C'était le grand jour. Le procès de Perceval de Galles pour meurtre, et accessoirement, le tout premier procès jamais organisé à Kaamelott, allait débuter. Arthur, assis dans une pièce aménagée en salle d'attente, fixait le mur d'un air morne. Il bâilla bruyamment, incapable de masquer sa fatigue. Il fallait dire qu'il tombait de sommeil.
La nuit avait été longue, très longue. Inédite, aussi : pour la première fois depuis… depuis presque toujours, il avait dormi seul. Enfin, "dormi" était un bien grand mot. Sans Guenièvre – décédée dans des circonstances encore troubles –, son lit avait semblé bien trop vaste et silencieux. Et étrangement, même les désagréments habituels comme les ronflements ou ses pieds glacés sur les siens venaient à lui manquer, même s'il refusait de se l'avouer. Oh, il aurait pu trouver de la compagnie ailleurs. Les maîtresses, après tout, ne manquaient pas, mais… ce n'était pas pareil. Pas dans des circonstances pareilles. Une pointe de culpabilité venait s'ajouter au sentiment diffus de vide qu'il n'arrivait pas à définir.
À ses côtés, Perceval s'agitait. Loin de la nervosité qu'on aurait pu attendre d'un homme risquant sa tête, il semblait surtout inquiet d'un bouton mal attaché sur sa tunique. D'un ton mi-agacé, mi-abattu, Arthur le rappela à l'ordre.
« Perceval, vous pouvez vous tenir correctement, au moins ? Ça aiderait qu'on se dise pas tout de suite que vous avez l'air coupable.
— Bah, je suis pas coupable, Sire. Donc y'a pas de raison, répondit-il avec l'air de celui qui énonce une vérité absolue.
— Oui, mais ça, vous êtes seul à le savoir. Les autres, ils vont pas deviner. Et là, vous avez une tête de gars qui va commander une bière avant qu'on lui passe la corde au cou.
— Ah, ben ça, ce serait pas logique. Si vous m'pendiez après, j'aurais même pas le temps de la boire. »
Arthur soupira et jeta un coup d'œil à la porte. Cela faisait bien trente minutes qu'ils attendaient l'arrivée de l'avocat de la défense, et toujours rien. Il se prit à espérer que ce n'était pas un mauvais présage. C'était bien la dernière chose dont il avait besoin !
« Bon, il finit par arriver, oui ? grommela-t-il. On peut pas juger quelqu'un sans avocat. »
À cet instant précis, des éclats de voix retentirent au loin. Il distingua tout à coup une silhouette rousse qui s'agitait frénétiquement dans l'entrée, visiblement en pleine altercation avec les gardes.
« Mais enfin, je vous dis que c'est moi ! hurla une voix paniquée. Laissez-moi passer, je suis l'avocat de la défense ! »
Arthur roula des yeux. Ça commençait bien.
« Perceval, restez ici, hein. Je vais voir ce qu'il se passe. », lança-t-il avant de se diriger vers la source du tumulte.
En arrivant alors à l'entrée, là où la garde s'interposait, il tomba sur un homme maigre, à la peau presque translucide, dont les cheveux roux formaient une sorte de nuage désordonné au-dessus de sa tête, qui faisait face aux gardes. Il tenait une pile de parchemins sous le bras, qui menaçaient de s'écrouler à chaque mouvement.
« Sire Pendragon ? Oh, je vous reconnais, vous êtes le roi ! C'est vous ! balbutia l'homme en le voyant.
— Oui, c'est moi. Et vous, c'est qui ?
— Taneg, Sire ! Maître Taneg ! Avocat de la défense ! On m'empêche d'entrer, ces… ces brutes ! »
Arthur fit un geste agacé en direction des gardes.
« Laissez-le passer, c'est bon. Mais franchement, arriver à la dernière minute… Vous commencez bien. »
Taneg lui adressa un sourire penaud avant de le suivre vers Perceval. Ce dernier, en voyant son avocat, l'examina de la tête aux pieds avec un mélange de curiosité et d'amusement.
« Alors, c'est vous ? demanda Perceval en plissant les yeux.
— Oui ! Taneg. Maître Taneg, pour vous, précisa l'avocat avec un sourire crispé.
— Ouais, vous avez une bonne tête, lâcha Perceval, satisfait. Pas une tête de méchant. »
Arthur haussa les sourcils, dubitatif. L'avocat, visiblement nerveux, posa sa pile de parchemins sur le banc et tenta de se donner une contenance.
