Talonné par Taneg, l'avocat de la défense, Arthur pénétra pour la première fois sur la scène du crime. L'endroit, laissé intact depuis le drame sur ordre de l'enquête, avait quelque chose de sinistre. Il resta immobile un moment, son regard balayant le chaos : des débris de bois éparpillés près de la porte, des taches de sang séchées sur la paille autrefois immaculée… Une odeur métallique flottait encore dans l'air. Le roi réprima un haut-le-cœur.
C'était ici. Ici que Guenièvre avait trouvé la mort.
Il ferma les yeux un instant, luttant contre le poids des souvenirs qui menaçaient de l'envahir. Mais non… ce n'était pas le moment de sombrer dans la mélancolie. Il devait rester concentré. Il avait une mission : innocenter Perceval.
Il tourna la tête vers Taneg.
« Bon, et maintenant, on fait quoi ?
— On va devoir fouiller minutieusement. Répondit l'avocat en scrutant la pièce. L'accusation est déjà passée, donc il ne reste sûrement plus grand-chose, mais… parfois, c'est un détail qui fait toute la différence. »
Arthur haussa un sourcil, visiblement sceptique.
« Super. Donc on cherche quoi, exactement ? Une plume, un bouton ? Avec la chance qu'on a, on va tomber sur un vieux caillou et le tribunal va décider que c'est une preuve irréfutable. »
Taneg ne répondit pas, préférant s'agenouiller pour examiner une zone près de la porte. Après un soupir résigné, Arthur se mit lui aussi à fouiller, grattouillant la paille avec une mine renfrognée. Quelques minutes passèrent avant qu'il ne s'immobilise, intrigué par un éclat métallique à demi enfoui sous les brins dorés.
Il tendit la main et en sortit une broche. Une pièce qu'il n'avait jamais vue auparavant. Elle ne ressemblait en rien aux bijoux que portait Guenièvre. C'était un objet simple, orné d'un motif masculin, probablement conçu pour fixer un manteau ou une cape.
Taneg, alerté par le silence d'Arthur, se redressa et s'approcha.
« Vous avez trouvé quelque chose ?
— Ça. Une broche. Répondit Arthur en montrant l'objet. Mais elle n'appartient pas à Guenièvre, c'est sûr. Par contre, je serais bien incapable de dire à qui elle est. »
Taneg s'empara de l'objet, le tournant entre ses doigts avec un regard concentré.
« Ça pourrait nous servir. Si on prouve qu'elle a été perdue ici le soir du meurtre, on tient peut-être une piste. »
Son regard dériva vers la porte, où les débris de bois gisaient encore. La pluie qui s'était infiltrée la nuit du drame avait laissé des traces de boue, maintenant séchées. Parmi elles, des empreintes bien visibles attiraient l'attention.
« Regardez ça, Sire, dit Taneg en désignant les marques. Ces empreintes, elles sont bien plus larges que ce qu'un homme de la taille de Perceval pourrait laisser. »
Arthur s'approcha, intrigué.
« Vous voulez dire qu'on a affaire à un type avec des pieds comme des galettes ?
— Non, Sire. Ces marques-là, elles suggèrent que celui qui les a faites portait une armure lourde. En plus… C'est quoi, exactement, ce signe qui se dessine dans ces empreintes ? Ça vous dit quelque chose, Sire ? »
Le roi s'approcha. En effet, au beau milieu des empreintes laissées dans la boue, se dessinait nettement un signe distinctif. On aurait dit… Une sorte de sceau. Arthur fronça les sourcils, songeur.
« On dirait une signature. Une marque de fabrication, peut-être… Mais là, je vois pas du tout qui pourrait avoir laissé ces empreintes. Un chevalier ? Un garde, peut-être ?
— Peut-être. Peu importe pour l'instant, c'est une piste. »
Alors qu'il parlait, son regard fut attiré par quelque chose derrière Arthur. Ce dernier se retourna et plissa les yeux, essayant de comprendre ce qui avait capté l'attention de l'avocat.
