– 17 –
Embuscade(s).
– Que s'est-il passé, Lucy ?
La jeune femme jeta un coup d'œil à Nasir, cherchant son soutien, ou son approbation ; le guerrier l'encouragea d'une légère inclination de la tête. Lucy poussa un soupir résigné.
– Après tout, tu as raison. Je vous dois bien quelques explications...
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Cela promettait d'être une chaude matinée écossaise ; une brume paresseuse s'effilochait sur la lande et les roches, autour de l'aérodrome. Une chaude matinée, mon œil, songea Lucy en resserrant les pans de son cardigan autour d'elle. À se demander comment le sang de Mortimer circulait toujours dans ses veines, même à demi-gelé !
– Mais il est Écossais, grinça-t-elle.
– Vous avez dit quelque chose ? demanda Hudson à côté d'elle.
– Hum. Il fait frais.
L'ingénieur acquiesça sans rien dire.
Le personnel au sol s'affairait autour de l'Avro York, encore étincelant de rosée sous la lumière rasante de l'aube ; l'un des agents de piste referma la soute à cargaison, tandis que des techniciens vérifiaient le bon état de fonctionnement des trains d'atterrissage. D'autres avaient grimpé sur les ailes, à la recherche de la moindre fissure, de la plus petite bosse. Lucy frissonna de nouveau – mais cette fois-ci, ce n'était pas dû au froid.
Les vingt-huit autres membres de Scaw-Fell qui s'apprêtaient à quitter le sol britannique grimpaient déjà à bord de l'avion. Jane Trescott, une des collègues de Lucy, lui fit un signe à la fois enjoué, impatient et nerveux, avant de gravir à son tour les barreaux de fer du marchepied.
– Bonté divine, mais où est le professeur Mortimer ? s'impatienta Harris. Moi qui croyais qu'il viendrait vous dire au revoir...
– Je ne l'ai vu nulle part, dit Hudson. Ni dans le bâtiment du personnel, ni au mess...
– Je peux courir vite fait jusque là-bas, proposa Jim. Pour voir s'il est pas arrivé entre temps...
Lucy secoua la tête.
– Non... inutile de l'ennuyer...
– Il sera plus ennuyé de vous avoir manquée ! grommela Hudson.
Je n'en mettrais pas ma main à couper, se dit la jeune femme, amère. Pas après ce qu'il s'est passé hier. Pourtant, une sentimentalité naïve lui faisait battre le cœur d'un ridicule espoir, un espoir de midinette romantique qui lui faisait, presque malgré elle, jeter des coups d'œil derrière elle...
Un ronronnement leur parvint ; le premier moteur de l'Avro se mettait en route, son hélice tournant, tournant de plus en plus vite, avec une régularité de métronome, puis démarra dans une pétarade en crachant une fumée blanche.
– Miss Warren ! la héla un agent de piste.
– Je crois savoir où il se trouve ! s'écria soudain Jim en s'élançant vers le département des plans, derrière les hangars de l'aérodrome.
Près du fuselage, la deuxième hélice tournoya doucement, et prit de la vitesse, bientôt suivie par le troisième moteur. Le ronronnement devint ronflement.
– Jim, ce n'est pas nécessaire ! cria Lucy – en vain : le jeune homme disparaissait déjà à l'angle d'un mur.
– Miss Warren ! Dépêchez-vous !
L'interpellée poussa un soupir et se tourna vers Harris et Hudson.
– Désolée, Lucy, dit l'ingénieur. Faites bon voyage.
Elle leur adressa un dernier sourire, puis courut jusqu'à l'Avro. L'agent de piste la souleva presque au-dessus du marchepied, referma et verrouilla la porte derrière elle, tandis que le quatrième moteur grinçait en commençant à tourner.
Hudson et Harris regardèrent l'agent retirer l'énorme cale de bois sous une des roues de l'appareil et s'éloigner. La masse gigantesque du monstre de métal trembla avant de se mettre en mouvement. L'Avro York roula, suivit la piste de bitume, tourna pour s'aligner face au vent ; les moteurs furent poussés à pleine puissance, et l'avion débuta sa course vers l'extrémité du tarmac.