« Bien ! Alors, reprenons ! Nous sommes ici pour prouver l'innocence de Perceval, accusé à tort du meurtre de la reine Guenièvre… Une tragédie, vraiment ! Mes condoléances, Sire. »
Arthur l'interrompit d'un ton sec.
« Condoléances ou pas, vous avez pris connaissance des faits, au moins ?
— Oui, bien sûr ! Euh… plus ou moins ! Enfin, j'ai survolé ! Mais je suis spécialiste des affaires désespérées ! C'est ma plus grande force ! »
Arthur posa une main sur son front, l'air complètement abattu.
« Super. On a misé sur un expert. »
Soudain, un rire grave résonna derrière eux. Un rire, qui… Arthur ne pouvait s'en assurer avec certitude, mais cette personne ne leur voulait sûrement pas du bien.
« Eh bien, voilà qui promet ! Une affaire désespérée défendue par un spécialiste… Désespéré. », lança une voix ironique.
Les trois hommes se retournèrent. Arthur découvrit alors un homme grand et imposant, aux cheveux noirs de jais qui lui tombaient jusqu'en bas du dos, et qui arborait une attitude triomphante. Taneg, lui, sembla blêmir davantage – si c'était possible.
« Klewan… » murmura-t-il, les poings serrés.
Le dénommé Klewan s'inclina légèrement en direction d'Arthur, son sourire narquois bien ancré sur son visage.
« Sire, sachez-le, je suis sincèrement navré pour la perte de votre épouse. Mais je crains qu'il ne faille ajouter à cette tragédie une évidence : Perceval de Galles est coupable. Et je compte bien le prouver. »
Arthur se retint de lui arracher son sourire d'un revers de main. Taneg, lui, semblait prêt à exploser.
« Klewan, vous n'êtes qu'un opportuniste ! Vous vous fichez de la vérité, tout ce qui vous importe, c'est votre réputation ! »
Klewan haussa les épaules, l'air faussement modeste.
« Exact. Et c'est justement pour cela que je ne perds jamais. Bonne chance malgré tout, cher Taneg… Si toutefois, je n'arrivais pas à prouver la culpabilité de Perceval avant ce soir. »
Sur ce, il fit volte-face et quitta la pièce. Arthur se tourna vers Taneg, les bras croisés.
« Il a l'air sûr de lui, le bonhomme. Et vous ? Vous êtes prêt ?
— Sire, répondit Taneg en tentant de se redresser. Je sais que je n'ai pas l'air très sûr de moi, ni même de savoir exactement quels sont les faits, mais… S'il y a bien une chose qui m'importe dans mon métier, c'est de trouver la vérité, quoiqu'il en coûte. J'ai foi en mon client, je sais qu'il n'a pas pu commettre un crime aussi horrible, et… La vérité triomphera. Croyez-moi. »
Arthur grogna. Si seulement il pouvait en être aussi sûr.
Un garde entra alors pour annoncer le début du procès. Arthur jeta un dernier regard à Perceval, qui grignotait nonchalamment un morceau de pain sec.
« Bon, c'est l'heure, annonça-t-il. Perceval, essayez au moins de ne pas dormir.
— Mais je dors pas, moi ! Si vous voulez, je peux même faire des grimaces. Ça fait sérieux, ça, non ? »
Arthur ferma les yeux, priant pour garder son calme.
« Allez, Arthur, essaie de sourire, bon sang… » marmonna-t-il.
Et ils entrèrent dans la salle d'audience.
Tandis que tout Kaamelott s'était massé dans cette salle d'audience improvisée, un brouhaha incessant animait l'assemblée. On entendait des chuchotements, des paris échangés, et des commentaires à mi-voix, chacun y allant de son pronostic sur la culpabilité de Perceval. L'excitation était palpable : un procès, un vrai, avec des robes, des avocats et tout le tintouin. C'était du jamais-vu dans le royaume !
Arthur, installé non loin du banc des accusés pour soutenir Perceval et son avocat, ruminait. Ce foutu procès allait-il tenir debout ou virer au désastre ? Entre le manque d'expérience de tout le monde et les accusations portées contre son chevalier le plus improbable, tout sentait le fiasco.
À côté de lui, Perceval dévorait toujours son morceau de pain sec qu'il avait manifestement trouvé en route. Il regardait autour de lui, visiblement ravi d'assister à ce grand événement, sans sembler saisir que c'était sa tête qui risquait d'y passer.
« Vous voulez pas au moins faire semblant de vous inquiéter, non ? murmura Arthur entre ses dents.
— Bah, si j'essaie, mais c'est long à venir, répondit Perceval la bouche pleine. Pis j'ai faim, ça aide pas.
