'humeur de Tsunade semblait s'assombrir.
Non, ça ne pouvait pas être ça. Si Shikaku l'aidait, elle pouvait le faire, bien sûr... Mais ça n'avait pas de sens. Shikaku était connu, il était respecté par tous à Konoha – Sakura aussi, mais leurs spécialités étaient différentes. On faisait confiance à Shikaku pour mettre au point une stratégie et organiser le village de manière optimale ; on faisait confiance à Sakura pour sauver un cas jugé désespéré et détruire une escouade ennemie par la seule force de ses poings. Postes différents, capacités différentes.
Si Shikaku la secondait, il ferait exactement la même chose qu'avant ; il ne serait plus la face publique du village, voilà tout. Ce serait le seul et unique changement. Ce qui signifiait que sa Shishou voulait qu'elle, Sakura, devienne pour un temps le visage de Konoha. Pourquoi ?...
Oh. Bien sûr. C'était évident.
Tsunade haussa un sourcil comme pour dire ça y est ? Tu as compris ?
La Cinquième préparait la transition. Si Konoha prenait l'habitude de voir une jeune Jounin assise derrière le bureau de la Hokage, les habitants auraient moins de mal à accepter qu'un autre jeune Jounin s'asseye sur l'auguste fauteuil. Tsunade passait le relais à la nouvelle génération et Sakura, ensuite, le passerait à Naruto.
- Vous comptez vraiment le faire, murmura-t-elle en regardant la femme épuisée au milieu de sa tente trop vide.
Tsunade poussa un soupir et, reposant les papiers dont elle s'occupait d'une main, se frotta les yeux de l'autre.
- Je n'aurais jamais dû devenir Hokage. Non, ne proteste pas, tu sais que c'est vrai. J'ai quitté le village parce que je n'ai pas supporté la guerre. Mitokado et Utatane ne m'ont rappelée que parce que c'était moi ou Danzô… Et même en sachant ça, j'aurais refusé, s'il n'y avait pas eu cet imbécile de Naruto.
Sakura ne répondit rien. C'était vrai, après tout ; à son retour au village, sa Shishou avait été dans un triste état. Physiquement, elle préservait l'illusion ; mentalement…
Depuis la mort de Dan, le mental avait toujours été la faiblesse de la Princesse Senju.
- Je l'ai compris dès que je lui ai donné mon collier, tu sais ? Que celui-là réussirait à devenir Hokage. Mais il était beaucoup trop jeune, n'importe qui aurait pu le tuer, Kyûbi ou pas. Avec Danzô qui rôdait autour… S'il était devenu le Cinquième Hokage, je n'ose même pas imaginer ce en quoi il aurait transformé Naruto. Alors j'ai décidé que si je devais faire une bonne action dans ma vie, ce serait de transmettre un village fort à ce sale gosse.
Sakura s'approcha et prit une main de Tsunade dans les siennes.
- Vous avez fait bien plus que ça, Shishou. C'est grâce à vous que nous avons le meilleur hôpital des cinq nations. Sans vos lois médicales, nous aurions trois fois plus de morts sur le terrain. Konoha le sait. Le village vous a toujours aimée, même pendant votre exil.
La Hokage la regarda, un sourire aux lèvres qu'elle semblait incapable de combattre. Ses yeux noisette étaient éteints, comme si la vie qui les animait avant la guerre s'était écoulée le long des pattes d'oie au coin de ses paupières.
- Tu as bonne mémoire, Sakura, dit simplement Tsunade. Alors rappelle-toi de Hatake Sakumo.
Sakura frissonna.
- C'est différent, Shishou ! Sakumo a failli nous faire perdre la Troisième Grande Guerre pour sauver ses coéquipiers. Vous nous avez permis de gagner celle-ci ! Je sais que les civils ne vont pas comprendre, que nos clients vont avoir peur au début, mais les shinobi comprendront ! Tous ceux qui ont vécu la guerre sauront que vous avez fait le bon choix ! Vous…
- Sakura, calme-toi.
Sakura rougit, consciente de s'être emportée. C'était ridicule : elle essayait de réconforter sa mentor et au lieu de ça, c'était elle qui se mettait à babiller comme une Genin affolée.
- Excusez-moi, murmura-t-elle en détournant le regard. Mais, Shishou… Je le pense vraiment, vous savez. Si vous n'aviez pas eu l'idée de cette épidémie, nous n'aurions jamais pu gagner. Même si vous quittez le village…
- Quand je quitterai le village, corrigea Tsunade d'un ton définitif.
- Quand vous quitterez le village, n'oubliez pas que certains d'entre nous ont bonne mémoire. Nous nous souviendrons. Et je promets de venir vous voir aussi souvent que possible.
Tout autour de la tente, le camp poursuivait sa vie bruyante et agitée, mais les deux femmes s'étaient tues.
Puis Koichi Tsunade, dernière des Sannin, dernière des Senju, Hokage de Konoha et plus grande médic-nin au monde, étreignit son élève.
- Tu es la fille que je n'ai jamais eue, Sakura, chuchota-t-elle d'une voix rauque. Je suis extrêmement, incroyablement fière de ce que tu es devenue.
Et pendant un instant, Sakura oublia le génocide, Naruto qui la rejetait, Itachi qu'elle n'osait même plus approcher, et, avec une affection désespérée, rendit son étreinte à la femme qui était devenue sa mère.
Une nouvelle ère. Un nouveau départ.
Le lendemain matin, pour la première fois depuis le début de la guerre, le soleil brilla sur les marécages. C'était, dirent ceux qui connaissaient le pays, un événement si rare qu'il pouvait être qualifié de miracle : du soleil dans le pays de l'Eau, en novembre ?
L'eau accrochée aux tiges des joncs refléta la lumière du jour en un millier de couleurs scintillantes, et au milieu des morts qu'on identifiait encore, certains shinobi se surprirent à sourire. Qui mieux qu'eux, les assassins professionnels, les mercenaires d'élite, connaissait la valeur des petites choses ? Une nouvelle aube, un rayon de soleil inattendu, des couleurs au milieu de la boue grisâtre – la vie continuait.
Après la pluie venait le beau temps.
Dans un élan d'optimisme, Sakura sacrifia un peu de son précieux chakra pour modeler une baignoire de terre remplie d'eau ; c'était sans doute le seul avantage de toute cette boue, lui permettre de mettre à profit ses deux affinités élémentales. Elle alla même jusqu'à faire naître un petit feu en-dessous. L'eau chaude, décida-t-elle en s'immergeant dans son bain, était le cadeau qu'elle se faisait à elle-même pour se féliciter d'avoir survécu.
Ce fut une Jounin très propre qui arriva à la limite Ouest du camp, son sac à dos à l'épaule. L'uniforme standard qu'elle avait enfilé l'était moins. Laver ses vêtements n'était pas difficile quand on avait du savon et une affinité secondaire Suiton ; les faire sécher, c'était une autre histoire. Sakura était une utilisatrice de Dôton. Elle avait autant d'affinité pour les techniques d'Air que Naruto pour les jutsu médicaux.
- Hey, Sakura !
- Kiba ?
Mais oui, c'était bien Kiba qui s'avançait vers elle, des poches noires sous les yeux et de la terre séchée sur les doigts.