Puis il s'arracha du sol dans un rugissement de rotors.
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– Alors, miss Warren, s'esclaffa le pilote, vous comptiez manquer votre vol ?
– Lieutenant Strachleigh ! s'écria la jeune femme avec une exclamation ravie alors qu'elle remontait l'allée et s'approchait d'un siège vide. Je suis contente de vous revoir !
Elle se sentit, de façon absurde et incompréhensible, un peu rassurée en le reconnaissant. Peut-être parce qu'il avait permis au prototype du Golden Rocket d'effectuer son premier vol...
– Moi aussi, miss Warren. Installez-vous et bouclez votre ceinture. On ne va pas tarder à décoller.
Lucy obtempéra et se glissa dans un siège en toile, non loin derrière le cockpit dont elle pouvait distinguer, sur le tableau de bord, les multiples cadrans et instruments de vol. De l'autre côté de la travée, Jane Trescott et Siobhan O'Reilly lui adressèrent un sourire crispé. Il doit s'agir de leur premier vol, pour elles aussi, songea Lucy. Elle leur fit un signe, puis reporta son attention sur l'extérieur de l'appareil, qu'elle voyait par le hublot.
L'Avro York avalait la piste, de plus en plus vite. Lucy avait l'impression que la vitesse croissante l'enfonçait dans son siège. Non, analysa-t-elle avec une pointe d'amusement, c'est le principe fondamental de la dynamique. Deuxième loi de Newton. Ça doit correspondre à, quoi, un quart de l'accélération que la gravité me fait subir ? Un peu moins ? Elle vit défiler les hangars de l'aérodrome, aperçut celui où sommeillait le GR-1, le dépassa. Les quatre moteurs hurlaient à l'unisson, les vibrations des roues sur le bitume résonnaient jusque dans ses os...
Et soudain, la portance fut suffisante pour que l'avion soit comme soulevé dans les airs, et il décolla.
Les landes écossaises s'éloignèrent. Lucy, qui ne perdait pas une miette de ce paysage somptueux, essaya d'en mémoriser les moindres nuances – aussi changeantes que les yeux de Mortimer. Vert émeraude, forêt, mousse, améthyste, sarcelle, aigue-marine, malachite.
– Allô, contrôle, me recevez-vous ? entendit Lucy du cockpit – la voix du lieutenant Strachleigh, un peu étouffée par le profond ronronnement du quadrimoteur. Confirmez la destination. À vous.
Il écouta ce qui sembla à la jeune femme une réponse couverte par les grésillements et les parasites, puis ajouta :
– Cagliari, bien reçu. Terminé.
L'Avro York vira de l'aile et prit la direction du sud-est.
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Les pilotes effectuèrent une première escale technique sur un petit aérodrome en Sardaigne, où ils se ravitaillèrent en carburant. Lorsque l'Avro York redécolla, ils reçurent pour instruction de se rendre au Caire.
Quand l'avion atterrit sur le sol égyptien, la nuit était tombée depuis longtemps, et tout ce que Lucy distingua de la ville, ce fut la silhouette lointaine des minarets et des dômes, au-dessus des mosquées, qui dessinaient leur ombre sur le ciel, tel un trait de fusain sur l'indigo. Tout comme les autres passagers et les pilotes, elle n'eut que le droit de se dégourdir les jambes autour de l'avion, le temps que soient faits approvisionnement en essence et vérifications techniques. Ils partagèrent les derniers sandwiches qu'ils avaient apportés avec eux de Scaw-Fell ; le lieutenant Strachleigh réussit à négocier des rations militaires avec un escadron de la RAF en poste sur l'aéroport.
Son copilote lui communiqua la destination suivante alors que l'Avro York s'élevait à nouveau dans les airs. Ils parvinrent à Bagdad aux premières heures du jour, le lendemain matin. La chaleur, déjà étouffante, offrait un contraste bien saisissant avec la fraîcheur des plaines d'Écosse ; ce qui intrigua le plus Lucy, cependant, ce n'était pas tant les variations de température, mais les couleurs. Le jaune doré du sable se disputait en effet à l'ocre des montagnes, au loin. Quant aux senteurs de bruyère et de pluie, elles avaient laissé la place à celles des épices chaudes, du musc, de l'encens, et de la terre sèche.