C'était un box. Le box d'un cheval, avec des traces de boue séchée étrangement disposées sur le sol et les parois. Arthur le reconnut immédiatement : c'était celui d'un de ses chevaliers.
« Ce box-là… murmura Arthur. Je sais à qui il appartient. Mais ça n'a aucun sens.
— Les traces sont récentes, Sire. À mon avis, quelqu'un a bricolé quelque chose ici, et ça devait être la nuit du meurtre. »
Arthur n'ajouta rien, mais son expression sombre en disait long sur les pensées qui tournaient dans sa tête. Ils continuèrent de fouiller, mais malgré tous leurs efforts, rien d'autre de significatif ne se présenta.
Enfin, Taneg brisa le silence.
« Bon… J'ai une question un peu délicate, Sire. Est-ce que vous savez si quelqu'un en voulait à la reine? Un ennemi, un rival, n'importe qui. Même quelque chose d'insignifiant, au premier abord. »
Arthur secoua la tête, le regard absent.
« Non. Guenièvre n'avait pas vraiment d'ennemis. Enfin, pas à ma connaissance. »
Taneg leva les yeux un instant, l'air songeur. Il sembla hésiter avant de parler, mais finalement, trouva le cran de poser sa question à Arthur :
« J'ai une autre idée. Si admettons, quelqu'un voulait vraiment du mal à la reine, il aurait pu laisser une trace dans ses appartements. On pourrait aller y jeter un œil. »
Arthur fronça les sourcils, mal à l'aise.
« Vous voulez fouiller dans ses affaires personnelles ? Vous avez conscience de ce que vous êtes en train de dire ?
— Je sais que c'est délicat, reconnut Taneg. Mais si on veut innocenter Perceval, on doit explorer toutes les pistes. »
Arthur resta silencieux un instant, puis soupira profondément.
« Très bien. Mais ne vous attendez pas à des miracles. Si vous voulez perdre votre temps, autant le faire correctement. Allons-y. »
Taneg hocha la tête, satisfait, et les deux hommes quittèrent les lieux, laissant derrière eux une scène de crime qui semblait encore receler bien des mystères.
Après les écuries, Arthur guida Taneg jusqu'aux appartements de Guenièvre. Le lieu, silencieux, semblait figé dans le temps. Tout respirait encore sa présence : les draperies délicatement brodées, une rangée de flacons d'huiles parfumées soigneusement alignés sur la coiffeuse, et même une robe pliée avec soin sur un fauteuil.
Arthur marqua un temps d'arrêt en entrant. Son regard balaya la pièce, puis il baissa légèrement la tête, comme rattrapé par un souvenir.
« C'était sa chambre. Enfin… notre chambre, si on veut. » déclara-t-il à voix basse.
Taneg jeta un coup d'œil à Arthur, hésitant. L'avocat percevait la gravité du moment, mais son devoir le rappelait à l'ordre. Après un instant de réflexion, il s'avança lentement dans la pièce.
« Vous permettez, Sire… »
Arthur haussa un sourcil, mais ne répondit pas. L'avocat s'était déjà mis au travail, ouvrant tiroirs et coffres, inspectant l'intérieur de la grande armoire qui dominait la pièce. Arthur, resté immobile près de la porte, se contentait de le suivre du regard.
Le roi restait stoïque, mais à l'intérieur, c'était une autre histoire. Voir les affaires de Guenièvre être ainsi manipulées, méthodiquement, lui causait une douleur sourde. Une part de lui voulait arrêter tout cela, ordonner à Taneg de sortir sur-le-champ. Mais il n'en fit rien.
Bien qu'il aurait voulu que ça ne se voie pas, ses yeux, perdus dans le vague, trahissaient une tristesse qu'il avait jusque-là soigneusement dissimulée. Voilà que d'un coup, tout remontait à la surface.
« Sire, je… Je crois que j'ai trouvé quelque chose. » déclara soudainement Taneg en levant la voix.
Arthur releva la tête, arraché à ses pensées. Taneg tenait un parchemin entre ses doigts, l'air visiblement intrigué.