— Vous savez ce qui aiderait ? Fermer le bec. »
Arthur souffla, agacé, tandis qu'un homme âgé, vêtu d'une robe sombre, s'avançait au centre de la salle. Sa barbe, imposante et soigneusement taillée, lui donnait une allure solennelle. Il frappa son marteau sur son bureau, provoquant un silence immédiat.
« Je déclare la séance ouverte pour le procès de Perceval de Galles », déclara-t-il d'une voix grave et retentissante.
Taneg bondit immédiatement sur ses pieds, comme si une mouche l'avait piqué.
« La défense est prête, votre Honneur ! »
Sa voix tremblotait légèrement, trahissant son malaise. Le juge fronça les sourcils.
« Inutile de hurler, Maître Taneg, nous ne sommes pas à la foire ! Asseyez-vous. »
Arthur passa une main sur son visage, dépité.
« On est mal barrés… » murmura-t-il.
Klewan, de l'autre côté de la salle, arborait un sourire suffisant. Installé avec l'assurance d'un coq au milieu d'un poulailler, il semblait savourer d'avance sa victoire.
« L'accusation est-elle prête ? » demanda le juge.
Klewan s'inclina légèrement, le sourire toujours accroché.
« Tout à fait, votre Honneur. Et plus que prête ! Je suis ici pour rendre justice à la reine Guenièvre, assassinée lâchement et froidement par cet homme ! » déclama-t-il en désignant Perceval, qui tentait discrètement de gratter un bout de croûte coincé entre ses dents.
Arthur faillit se lever pour envoyer promener ce maudit Klewan trop sûr de lui, mais Taneg l'arrêta d'un geste.
« Laissez-moi faire », murmura-t-il, visiblement tendu.
Le juge, imperturbable, hocha la tête.
« Bien. Dans ce cas, Maître Klewan, exposez les faits pour que la cour comprenne les tenants et aboutissants de cette affaire. »
Klewan se leva avec une lenteur calculée, savourant son moment de gloire.
« Avec plaisir, votre Honneur. Voici ce que nous savons. Vendredi dernier, peu après minuit, un tumulte a été signalé dans les écuries royales. Un chevalier, alerté par le bruit, s'y est précipité. Et là… »
Il fit une pause dramatique, balayant l'assemblée du regard.
« Là, il découvrit une scène d'une horreur rare. Perceval de Galles, couvert de sang, au milieu de traces de lutte. Une porte brisée, de la paille éparpillée… Tout indiquait une bagarre violente. »
Un murmure parcourut la salle. Arthur fronça les sourcils, les bras croisés. « Tout ça s'est passé chez moi et personne n'a jugé bon de m'en parler avant ? » pensa-t-il avec irritation.
« Et ce n'est pas tout ! » poursuivit Klewan en levant un doigt dramatique. « Le sang sur les mains de l'accusé ne faisait que confirmer l'évidence : un crime avait été commis. Quant à la reine Guenièvre… introuvable. Disparue. Nous en déduisons que Perceval l'a assassinée et s'est débarrassé du corps. »
Le brouhaha dans la salle explosa. Les spectateurs, choqués, s'interrogeaient à haute voix. Certains hochaient la tête avec gravité, d'autres semblaient sur le point de vomir.
Le juge frappa du marteau pour rétablir le calme.
« Silence ! » gronda-t-il. « Quelle affaire terrible… Si je m'écoutais, je rendrais mon verdict sur-le-champ. »
Taneg bondit de sa chaise, le visage blême.
« Votre Honneur, je vous en prie, nous ne pouvons condamner mon client sans éclaircir plusieurs points cruciaux. Pourquoi était-il aux écuries si tard ? Où est le corps de la reine ? Rien dans cette affaire ne peut justifier une conclusion hâtive ! »
Klewan éclata de rire, un rire froid et moqueur.
« Oh, très bien, Maître Taneg. Puisque vous semblez si confiant dans l'innocence de votre client, je propose de convoquer nos témoins. Nous verrons bien si votre foi tient le coup. »
Arthur jeta un regard inquiet à Taneg, qui avait l'air de moins en moins sûr de lui. Ses mains tremblaient légèrement, et il évitait le regard de son adversaire.
« Allez, Taneg, ressaisissez-vous », marmonna Arthur à mi-voix.
Klewan, de son côté, jubilait.
« L'accusation appelle son premier témoin… le chevalier Bohort de Gaunes ! »
Un silence stupéfait s'abattit sur la salle. Perceval, lui, releva la tête, un sourire innocent aux lèvres.
« Bohort ? Ah bah, si c'est lui, c'est bon, il va dire qu'il m'a jamais vu tuer personne ! »
Arthur roula des yeux.
