Chapitre 43 : l'illusion
La lumière blafarde de la pièce sembla vaciller, projetant des ombres mouvantes sur les murs humides et délabrés. L'air était lourd, saturé d'une odeur métallique et âcre. Alwen, enchaînée au centre, releva difficilement la tête. Ses muscles étaient engourdis par des heures de tension, son esprit alourdi par l'épuisement. Ses yeux, voilés par la douleur et les larmes, distinguèrent une silhouette qui se dessinait dans l'ombre, une silhouette si familière qu'elle sentit son cœur manquer un battement.
C'était le Docteur.
Le souffle d'Alwen se bloqua. Son cœur, qui n'avait cessé de se briser à chaque torture, sembla se reconstruire en un instant.
Le Docteur avançait vers elle, chaque pas résonnant comme un battement de tambour dans le silence oppressant de la pièce. Son manteau habituel flottait légèrement à ses côtés, et cette aura si caractéristique, mélange troublant de force et de compassion, emplissait l'espace autour d'elle. Mais quelque chose n'allait pas. Une tension imperceptible planait, une étrangeté qu'Alwen ne pouvait expliquer.
Malgré cela, elle sentit une vague d'espoir la traverser, dissipant momentanément la douleur qui paralysait son corps. Ce simple espoir fit naître un souffle fragile dans son esprit, un murmure réconfortant qui chassa les ténèbres.
«Doctor… » murmura-t-elle, sa voix cassée par des heures de cris. Elle s'accrocha à ses chaînes pour se redresser, tremblante mais déterminée. «I knew you'd come. I knew you'd find me…»
Le Docteur s'arrêta devant elle, à une distance presque cruelle. Ses yeux, d'ordinaire si lumineux et remplis d'énergie, semblaient ternes, presque éteints. Une étincelle d'inquiétude traversa Alwen. Mais elle refusa de céder à ce doute insidieux. Le Docteur était là. Elle devait être là.
«You… You're late, as always» tenta-t-elle avec un sourire faible, espérant déclencher une réaction, une blague, un soupir exaspéré. Mais le Docteur resta immobile.
L'inquiétude d'Alwen grandit, se changeant en une peur glaciale lorsque le Docteur plongea une main lente dans son manteau. Lorsqu'elle la retira, un éclat métallique brilla dans la lumière froide de la pièce. Une arme.
Alwen sentit son cœur se figer. Cette vision était une dissonance insupportable. Elle connaissait le Docteur mieux que quiconque. Celle qu'elle aimait ne portait jamais d'arme, pas même dans les situations les plus désespérées.
«Doctor ? » dit-elle, un tremblement dans la voix. «Why do you have that ? You don't carry weapons. You hate them. You said… You said you'd never...»
Un silence assourdissant tomba, si dense qu'il semblait étouffer le moindre bruit. Puis, le Docteur leva l'arme, la pointant directement sur Alwen.
La panique envahit son esprit comme une vague déferlante.
«Doctor ! Stop ! It's me ! It's Alwen !»
Lorsque le Docteur parla enfin, sa voix était distante, presque mécanique, dépourvue de chaleur.
«You're a anomaly, Alwen. I can't let you leave this place.»
Ces mots frappèrent Alwen comme une gifle. Sa respiration devint saccadée, son esprit cherchant désespérément à donner un sens à cette trahison apparente.
«What are you saying ? You love me, I know you do… What's wrong with you ?»
Elle tira violemment sur ses chaînes, cherchant à se rapprocher, à voir quelque chose, n'importe quoi, dans les yeux du Docteur. Mais ils restaient vides, comme un ciel sans étoile. Puis un éclair lumineux. Le coup de feu.
La douleur fut immédiate et cuisante. Alwen hurla, le son déchirant l'air comme un cri d'agonie. Elle s'effondra en avant, son souffle coupé par l'impact. Une douleur lancinante irradiait depuis son torse, chaque battement de son cœur accentuant l'agonie. Mais ce n'était rien comparé à la révélation qui s'imposa à elle alors que ses yeux se levaient vers le visage du Docteur.
Ce n'était pas elle. Ce n'était pas le Docteur.
Ce regard vide, ces mouvements trop précis, et maintenant le visage du Docteur qui semblait se déformer légèrement, comme un voile qui vacillait…
Un hologramme.
Alwen serra les dents, la douleur dans sa poitrine se mêlant à une colère brûlante.
«You're not her » murmura-t-elle, les yeux étincelants de défi malgré son état. «You'll never be her. No matter what tricks you pull.»
L'hologramme du Docteur cligna des yeux, un geste étrange et désynchronisé, puis disparut lentement, pixel par pixel, laissant place à une lumière froide et blanche.
Un bruit résonna derrière elle, brisant le silence oppressant. Alwen tourna difficilement la tête, ses muscles criant de douleur. Dans l'encadrement de la porte, une silhouette fine mais menaçante se tenait là : le scientifique, tenant un carnet dans lequel il griffonnait furieusement.
«Fascinating» dit-il d'un ton presque admiratif. «Her psychological attachment to the Doctor is even stronger than anticipated. The holographic projection triggered an intense emotional response. I believe we can push this further.»