« Et c'est quoi, exactement ?
— Euh… disons que… commença l'avocat avec prudence, je pense que vous devriez lire vous-même. Mais si vous préférez, je peux vous en citer quelques lignes. »
Il déplia doucement le parchemin et commença à lire, hésitant :
« Alors… "Guenièvre, lumière de ma vie, feu de mon âme, tentatrice de mon-…" »
Arthur sentit son cœur bondir dans sa poitrine. D'un geste brusque, il se dirigea vers lui et saisit le parchemin, l'arrachant presque des mains de Taneg.
« Laissez-moi voir ça. »
Il parcourut les mots couchés sur le papier, son regard devenant de plus en plus sombre à mesure qu'il lisait. Les mots, débordant de sentiments passionnés, faisaient référence à des rendez-vous secrets, des promesses murmurées à la lueur de la lune… Tout un tas d'inepties dignes d'un mauvais roman sentimental.
Arthur serra la mâchoire, visiblement contrarié. Il dut se retenir de froisser le parchemin pour le jeter à travers la pièce.
« C'est assez clair, non ? Une lettre d'amour. Mais… pas de vous, je suppose ? » tenta Taneg en osant briser le silence jusque là pesant.
Arthur lui jeta un regard glacial.
« Non. Pas de moi. Bien vu. »
Taneg hocha la tête, l'air pensif.
« Hm… intéressant. Je pense qu'on vient de franchir une étape dans notre enquête.
— Et qu'est-ce que ça change ? »
L'avocat posa un doigt sur son menton, les yeux levés, visiblement concentré.
« Beaucoup de choses, Sire. Si la reine avait une liaison, cela ouvre des possibilités… un amant jaloux, peut-être ? Ou quelqu'un qu'elle aurait déçu. On ne peut pas écarter cette piste. »
Arthur croisa les bras, le visage fermé. Il fallait bien qu'il l'admette, cette simple idée lui déplaisait profondément. Mais après une telle découverte, il savait que Taneg avait raison. Cette lettre pourrait bien changer toute la direction de l'enquête.
Il tendit le parchemin à l'avocat, qui le replia soigneusement avant de le glisser dans sa poche, à côté des autres indices récoltés.
Arthur détourna les yeux, le regard dur.
« Vous faites comme vous voulez. Mais ça, je le sens moyen. Très moyen. »
Taneg esquissa un sourire discret, comprenant la réticence du roi. Il se permit tout de même quelques paroles réconfortantes :
« On avance, Sire. Ce n'est pas facile, mais… chaque indice compte. »
Arthur, cependant, resta silencieux, perdu dans ses pensées, tandis que les deux hommes quittaient la pièce.
Alors qu'ils quittaient les appartements royaux, Arthur et Taneg aperçurent alors quelque chose qui retint leur attention. Quelque chose, qui, selon eux, n'avait rien d'ordinaire. Une silhouette se dessinait au détour d'un couloir. L'ombre paraissait tapie, presque comme si elle cherchait à se dissimuler. Ou peut-être avait-elle quelque chose à cacher ?
Intrigué, Arthur fronça les sourcils et haussa la voix :
« Hé, vous là ! Je peux savoir ce que vous foutez ? »
Un silence pesant s'installa. Et finalement, la silhouette sortit lentement de l'ombre. Arthur, qui avait reconnu l'homme avant même qu'il n'apparaisse totalement, eut un mouvement de recul, stupéfait.
« Lancelot ? Mais qu'est-ce que vous fichez là ? »
Lancelot croisa les bras, ne pouvant s'empêcher de réprimer un sourire en coin.