« Perceval, par pitié, fermez-la. »
Bohort, pâle comme un linge, s'avançait vers la barre d'un pas si hésitant qu'on aurait pu croire qu'il marchait sur des braises. À chaque instant, il semblait prêt à faire demi-tour et à détaler, mais la foule massée dans la salle ne lui laissait aucun échappatoire. Perceval, depuis le box des accusés, l'observait, toujours en mâchouillant son bout de pain, l'air vaguement intéressé.
« Alors, témoin, lança Klewan avec une fausse bienveillance, déclinez maintenant votre nom et votre profession. »
Bohort déglutit, puis balbutia, la voix tremblante :
« Mon... mon nom, c'est... euh...
— Allez, votre nom et votre profession ! rugit Klewan, frappant son pupitre du plat de la main. On ne va pas y passer la nuit ! »
Le bruit résonna dans la salle, provoquant un léger sursaut collectif, Perceval y compris, qui lâcha son morceau de pain.
« Hé, doucement, hein ! C'est pas en hurlant qu'il va mieux répondre, votre type, là ! » intervint Perceval.
Le juge lui lança un regard perçant.
« Accusé, je vous prie de garder le silence ! »
Perceval leva les mains en signe d'apaisement.
« Bah c'est vrai, quoi... faut pas pousser. Il est déjà tout blanc, on dirait qu'il va s'évanouir. »
Arthur lui lança un regard lourd de reproches pour toute réponse, qui semblait dire à son chevalier qu'il s'enfonçait plus qu'autre chose en agissant de la sorte.
Klewan ignora l'interruption et se concentra à nouveau sur Bohort, qui se tortillait comme un ver.
« Votre nom et votre profession, tout de suite ! »
Bohort, dans un sursaut d'énergie désespérée, s'écria :
« Nom : chevalier ! Profession : Bohort de Gaunes! »
Les rires fusèrent dans la salle. Arthur se pinça l'arête du nez, accablé.
« Non mais quel boulet... » murmura-t-il, à moitié pour lui-même.
Klewan croisa les bras avec un air exaspéré.
« Chevalier n'est pas un nom, témoin. Essayez encore, mais cette fois, soyez clair. »
Bohort s'éclaircit la gorge, visiblement prêt à s'effondrer sous la pression.
« Bohort. De Gaunes. Chevalier. Voilà. »
Un silence retomba, le temps que tout le monde digère l'intervention du chevalier malheureux. Le juge hocha la tête, décidé à passer à l'essentiel.
« Très bien, témoin. Racontez-nous ce que vous avez vu le soir du meurtre. Soyez précis, et souvenez-vous : vous êtes sous serment. »
Bohort déglutit bruyamment, essuya ses mains moites sur sa tunique, et tenta de reprendre contenance.
« Eh bien… Le soir du meurtre, je dormais dans ma chambre. Tout allait bien jusqu'à ce que j'entende un bruit bizarre, un... un genre de fracas, très fort. J'ai eu peur, alors j'ai décidé de descendre voir ce qui se passait.
— Courageux, hein, Bohort ! glissa Perceval avec un sourire en coin.
Le témoin sembla hésiter entre se vexer et ignorer la remarque. Il décida alors de continuer, la voix désormais chevrotante :
« Aux écuries, j'ai vu… J'ai vu Perceval, là, à genoux, au milieu de… euh… quelque chose d'effrayant. Il avait du sang sur les mains ! J'ai averti la garde, et il a été arrêté. »
Un murmure parcourut la salle. L'atmosphère était tendue, tant qu'elle en était presque palpable. Klewan arborait un sourire triomphant, savourant l'impact de ce témoignage.
Après avoir entendu les déclarations de Bohort, Arthur ne sut plus que dire. Si Bohort avait bel et bien vu ce qu'il avait vu, alors l'issue du procès s'annonçait mal, mais alors très mal, pour Perceval.
« Votre Honneur ! s'éleva soudain la voix de Taneg, un peu trop aiguë pour être réellement assurée. Je demande à contre-interroger ce témoin. »
Un éclat de rire sec échappa à Klewan, qui murmura assez fort pour être entendu :
« Ah, ça va être beau, tiens. »
Le juge fronça les sourcils.
« Êtes-vous certain, Maître Taneg ? Ce témoignage est limpide. »
Taneg se redressa, ajustant nerveusement sa robe.