- Akamaru ! s'exclama-t-elle en voyant l'énorme chien courir vers elle.
Elle esquiva sans y penser les salutations enthousiastes du chien-ninja. Akamaru était adorable, oui, mais il était aussi couvert de boue. Sakura venait de passer une demi-heure dans sa baignoire et elle serait damnée avant de laisser cent kilos de chien mouillé gâcher ses efforts.
- Tu rentres avec le convoi ? demanda-t-elle plutôt à Kiba.
- Je pensais que tu étais au courant, avoua le garçon en repositionnant son sac sur ses épaules. Tous les Inuzuka vont être rapatriés, on est plusieurs rien que dans ce convoi. Il n'y a que les vétérinaires qui restent sur place.
- Je n'avais pas vu ton nom sur la liste… Le reste de l'équipe Dix vient aussi ?
Kurenai avait fait partie de ceux qui étaient restés à Konoha. Son équipe voudrait sans doute la voir au plus vite pour la rassurer sur leur état de santé.
- Non, juste moi. Ils ont besoin de Shino et Hinata pour trouver les corps et les résistants. Akamaru et moi, on n'est pas très utiles avec toute cette eau autour !
Akamaru poussa un aboiement plaintif et Sakura sourit face à cette réaction enfantine.
L'ouest du camp était presque désert. C'était la zone défavorisée, le front que les Kiri-nins avaient attaqué sans relâche durant les premières semaines : la mer était à une dizaine de kilomètres à peine et représentait une solution de repli idéale pour des ninjas de l'Eau. On avait placé la zone de commandement, le quartier des jinchûriki et les tentes médicales au centre du camp, ne laissant sur ce front que ceux qui n'avaient pas obtenu de place ailleurs. A présent, les shinobi dormaient ou effectuaient une mission. Le reste du convoi arriverait plus tard. Kiba était venue tôt, et elle-même plus encore ; ils avaient des minutes de solitude devant eux avant de partir pour Konoha.
Sakura regarda Akamaru s'ébattre dans la boue.
Est-ce que Kiba essaie d'être discret ? se demanda-t-elle après le cinquième regard en coin de son compatriote. Si c'était le cas, il échouait misérablement.
Elle hésita à lui demander ce qui n'allait pas. Avant la guerre, elle l'aurait fait : des années sous la tutelle de Tsunade et un nombre effarant de patients récalcitrants lui avaient appris le franc-parler. Maintenant…
Il y avait des sujets qu'elle n'osait même pas effleurer en pensée. Et si Kiba voulait parler du génocide ? Et s'il la condamnait, lui aussi ? Tsunade avait fait de son mieux pour récupérer le blâme mais un individu isolé ne pouvait pas développer une toute nouvelle souche bactérienne. Pour un travail de cette ampleur, il fallait une équipe. Qui convenait mieux pour ce travail que les deux apprenties de la Hokage, médecins de renom et spécialistes des poisons ? Inutile d'avoir une grande intelligence pour conclure que Sakura avait activement contribué à la conception de l'épidémie.
Kiba prit une inspiration. Sakura pensa Kami, non et ferma les yeux.
- Je voulais te dire merci, lâcha-t-il précipitamment.
Quoi ?
- Merci, répéta-t-il plus lentement en se tournant vers elle. Pour ce que vous avez fait, toi et Tsunade-sama.
- Tu… Tu ne m'en veux pas ?
- Non.
Akamaru poussa un aboiement de protestation.
- Enfin, je t'en voulais au début, corrigea Kiba en faisant une grimace à son chien. Je comprenais pas. Mais quand on m'a envoyé ici, j'ai réalisé que… qu'on… qu'on avait des difficultés, tu vois ? Et que ça aurait été mille fois pire si vous aviez pas fait votre maladie. Quand la guerre s'est déclarée, j'étais convaincu qu'on allait gagner, et quand je me suis rendu compte qu'on aurait pu perdre… Si la Terre n'avait pas abdiqué, on aurait été attaqué de tous les côtés. Je sais pas ce que ce type, Obito voulait faire, mais je suis content qu'il ait pas réussi.
- Même si nous avons tué des millions de gens juste pour handicaper nos ennemis ? Des civils qui ne représentaient aucune menace ?
Kiba serra les poings, mal à l'aise face à cette vérité inconfortable.
- Même dans ce cas, finit-il par dire. On est des ninjas. On défend le village. C'est triste pour les civils mais c'est comme ça.
Il effleura du bout des doigts son bandeau frontal.
- Konoha avant tout.
- Konoha avant tout, répéta Sakura. Kiba… merci à toi.
Le garçon lui renvoya un sourire un peu trop large pour être sincère.
- Pas de problème, médic-chef Haruno ! C'est dingue, hein, de voir tout ce qu'on a fait depuis qu'on a quitté l'Académie. J'aurais jamais pensé qu'on gagnerait la Quatrième Grande Guerre !
- Je n'aurais jamais pensé devenir Jounin un jour, confessa Sakura en réajustant une barrette de bois dans ses cheveux roses.
- Ouais, moi non plus j'y aurais pas cru si on me l'avait dit. Sakura la groupie, Jounin !
Sakura lui frappa le bras d'une pichenette.
- Eh, ça fait mal ! Je vais me plaindre à Tsunade-sama ! Qu'est-ce qui lui a pris d'apprendre son truc de force monstrueuse à une fille violente comme toi ?
- Continue de me provoquer et tu vas voir à quel point je peux être violente, menaça Sakura en pointant l'index vers lui.
Kiba répondit d'un sourire insolent.
Ils continuèrent à badiner tranquillement jusqu'à l'arrivée des autres membres du convoi. Kiba avait dit vrai : parmi la trentaine de shinobi, on comptait cinq membres de sa famille, tous accompagnés de leur compagnon canin. Beaucoup d'entre eux arboraient de légères blessures, ici une jambe soutenue par une attelle, là une épaule bandée. Sakura ajusta mentalement le temps de trajet qu'elle avait prévu.
Heureusement, les blessés les plus graves resteraient au camp jusqu'à ce qu'ils guérissent ou succombent à leurs blessures. Tsunade avait jugé que le voyage serait trop éprouvant pour eux, sans compter les troubles logistiques que cela aurait engendré – traverser une partie de la mer en marchant sur l'eau était difficile, le faire tout en transportant un brancard aurait été inconscient. Seules quelques exceptions avaient été accordées ; Shikamaru et Ino étaient l'une d'elles.
Nous allons sans doute les rattraper un peu avant d'arriver, estima Sakura en vérifiant que chaque shinobi avait de quoi boire et manger.
Elle fourra la liste dans une des multiples poches de sa veste et leva un bras pour attirer l'attention du groupe.
- C'est l'heure de partir, annonça-t-elle d'une voix forte. Nous allons traverser la mer en passant par l'île de l'Ecume. Une fois là-bas, on s'arrêtera pour la nuit et on poussera jusqu'au continent. Tout le monde a compris ?
- J'ai une question, Sakura-sama, intervint l'un des Inuzuka.
- Oui ?
- Pourquoi ne pas passer par les îles du pays de la Mer ? Nous aurions moins de distance à parcourir sur l'eau.
