C'était puéril, mais ça lui faisait du bien. Avec une sorte de rage vengeresse, Ilinka marchait dans l'obscurité, attentive à laisser le moins de traces possible. Elle voulait être seule et elle voulait qu'ils la cherchent, en vain.

Leur faire regretter. A tous. Leur faire payer la peine qu'elle ressentait en cet instant. Peut-être comprendraient-ils et se retourneraient-ils contre ce sac à merde de Galor?
L'idée lui arracha un sourire mauvais. Ce serait bien que monsieur «Je suis sérieux» soit ridiculisé devant toute la tribu. Que tout le monde découvre sa sournoiserie. Parce que c'était ce que c'était. Il lui avait fait croire qu'il était amoureux d'elle, qu'ils partageaient quelque chose, alors que non, rien, rien du tout! Elle était juste une idiote qui avait cru à ses beaux mensonges!

Des larmes de rage lui montèrent aux yeux et, s'appuyant contre un arbre, elle s'arrêta pour les essuyer, inspirant à fond jusqu'à avoir retrouvé sa contenance. Dix mètres plus loin, elle dut recommencer. Merde! Elle ne voulait pas pleurer pour ce salaud! C'était lui donner trop d'importance!

«Tiens, ça te fera du bien.»

Hurlant de terreur, elle bondit en arrière, repoussant de la main la chose qui était soudain apparue devant elle. Ses pieds se prirent dans une racine et elle tomba brutalement sur les fesses.

«Attention, tu vas te faire mal.» nota la même voix tranquille.

Écartant les mèches qui lui étaient tombées devant les yeux, le cœur battant toujours à mille à l'heure, elle détailla la silhouette qui la dominait, ayant souplement sauté de la branche sur laquelle elle était perchée.

«Jaluk! Tu m'as fait peur!» râla-t-elle, piquée dans son estime de soi.

Le traqueur opina avec un grondement d'assentiment, tout en lui tendant la main pour l'aider à se relever. D'un geste puissant, il la remit sur pied, puis lui tendit un nouvelle fois l'outre qu'il lui avait proposée. Cette fois, Ilinka la prit prudemment, reniflant le contenu.

«C'est quoi?»
«De l'essence de javrok. C'est fort.» répondit-il.

Elle en prit une gorgée, s'étranglant à moitié dessus. En plus d'être atrocement astringent, c'était puissamment alcoolisé – plus que toutes les boissons qu'elle avait goûté depuis son arrivée sur la planète. En temps normal, elle aurait poliment refusé, mais là, ça semblait être l'accompagnement parfait de ses griefs.
Sa rasade prise, elle rendit l'outre au traqueur – qui en avala une bonne gorgé aussi puis, comme si de rien n'était, entreprit d'escalader l'arbre duquel il était descendu, disparaissant dans les frondaisons.

Elle le regarda faire, perplexe, jusqu'à ce que sa main réapparaisse, en un geste d'invitation.

Attrapant les premières branches, elle le suivit donc.

Finalement, elle trouva Jaluk confortablement installé à la fourche de deux branches, sur un genre de toile d'araignée géante tissé en grosse corde.

«Bienvenue chez moi.» nota-t-il, lui faisant signe de s'installer à côté de lui.

«C'est là que tu habites?» demanda-t-elle, surprise.

Les deux traqueurs de la tribu ne vivaient pas dans le village à proprement parler, mais elle ne s'était jamais demandée où ils dormaient.
«C'est là que je m'installe quand je veux voir les étoiles. J'ai d'autres refuges pour d'autres circonstances.» nota-t-il, désignant d'un geste large la voûte céleste.

«C'est magnifique.» opina-t-elle.

Il ne répondit pas, se contentant de lui passer l'outre après en avoir bu un peu.

Était-ce l'alcool qui faisait effet? La présence tranquille et sereine du traqueur à côté d'elle qui agissait comme une ancre? Cette acceptation muette, qui semblait dire «toi et moi sommes très différents, mais nous faisons partie de la même tribu, nous sommes un»? Un peu de tout ça?
Elle n'en savait rien, mais petit à petit, face au ciel, et à son infinité, ses problèmes lui semblèrent soudain moins insurmontables. Gérables, presque.

