Le soleil tapait jusque sur le mur du fond. Les rayons se glissaient à travers les stores striant la pièce de mille rayures. Dans cette atmosphère apaisée, un lit trônait sous la fenêtre, baignant dans la lumière. Le crépuscule n'était pas loin et le brouhaha permanent présent dans ce genre d'endroit était plus fort que jamais en cette fin de journée. Pourtant, en pénétrant dans la chambre, Sana cru mettre une sourdine sur les bruits du couloir. Seuls les bips incessants du cardioscopes restèrent intacts à ses oreilles. Il y avait en ces lieux un calme presque incommodant.

Une fois l'ambulance partie, Sana avait rejoint la clinique au plus vite et était restée des heures entières à patienter dans la salle d'attente sans que personne ne daigne venir la rassurer. Elle n'avait pas à connaître l'état de son ami, elle n'avait pas à être réconfortée, elle n'avait pas à être tenue au courant car elle n'était personne. Personne pour lui, personne pour eux. Une inconnue parmi les familles qui se rendaient auprès des convalescents. Un fantôme qui n'avait pas sa place ici, au milieu de toutes les victimes qu'avait fait cette bataille. Alors, à contre-cœur, écrasée par l'impuissance, elle était retournée trouver Yomo et Toka. La gorge serrée, elle avait eu le sommeil bien léger et avait retrouvé un silence de plomb, qui pourtant paraissait l'avoir quitté ces derniers temps.

Par la suite, les jours ont passé. Les choses se sont tassées et les dégâts commencèrent à être reportés. L'Antique avait beaucoup perdu cette nuit-là. Leur foyer, leur chef, beaucoup d'amis. On ne comptait plus les camarades manquant à l'appel. Ken, Hide. Sana s'était surprise à pleurer à chaudes larmes en songeant à la disparition du blond plaisantin. À croire qu'il avait bien plus compté à ses yeux qu'elle ne l'aurait cru.

Le bâtiment qui abritait le café avait pris feu, emportant avec lui les souvenirs et les âmes. Le piano de Sachi n'était plus. C'était une période bien sombre mais la brune s'était de nouveau risquée à l'intérieur de la clinique. Ce jour-là, armée d'une paire de lunettes de soleil comme seul protecteur de son anonymat, elle avait de nouveau demandé à le voir. Mais avant même qu'on ne lui réponde une fois de plus qu'elle ne pourrait quitter le rez-de-chaussée, un homme l'avait interpellé avec surprise.

« Mademoiselle Sazuki ? »

Lorsqu'elle s'était retournée, Sana était tombée nez à nez avec une armoire à glace. D'une carrure plus impressionnante encore que celle de l'inspecteur Shinohara, son interlocuteur s'était présenté à elle en tunique hospitalière et en chaussons. Un bras dans le plâtre, il semblait pourtant vouloir garder un air fier à ce tenir ainsi, droit comme un piquet. Mais il n'en était rien. Sa grande taille lui conférait simplement cette impression de droiture.

La jeune fille, loin de se laisser impressionner par ce mur convalescent, avait laissé son regard glisser jusqu'à son visage. Elle le connaissait mais elle n'avait à aucun moment réussi à remettre son nom. C'était un inspecteur qu'elle avait rencontré auprès de Shinohara il y avait quelques semaines de cela. Jamais elle n'aurait pu oublier ce visage si particulier, qui lui avait fichu une peur bleue à l'époque. Cependant, son air sévère constant ne lui paraissait plus si effrayant aujourd'hui. Tout comme sa tenue, ce n'était là qu'une impression que ses traits s'amusaient à lui donner. En réalité, il n'en était rien.

« Je suis heureux de vous savoir ici, avait-il souri d'un grand rictus de mélancolie. Vous venez rendre visite à Juzo je suppose ?

- C'est ça, avait-t-elle confirmé les poings serrés. Mais on ne me laisse pas monter...

- Vraiment ? »

Il eut suffi au grand homme de demander à ce qu'on la laisse passer pour que le personnel s'exécute. Ce n'était pas si surprenant, et la chance tournait enfin. Il l'avait lui-même conduit jusqu'à la chambre où Juzo s'attardait, d'après ses dires, le plus souvent. Ce n'était pas la salle où il était censé être alité, mais semblait-il qu'il rendait régulièrement visite à son supérieur, en bien pire état que lui.

Sana le constata dès lors qu'elle pénétra dans la pièce. Malgré la belle lumière, il n'y avait pas grand chose d'agréable ici-bas. L'air était pesant et silencieux. Beaucoup trop silencieux. L'inspecteur qui avait eu l'amabilité de l'accompagner s'éclipsa alors, laissant leur intimité aux deux pseudo amis qui se trouvaient ici.

Il fallait qu'elle dise quelque chose. N'importe quoi.

« Je suis désolée pour... pour tout ça, balbutia-t-elle. Enfin, je veux dire, je suis désolée pour lui. »

Shinohara semblait épuisé. Alors même qu'il dormait à point fermé, la fatigue rongeait ses traits à une vitesse folle. Il paraissait avoir prit 10 ans d'âge en à peine quelques jours. Le pauvre se trouvait dans un état peu réjouissant. Le masque à oxygène qui recouvrait son nez jusqu'à son menton le rendait plus vulnérable encore et les cicatrices qui parcouraient ses bras faisaient se serrer les gorges.