Sakura retint un soupir. Dans les duos homme-bête des Inuzuka, l'homme n'était pas toujours le plus intelligent.
- Ce parcours nous ferait arriver sur la Péninsule Froide, répondit-elle.
- Et alors ?
L'homme n'était pas un Jounin – Sakura mettait un point d'honneur à connaître par leur nom tous les haut gradés de son village. Un Chûnin, alors, conclut-elle en voyant sa veste verte. C'était ennuyeux. Les Chûnins étaient censés se tenir au courant des derniers événements géopolitiques. Celui-ci était-il particulièrement obtus ? Croyait-il que faire partie d'un clan prestigieux lui éviterait d'être renvoyé au rang de Genin ?
On ne pouvait laisser une telle mentalité se répandre parmi les Konoha-nins. Tout ninja d'un rang supérieur à Genin était susceptible d'être envoyé en mission au-delà des frontières du Feu ; ne pas savoir ce qui se passait quelque part pouvait conduire à des erreurs graves… Comme, par exemple, passer par la Péninsule Froide, ancien territoire du pays de l'Eau conquis trois mois plus tôt et où la résistance aux envahisseurs était encore très vive. L'épidémie aurait théoriquement dû régler ce problème, mais dans les faits, il n'en était rien : si les habitants de la péninsule appartenaient théoriquement à l'Eau, ils avaient une frontière en commun avec le Feu et étaient, génétiquement parlant, plus proches des citoyens du Feu que de ceux de l'Eau.
Ce qui ne signifiait pas qu'ils avaient appréciés de voir une marée de shinobi Alliés s'abattre sur leurs villages. L'invasion était nécessaire d'un point de vue stratégique : si la Péninsule Froide avait été libre, les Kiri-nins sains s'y seraient repliés, laissant leurs compatriotes malades sur les îles qui seraient devenues une gigantesque quarantaine.
Mais allez expliquer ça aux habitants dont on réquisitionne les ressources, se dit la jeune femme en mémorisant le visage de l'Inuzuka fautif.
- La Péninsule Froide n'est pas encore sécurisée, expliqua-t-elle en masquant son agacement. Aucun d'entre nous ne connaît le terrain et plusieurs clans ninja locaux nous considèrent comme des envahisseurs. Ils savent que notre armée se trouve sur les îles, donc ils doivent surveiller les côtes. Si nous passons par là, nous avons de fortes chances d'être pris en embuscade avant même d'arriver à la première base alliée.
L'Inuzuka eut la décence de paraître gêné. Après ça, plus personne n'osa contester son choix de trajet.
Ils partirent vers l'Ouest, laissant derrière eux la puanteur des cadavres et les nuées de moustiques. Sakura se retourna une seule fois : elle ne vit que du gris ponctué de taches vert foncé. Pas de chevelure blonde comme les blés ni d'uniforme stupidement orange. Naruto n'était pas venu assister à son départ.
Elle avait espéré, pourtant…
Je suis une idiote, se dit-elle en se plaçant au centre du groupe.
Itachi n'était pas venu non plus.
Une pauvre idiote.
Ils décidèrent d'un commun accord de ne pas passer la nuit sur l'île de l'Ecume.
- J'ai tellement hâte de revoir Konoha ! confia une Genin tout juste adolescente à un garçon à peine plus âgé.
- Si on ne s'arrête pas ici, on va devoir voyager de nuit pour s'éloigner assez des côtes, fit remarquer Kiba. Si quelqu'un veut nous prendre en embuscade, il suffira de se mettre dans le sens du vent pour qu'on ne sente pas son odeur.
La Genin enthousiaste lui jeta un regard mécontent. Kiba leva les deux mains comme pour se défendre.
- Eh, j'ai pas dit qu'on peut pas le faire ! Juste qu'il faudra être prudent.
Sakura décida d'intervenir.
- Ce ne sera pas un problème, Kiba. Nous avons une ninja sensorielle avec nous. Kumimoto-san, pourrez-vous rester en alerte cette nuit ?
Kumimoto Reika sembla hésiter. Sakura avait eu l'occasion de travailler avec la Chûnin deux ou trois fois : elle était une sensorielle talentueuse et une combattante acceptable, mais c'était sa timidité légendaire qui l'avait rendue célèbre parmi ses camarades. A côté d'elle, Hyûga Hinata ressemblait à une femme forte et indépendante.
- Je… Euh… Je ne sais pas si j'aurais le… le chakra pour tenir la nuit après la… traversée…
Les dieux, dans un accès d'humour cruel, l'avaient dotée d'une chevelure d'un brun terne et d'un long nez rappelant celui d'une souris. Reika appartenait à cette catégorie de gens qui tenaient tellement à se faire oublier qu'ils en devenaient d'autant plus visibles, comme un étudiant de l'Académie s'habillant en gris de la tête aux pieds pour s'infiltrer dans le bureau du Hokage.
(Le Troisième Hokage avait repéré Konohamaru immédiatement, bien sûr, mais avait continué sa lettre comme si de rien n'était. Le garçon avait été tellement choqué par la réussite apparente de sa tentative que, sans plus réfléchir, il s'était planté devant son grand-père pour se vanter de la super technique de furtivité que le Boss Naruto m'a apprise !
Quand la rumeur était arrivée jusqu'à Sakura, elle avait hurlé si fort sur Naruto que le blond lui avait apporté de l'eau au miel le lendemain, « pour sa gorge ».)
- Si vous n'aviez pas à utiliser de chakra pour traverser la mer, est-ce qu'il vous en resterait assez pour cette nuit ? demanda-t-elle en chassant ses souvenirs d'enfance.
- Oh, euh… Oui, je crois.
Sakura se tourna vers Akamaru.
- Tu penses être capable de transporter Kumimoto-san jusqu'au rivage, Akamaru-kun ?
Le chien lui répondit d'un aboiement indigné. Bien sûr que j'en suis capable !
Il fallut plusieurs minutes pour convaincre Reika que non, elle n'allait pas blesser Akamaru en l'utilisant comme monture, les chiens Inuzuka étaient particulièrement résistants. Ce fut Kiba qui réussit finalement à l'installer sur le dos de son compagnon.
Sakura donna l'ordre du départ et le groupe se remit à courir.
Ils eurent un moment d'inquiétude quand Reika repéra plusieurs sources de chakra sous l'eau, mais les responsables, humains ou animaux, durent décider que s'attaquer à une trentaine de shinobi en même temps serait trop risqué. Un pêcheur sur sa barque s'éloigna de leur trajectoire, et un autre posa trois doigts sur son front en les voyant passer, le signe traditionnel pour repousser le mauvais œil. Sakura se concentra sur la côte qu'ils pouvaient apercevoir.
La réaction de ce pêcheur n'avait aucun rapport avec l'épidémie. Les civils n'aimaient pas les ninjas, voilà tout.
Absolument aucun rapport.
Elle parvint presque à s'en convaincre.
Ils atteignirent la côte alors que la nuit tombait. Les chiens Inuzuka étaient trop bien dressés pour aboyer gaiement en posant les pattes sur la terre ferme ; ils se contentèrent de se regarder les uns les autres, la langue pendante et les yeux brillants. Reika descendit du dos d'Akamaru et vint se placer à côté de Sakura, au centre du groupe, là où elle pourrait parler facilement avec sa chef de mission.