«Jaluk?»
«Mmmh?»
«Est-ce que des fois, tu te sens seul?»
«Oui. Souvent.»
«Et ça ne te dérange pas?»
«Mmmh. Ça me dérange, de la même manière que la pluie ou le froid me dérangent. C'est inconfortable, mais on s'y habitue.»
«Pourquoi ne pas revenir au village, alors? Je suis sûre que personne ne t'en empêcherait.»
«Tu as raison. Mais je ne veux pas. Endurer ces désagréments m'offrent des libertés que je n'aurais pas autrement. C'est parce que je suis ici, dehors, à la merci des éléments, que je peux regarder les étoiles jusqu'à ce que mes yeux se ferment tous seuls, et entendre le chant secret du vent. Peut-être qu'un jour, je me lasserai de cette vie, mais pour l'instant, elle me convient.»
«Tu pourrais inviter des gens pour venir regarder les étoiles avec toi.» proposa-t-elle.

«Tu es la première qui monte ici.»
«Quoi? Même pas Taressm?»
«Non, elle sait où me trouver mais, pas plus que je n'entrerais dans ses refuges, elle ne vient dans les miens.»

La nouvelle l'hébéta un peu.

«Heu... je... je sais pas quoi dire... merci... merci de l'honneur... Mais... pourquoi? Je veux dire... pourquoi moi?»
Jaluk ne répondit pas tout de suite.

«Moi, j'ai choisi cette existence. Quand ma compagne et mes enfants sont morts, personne ne m'a chassé. J'ai vécu un temps seul, dans ce qui avait été notre hutte, mais c'était trop grand, trop vide, trop plein de souvenirs. Alors j'ai été vivre avec ma sœur aînée. Je suis resté deux saisons avec elle et les siens. Mais ce n'était pas ma famille. Et les fantômes de mes enfants ne cessaient de se superposer aux siens. Chaque fois qu'elle était près du feu, à travailler le cuir, je croyais voir ma compagne. C'était insupportable, pour tout le monde. Alors je suis parti dans la forêt. Ici, ce n'est pas plein de souvenirs. Mon esprit s'est apaisé, et ma famille a enfin pu s'en retourner à la Grande-Mère. Ils me manquent toujours, et il ne se passe pas un jour sans que je pense à eux, mais au moins, je sais qu'ils sont en paix...»

Sa voix se brisa, et le silence revint, alors qu'il prenait une grande gorgée alcoolisée.

«Est-ce que... est-ce que je peux te prendre dans mes bras? Je crois qu'on a tous les deux vraiment besoin d'un câlin, là tout de suite.»

Il opina, se redressant un peu et, passant ses bras autour de ses épaules, elle le serra fort contre elle, sentant les muscles contractés du traqueur se détendre après quelques secondes.

Ça lui fit aussi du bien, comme si on retirait un poids éreintant de ses épaules.

Elle le lâcha après un moment.

«Merci.»
Il sourit, d'un sourire un peu tordu et étrangement vulnérable.

«Tu avais raison. J'en avais besoin.»

Elle ne voulait pas remuer le couteau dans la plaie, mais il fallait qu'elle sache.

«Tu m'as toujours pas dit pourquoi tu m'as invitée...»

Il pouffa.

«Parce que c'est difficile de profiter du calme et du silence avec quelqu'un qui pleure juste en dessous.»

La franchise brutale de la réponse la prit de court.

«Quoi? Vraiment? C'est tout?»
«Non. Comme je le disais, moi j'ai choisi d'être ici. Pas toi.»
«Ah, donc je te fais pitié.» nota-t-elle, exigeant d'un geste son outre.

Avec une moue contrite, il la lui tendit. Elle en avala une grande rasade, puis opina.

«Non, j'avoue, je fais pitié.»