« Absolument, Votre Honneur. Il me semble qu'il y a quelques points à éclaircir. »
Arthur soupira. A quoi fallait-il qu'il s'attende ? Taneg allait-il enfin faire ses preuves ou ne réussirait-il qu'à enfoncer Perceval davantage ? Contre toute attente, il se redressa sur son siège, pour arriver à capter les yeux de l'avocat et lui lancer un regard lourd de sous-entendus, comme pour lui dire : « Osez vous planter et je vous décapite. »
Taneg s'avança d'un pas hésitant, puis entama son contre-interrogatoire :
« Chevalier Bohort… Lorsque vous avez trouvé votre camarade Perceval, dans une position inconfortable au sein des écuries, comment vous a-t-il semblé ? Avait-il l'air d'être confus, selon vous ?
— Euh… oui, répondit Bohort, visiblement mal à l'aise. Enfin, vous savez comment il est… un peu… perdu, quoi.
— Et diriez-vous que cette confusion était celle d'un homme ayant commis un meurtre ? Ou bien… d'un homme qui venait de vivre un événement qu'il ne comprenait pas ? »
Bohort se gratta la tête, hésitant.
« Plutôt la deuxième option, je dirais.
— Objection ! rugit Klewan, levant un doigt impérieux. Votre argumentaire ne vaut rien, monsieur l'avocat ! Il ne s'agit là que d'une interprétation subjective, rien de plus ! »
Le juge frappa son marteau pour ramener le calme, alors que la salle recommençait à s'agiter.
« Objection retenue. Maître Taneg, recentrez-vous sur des faits. »
Taneg serra les poings, toujours observé de près par Arthur. Mais, refusant catégoriquement de se laisser démonter, il reprit, l'air déterminé.
« Très bien. Parlons de faits, alors. Bohort, pouvez-vous confirmer si le sang que vous avez vu était uniquement sur les mains de Perceval, ou y en avait-il ailleurs ? »
Bohort fronça les sourcils, cherchant visiblement à se rappeler.
« Eh bien… maintenant que j'y pense, il y en avait partout dans l'écurie. Sur la paille, les murs… même les chevaux avaient l'air paniqués. »
Un murmure parcourut la salle. Taneg, esquissant un sourire satisfait, saisit l'occasion, sentant qu'il tenait enfin quelque chose :
« Voilà qui change tout, Votre Honneur. Au vu de ce qu'a pu observer notre témoin, rien ne prouve que ce sang appartenait à la reine. Il pourrait tout aussi bien s'agir d'un accident avec un animal blessé qui se serait introduit dans les écuries et aurait effrayé les chevaux, provoquant un affolement de ceux-ci. »
Arthur se redressa subitement. Enfin, l'avocat marquait un point ! Des murmures se firent de nouveau entendre dans l'assemblée, la foule semblait à présent douter.
Le roi de Bretagne eut enfin de manifester sa satisfaction de voir enfin un argument pertinent sortir de la bouche de la défense. Peut-être, au fond, l'avait-il mal jugé en premier lieu. Mais sa joie ne fut que de courte durée, car ses yeux glissèrent jusqu'au banc de l'accusation, et… Le procureur ne semblait en rien troublé par l'argumentaire de la défense. Au contraire, il lui semblait même… qu'il ricanait doucement.
Mais il failli définitivement perdre ses moyens quand Klewan tira un morceau de tissu ensanglanté de sa poche, et le brandit à la cour.
Arthur reconnut aussitôt ce tissu.
« Non, c'est quand même pas… pensa-t-il tout haut.
— Et ceci, Taneg ? Ce tissu, tâché de sang, provient des apparats de la reine, et a été identifié formellement. Alors, dites-moi… Ce sang, si ce n'est pas celui de la reine, de qui est-il ? »
Le silence dans la salle fut total. Taneg ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit. Arthur sentit la colère monter, mais il se retint de réagir.
Klewan conclut, triomphant :
« Visiblement la défense n'a rien à ajouter. Parfait, je pense que cela traduit bien le caractère fallacieux de son argumentaire… Témoin, vous pouvez disposer. L'accusation appelle maintenant son deuxième témoin… Karadoc de Vannes. »
Dans le box, Perceval éclata de rire :
« Alors là, on est mal. Karadoc, c'est pas gagné ! »
Arthur se prit la tête entre les mains, murmurant pour lui-même :
« J'en ai assez de cette bande de clowns… »
Alors que Karadoc se levait pour se présenter à la barre des témoins, Arthur sentit la catastrophe arriver, telle une charrette lancée à pleine vitesse dans une pente. Le roi se pencha discrètement vers le banc de la défense, espérant attirer l'attention de Taneg, l'avocat à la chevelure flamboyante.
« Bon, là, c'est foutu. Avec Karadoc, on est morts. » lui déclara Arthur à voix basse, déjà désespéré.