Sakura avala une barre de protéines pour repousser la faim.
Ils durent ralentir le rythme aux alentours de dix heures du soir. Les Genins les plus jeunes ne tenaient pas le coup : novices dans l'art du renforcement musculaire, ils n'arrivaient pas à infuser de chakra dans leurs jambes aussi efficacement que leurs aînés. Quand certains commencèrent à trébucher, Sakura donna l'ordre de s'arrêter. Ils étaient arrivés en rase campagne, là où les champs s'étendaient à perte en vue, entrecoupés de petits chemins de terre mal entretenus. La côte n'était pas assez loin derrière eux pour s'arrêter : même s'ils avaient officiellement gagné la guerre, des groupes résistants existaient toujours et attaquaient régulièrement les côtes du Feu. Mieux valait mettre autant de distance que possible entre la mer et eux.
Encore trente, peut-être quarante kilomètres avant d'être assez loin pour s'arrêter. Il va falloir les porter.
Il n'y avait que sept Genins, dont deux plus âgés que Sakura elle-même. Les cinq autres furent répartis sur le dos des chiens Inuzuka. Akamaru accueillit sa charge, un garçon d'une quinzaine d'années aux courts cheveux roux, avec un jappement affectueux. Le garçon ne réagit pas ; il n'avait pas décoché un mot depuis le début du trajet. Sakura nota son manque de réactivité et se promit d'en référer à son médic-nin attitré. La guerre avait été dure pour tout le monde, bien sûr, mais il y avait un fossé entre un shinobi expérimenté – qui avait appris à gérer les traumatismes et à compartimenter ses émotions – et un Genin qui n'avait même pas tué dix personnes durant l'intégralité de sa carrière.
Envoyer des enfants au front… Sakura détourna la tête et donna le signal du départ. C'était une chose que Konoha évitait à tout prix. Cela en disait long, qu'ils aient eu besoin d'appeler en renfort des Genins fraîchement sortis de l'Académie.
C'est quand ils pénétrèrent dans les bois que Reika se rapprocha de Sakura.
- On nous suit, murmura-t-elle. Sur notre gauche, cent mètres.
Sakura hocha la tête. Elle essaya d'étendre ses sens, mais malgré son contrôle parfait, elle n'était pas une sensorielle.
- Reconnaissez-vous le chakra ?
- Non. M… Mais je suis sûre qu'il est Kâton. Et… puissant.
- Très bien. Nous allons continuer. Si cette personne s'approche ou reçoit des renforts, prévenez-moi immédiatement.
- Bien, Haruno-taicho.
Quelqu'un les suivait. Etait-ce une embuscade ? Mais si puissant soit le ninja, il ne pouvait pas s'attaquer à trente shinobi en même temps... Attendait-il des renforts ?
Qui, se demanda-t-elle, irait attaquer des Konoha-nins à moins de deux cents kilomètres de leur village ? La guerre avait affaibli tous les villages, bien sûr, mais un tel acte restait suicidaire. Konoha mettrait un point d'honneur à faire payer l'injure au centuple.
A moins que ce ne soit pas une attaque.
Dans le doute, Sakura attendit qu'ils passent dans une clairière éclairée par la lune pour lever une main. Individu inconnu, cent mètres, pas d'approche pour l'instant, signa-t-elle. Les ninjas derrière elle virent le message et le communiquèrent discrètement à ceux qui couraient en tête de formation. Les chiens portant les Genins se déplacèrent vers le centre, là où leurs fardeaux seraient protégés, et les meilleurs combattants se positionnèrent sur les flancs. En moins d'une dizaine de secondes, le groupe s'était préparé au combat.
- La signature approche, chuchota Reika.
- Seule ?
- Ou… Oui, Haruno-taicho. Je ne sens personne d'autre.
Inutile de continuer à courir : l'individu les suivrait. Sakura fit quelques signes de main et le convoi s'arrêta. Les trois autres Jounins disparurent dans l'ombre, prêts à prendre leur visiteur par surprise en cas de danger.
Les arbres dans cette zone étaient espacés. La lumière de la lune presque pleine venait éclairer le sol couvert d'un tapis de feuilles mortes, et ce qui restait de feuillage sur les branches était loin d'être suffisant pour couvrir une approche. Il faudrait être extraordinairement talentueux pour s'approcher discrètement dans un tel milieu.
Et pourtant ils attendirent, l'œil aux aguets et l'oreille à l'affût, à la recherche d'un son qui ne venait pas et d'une silhouette qui restait invisible.
- Il est presque là, murmura Reika.
Sakura fronça les sourcils. Elle ne détectait rien, pas le moindre son, pas la plus petite fraction de chakra. Qui pouvait se dissimuler aussi bien ?
Puis un rayon de lune accrocha une mèche noir corbeau, sur une peau pâle se découpa l'ombre d'une branche nue, et soudain Sakura se souvint.
Il était là.
Sakura aurait aimé dire qu'elle l'avait senti, qu'un pressentiment l'avait avertie une demi-seconde avant qu'il apparaisse – assez pour se préparer et réagir en cas d'attaque.
C'était complétement faux, bien sûr : quand Itachi sortit d'entre les arbres, elle fut aussi surprise que le plus vert des Genin.
C'était lui. Bien sûr que c'était lui. Les dieux aimaient s'acharner sur elle. Il fallait que ce soit lui qui rejoigne le convoi qu'elle dirigeait. Pourquoi ne pouvait-elle pas éviter de faire face à ses problèmes comme n'importe quel shinobi ? Les autres y parvenaient bien, eux ! Tsunade-shishou se noyait dans l'alcool et dans les jeux d'argent, Ino souriait et fourrait son nez dans les affaires des autres pour oublier les siennes, Naruto refusait tout simplement d'admettre qu'il y avait un problème.
Mais quand elle, Haruno Sakura, faisait face à une crise existentielle, l'une des rares personnes dont elle craignait vraiment la réaction devait apparaître.
Quelque part dans le ciel nocturne, un dieu se riait d'elle.
Tout autour, des « Uchiha-sama » murmurés se firent entendre. Quatre shinobi allèrent jusqu'à s'incliner. Sakura dut masquer sa surprise : depuis quand Itachi était-il si respecté ? C'était une bonne chose, évidemment, et elle en était heureuse pour lui, c'était juste… surprenant. Il avait passé tant d'années inscrit dans la mémoire collective comme celui qui a massacré son clan, l'incarnation même de la sociopathie, l'épouvantail qu'on agitait devant les Genins pour leur rappeler que la santé mentale n'était pas qu'un bibelot qu'on posait sur une étagère pour l'ignorer ensuite…
Ce devait être la guerre, décida-t-elle en le regardant s'approcher. Les héros de guerre avaient toujours été populaires. Il avait tué Kakuzu, après tout. Il avait sacrifié son œil pour contrer l'Izanagi d'Obito, même si ce dernier fait avait été soigneusement dissimulé. Comment Konoha pourrait-elle ne pas l'aimer après ça ?
- Uchiha-san, dit-elle en s'avançant à sa rencontre. Que faites-vous ici ?