«Tu veux en parler?»
Elle secoua la tête, le monde semblant tanguer un peu.
«Non. J'aime bien ce que tu as dit tout à l'heure...»
«Quoi?»
«Le truc là, sur les souvenirs. Que y'a pas de souvenirs dans les bois, ou je sais plus quoi. Là, maintenant, j'ai pas envie d'y penser. Si t'es d'accord, j'aimerais juste rester là, écouter les étoiles et regarder le vent, ou l'inverse, et gérer mes problèmes demain...»
Il sourit.

«Je n'ai encore jamais essayé d'écouter les étoiles, mais fais comme bon te semble.» nota-t-il avec un geste large de grand seigneur.

.

Elle s'était endormie quelque part dans la nuit, et à son réveil, elle était seule au sommet de l'arbre, enroulée dans la cape de fourrure de Jaluk, la bouche pâteuse, et un immense mal de tête lui martelant le crâne.

«Gueule de bois, super...» se morigéna-t-elle, essayant de se motiver à descendre de son si confortable perchoir.

A en juger par le soleil qui brillait entre les nuages, elle avait fait la grasse matinée. Malheureusement, cela signifiait qu'elle allait tôt ou tard devoir rentrer et affronter la réalité. A cette pensée, une bouffée de rage et de dépit lui monta à la gorge, brûlante comme de la lave.

«Galor...» siffla-t-elle, mauvaise, l'envie subite d'étrangler le jeune chasseur lui démangeant les paumes.

Maigre consolation, mais au moins, Jaluk avait dû prévenir le village, et elle n'aurait pas à expliquer à une Zalinn morte d'inquiétude où elle était passée.

.

La gifle claqua autant à l'aller qu'au retour.

«Mais ça va pas?» beugla la reine, son effroi laissant place à la colère.

Ilinka ne répondit pas, assumant stoïquement les conséquences de ses actes.

«Tu te rends compte qu'on t'a cherchée pendant toute la nuit?! Noodh'al est encore là dehors avec Tikan à te chercher! Qu'est-ce qui t'as pris?!»
Que répondre? Soudain, ses petits griefs lui paraissaient bien ridicules.

«Je suis désolée.»
«Je me fous de tes excuses! Tu ne peux pas disparaître comme ça, et croire que tout va bien aller!»
«J'étais pas loin. Je risquais rien.»

«Et comment on est censé le savoir, ça?! Tu n'as rien dit à personne! Ta sœur t'a vue arriver à la fête et ensuite, tu as disparu. Comme si la Grande-Mère en personne était venue te chercher! Et on est censés ne pas s'inquiéter? Ilinka, tu n'as plus trois hivers! Réfléchis un peu!» s'exaspéra la reine.

«J'ai fait n'importe quoi. Je suis vraiment désolée, Zalinn.»

Retroussant les lèvres, cette dernière feula son agacement, puis dans une envolée de cheveux, se retourna vers Brel'om – qui avait assisté à toute la scène en silence.

«Va prévenir tout le monde qu'on l'a retrouvée.» soupira-t-elle avec un geste défait.

Avec un hochement de la tête, le mâle s'empressa de sortir.

Restée seule, Zalinn se retourna vers elle, la détaillant avec attention.

«Puisque je ne peux pas te faire confiance, jusqu'à nouvel ordre, je t'interdis d'aller où que ce soit sans mon autorisation préalable. Pas de chasse, pas de pêche, pas de balades, et hors de question que ton jeune chasseur vienne te voir ici!»
«Ça risque pas. C'est fini avec Galor.»

La surprise se peignit sur les traits de la reine, puis une onde de compréhension les traversa.

«Tout ça à cause d'un mâle?!»
«Heu... oui.»

«Pfff... C'est encore pire que ce que je pensais. Va te nettoyer et te changer, tu es pleine de terre et tu pues.»
Piteusement, elle obéit.

Elle en était à essayer d'enlever des brindilles de ses mèches emmêlées lorsqu'elle entendit la tenture d'entrée se soulever.

«Ilinka, ça va?!»

Elle n'eut pas le temps de répondre, que Noodh'al l'étranglait presque en la serrant contre lui.

