Ce chapitre est difficile et traite du suicide même s'il n'y a pas de passage à l'acte. S'il vous plait restez en sécurité.
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Une vie sans toi
La brume scintillante se dissipa lentement, et Buck se retrouva debout dans un espace familier, mais étrangement silencieux.
La caserne.
La même odeur d'huile, de fumée, et de café rassis qui flottait dans les couloirs, la même lumière douce perçant par les fenêtres… et pourtant, quelque chose ne collait pas.
Il scruta les lieux, s'attendant presque à entendre la voix d'Eddie l'appeler, mais seul le silence l'entourait.
– Alors, c'est ici que je suis censé être? murmura Buck, un brin d'ironie dans la voix.
Il se tourna vers l'Esprit de Noël, toujours sous l'apparence apaisante de Tommy.
– Tout est pareil, pourtant… ça semble… différent.
L'Esprit de Noël inclina la tête, son regard bienveillant posé sur lui.
– Tu es dans un monde où tu n'as jamais rencontré Eddie, où vos chemins ne se sont jamais croisés.
Buck fronça les sourcils, un sentiment d'inconfort s'emparant de lui.
– J'ai…jamais rencontré Eddie ?
Sa voix trembla légèrement, comme s'il répétait des mots insensés. Il ne pouvait pas imaginer sa vie sans Eddie, cet ami fidèle qui avait été là dans les bons comme dans les pires moments.
– Pourquoi ? Pourquoi voudrais-je voir ça ? demanda Buck avec une pointe d'amertume, son regard se détournant de Tommy.
– Parfois, pour comprendre combien une personne est essentielle, il faut voir ce que serait la vie sans elle.
L'Esprit disparut, le laissant seul dans cette réalité.
Buck était déboussolé. Il ne voulait pas d'une vie sans Eddie. Bien sûr, il s'en serait sorti mais Eddie faisait partie intégrante de sa vie. Il était déjà conscient que sa vie aurait été très différente sans la présence de son ami.
Il n'aurait pas pu voir un monde où il n'avait jamais croisé Tommy Kinard?
Il ferma les yeux et se pinça les lèvres. Il lui en voulait tellement de le faire souffrir comme ça. Pourtant, en partant, Tommy lui avait dit qu'il ne partait pas parce qu'il ne l'aimait plus mais parce qu'il ne l'aimerait jamais autant qu'il l'aimait et qu'il ne voulait pas souffrir et Buck ne comprenait pas pourquoi il était parti alors qu'ils étaient si bien ensemble.
Il observa son reflet dans la vitre du camion.
Ce visage, marqué par la fatigue et l'usure, lui renvoyait une image plus triste, plus vide de lui-même. Il remarqua des détails qui lui échappaient d'habitude : des cernes sous ses yeux, une pâleur dans son teint, comme si la joie de vivre s'était éteinte quelque part en lui.
L'alarme retentit, et il se dirigea machinalement vers son équipement, enfilant son casque et ses gants d'un geste automatique. Ses collègues passèrent près de lui, des visages familiers sans toutefois l'être tout à fait. Personne ne semblait vraiment lui prêter attention, pas même Bobby, qui lança un rapide regard dans sa direction avant de s'éloigner.
Alors que le camion démarrait, Buck se tourna vers Hen, espérant trouver dans son regard ce réconfort, cette familiarité qui l'avait toujours ancré. Mais Hen semblait distante, concentrée sur l'intervention à venir, échangeant à peine un mot avec lui. Il avait l'impression d'être un étranger parmi ses propres coéquipiers.
Parmi sa propre famille.
L'intervention semblait simple au départ, une personne coincée dans un véhicule après un accident mineur. Pourtant, en approchant du lieu de l'accident, Buck ressentit une étrange appréhension qui l'envahissait peu à peu.
Arrivé sur place, il constata que la victime, un homme d'une quarantaine d'années, était coincé entre le volant et le siège, apparemment inconscient. Hen et Chim s'affairaient autour de lui, vérifiant les signes vitaux et discutant de la meilleure façon de le libérer, mais Buck sentait une tension monter en lui.
D'un geste maladroit, Buck saisit l'outil pour couper la ceinture de sécurité, mais ses mains glissèrent légèrement. La lame effleura la peau de la victime, laissant une petite éraflure.
Hen lui lança un regard étonné, à la fois perplexe et inquiet.
– Tout va bien, Buck ? demanda-t-elle en plissant les yeux, un soupçon d'inquiétude dans la voix.
Buck acquiesça, tentant un sourire forcé, mais il savait qu'il n'allait pas bien. Ce petit geste l'avait troublé plus que de raison, et un sentiment de vide s'intensifiait en lui.
– Oui… oui, désolé, je… je vais bien, répondit-il d'une voix qu'il voulait assurée.