Uchiha-san. L'appellation formelle sonnait étrangement, comme un jutsu qu'on utilise pour la première fois depuis des années et qu'on ne maîtrise plus tout à fait. Et il allait le remarquer, il allait en déduire la culpabilité et le dégoût qu'elle ressentait pour elle-même, parce qu'il était le génie des Uchiha, et malgré tout… Elle n'osait pas faire comme si rien ne s'était passé. Les choses avaient changé. Elle ne se sentait plus le droit de l'appeler par son prénom.
Mais si Itachi fut surpris par l'emploi de son nom de famille, il n'en montra rien. Il se contenta de sortir un parchemin scellé de sa veste d'uniforme.
Quand il le lui tendit, Sakura banda sa volonté pour ne pas le regarder dans les yeux.
Dans l'œil, corrigea-t-elle mentalement.
Ses mains étaient tellement blanches. Il avait des cales sur le côté extérieur de l'index ; trois petites cicatrices parallèles ornaient sa paume.
Avec un temps de retard, Sakura reporta son attention sur le parchemin. Elle s'apprêtait à l'ouvrir quand elle réalisa son erreur : le sceau qui en protégeait le contenu était celui, personnel et incassable, de Tsunade elle-même. Elle ne pouvait pas ouvrir le parchemin. Itachi voulait simplement montrer qu'il était en mission pour la Hokage.
Mais Tsunade-shishou compte quitter le village bientôt. Pourquoi donnerait-elle une mission à Itachi ?...
La réponse lui vint immédiatement. Elle a besoin d'une personne avec une accréditation suffisante, quelqu'un qui sache qu'elle va abdiquer.
Ce qui signifiait que cette mission, quelle qu'elle soit, était en rapport avec l'exil prochain de la Cinquième. Est-ce qu'il est chargé de trouver un endroit où elle pourra s'établir ? Après avoir lâché une épidémie meurtrière sur les nations ennemies, Tsunade ne pouvait plus revenir à son existence nomade ; aucun villageois, en la reconnaissant, ne lui offrirait le gîte et le couvert contre la guérison d'une jambe, d'un enfant, d'un bras. La Princesse Senju avait besoin d'un lieu fixe où passer le reste de sa vie.
Le visage de Sakura ne trahit rien de ses réflexions. Elle rendit le parchemin scellé à Itachi en évitant toujours soigneusement son regard.
Parle, idiote ! Dis quelque chose, ne reste pas plantée là comme une Hinata devant Naruto !
- A… allez-vous à Konoha, Uchiha-san ?
Sakura se planta les ongles dans la paume. Par les Kami innombrables, elle avait bégayé. C'était Itachi en face d'elle, pas un Kage ! Elle avait soigné cet homme, elle l'avait vu paralysé par la douleur avec un filet de sang lui coulant de la bouche, elle l'avait embrassé, et voilà à quoi elle en était réduite. A bégayer.
Parce qu'elle voulait lui parler et que tout redevienne comme avant, mais elle voulait aussi s'enfuir et ne jamais avoir à affronter son regard.
Quand il répondit, ce fut de son éternelle voix calme et grave.
- Non. Je dois me rendre au Nord.
- Voulez-vous… faire une partie du chemin avec nous ?
Elle se sentait ridicule, à faire tout ce qu'elle pouvait pour ne pas le regarder en face.
- Ce serait appréciable. Merci.
Est-ce que le reste du groupe pouvait sentir la gêne qui imprégnait leur dialogue ?
Furieuse de sa propre faiblesse, Sakura se retourna brusquement.
- Nous nous arrêtons pour la nuit, annonça-elle aux shinobi qui les observaient.
Kiba s'apprêtait à demander si quelque chose n'allait pas – est-ce que Sakura avait bégayé ? – quand un instinct, le même instinct qui lui avait fait réaliser que, si horrible soit Hiashi envers Hinata, confronter directement le chef du clan Hyûga n'était pas la solution, le poussa à fermer la bouche. Le ton de Sakura était trop brutal. Il y avait quelque chose à fouiller là-dessous et la curiosité des ninjas le titilla méchamment, mais il mènerait son investigation plus tard. Même lui n'était pas assez inconscient pour se mêler des affaires d'Uchiha Itachi et de Haruno Sakura. C'était comme d'offrir un sceau explosif à un enfant de cinq ans : une très, très mauvaise idée.
Il se comporterait comme un Jounin mature et responsable et garderait son nez en-dehors des affaires des autres… En public, du moins.
Après tout, personne ne lui reprocherait de laisser traîner ses oreilles dans les bars où les ninjas échangeaient les derniers ragots…
Inconsciente des pensées traîtresses de son ancien camarade, Sakura avait laissé les Chûnins les plus compétents gérer l'arsenal de pièges qui protégerait le convoi. Elle-même s'était détournée du groupe aussi vite que possible, officiellement pour trouver où ériger l'abri dans lequel elle passerait la nuit. Elle avait toujours préféré dormir à la belle étoile – plus facile de réagir en cas d'attaque, moins de traces, murmurait son cerveau conditionné – mais même la vigilance des shinobi cédait le pas devant le froid de Novembre.
Quatre signes de main suffirent. Quand l'abri de terre sortit du sol, caché par l'ombre d'un chêne aux branches nues, Sakura ne put s'empêcher de se souvenir. Cette technique… Cela faisait des mois qu'elle ne l'avait plus utilisée. La dernière fois remontait aux nuits qu'Itachi et elle avaient passées à voyager ensemble, à l'époque où elle ne savait rien de lui, sinon qu'il l'agaçait et que sa vie ressemblait à une pièce de théâtre tragique.
C'était quand nous nous rendions au repère, se rappela-t-elle. Il faisait chaud mais je préférais dormir dans un abri. J'aurais tout fait pour mettre autant de distance que possible entre lui et moi…
A présent, ces souvenirs avaient une teinte douce-amère.
Il ne me respectait pas et ça me rendait nerveuse. J'étais en colère contre lui. Il me rappelait Sasuke, et en même temps…
En même temps, elle avait toujours su qu'ils étaient différents, n'est-ce pas ? C'était étrange : Itachi avait toujours été le plus puissant des deux et pourtant, quand Sakura pensait à lui, elle voyait paix, alors que Sasuke ne lui évoquait que la guerre et le sang.
Itachi était le calme, la beauté, l'espoir. Sasuke était la vengeance. Jusqu'au bout, il avait été la vengeance : violent, impitoyable… Futile.
Et moi, se demanda-t-elle, que suis-je ?
Etait-elle la guerre, elle aussi ? La mort ? La maladie ?
Elle avait tué tellement de gens. Ses missions d'assassinat pâlissaient devant le nombre astronomique de victimes emportées par l'épidémie. Est-ce qu'elle pouvait être autre chose que la guerre, dorénavant ? Le sang sur ses mains allait-il finir par la recouvrir toute entière ?
- Konoha, entonna-t-elle tout bas devant son petit abri de terre. Konoha, Konoha, Konoha…
J'ai fait ça pour mon village. Pour ma maison.