Taneg, qui restait stoïque face à cette affirmation, tourna la tête vers lui, l'air curieux.
« Pourquoi dites-vous ça ? Peut-être qu'il aura des informations utiles.
— Oh, il va sûrement nous révéler combien de plats il a engloutis avant de voir ou d'entendre quelque chose d'important. Je vous le dis : c'est une fuite en avant. »
— Mais ça se trouve, il va nous sortir une super info. Genre… un truc inattendu. » ajouta Perceval, qui au passage, avait oublié de se faire discret.
A ces mots, Arthur lança un regard fatigué à son chevalier.
« Non mais vous vous entendez ? Karadoc ? Un truc inattendu ? À part finir un repas sans sauce, y a rien d'inattendu chez ce mec-là. »
Pendant ce temps, Karadoc avançait lentement jusqu'à la barre. Il semblait étrangement nerveux, plus préoccupé qu'à l'accoutumée. Arthur, intrigué, plissa les yeux: était-ce réellement possible ? Se pouvait-il que Karadoc ait vraiment quelque chose à cacher ?
Le silence dans la salle devint pesant, jusqu'à ce que l'accusation, représentée par Klewan, rompe la tension.
« Messire Karadoc, veuillez décliner votre nom et votre profession avant de témoigner. »
Karadoc ouvrit la bouche, mais ce qui en sortit ressemblait davantage à un gargouillis qu'à des mots. Les sourcils de Klewan se froncèrent, mais avant qu'il ne puisse réagir, Karadoc porta la main à sa bouche et en retira… un morceau de volaille à moitié mâché.
« Non mais… Vous vous foutez de moi ? » fulmina l'accusation, furieuse d'être prise aussi peu au sérieux par son témoin.
Le juge frappa son marteau pour calmer les esprits.
« Messire Karadoc ! Il serait de bon ton d'arriver à cette barre sans mastication en cours ! Vous êtes dans une salle de justice, pas à la taverne ! »
Karadoc, penaud, avala ce qui lui restait en une bouchée maladroite et hoqueta légèrement avant de prendre la parole.
« Voilà, c'est réglé. On peut y aller, chef.
— Nom et profession, s'il vous plaît, répéta l'accusation. Ou c'est trop vous demander ? »
— Karadoc de Vannes. Chevalier. Enfin, je crois que c'est ça. »
— Très bien. Vous allez maintenant nous dire ce que vous avez vu la nuit où la reine a disparu. Et attention, je ne veux pas d'affabulations ou d'excentricités à la barre. Vous savez ce que vous avez vu. »
Karadoc inspira profondément, prenant l'air sérieux. Ce qui était déjà un exploit en soi, compte tenu de la personnalité du chevalier.
« Bon… Alors voilà : j'étais dans les cuisines. Y avait un ragoût de cerf qui mijotait… une tuerie, si vous voulez mon avis.
— Épargnez-nous vos critiques gastronomiques, messire, coupa sèchement l'accusation. Continuez. »
Karadoc haussa les épaules et, d'un air peu sûr de lui, continua son témoignage :
« D'accord… Donc, pendant que ça mijotait, j'ai entendu un bruit. Un hennissement. Enfin, je pense que c'était un cheval. Jusque-là, rien de bizarre. »
Taneg, flairant une opportunité, décida d'intervenir.
« Et ce hennissement ? Vous pouvez le situer dans le temps ? »
Karadoc parut soudain confus. Il se gratta la tête, réfléchissant intensément. « Décidément, cet homme est donc finalement capable de réflexion ! » pensa Arthur.
« Entre deux bols de ragoût. Genre après le premier service, mais avant le dessert. »
Un rire nerveux se propagea dans la salle. Arthur enfouit son alors visage dans ses mains, déçu mais peu étonné, il devait l'admettre. Se tournant vers Perceval, il lui chuchota discrètement :
« Avouez, qu'on en finisse. Parce que là, c'est l'enfer.
— Mais j'ai rien fait ! S'offusqua le chevalier, offensé. Et puis, c'est pas ma faute si Karadoc sait pas témoigner ! »
Arthur le fixa un instant avant de soupirer profondément.
Taneg, de son côté, sentit qu'il y avait quelque chose d'inhabituel. Bien qu'il ne connaissait pas Karadoc avant aujourd'hui, il aurait mis sa main à couper que le témoin n'était pas dans son état normal. Des témoins peu sûrs d'eux, il en avait vu, après tout, il savait les reconnaître.