« Je pourrais vous poser la même question, Sire. »
Arthur cligna des yeux, décontenancé. Pourquoi ce ton irrité dans la voix de Lancelot ? Il n'avait fait que lui poser une question ! Mais au lieu de se laisser démonter, il riposta :
« On enquête sur le meurtre de la reine, si vous voulez tout savoir. Ça vous pose un problème, peut-être ? »
Lancelot soupira, l'air mal à l'aise. Il détourna le regard un instant avant de répondre d'une voix presque lasse :
« Aucun problème, non… Mais bon, c'est un peu tard pour jouer les détectives, non ? Tout le monde sait que c'est Perceval qui a fait le coup. »
Arthur fit un pas en arrière, choqué. Comment Lancelot pouvait-il affirmer cela avec autant d'assurance ? Il connaissait pourtant Perceval presque aussi bien que lui. Était-il au moins sérieux ?
Avant qu'Arthur ne réponde, Taneg prit les devants, le visage sombre :
« Seigneur Lancelot, sur quoi vous basez-vous pour être aussi catégorique ? Vous n'étiez même pas présent lors du drame. »
Lancelot haussa les épaules, visiblement agacé.
« Sur quoi je me base ? Sur tout ! Tout l'accuse, non ? C'est évident. Et puis, quand on le connaît… Il est maladroit, impulsif, incapable de réfléchir avant d'agir… Alors, franchement, qui d'autre ça pourrait être ? »
Arthur serra les poings. Lancelot nageait en plein délire ! Mais qu'est-ce qui lui prenait ? Il s'avança alors vers lui, le regard dur :
« Non mais, vous êtes sérieux ? Vous savez aussi bien que moi que Perceval ne ferait pas de mal à une mouche ! Alors qu'est-ce qui vous pousse à balancer des conneries pareilles ?
- Je ne fais qu'énoncer l'évidence, Sire, répondit Lancelot d'un ton las. Maintenant, si vous tenez à vous voiler la face, c'est votre problème. Mais ne venez pas crier au complot quand sa culpabilité sera prouvée. »
Arthur sentit la colère monter en lui. Il s'approcha un peu plus de Lancelot, réduisant davantage la distance qu'il y avait entre eux :
« Et vous, hein ? Vous n'avez toujours pas répondu à ma question. Qu'est-ce que vous faisiez là, caché dans un couloir ? Vous avez quelque chose à vous reprocher, par hasard ? »
Lancelot esquissa un sourire suffisant, qui ne fit qu'aggraver l'agacement du roi.
« Moi ? Rien du tout. Mais allez-y, continuez votre petite chasse aux indices si ça vous amuse. À la fin de ce procès, on verra bien qui avait raison. »
Sans attendre de réponse supplémentaire de la part de ses interlocuteurs, il tourna les talons et s'éloigna d'un pas mesuré, laissant Arthur et Taneg plantés là, au milieu du couloir, médusé.
Arthur suivit son départ d'un regard noir, le visage fermé.
« Si vous voulez mon avis, ce cher chevalier n'avait pas l'air très à l'aise, dit Taneg au roi, pensif.
— Pas très à l'aise ?! Mais c'est carrément louche, ouais. Ce n'est pas du tout son genre de se planquer, en plus. »
Taneg hocha doucement la tête, les yeux toujours fixés sur le couloir où Lancelot avait disparu. Après un moment passé sans dire un mot, il tourna enfin son attention vers Arthur et esquissa un sourire discret.
« Bon… Et si je m'entretenais un peu avec vous, Sire ? On a eu une longue journée, vous devez être à bout. Que diriez-vous de souffler un peu ? »
Arthur le dévisagea, une main sur la hanche.
« Attendez, quoi ? Vous voulez qu'on se détende, là, maintenant ? Non mais vous êtes qui, vous ? Vous n'êtes ni mon père, ni mon frère, ni mon pote. Vous trouvez pas ça un peu bizarre, comme idée ? »
Taneg ne se laissa pas intimider par cette remarque, et continua, presque amusé :
« Je ne vous demande pas de m'inviter à un banquet, Sire. Je dis juste qu'après tout ce qu'on vient de traverser, une pause ne serait pas de trop. Et croyez-moi, je vous dis ça pour votre bien. »
Arthur soupira et croisa les bras. À bien y réfléchir, Taneg n'avait pas tort. Ces derniers jours avaient été épuisants, et cet avocat, bien qu'un brin agaçant au début, s'était révélé au final moins sot qu'il ne l'avait imaginé.