Et les villages qui avaient été détruits, et les maisons remplies de cadavres ? Les civils n'avaient-ils pas le droit à la vie, eux aussi ? Pourquoi Konoha était-elle plus importante que les centaines d'autres villes à travers les pays ennemis ?
Parce que Tobi, se souvint-elle soudain. Oui, là était la réponse : elle avait fait ce qu'elle devait afin de stopper Uchiha Obito, d'arrêter les plans mis en place par Uchiha Madara. Mieux valait être mort que de vivre sous le joug de l'Uchiha fou. Elle n'avait pas protégé que Konoha : c'était le monde qui avait été sauvé de la démence d'Obito !
Et si cette raison ne sonnait pas tout à fait juste, si une voix lui chuchotait que personne n'avait demandé leur avis aux civils exterminés, que – pire encore ! – Obito et Madara n'étaient qu'un prétexte bien utile pour oublier qu'elle aurait fait pareil même s'ils n'avaient pas été là qu'elle aurait semé la mort le malheur le désespoir pour sauver son village, eh bien…
Sakura était une shinobi. Parfois, quand les petites voix devenaient trop insistantes, il fallait juste les ignorer.
Elle n'eut pas de tour de garde à assurer, cette nuit-là. Seule dans son petit abri froid, une couverture étendue sous elle parce que la déperdition de chaleur se fait à quatre-vingt-dix pourcents par le sol, enseignaient les manuels, Sakura dormit mal.
Itachi était là, à quelques mètres, et elle ne savait pas quoi faire. Toute la nuit, elle se demanda s'il allait venir la voir. Quand le matin arriva, elle se sentit tiraillée entre soulagement et déception.
Il faut que je lui parle, réalisa-t-elle en passant les doigts dans ses longs cheveux roses pour essayer de les démêler. Il faut que je sache.
Trop d'émotions se battaient en elle. Elle ne pouvait pas être dans un état d'esprit aussi instable, ce n'était pas sain, même pour un ninja.
Il faut que je sache.
Elle avait tellement peur.
Je n'aurais jamais dû m'attacher à lui.
Mais c'était un peu tard pour les remords.
Ils coururent toute la journée. Les Genins tinrent presque quatre heures, une excellente performance quand on savait qu'ils voyageaient à un rythme de bon Chûnin ; la guerre avait été une enseignante plus efficace que tous les Jounin-sensei du monde. Quand leurs jambes les lâchèrent, les chiens Inuzuka prirent le relais.
Le convoi voyageait dans un silence tendu. Hier, la joie de quitter enfin les marécages leur avait permis d'occulter l'horreur et le deuil : ils s'étaient concentrés sur Konoha qui se rapprochait à chaque pas, sur le village bien-aimé pour lequel ils avaient combattu. Maintenant, après une nuit de sommeil, ils commençaient à réaliser que la Konoha de leurs souvenirs ne serait plus jamais la même. Ils retrouveraient le village, oui ; les bâtiments seraient intacts, la montagne aux Hokage les surplomberait toujours. Mais les rues, elles, seraient remplies de fantômes.
Quand le Troisième était encore en vie, il répétait souvent que Konoha n'était pas un lieu. Les maisons y étaient belles, le climat tempéré, les arbres majestueux, certes, admettait-il aux enfants perplexes, et il aurait eu grand-peine à s'en séparer. Mais ce n'était que des choses, et les choses, si familières soient-elles, ne pouvaient incarner la Volonté du Feu. Seuls les humains le pouvaient.
Konoha, affirmait-il alors aux apprentis shinobi, était faite de gens. Eux et eux seuls pouvaient personnifier les idéaux de la Feuille.
C'était un beau discours qu'il répétait chaque hiver aux élèves de quatrième année. Il avait fallu que Sakura, après plusieurs mois sous le joug de Kakashi-sensei, le voie de l'extérieur pour réaliser que la quatrième année de l'Académie était la plus difficile, celle où le travail physique commençait et où les abandons étaient les plus nombreux. Peut-être que le Hokage croyait vraiment en ce qu'il racontait ; peut-être était-il persuadé qu'au-delà de leur travail de tueurs à gages, ils pouvaient suivre des valeurs nobles et louables. Il n'en restait pas moins que ces belles paroles avaient pour but premier d'encourager le patriotisme des élèves et de les pousser un peu plus loin sur la voie des shinobi. Rien, dans leur monde, n'était fait sans arrière-pensée.
A l'époque, Sakura avait été fière de sa déduction : elle y trouvait juste assez de cynisme pour ressembler à une vraie kunoichi, ou mieux – à Sasuke-kun. Après tout, les ninjas commettaient parfois des actes horribles. Ils devaient être froids et mystérieux, prêts à toutes les extrémités, et sous ses dehors affables, leur Hokage était sûrement dur comme l'acier d'un kunai !
(La Sakura d'alors ne savait rien de ce qu'était un acte horrible ; dans toute l'innocence de ses douze ans, elle croyait vraiment être assez forte pour en commettre un, si le village le requerrait.)
Elle comprenait, maintenant. Bien sûr que le Hokage avait choisi avec soin le moment et le public appropriés pour délivrer son discours ; cela ne l'empêchait pas d'avoir sincèrement pensé chacun de ses mots. Konoha était plus qu'un lieu. C'était une idée, un cheminement entre l'ombre et la lumière, entre Danzô et Naruto, entre le nin et le médic de médic-nin.
Et si Konoha vivait dans ses habitants, alors une partie d'elle était morte durant cette guerre. Retourner au village ne serait pas suffisant pour oublier. Il n'y aurait pas de cadavres là-bas, pas de fosses communes et de boue ensanglantée : au lieu de ça, il y aurait un vide.
Ils coururent jusqu'au soir.
Ils étaient à moins de cent kilomètres de leur destination. La forêt s'était densifiée au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient, jusqu'à ce que les arbres deviennent si épais que deux personnes se tenant par la main ne puissent en faire le tour. Cela aurait été handicapant, pour des étrangers ; pour eux qui étaient nés et avaient grandi ici, les hauts arbres dont les branches masquaient le ciel étaient rassurants. C'était un paysage familier, une source de réconfort après des mois dans les marécages.
Sakura attendit de trouver un endroit où les arbres étaient si nombreux qu'on pouvait à peine étendre les bras sans en toucher un et ordonna l'arrêt. Le terrain n'était pas idéal pour combattre, au contraire : les troncs bloquaient le champ de vision, on ne pouvait pas utiliser de techniques trop puissantes de crainte de faire tomber un arbre sur un allié, l'obscurité était presque absolue. Mais eux avaient l'habitude de se battre ainsi. S'ils étaient attaqués, ils auraient l'avantage du terrain. C'était une des choses qu'on apprenait aux Chûnins : ce qui comptait n'était pas de se battre dans les meilleures conditions possibles, c'était de trouver des conditions qui vous aidaient vous plus qu'elles n'aidaient l'adversaire.
C'est ce qu'expliqua Kiba à la Genin enthousiaste de la veille. Sakura écouta d'une oreille, contente de voir que ces deux-là avaient l'air de s'entendre.
Elle effectua sa technique d'abri de terre, les mains moites et les dents serrées.
Ce soir. Je dois parler à Itachi ce soir. Nous arriverons à Konoha demain soir, il va partir avant. Il faut que je lui parle, c'est maintenant ou jamais.