« Messire Karadoc… J'ai une question : vous étiez dans les cuisines, dites-vous. Mais selon les plans du château, que j'ai étudié dans le cadre de cette affaire, elles sont à l'opposé des écuries. Comment avez-vous pu entendre un hennissement venant de là ? »
Karadoc cligna des yeux, pris au dépourvu.
« Ben… peut-être que le cheval a crié fort ? Ou que y avait un écho ? » répondit-il à l'avocat, d'un ton anormalement hésitant.
Taneg n'était pas convaincu.
« J'ai une autre hypothèse… ce n'était peut-être pas dans les cuisines que vous étiez. Sinon, même en tendant l'oreille, vous n'auriez pas pu entendre ce hennissement, à moins d'avoir une ouïe extrêmement fine, et encore. Ne me dites pas que vous l'avez inventé, ou que quelqu'un vous l'a raconté ? »
Karadoc se tendit.
« Moi ? Non ! Enfin… sauf si on compte ma femme, Mevanwi. Elle a vu des trucs, elle, mais c'est pas… enfin… merde. »
Un silence lourd tomba dans la salle. Arthur haussa un sourcil.
« Alors ça… on est dans la merde. » murmura le roi, consterné par les événements qui se présentaient devant lui.
- Votre femme ? Que vous a-t-elle dit ? » continua d'insister l'avocat, persuadé qu'il tenait enfin une piste.
Karadoc tenta un sourire gêné.
« Rien ! Elle dormait ! La nuit, elle roupille comme une enclume ! »
Le chevalier n'était donc pas décidé à lâcher l'affaire. Mais Taneg n'abandonna pas. Il lui en fallait plus, BIEN PLUS pour le décourager quand il avait une intuition en tête.
« Messire Karadoc, je crois que vous essayez de protéger quelqu'un. Et j'ai ma petite idée de qui ça peut être. Seulement, vous ne l'aiderez pas en agissant de la sorte. Nous sommes dans un tribunal, et la seule chose que nous avons besoin d'entendre à la barre de témoignage, c'est la vérité, rien que la vérité. Sinon, autant rendre le verdict immédiatement et condamner votre ami. Alors, parlez. Que vous a dit votre femme ? »
Karadoc soupira, abattu.
« Bon, alors ! Voilà l'affaire : j'étais tranquille en cuisine, en train de m'occuper d'un ragoût… Et là, Mevanwi débarque comme une furie, à moitié hystérique. Elle me sort qu'elle a vu des ombres cheloues du côté des écuries. Alors moi, qu'est-ce que je fais ? Ben, je la suis, hein, parce que sinon, je sais comment ça finit, elle me gonfle toute la soirée. Et là, j'vois deux silhouettes dans le noir. Une grande et une petite. La petite, j'me dis, tiens, ça pourrait être la reine, peut-être. Mais pour l'autre… j'sais pas, un chevalier, un bonhomme, une grande perche, quoi. J'peux pas vous dire, moi ! J'suis pas expert en ombres ! »
Arthur ferma les yeux, sentant la tempête arriver.
Et il n'eut pas tort. Car sitôt que Karadoc eut finit son témoignage, l'accusation bomba le torse, l'air triomphant :
« Vous voyez ! Votre Honneur, ce témoignage est crucial. Cela place Perceval définitivement sur les lieux du crime !
— Objection ! Renchérit Taneg, l'air furieux par ces accusations hasardeuses. Deux silhouettes dans la pénombre ne prouvent rien !
— Objection ! Répondit Klewan. Le témoin dit qu'il s'agissait d'un chevalier. Et nous n'avons qu'un seul suspect à notre actif !
— Objection ! Et si c'était un autre chevalier qui était présent avec la reine ce soir là, et non Perceval ? »
L'accusation s'apprêta à rebondir encore une fois sur les arguments de Taneg, quand il fut brusquement interrompu par le juge qui frappait son marteau avec force.
« Assez ! Ce procès n'a que trop duré. En l'absence de preuves solides qui appuieraient votre argumentation, je me vois obligé de suspendre l'audience. Il ne vous reste que deux jours ! Et demain, revenez avec des preuves, pas des ragoûts ou des approximations ! »
Le juge quitta la salle, laissant derrière lui un silence assourdissant.
Arthur maugréait, traversant le couloir qui menait à la sortie de la salle d'audience avec la mine de quelqu'un qui regrettait profondément chaque décision qu'il avait pu prendre au cours des derniers jours. Perceval, l'air vaguement perdu, trottinait derrière lui, tandis que Taneg, l'avocat de la défense, marchait à leurs côtés, un sourire satisfait aux lèvres. Un sourire qui, très franchement, ne plaisait pas du tout à Arthur.