Sous la houlette de deux officiers de la RAF, que l'Amirauté avait dû contacter de Londres, ils gagnèrent l'abri de tôle d'un bâtiment – un dortoir pour les soldats de l'armée de l'air, comprit Lucy –, en bordure de piste, où ils passeraient la nuit. On leur procura des couvertures, de l'eau, un dîner frugal... et des vêtements un peu plus appropriés aux coutumes locales, qui leur permettraient de se fondre davantage dans le décor : leurs tenues, bien trop «britanniques», risquaient en effet de leur créer des désagréments... Aussi, installées à l'écart dans un coin, Jane, Siobhan et Lucy revêtirent-elles le pantalon ample et la robe longue qui leur avaient été donnés. Elles pêchèrent dans leur valise un châle dont elles se couvrirent les cheveux.
Le lendemain, les vingt-neuf membres de Scaw-Fell et les deux pilotes s'installèrent – ou plutôt s'entassèrent – le plus confortablement possible dans l'un des trois camions militaires bâchés qui devaient les conduire, à travers un paysage aride, jusqu'à Kermanshah. Leurs valises, glissées sous les banquettes en bois dur, bringuebalaient dès que les essieux franchissaient une ornière ou un nid-de-poule, et manquèrent souvent de passer par-dessus bord sur les chemins escarpés, parfois à flanc de montagne. Ils firent halte à plusieurs reprises, tirant avantage de ces quelques instants de répit pour se dégourdir les jambes – Lucy en profita également pour se joindre aux conversations entre le lieutenant Strachleigh et leurs chauffeurs, et entretenir ainsi les rudiments d'arabe que lui avait enseignés Charles.
Soixante-douze heures après avoir quitté Scaw-Fell, ils reçurent un accueil chaleureux à Kermanshah, une ville nichée au pied des monts Zagros. Des habitants leur offrirent volontiers l'hospitalité, ouvrant les portes de leurs maisons ; les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Siobhan, Jane et Lucy furent conviées par leurs hôtesses à un copieux repas, durant lequel la mécanicienne s'improvisa interprète – ce fut d'ailleurs l'occasion d'un échange de cadeaux : les trois britanniques, profondément touchées par la générosité des habitants de Kermanshah malgré leur dénuement parfois extrême, ouvrirent chacune leur valise, et en sortirent pièces de vêtements, foulards de soie, bijoux. Siobhan se sépara de bon cœur d'un paquet de shortbreads et d'une boîte de thé noir, miraculeusement épargnés par la chaleur, et qu'elle avait glissés dans un bas en rayonne. Elles gagnèrent ensuite une chambre, où des tapis moelleux avaient été disposés au sol.
Ils quittèrent la ville alors qu'une lueur rouge se profilait à peine à l'est, teintant d'or cuivré la ligne d'horizon. Le cortège de camions reprit la route, une simple piste de terre sèche et ocre qui sinuait à travers un paysage aride. Les nouvelles de l'attaque aérienne d'envergure opérée par l'Empire de Basam-Damdu leur parvinrent une après-midi, deux jours plus tard, transmises par une radio crachotante.
Quatre autres longues journées passèrent. Ils faisaient une première halte en milieu de journée, généralement dans une station isolée. Le lieutenant Strachleigh déroulait sa carte d'état-major sur le capot d'un des camions, discutait de l'itinéraire avec son copilote et les chauffeurs, puis la colonne de véhicules repartait, accompagnée par la poussière, le vent de sable âcre et les odeurs d'essence. Les essieux des camions vibraient en grinçant sur les cailloux et les ornières. Une fois ou deux, on sollicita les talents en mécanique de Lucy. Les journées s'étiraient, interminables et torrides ; les nuits, dans les campements improvisés ou des petits villages dont la jeune femme ne parvenait pas à retenir les noms, se passaient souvent à grelotter de froid, le nez levé vers un ciel fabuleux piqueté d'étoiles.