«Si j'ai fait quelque chose qui t'a fâchée, je suis désolé.» souffla-t-il, la voix rendue instable par la fatigue et le soulagement.

Elle lui envoya une onde d'apaisement, tout en tâchant de libérer son bras coincé contre son ventre pour lui rendre son étreinte.
«Ça va, c'est pas de ta faute. Promis.»

Visiblement rassuré, il la lâcha.

«Qu'est-ce qui s'est passé alors?»

Elle soupira. Pas envie d'en parler! Mais il faudrait bien, un jour ou l'autre.

«Tu m'aides?» demanda-t-elle, lui tendant son peigne.

Il opina, venant s'accroupir derrière elle. Elle le laissa choisir par quelle mèche commencer, avant d'entamer son récit.

«Hier, j'ai... Galor était en train de faire des... trucs avec une autre femelle... Je crois que c'était Oriut...»
«Oriut, la fille de Humna?»
«Oui.»
«Pourtant, elle est gentille, Oriut. Tu ne l'aimes pas?» demanda-t-il avec naïveté.

«Mais c'est pas le problème! Galor m'a trompée!»
«Hein?»
«Galor et moi, on était ensemble. Et il fait des trucs avec une autre.»
«Oui, et?» s'enquit le jeune mâle, perplexe.

«Ben, c'est pas bien!»
«Non...»
«Comment ça non?!»

Faisant la moue, Noodh'al chercha ses mots.
«Ce serait ton compagnon, vous auriez tous les deux passé les rites, ce serait très mauvais, mais là... il n'a rien fait de mal. Il ne t'a jamais comparée à une autre, ou délaissée pour une autre, du moins que je sache. Tu as dis que tu ne venais pas. Si vous aviez prévu de passer la soirée ensemble et qu'il t'avait laissée pour aller avec elle, ce serait mal, mais là, non. Tu n'étais pas censée être là, tu ne peux pas lui reprocher d'avoir décidé de passer sa soirée avec quelqu'un d'autre...»
«J'y crois pas que tu le défendes!»
Noodh'al soupira.

«Est-ce que vous en avez discuté ensemble? Est-ce que vous avez décidé qu'il ne pouvait voir personne d'autre?»
«Non...»
«Alors, ne le lui reproche pas.»

Avec un gémissement, elle se prit la tête entre les mains. Est-ce que c'était elle, la méchante de l'histoire? Est-ce qu'elle avait surréagi?
Non! Ce n'était pas trop demander que de vouloir être la seule dans le cœur de quelqu'un. Elle ne se serait jamais permise de faire une telle chose à Galor, c'était normal de demander la réciproque.

Sauf que Noodh'al avait raison: ils n'en avaient jamais discuté. C'était juste elle qui s'était imaginé que, puisqu'ils avaient couché ensemble, ils étaient automatiquement en couple.

Quelle idiote!

Elle eut envie de rire de sa propre bêtise.

«Pfff, j'en ai marre.»
«Désolé, je me dépêche, mais je sais pas où tu es allée, tu as vraiment beaucoup de choses coincées dans les cheveux.»

«Non, je parlais pas de ça... J'en ai juste marre que tout me tombe dessus en même temps. D'abord ça... (Elle leva sa main droite.) Et maintenant Galor... Pfff, j'en ai tellement marre...»

Et elle voulait rentrer chez elle, mais ça, elle ne le dit pas.

L'enlaçant par derrière Noodh'al vint coller sa joue contre la sienne, joignant à son geste une étreinte mentale chaude et réconfortante qui lui fit monter les larmes aux yeux. Pas des larmes amères de tristesse et de colère, mais des larmes douces et un peu piquantes de reconnaissance.

Elle ne méritait pas d'être si bien entourée, par tant de gens si merveilleux.

Serrant les bras de son frère adoptif contre elle, elle inspira à fond. Ce n'était qu'un mauvais moment à passer, comme elle en avait déjà vécu plein et en vivrait encore.

Ce n'était qu'un mauvais moment à passer...