Hen lui jeta un dernier regard, puis retourna à sa tâche, mais Buck ne pouvait s'empêcher de se sentir fébrile, comme s'il avait perdu une partie de lui-même. Eddie n'était pas là pour le ramener à l'essentiel, pour le recentrer comme il le faisait si naturellement.
Le reste de l'intervention se passa sans accroc, mais chaque geste lui semblait déséquilibré, chaque étape plus incertaine. Au fond de lui, il ressentait un manque profond, celui de la stabilité et de la confiance qu'il trouvait habituellement auprès de son ami. Tandis qu'ils remontaient dans le camion, Buck resta silencieux, conscient de cette distance nouvelle entre lui et son équipe, et, plus que tout, de cette distance invisible mais brûlante entre lui et Eddie.
De retour à la caserne, Buck s'assit seul dans le réfectoire.
Personne ne vint s'asseoir à côté de lui, et il se retrouva à fixer le contenu douteux de son assiette, un étrange malaise l'envahissant. D'habitude, il partageait ses repas, préparés par son capitaine, avec Eddie, discutant de tout et de rien, mais surtout, il ne se sentait jamais aussi… seul.
– Ça va, Buck ? demanda Bobby en passant à côté, un brin distrait, sans vraiment attendre de réponse.
Buck leva les yeux, prêt à répondre, mais le regard du capitaine s'était déjà détourné.
Son cœur se serra. Dans ce monde sans Eddie, même sa relation avec Bobby semblait dénuée de cette proximité, de cette chaleur familiale qu'il chérissait tant.
Tout était pareil dans ce monde, dans cette vie mais tout était complètement différent. Il détestait qu'ils ne soient pas cette famille qu'il s'était construite. Il avait désespérément besoin d'eux mais de toute évidence ils n'avaient pas besoin de lui.
La journée s'acheva sans éclat.
De retour dans son appartement vide, Buck se laissa tomber sur le canapé. Le silence pesant l'enveloppait, accentuant le sentiment de vide qui le rongeait de l'intérieur. Sa solitude lui semblait oppressante, presque tangible, comme une ombre étouffante qui se posait sur ses épaules.
Il se passa les mains sur le visage, essayant de chasser cette sensation désagréable. Il n'y avait personne pour l'accueillir chez lui, personne pour lui dire que tout irait bien, que peu importent les difficultés de la vie, il n'était pas seul.
D'un geste distrait, il saisit son téléphone.
D'habitude, il aurait envoyé un message à Eddie, pour partager un moment de sa journée, même un détail insignifiant. Mais ici, il n'y avait pas d'Eddie. La case de ses contacts était vide d'un nom si essentiel.
Juste l'absence.
Il se leva et fouilla dans ses tiroirs dans l'espoir de trouver quelque chose, une preuve qu'il n'était pas complètement seul mais ce qu'il trouva lui glaça le sang.
Une lettre adressée à sa sœur et un revolver.
– Quelques mois, lâcha la voix de Tommy derrière lui le faisant sursauter. C'est le temps qu'il reste avant que tu ne décides de tout arrêter.
– Comment j'ai pu en arriver là? souffla-t-il les larmes aux yeux.
– Tu es seul Buck et ça ne t'a jamais réussi. Eddie n'est pas seulement ton meilleur ami…
– Il est ma raison de vivre, comprit-il.
– Comme une seconde partie de toi, essentielle.
Buck tenait la lettre et le revolver dans ses mains tremblantes, ses yeux fixés sur ces symboles de détresse qu'il ne reconnaissait que trop bien. La voix de Tommy, douce mais emplie de gravité, le tira de sa torpeur.
– C'est ce que tu serais devenu, Buck, murmura l'Esprit en s'approchant de lui. Sans Eddie, tu n'as jamais trouvé de réel point d'ancrage, quelqu'un pour te rappeler que tu as le droit d'être aimé, pour ce que tu es.
Buck secoua la tête, submergé par les émotions.
Les larmes de Buck coulaient silencieusement alors qu'il réalisait l'ampleur de cette absence, cette vérité éclatante. Eddie n'était pas qu'un ami ; il était l'équilibre qui le maintenait debout, la force qui l'empêchait de sombrer dans les ténèbres de ses propres doutes.
– Alors, qu'est-ce que je dois faire maintenant ? demanda-t-il dans un souffle, la voix tremblante.
Tommy sourit, un sourire empreint d'une infinie sagesse.
– Prendre conscience de cette vérité est déjà un grand pas, Buck. Reconnaître l'importance de ceux qui t'aiment. Peut-être que c'est le moment de faire le choix de ne plus jamais les prendre pour acquis.
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Ne restez pas seul(es)
Numéro nationale de prévention du suicide : 3114