– Nous arriverons à notre prochaine destination en début d'après-midi, annonça enfin le lieutenant Strachleigh alors que le cortège poussiéreux abordait une énième crête rocheuse. Un détachement du Makran Levy Corps nous attend déjà là-bas, et nous escortera pour la suite de notre voyage. Il paraît que le coin est dangereux.
Assise à côté de lui dans la cabine, Lucy hocha la tête. L'officier de la RAF lui avait expliqué recevoir ses instructions par radio à chacune de leurs étapes ; il avait vite compris que les précédents contingents n'avaient pas suivi le même chemin. Et s'il se doutait de l'existence d'une base secrète, il ignorait en revanche où elle se trouvait. La jeune femme, elle, supposait que le lieutenant Strachleigh et son copilote faisaient en réalité partie de ce contingent. Un moyen habile pour l'Amirauté d'envoyer des personnels compétents et fiables vers leur nouvelle mission : piloter un appareil révolutionnaire...
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Le convoi s'engagea dans une ruelle déserte, bordée de murs hauts et de maisons en pisé. Un volet de bois claquait sous l'effet du vent. Les pavés résonnaient étrangement sous les roues des camions, chaque vibration saccadée amplifiée par le silence oppressant.
Lucy vit le lieutenant Strachleigh froncer les sourcils et serrer les mâchoires. Ses yeux balayaient les alentours, captaient les ombres mouvantes. Quelque chose n'allait pas. Le cœur de la jeune femme se mit à battre à toute vitesse. À sa cheville, le sgian-dubh, tel un sombre avertissement, lui sembla appuyer davantage contre sa peau.
Les véhicules parvinrent sur une place fermée, entourée de maisons, surplombée par des galeries.
Des étals fermés. Des charrettes abandonnées et des objets épars. Le murmure cristallin d'une fontaine. Le frémissement du vent s'engouffrant dans les ruelles étroites, chuchotant une mise en garde. Une écharpe colorée, prise dans une branche basse, flottant doucement.
– C'est de la toile de parachute... ! réalisa le lieutenant Strachleigh. Étrange...
Son regard accrocha alors autre chose, qu'il prit d'abord pour un tas de chiffons blancs et vert d'eau, en partie dissimulé par le muret bas d'une fontaine.
– Stop ! cria-il. Arrêtez le convoi !
Il bondit de la cabine du camion de tête avant même que celui-ci ne s'immobilise, dégaina son pistolet semi-automatique, et se dirigea avec lenteur vers le centre de la place, suivi par son copilote. Lucy descendit à son tour ; une odeur puissante, ferreuse, la prit à la gorge... et ce qu'elle vit la pétrifia. Il y avait là au moins cinq cadavres, tous vêtus des mêmes vêtements – des bottes robustes, un pantalon ample, une longue tunique, une ceinture en tissu ornée d'une boucle, sur laquelle étaient gravées les initiales « M.L.C ». Des turbans couleur de sable étaient défaits. De larges taches rouges imprimaient des arabesques sanglantes sur les corps, sur les pavés, sur les murs. Une nuée de mouches bourdonnait autour des cadavres.
– Que s'est-il passé, ici ? souffla le copilote.
Perplexes, inquiets, les membres de Scaw-Fell étaient restés près des véhicules, sous la garde des chauffeurs qui se munissaient de leurs fusils. Soudain, Strachleigh perçut un mouvement dans une ruelle adjacente, un éclat métallique l'aveugla presque ; par réflexe, il braqua son arme dans cette direction, visa, et tira. Un cri étranglé perça le silence, un corps s'effondra vers l'avant. Lucy entrevit brièvement un uniforme au vert impérial, orné d'une étoile dorée.
Aussitôt, comme si ce premier coup de feu avait déclenché un signal, les volets qui donnaient sur la place s'ouvrirent, des soldats apparurent ; d'autres surgirent du haut des galeries, épaulant leurs fusils.