Il savait bien que s'accorder un moment de répit avec lui ferait jaser. Le roi en train de prendre un verre avec l'avocat du chevalier accusé d'avoir tué la reine, ça risquait de faire des vagues… Mais à cet instant précis, il s'en fichait presque. Taneg avait raison, une pause ne lui ferait définitivement pas de mal.
« Bon, d'accord, finit par répondre le roi. Mais hors de question qu'on aille dans une taverne. J'ai une réputation à tenir, moi. »
Son sourire maintenant agrandi, Taneg s'amusa et se permit une remarque :
« Ce sera notre petit secret, Sire. »
Arthur roula des yeux, mais un léger sourire passa furtivement sur son visage. Pour une fois, il allait suivre un conseil qu'on lui donnait sans râler.
Arthur était affalé dans un fauteuil de l'un de ses innombrables appartements royaux. Devant lui, Taneg, l'avocat, le dévisageait avec une insistance qui frôlait l'indécence. Une main posée sur son menton, l'air pensif, il semblait vouloir percer les secrets du roi rien qu'en le fixant. Arthur, pour sa part, n'était pas franchement à l'aise. Il se racla la gorge et détourna le regard, espérant que l'autre finirait par décrocher.
Sur la table entre eux, deux coupes d'un breuvage soigneusement choisi pour plaire au roi. Mais si Taneg avait déjà vidé la moitié de la sienne, Arthur n'y avait toujours pas touché. Il était trop préoccupé, ou peut-être juste trop fatigué, pour s'y intéresser.
Finalement, Taneg brisa le silence, non sans trop d'hésitation, avec l'air de celui qui s'apprête à énoncer une grande vérité:
« Vous avez l'air préoccupé, Sire. Je veux dire… vous l'êtes toujours, habituellement ? »
Arthur fronça les sourcils et haussa les épaules dans un même mouvement, laissant échapper un rire amer.
« Ah bon, vous trouvez ? Ma femme est morte. Mon chevalier le plus fidèle est accusé de l'avoir tuée. Et moi, au lieu d'avoir des types compétents pour s'occuper de ça, je suis là à jouer les enquêteurs avec à mon actif deux indices qui se battent en duel. Franchement, c'est étonnant que je sois préoccupé. »
Il croisa les bras et détourna les yeux, comme s'il cherchait à éviter une discussion qu'il pressentait trop personnelle. Taneg, cependant, ne sembla pas s'en formaliser. Il prit une gorgée de sa coupe, puis se pencha légèrement en avant, comme pour poser la question de trop :
« Si je peux me permettre… ce n'est pas seulement pour Perceval que vous faites tout ça, n'est-ce pas ? »
Arthur releva la tête, intrigué.
« Qu'est-ce que vous insinuez ?
— Guenièvre. Enfin… La reine, souffla Taneg avec prudence. Même si elle n'est plus là… Vous l'aimiez, n'est-ce pas ? »
Arthur resta silencieux. Il détourna le regard, ses doigts jouant nerveusement avec le bord de sa coupe. La remarque de Taneg l'avait touché en plein cœur, il le savait, et cette fois, Arthur ne tenta même pas de cacher son malaise.
« L'aimer… c'est compliqué, finit-il par murmurer. Guenièvre et moi, on n'a jamais été… ce qu'on pourrait appeler un couple modèle. Disons qu'on n'était peut-être pas faits pour être ensemble. »
C'est en prononçant ces mots, que tout à coup, une avalanche de souvenirs s'imposa à lui. Des souvenirs que, jusque là, il se refusait de se remémorer.
Guenièvre, avec ses broderies interminables, sa passion exagérée pour la pâte d'amande, et ses petits airs gênés quand elle tentait d'attirer son attention. La reine de Bretagne, et surtout, il devait bien l'admettre, sa reine.
Puis, il se rappela leurs disputes: les remarques acérées qu'il ne pouvait s'empêcher de lui lancer, même lorsqu'elle faisait preuve d'une gentillesse sincère… Un goût amer lui monta d'un coup à la gorge.