« Mais il faut voir le bon côté des choses ! s'exclama la brune feignant l'enthousiasme qu'elle peinait à débusquer. Vous êtes en vie tous les deux et c'est presque un miracle ! »

Elle s'efforçait à souligner le positif sans trop y croire elle-même. Bien sûr qu'il fallait être soulagé de les savoir encore dans ce monde, mais à quel prix leur vie avaient-elles été épargnées ? L'inspecteur spécial ne serait peut-être plus jamais parmi eux. Quant à Juzo, il avait été collé dans un fauteuil roulant, emputé jusqu'à son genou gauche.

« Il va se réveiller. Il a juste besoin de repos. »

Sana était si peu convaincue de ses dires qu'il pouvait être aisé de croire qu'elle mentait. Mentir à son camarade, mentir à sa propre personne, mentir pour tenter de rendre son sourire volé à ce garçon chagriné.

« Tu le connais mieux que moi, il n'a pas l'air du genre à se laisser avoir par un coma ! »

Mais elle s'enfonçait. Elle le sentait, elle le savait. Elle se mit à jouer nerveusement avec ses cheveux, qui tombaient à présent jusqu'à ses clavicules. Rien de ce qu'elle pouvait dire et raconter ne rassurerait son interlocuteur. Chacun de ces mots, plutôt, n'avaient pour effet que de la rendre plus pathétique encore dans un discours si candide qu'il en devenait ridicule. Une perle de sueur froide vint rouler sur son front alors que le malaise l'envahissait entièrement. Non seulement ce qu'elle racontait n'était franchement pas très malin, mais en plus de ça, son monologue commençait à la peser lourdement. Juzo ne prenait pas la peine de lui répondre, ni même de lui accorder un regard. Il lui tournait le dos, immobile, comme si sa présence lui était insignifiante.

« Oh je t'en supplie dis quelque chose, lâcha-t-elle enfin totalement désespérée. N'importe quoi. Même si c'est pour me dire de partir. »

N'était-ce pas trop lui demander ? Après tout, avait-elle réellement sa place dans cette chambre ? Lorsqu'elle avait suivi l'ambulance jusqu'à la clinique, Sana était restée toute la nuit à patienter dans la salle d'attente bondée des urgences. Personne ne l'avait tenu au courant, personne n'avait accepté de lui donner de nouvelles. Personne n'avait eu la gentillesse de la rassurer. Personne, même pas lui. Elle était revenue aujourd'hui parce qu'elle s'inquiétait et quelqu'un avait enfin daigné la conduire jusqu'à lui. Mais lui, ne voulait plus la voir.

Ce n'était certainement pas le bon moment pour lui faire quelconques reproches sur son rejet ou tenter de lui faire comprendre qu'il avait tort de ne plus vouloir d'elle à ses côtés, et pourtant, les mots lui brûlaient la gorge pour enfin s'en échapper.

« Tu es vraiment cruel tu sais... Tu pourrais au moins me montrer ta colère. Est-ce que tu me détestes au point de m'ignorer totalement ? »

Elle n'avait pas pu se retenir plus longtemps. Mais à l'instant même où sa bouche se referma, un regard noir s'abattît sur elle. Un regard impénétrable, indéchiffrable. Aussi vide qu'intense et lourd de sens. Il semblait en dire tellement et si peu à la fois qu'aucun sentiment ne pouvait correspondre à sa description. Juzo était ainsi, personne ne savait vraiment ce qu'il avait en tête lorsque l'on tentait de lire dans ses yeux. Cependant, ce qui était certain, c'était le pincement au cœur que ce visage enfin tourné vers elle avait provoqué. Cette attention nouvelle qu'il lui portait la mit dans une posture si inconfortable qu'elle en vint presque à regretter son dos tourné.

« Il était au courant, dit-il en posant à nouveau ses grands yeux fatigués sur le concerné. Il avait compris qu'il s'était passé quelque chose. »

Le son de sa voix parut arrêter le temps. Son ton était si grave qu'il semblait avoir perdu un octave et il fallut un instant d'adaptation à la brune pour associer ce timbre mélancolique au clown à qui il appartenait. Mais derrière cette intonation inhabituelle, les mots qu'il prononçait restaient une énigme. Tout comme son regard, Sana ne comprit pas où il voulait en venir. Elle ne savait pas si, à l'écouter ainsi, elle avait de quoi s'inquiéter ou non. L'avait-il dénoncé ? Était-elle condamnée sans qu'elle n'ait pu un instant tenté de se défendre ?

« Il croyait qu'on s'était disputé à cause de la Cochlée, il continua sur une corde de monotonie. Il croyait qu'il t'avait fait peur en s'énervant. Il s'en voulait d'avoir pu faire fuir ma seule amie. »

La bonté de cet homme transparaissait même à travers ses actes passés. Sa perte ne s'en trouvait que plus terrible. Tout du moins elle aurait dû. Mais Sana n'arrivait pas à se laisser aller au chagrin tant que le doute sur les informations qu'il avait en sa possession était toujours d'actualité.