« Je peux savoir pourquoi vous avez l'air aussi content ? Lança Arthur. Non, parce que si vous me demandez mon avis — ce que vous devriez faire vu que c'est moi le roi — bah, ça pue ! Voilà, ça pue ! On est aussi avancés qu'un type qui cherche une aiguille dans une botte de foin alors qu'il est aveugle et qu'il a des moufles. »
Taneg, imperturbable, conserva son sourire, ce qui avait le don d'irriter Arthur davantage.
« Mais enfin, Sire, voyez le bon côté des choses ! On a progressé aujourd'hui. On sait maintenant que Dame Guenièvre n'était pas seule le soir du drame. Ce qui, mine de rien, élargit le champ des suspects. Et honnêtement, j'ai bon espoir qu'on finisse par débusquer le véritable coupable. »
Arthur leva les yeux au ciel, exaspéré.
« Ah oui, bien sûr, ça va être facile ! Une silhouette grande et robuste, une petite. En pleine nuit. Ça réduit vachement la liste, hein. Bon sang, mais pourquoi on a pas juste foutu un tronc avec une corde autour du cou et dit que c'était Perceval ? On aurait gagné du temps. »
Perceval, se sentant soudainement concerné, ne put visiblement s'empêcher d'en rajouter une couche :
« Mais pourquoi un tronc ? On aurait pu prendre un tonneau. Au moins, ça ressemble un peu à une tête si vous y dessinez une bouche et deux yeux. »
Arthur lui lança un regard abasourdi.
« Oui, merci pour l'idée brillante. On en parlera à la prochaine réforme des exécutions. En attendant, essayez de vous concentrer sur votre vie, ça vous changera. »
Taneg, sans se départir de son enthousiasme, poursuivit.
« Sire, je vous assure que Karadoc était sincère. Bon, il a peut-être la subtilité d'un plat de ragoût, mais quand je lui ai fait cracher le morceau, il ne mentait pas. Vous savez, je sais reconnaître un témoin qui ment. Enfin… dans 70 % des cas. »
Arthur leva un sourcil sceptique, croisant les bras, ne sachant que faire de cette information approximative.
« Et dans les 30 % restants, vous faites quoi ? Vous croisez les doigts et vous priez pour que personne ne remarque que vous pataugez dans la choucroute ? »
— Mais non! Répondit vivement l'avocat. Écoutez, Karadoc est peut-être confus, mais il n'a aucune raison d'inventer cette histoire de silhouettes. Alors oui, il faut creuser. Et vite. Si on trouve ne serait-ce qu'un indice en lien avec ces silhouettes, on pourra commencer à construire une défense plus solide. »
Arthur soupira, encore plus accablé qu'il ne l'était au début.
« Vous voulez dire qu'on part de rien pour espérer trouver… quoi ? Une botte abandonnée ? Une empreinte de sabot suspecte ? »
Perceval hocha la tête, visiblement convaincu par cette idée.
« Ah ouais, ça c'est bien, une empreinte de sabot suspecte. Genre, le cheval il avait une patte louche. Ça pourrait être une preuve, non ? »
Arthur se massa les tempes, tentant de contenir son irritation.
« Perceval, je vous en supplie, taisez-vous. »
Taneg reprit la parole, avec une pointe d'urgence dans la voix, cette fois.
« Sire, on n'a pas de temps à perdre. Aujourd'hui et demain, c'est tout ce qu'il nous reste pour rassembler des preuves concrètes. Si vous voulez éviter que votre chevalier préféré finisse pendu — ou remplacé par un tonneau avec une bouche dessinée dessus — il va falloir s'y mettre. Pendant que Perceval retourne en cellule, on doit enquêter. Vous êtes avec moi ? »
Arthur lui lança un regard qui oscillait entre lassitude et résignation.
« Très bien. Mais si on trouve rien, je veux que vous soyez prêt à aller expliquer à Perceval comment il a été pendu grâce à votre bonne humeur et à votre flair légendaire. »
Taneg, fidèle à lui-même, se contenta de sourire et accéléra le pas, laissant Arthur et Perceval traîner derrière lui.
Après un court moment de silence, Perceval, ne semblant pas réaliser que la garde allait revenir le chercher d'une minute à l'autre, brisa de nouveau la glace :
« Dites, Sire, si on prend vraiment un tonneau pour me remplacer, faudrait qu'il soit en bon bois, pas un truc qui fuit, hein. Parce que sinon, ça fait pas sérieux. »
Arthur grogna, levant les yeux au ciel, et se contenta de poursuivre l'avocat qui se dirigeait hors du bâtiment, bien décidé à enquêter pour élucider le meurtre de la reine.