« Mais, il y a une chose dont je suis sûr, reprit-il d'une voix tremblante. Elle ne méritait pas ça. Elle méritait mieux que… que tout ça. »
Taneg hocha la tête, comme pour signifier qu'il comprenait. Puis il ajouta doucement:
« Vous savez, Sire, vous portez beaucoup sur vos épaules. Mais ce n'est pas à vous de vous accuser de ce qui lui est arrivé. »
Arthur esquissa un sourire triste, mais ne releva pas.
« Peut-être. Peut-être pas. Ce qui me bouffe, c'est que… je ne sais même pas si elle était heureuse. Avec moi, je veux dire. »
Il resta un instant plongé dans ses pensées, avant de lâcher dans un souffle:
« Au fond, si elle avait vraiment une liaison avec quelqu'un… alors la réponse est vite trouvée, pas vrai ? »
Taneg, visiblement mal à l'aise, tenta de tempérer:
« Les relations humaines, Sire… Ce n'est jamais aussi simple que ça. Les "et si" ne vous mèneront nulle part. Ce qui compte, c'est ce que vous faites maintenant pour lui rendre justice. »
Arthur releva les yeux, pensif. Ces paroles, bien qu'étrangement sages venant d'un avocat qu'il connaissait à peine, firent écho en lui.
Taneg, sentant qu'il avait trouvé la bonne approche, enchaîna :
« Et pour Perceval ? Pourquoi êtes-vous si sûr de son innocence ? »
Arthur sursauta légèrement. La question semblait l'avoir pris de court.
« Vous êtes sérieux ? C'est vous son avocat, non ? Si quelqu'un doit croire en lui, c'est bien vous, pas moi ! »
Il s'interrompit pour boire une gorgée, avant de poursuivre d'un ton plus posé:
« Mais pour répondre à votre question : je le connais. Perceval n'a pas une once de méchanceté en lui. Il est maladroit, il fait des conneries, c'est sûr. Mais un meurtrier ? Non. Pas lui. »
Taneg fronça les sourcils, réfléchissant.
« Pourtant, tout semble jouer contre lui. Les témoignages, les circonstances… même votre chevalier, Lancelot, le croit coupable. »
Arthur roula des yeux avec exaspération.
« Lancelot ? Mais ça m'étonne pas, lui. Ce type a toujours eu un balai dans le fondement. Perceval, pour lui, c'est juste un incapable. Mais moi, je sais ce qu'il vaut. Perceval ferait tout pour protéger ceux qu'il aime. Et ça, Lancelot ne comprendra jamais. »
Taneg, impressionné par la déclaration qu'il venait d'entendre, hocha la tête avec respect.
« Vous êtes un bon roi, Sire. Vous vous battez pour protéger vos amis, même quand tout le monde vous tourne le dos. Et… je sais que les circonstances sont loin de jouer en notre faveur, mais, s'il y a une chose que j'ai apprise dans ce métier, c'est que… C'est quand tout va mal qu'un avocat doit garder son plus beau sourire. »
Arthur le fixa, intrigué.
« C'est censé être une philosophie, ou c'est juste pour me remonter le moral ? »
Taneg sourit.
« C'est ce que mon mentor me répétait, lorsque j'étudiais le droit afin de devenir avocat. C'est grâce à lui que j'ai tout appris, c'est un homme formidable... Et croyez-moi, demain, nous prouverons l'innocence de Perceval. »
Arthur observa Taneg se lever, prêt à partir. Malgré lui, il sentit une étincelle d'espoir renaître.
Alors que l'avocat franchissait la porte, Arthur lança d'une voix plus légère:
« Vous êtes sûr de vous, hein ?
— Toujours, répondit Taneg avec un clin d'œil. À demain, Sire. »
Arthur resta seul dans la pièce, un sourire imperceptible aux lèvres. Pour la première fois depuis des jours, il se sentait un peu plus léger. Demain, tout finirait par s'arranger. Du moins, il voulait y croire.