Alwen, haletante, les yeux embrumés de rage et de larmes, le fixa avec une détermination féroce.
«You think this will break me ? » cria-t-elle, sa voix rauque et pleine de rage. «You're wrong.»
Le scientifique haussa un sourcil, intrigué par cette résistance inattendue.
«Oh, I'm not trying to break you, my dear. I'm studying you. And your love for the Doctor… It's the perfect key.»
Une lueur d'effroi passa dans les yeux d'Alwen, mais elle la refoula aussitôt, refusant de lui donner ce plaisir.
«You'll never understand her» cracha-t-elle, sa voix chargée de mépris. «And you'll never understand me.»
Le scientifique esquissa un sourire avant de quitter la pièce, ses pas résonnant dans le couloir, laissant derrière lui une Alwen brisée, mais pas détruite. Elle ferma les yeux, sentant les larmes couler librement sur ses joues, mélange de douleur et de rage.
«Doctor… Wherever you are… I don't know how much longer I can do this…»
Plusieurs heures plus tard, le silence dans la pièce fut interrompu par le bruit familier de pas légers, presque dansants.
«Oh, what a dreadful place, isn't it ? So sterile, so boring. Honestly, who designed this place ? No imagination, no flair… Oh, but wait ! Maybe it's supposed to be minimalist. Very chic these days. Though personally, I'd add a splash of color. Perhaps a nice shade of orange ? Or, oh ! Maybe some stars painted on the ceiling. That would've been lovely. »
Alwen ouvrit les yeux et sentit son estomac se nouer.
Le Docteur était de retour.
Elle avançait avec désinvolture, les mains dans les poches, regardant autour d'elle comme si elle visitait un musée particulièrement ennuyeux.
«And that smell ! What is that ? Antiseptic and… despair ? Ugh. Terrible combination. Reminds me of the time I got stuck on that hospital ship with the Judoon.»
Chaque mot, chaque intonation était parfait. C'était exactement la manière dont le Docteur parlait, ce mélange d'énergie exubérante et de réflexions absurdes qui aurait normalement fait sourire Alwen. Mais cette fois, elle sentit seulement une froideur s'installer dans sa poitrine.
Le regard du Docteur se posa sur Alwen, enchaînée, blessée, mais toujours debout, toujours vivante.
«Hello, love» dit-elle doucement, sa voix pleine d'une chaleur trompeuse.
Alwen sentit une onde de choc la traverser. Ces mots, dits sur ce ton, auraient normalement suffi à dissiper toutes ses peurs. Mais ici, dans cette pièce froide, ils ne faisaient qu'ajouter à l'horreur.
Elle inspira profondément, tentant de garder contenance.
« Stop talking» murmura-t-elle. «You're not her. You'll never be her » dit-elle d'une voix rauque mais ferme, ses yeux plantés dans ceux de cette imposture.
Le Docteur s'arrêta et leva un sourcil, feignant la confusion.
«Not her ? Alwen, it's me ! Your Doctor. Always running, always a bit late, but never without a good reason.»
Alwen serra les dents, refusant de se laisser emporter. Elle savait que ce n'était pas réel. Ce n'était qu'un hologramme, une construction froide et sans âme destinée à la briser.
Mais alors, le ton changea.
Le Docteur inclina légèrement la tête, et son regard, jusque-là pétillant et exubérant, devint sombre, presque triste.
«You've been so strong, Alwen. Stronger than anyone could have asked you to be. But… maybe it's time to stop now.»
Alwen fronça les sourcils, la colère remplaçant l'inquiétude.
«What are you talking about ?»
Le faux Docteur fit un pas en avant, ses yeux plantés dans les siens.
«You don't have to keep fighting. You don't have to keep suffering. They want something from you, don't they ? Give it to them. End this. You deserve peace.»
Alwen sentit une boule se former dans sa gorge. Chaque mot était une lame, aiguisée pour s'enfoncer là où elle était la plus vulnérable.
«No» murmura-t-elle, presque pour elle-même.
Le Docteur avança encore, maintenant tout près d'elle, une expression douloureusement tendre sur le visage.
«They're going to break you, Alwen. Piece by piece. Do you really think you can hold on forever ? It's not weakness to surrender. It's survival»
Les chaînes qui retenaient Alwen tremblèrent légèrement alors qu'elle serrait les poings, luttant contre les émotions qui menaçaient de la submerger.
«Stop » murmura-t-elle, sa voix se brisant.
Le Docteur lui toucha doucement la joue, un geste tellement intime qu'Alwen sentit une larme couler malgré elle.
«I love you, Alwen» dit le faux Docteur, sa voix emplie d'une chaleur presque insupportable.
Alwen détourna le visage, son esprit hurlant que ce n'était pas vrai, que c'était une illusion.
«Stop using her face. Stop using her voice. You're just a lie » hurla-t-elle.
Alwen ferma les yeux, rassemblant ses forces. Elle ne pouvait pas céder. Elle ne pouvait pas laisser cette fausse image du Docteur la détruire.
L'hologramme s'effaça brusquement, ne laissant derrière lui qu'un silence pesant.
Alwen resta seule dans l'obscurité, son souffle court, son cœur battant furieusement.