Elle avait l'impression que ses intestins s'étaient noués dans son ventre.
Je dois lui parler, se répéta-t-elle en vérifiant que les tours de garde étaient correctement organisés.
Maintenant, il faut que j'y aille maintenant.
Non, je vais aller vérifier les pièges d'abord.
Les pièges étaient correctement disposés.
Est-ce que quelqu'un a vérifié que nous n'avons pas perdu de parchemins de stockage ? Il y a des corps dedans, que dirait-on aux familles si on les perdait ?
Personne n'avait vérifié. Sakura passa vingt minutes à tout recompter.
Je vais faire une ronde. On ne sait jamais, il fait sombre, quelqu'un pourrait nous attaquer pendant qu'on s'organise pour la nuit.
Quand elle se retrouva sur une haute branche si large qu'elle aurait pu dormir dessus, Sakura dut admettre l'évidence : elle n'y arrivait pas. Quand elle avait aperçu Itachi en recomptant les parchemins, elle s'était enfuie – il n'y avait pas d'autre mot – dans l'autre direction.
Tu parles d'une Jounin…
Elle s'assit sur la branche et entreprit de récupérer une barre énergétique dans une poche de sa veste d'uniforme. L'emballage en tissu s'ouvrit sans un bruit. Le froid avait solidifié la barre, forçant Sakura à mâchonner chaque bouchée sans enthousiasme avant de pouvoir l'avaler.
Au moins ses gants ne seraient pas tachés par des résidus alimentaires.
Mais je dois lui parler ! Je veux savoir ! Est-ce qu'il pense que j'ai eu tort ? Est-ce qu'il me condamne ? Pouvons-nous rester amis après ça ?
Et pourtant elle n'y arrivait-
Il y a quelqu'un.
La personne qui venait d'apparaître à côté d'elle bondit immédiatement sur une branche adjacente – heureusement, car Sakura avait instinctivement lancé une volée de kunai et s'était dissimulée sous un genjutsu pour se préparer à frapper à nouveau.
Surprendre un Jounin n'était jamais une bonne idée. Ça avait été la toute dernière action d'un bon nombre d'idiots.
Mais bien sûr, Uchiha Itachi ne suivait pas les mêmes règles que le commun des mortels.
Sakura envoya des fils de chakra récupérer ses kunais perdus. Son cœur battait à tout rompre. Si elle avait été de mauvaise foi, elle aurait dit que c'était l'adrénaline : qu'est-ce qui lui avait pris, d'apparaître comme ça à moins d'un mètre ?
- Sakura, appela-t-il depuis sa branche.
Elle rempocha ses kunai en maudissant en silence cette voix douce et grave. Elle ne pouvait pas rester de marbre face à lui. Elle n'y arrivait pas.
De tous les Konoha-nins, pourquoi avait-il fallu qu'elle soit attirée par Uchiha Itachi ? Pourquoi ne pas tomber sous le charme d'un des innombrables cousins Nara, avec leur intelligence surnaturelle et leur flegme apparent ? Mais non, Sakura la civile aux rêves trop grands pour elle, Sakura avec ses cheveux rose bonbon et ses grands yeux de jade, Sakura avait dû s'enticher d'un prince.
Cette Sakura du passé serait tombée à genoux devant lui, elle aurait pleuré, gémi, supplié pour qu'il lui dise Tu as eu raison. De tous les mauvais choix, tu as pris le meilleur. Tu as eu raison et je ne te blâme pas.
Mais celle de maintenant ne ferait jamais ça. Sous l'égide de Tsunade, Sakura-la-civile s'était peu à peu écartée pour laisser place à Sakura-la-Jounin, Sakura-l'apprentie-de-la-Cinquième, Sakura-la-ninja-de-rang-A.
Elle releva la tête et plongea ses yeux verts dans l'œil unique d'Itachi.
Pendant un temps, aucun d'eux ne parla.
Puis Itachi apparut sur la même branche qu'elle, juste assez loin pour que leurs mains se touchent s'ils tendaient tous deux le bras, et Sakura se laissa enfin aller à le regarder.
Itachi. Itachi. Itachi. Il avait maigri. Ses joues s'étaient creusées. Sa paupière était fermée, masquant l'œil qu'il avait sacrifié pour arrêter Obito. Itachi. Itachi…
- Sakura.
Il la regardait, lui aussi, avec une intensité presque dérangeante cachée sous son expression imperturbable.
- Mikoto va bien.
- Mi…
Oh Kami, Mikoto ! La fille d'Uchiha Shishui, l'enfant aveugle à laquelle elle avait sauvé la vie, elle l'avait juste… oubliée. Comment avait-elle pu ? Mais elle est à moitié Uchiha, l'épidémie ne l'aurait pas atteinte de toute façon…
… Si. Sa mère est Cha Yun, une civile de la Terre. Elle aurait pu être atteinte.
Elle l'avait oubliée. Dans la panique de la guerre, l'existence d'une bâtarde Uchiha, quelque part au-delà de la frontière, lui avait complètement échappé.
Mais Mikoto allait bien, Itachi venait de le lui confirmer. Et malgré tout…
Comment ai-je pu ne pas y penser ?
- Je suis désolée, avoua-t-elle à Itachi. J'aurais dû me souvenir, je… Je suis heureuse qu'il ne lui soit rien arrivé, je n'ai jamais eu l'intention de la blesser ou…
Elle l'avait oubliée. Elle avait oublié une enfant. S'il te plaît, crois-moi, pensa-t-elle en ancrant son regard dans celui d'Itachi. Je ne voulais pas tuer la seule famille qui te reste, je te le promets, fais-moi confiance !
- Je te crois.
Elle ne parvint pas tout à fait à contenir son soupir de soulagement.
La nuit était complètement tombée durant leur bref échange. La lumière de la lune éclairait parfois le côté d'un tronc ou une branche cassée ; la joue droite d'Itachi et une partie de son front étaient visible, d'une blancheur d'albâtre dans l'obscurité. Un souffle de vent venait caresser le sommet des arbres, haut, très haut au-dessus de leurs têtes. A leur niveau, le vent laissait place à un air lourd et froid.
Un observateur extérieur ne les aurait même pas remarqués. Ils n'étaient que deux silhouettes frêles perdues dans la forêt silencieuse.
Sakura lutta. Elle lutta vraiment, de toutes ses forces, avec toute sa volonté, pour garder le silence et sa dignité, pour que le barrage ne craque pas et continue de retenir le flot d'émotions qu'elle sentait tourbillonner en elle. Mais c'était juste trop… trop. Elle avait envie – non, besoin – d'en parler. De ne plus tourner autour du sujet sans oser l'affronter en face. Plus elle reculerait l'échéance, plus la confession deviendrait douloureuse.
Elle prit une inspiration rapide et dit en expirant :
- Je ne voulais pas faire ça.
Itachi ne répondit pas. Il se contenta de la regarder encore, Sakura n'avait pas de mot pour décrire un regard pareil, c'était comme s'il avait pris les adjectifs attentif et concentré et prêt et avait essayé de les transcrire sans ouvrir la bouche.