« Il m'a posé un tas de questions. Sur notre présence là-bas, sur toi. Il voulait se rattraper. »

Si Juzo avait tout raconté, Shinohara était alors une bombe à retardement. Son sommeil devenait une bénédiction, bien qu'il fut cruel de le qualifier ainsi. Une clef qui renfermait son secret dans son inconscience. Une pointe de culpabilité naquit de son furtif soulagement. Dans cet état, le pauvre homme ne représentait certes plus un grand danger, mais le prix à payer pour se sentir ne serait-ce qu'un peu plus en sécurité était si élevé. D'autant plus que le risque zéro n'était plus envisageable depuis que Juzo avait découvert sa véritable nature. Le bavard était capable de tout divulguer à n'importe quel autre inspecteur. Raison de plus pour le convaincre qu'ils étaient toujours amis. Plus qu'un désir personnel, il devenait vital que le jeune homme se range à nouveau de son côté.

« Et moi, je n'ai rien dit sur ce qu'il s'est passé là bas. »

Vraiment ?

« Ni sur Patella, ni sur Juni, ni sur toi. »

Vraiment ?

« Parce que je te l'ai promis. »

Vraiment. Ces mots furent porteurs d'espoir. S'il avait tenu cette promesse, qu'il l'avait protégé en gardant le silence, alors il n'y avait plus de doutes. Juzo avait compris, il l'avait pardonné et surtout, il l'avait accepté, n'est-ce pas ? Il n'y avait plus à s'inquiéter. Tout allait rentrer dans l'ordre.

À cette idée, Sana sentit sa bouche s'étirer. Un sourire niais se dessina sur son visage tandis qu'elle prenait son souffle pour lui exprimer sa joie en retenant ses larmes. Cependant le jeune homme continua sur sa lancée, lui coupant la chique sans lui demander son accord.

« Mais maintenant qu'il dort, je vais travailler pour nous deux, annonça-t-il. Ça aussi c'est une promesse. »

Le rictus nouveau né sur les lèvres de la brune fana aussitôt. La joie disparut mais les larmes, elles, se battaient encore pour s'accorder le droit de venir rouler sur ses joues. Elle avait peur de comprendre ce que cela signifiait.

« Alors, la prochaine fois, tu ne t'en sortiras pas. »

Tout s'effondra. L'univers, l'hôpital. Ses jambes partirent en lambeau et son cœur explosa en mille morceaux. C'était un cataclysme. Un ouragan.

Il ne l'avait pas dénoncé, elle n'avait pas eu à le convaincre qu'elle n'était pas un danger et pourtant, il la tuerait le jour où il la trouverait sur son chemin, comme n'importe lequel de ses ennemis. Le seul être humain qui paraissait avoir de l'importance à ses yeux décidait de quitter sa vie sans aucune once de regret apparent. Comment pouvait-il prononcer des mots si durs ? Ne valait-elle plus rien ? Ou rien de plus qu'une cible ?

Elle avait effacé, sans le vouloir, sa vie ici-bas. Juzo avait été le cordon qui la rattachait à un univers qu'elle connaissait de nouveau. Mais s'il coupait ainsi les liens, la voilà qui se retrouvait perdue. Seule. Abandonnée. Cependant, au lieu de se morfondre comme elle l'aurait fait avant tout cela, Sana se surprit à rélever la tête. Au lieu de se concentrer sur tout ce qu'elle n'avait plus, elle se tourna vers la page blanche qu'on lui offrait à écrire. Elle était heurtée. Elle était libérée. Elle était face aux ruines de sa vie. Elle était face à sa future reconstruction. Les chaînes du deuil, de la peur et de l'angoisse qui l'avaient habillé si longtemps qu'elles avaient fini par faire partie d'elle, étaient tombées, la mettant à nu, pour le meilleur et le pire.

Avant de partir, elle déposa sur la commode qui habillait l'entrée de la chambre une petite peluche de chien grisée par ses mésaventures. Par la pluie, le sang, le chagrin et la haine. Elle était pourtant le symbole d'un amour certain. D'un lien qui ne se briserait pas. Un présent qu'on lui avait offert le jour d'un adieu. Aujourd'hui, c'était à son tour de le confier à celui qu'elle quittait.

Elle ne comprenait plus vraiment à présent les émois qui l'avaient traversé lorsque Fujio la lui avait offert. Mais elle se souvenait de la reconnaissance qu'elle avait eu envers Juzo quand il la lui avait rapporté. Cette reconnaissance, elle la lui rendait maintenant comme un ultime geste d'amitié. Malgré lui, il l'avait accompagné dans les instants les plus durs de sa vie et sans un mot, elle lui laissait le plus grand de ses remerciements.

D'un pas lourd, elle s'arrêta sur le seuil, prête à disparaître à jamais. Bloquant son souffle, elle s'efforça de sourire. Elle tournait ainsi une nouvelle page de sa vie, quittant son passé pour de bon :

« Au revoir Juzo. »