- Je sais que ce que nous avons fait – Tsunade-shishou, Shizune-sempai, moi et… et les autres…
Des autres dont les noms resteraient soigneusement dissimulés, pour leur bien de leur vie sociale.
- … je sais que c'était mal. Que c'était monstrueux. J'aurais voulu ne jamais le faire, mais… mais…
- Mais les autres choix étaient pires encore, poursuivit Itachi.
Sakura cligna des yeux, surprise d'entendre ses pensées reflétées ainsi par l'homme en face d'elle.
- Oui, approuva-t-elle.
- Je comprends.
Ah. Bien sûr. Si une personne au monde hors de leur petit groupe de médics pouvait comprendre, c'était lui, évidemment. Ce n'était pas des paroles en l'air.
Il y avait eu des enfants dans le clan Uchiha, des femmes enceintes, des bébés qu'on avait retrouvés étranglés et dont on avait évacué les petits corps avant qu'Uchiha Sasuke ne puisse les voir.
- Ce n'était pas un bon choix, reprit-il quand plusieurs secondes se furent écoulées. Mais n'importe quelle autre décision aurait conduit à des conséquences intolérables.
- Konoha ne l'acceptera pas, confessa la kunoichi. Les Jounins comprendront, les membres des clans les plus puissants aussi, mais nos clients… Ils vont avoir peur. Ils ont toujours su que nous étions dangereux mais ils pensaient que le Daimyô nous contrôlait…
Comme un maître posant une muselière sur son chien – l'idée était ridicule. Le Daimyô lui-même n'aurait jamais eu l'audace de prétendre contrôler Konoha, mais si ça rassurait les clients le village voulait bien leur laisser leurs illusions…
Sakura continua son raisonnement.
- C'est une vérité trop inconfortable, même pour des ninjas. Alors Tsunade-shishou a décidé de porter tout le blâme. Elle pense que si elle s'exile en laissant la place à Naruto, on associera l'épidémie à elle et pas au village… Mais tous les survivants la traqueront, elle est une Sannin mais même elle ne peut pas être sur ses gardes en permanence. Il lui faut un lieu où on ne la trouvera pas. Un endroit dont les habitants ne la rejetteront pas.
Itachi ne bougeait toujours pas.
- C'est ta mission, n'est-ce pas ? Tu dois trouver ce lieu. Les Senju habitaient au nord du pays avant de fonder le village. Tu veux trouver ceux qui n'ont pas rejoint Konoha à sa fondation.
- Il y a un temple, admit-il à voix basse. Tsunade-hime m'a dit qu'un de ses cousins y est parti quand elle n'était encore qu'une enfant. Les Senju qui y demeurent ne portent plus ce nom mais il est possible qu'ils acceptent sa venue.
Ainsi Tsunade, la Princesse Senju, pourrait vivre loin du Village Caché pour lequel elle avait tout donné.
- ça ne t'a jamais dérangé ? demanda-t-elle soudain. Si ton plan originel avait suivi son cours, personne n'aurait su la vérité. Les gens auxquels tu as évité une guerre civile auraient craché sur ton corps. Est-ce que tu n'as jamais voulu que tout le monde sache ? Peut-être pas tout le monde, se reprit-elle, mais tes professeurs ou tes anciens coéquipiers ?
- Ces désirs étaient égoïstes. Mon clan portait la responsabilité de trop d'événements douloureux dans l'histoire du village ; il n'était que justice que l'un de nous paie.
Sakura savait qu'il venait d'éviter la question. Itachi savait qu'elle savait.
- C'est drôle, dit la jeune femme. Tu es né parmi les shinobi, mais tu as l'honneur d'un samurai.
- Sakura…
- Arrête. Si tu veux me dire que ce n'est pas le cas, que tu ne mérites pas qu'on te complimente… Arrête.
Itachi referma la bouche.
- Parce que tu le mérites, Itachi. Regarde-moi – il n'y a personne qui le mérite plus que toi, pas même Naruto. Ce que tu as fait était horrible mais ça devait être fait, commettre une mauvaise action ne fait pas de toi une mauvaise personne, ça veut juste dire que tu as eu la force d'agir même si tu savais que ta vie serait détruite après ça, Itachi regarde-moi, tu as eu raison de faire ce que tu as fait. Sasuke a pris ses propres décisions mais ce n'est pas ta faute.
D'où venait ce besoin urgent de lui faire comprendre ce que tout le monde à part lui aurait réalisé – qu'il était une victime, pas un coupable ? Elle n'en avait aucune idée. De façon inexplicable, il lui semblait soudain primordial qu'il admette cette vérité élémentaire : il fallait qu'il cesse de s'en vouloir. On ne pouvait pas porter le deuil pendant une vie entière, pas si on voulait vivre heureux, et par les dieux, Sakura avait désespérément envie que cet homme connaisse enfin le bonheur.
- Si ce n'est pas ma faute, alors ce n'est pas la tienne non plus.
- Non, ce n'est…
Pas pareil, faillit-elle dire. Sauf que si. L'échelle était différente – il y avait eu une soixantaine d'Uchiha tout au plus au moment du massacre – mais le principe restait le même. Des innocents sacrifiés pour le bien d'autres innocents. Des enfants massacrés pour d'autres enfants. Des gens morts pour s'assurer que d'autres gens ne deviennent pas les marionnettes d'un fou.
Un fou, réalisa-t-elle. Uchiha Madara.
- Disons que c'est la faute de Madara. Ton clan, l'épidémie, si ce n'est pas nous, alors c'est de sa faute à lui.
Itachi la fixa, une étincelle de surprise dans son œil noir, comme s'il n'avait jamais songé à transférer le blâme vers un autre alors que lui pouvait le porter.
- Ce n'est… pas une mauvaise idée, admit-il finalement. Je peux l'accepter.
- C'est la faute de Madara. Sans lui, rien de tout ça ne serait advenu.
Ils échangèrent un regard.
- C'est la faute de Madara.
Car si c'était de sa faute, alors eux pouvaient être libres. Ils ne seraient jamais des innocents – quels shinobi l'étaient ? – mais ils pourraient se regarder dans la glace et y voir des Jounin de Konoha, bandeau frontal en place et veste d'uniforme sur les épaules, et pas des monstres.
Et peut-être même…
Sakura tendit une main gantée. Itachi leva la sienne, sa peau pâle à peine visible dans l'obscurité, et la saisit.
- Je vais partir cette nuit, dit-il en s'approchant, un pas, deux pas, réduisant la distance entre eux à néant.
- Quand reviendras-tu ?
- Je ne sais pas. Dans trois semaines, peut-être quatre – rien n'est certain.
- Mais tu reviendras, affirma-t-elle en serrant la main dans la sienne.
Il se pencha vers elle, lentement, jusqu'à ce que leurs fronts se touchent et que la buée de leurs respirations se mêle.
- Je te le promets.
Il reste encore trois chapitres et un épilogue avant la fin de cette fiction. Après ça, je me consacrerai exclusivement à Kunoichi et à L'éternité, avec quelques OS variés saupoudrés ici et là.
Si vous êtes intéressés, j'indique régulièrement sur mon profil où le chapitre à venir en est.
Merci d'avoir lu ce chapitre-fleuve, on se retrouve pour le chapitre 25 !