– Trahison ! C'est une embuscade ! s'exclama l'un des chauffeurs.
La fusillade éclata. Lucy se recroquevilla contre la jante du camion, les bras autour de la tête en un geste instinctif de protection. Une balle siffla tout près de son oreille, une autre fit éclater le rétroviseur.
– Courez ! rugit Strachleigh. Courez vous mettre à l'abri !
Il plongea derrière le muret d'une fontaine, échappant de peu à une rafale. Les projectiles claquèrent sur le pavé. La jeune femme jeta un coup d'œil rapide, fébrile, autour d'elle. Ses collègues et consœurs, suivant l'ordre de l'officier de la RAF, se dispersaient, criaient, couraient vers l'encadrement d'une porte, dans l'ombre d'une ruelle, sous un étal. Mais les balles fusaient, les repoussant vers le centre de la place, interdisant toute retraite.
Sous le camion ! s'ordonna la jeune femme. Elle se glissa sous le châssis, rampa dans la poussière.
Elle entendit le copilote hurler de douleur. De sa cachette, Lucy vit l'un des chauffeurs tomber ; le second mit un assaillant en joue, et fut cueilli par une salve meurtrière. La jeune femme se mit à pousser frénétiquement sur ses jambes pour émerger de l'autre côté du camion. Elle se releva derrière l'abri relatif de la bâche, avisa une ruelle qui semblait déserte, et se mit à courir à perdre haleine.
Affolée, incapable de s'orienter, la sueur lui piquant les yeux, Lucy dévala une sente étroite, manqua glisser sur les pavés, se rétablit de justesse, bifurqua à droite, puis à gauche, sauta par-dessus un mur affaissé. Soudain, des ombres surgirent à l'angle d'une maison ; Lucy n'eut que le temps de se jeter sous un portique. Une détonation éclata, rebondit en échos tonitruants entre les murs de pisé, faisant sursauter la jeune femme. Des cris d'alarme et d'étranges bruits de lutte, tout proches, montèrent de la ruelle jusqu'à elle. Lucy se pencha légèrement en avant et risqua un coup d'œil hors de sa cachette.
Seul face à trois soldats en uniforme vert impérial, un homme à la peau basanée luttait avec rage, leur opposant une résistance farouche. Lucy reconnut le pantalon ample, la tunique, le turban. La boucle de ceinture brilla un instant lorsque l'un des asiatiques renversa violemment son adversaire au sol et le mit en joue ; alors la jeune femme, sans hésiter, tira le sgian-dubh à sa cheville, s'élança dans la ruelle, focalisée sur le soldat le plus proche. Elle lui enfonça son poignard entre les côtes. Le sang jaillit sur sa main et éclaboussa sa tunique lorsque la lame ressortit. L'asiatique porta la main à sa plaie, une expression de profonde stupéfaction se peignit sur son visage, et il tomba sur les genoux avec un grognement douloureux. Le sang ruisselait, imprégnant le dos de sa chemise et son pantalon. L'homme finit par s'effondrer, face contre terre.
Remis de leur stupeur, les deux autres soldats poussèrent des cris rageurs et reportèrent leur attention sur la jeune femme, commettant ainsi une erreur fatale. Dans leur dos, en effet, le guerrier baloutche, vif comme un léopard, se redressa, tirant le poignard glissé à sa ceinture, fondit sur ses adversaires et, d'une seule main, trancha la gorge du premier soldat alors que celui-ci épaulait son fusil ; puis, détendant son bras, d'un geste fulgurant, il décrivit un arc de cercle et planta sa lame dans le cœur du second. L'asiatique s'effondra, pris de spasmes convulsifs.
Lucy, à bout de souffle, s'affala contre un mur et se laissa glisser au sol. Elle s'aperçut qu'elle tenait toujours le sgian-dubh plein de sang entre ses doigts crispés. Ses articulations étaient blanches sous les traînées d'un rouge poisseux. Elle s'obligea à ouvrir la main. Le poignard écossais tomba sur les pavés en cliquetant. Le guerrier baloutche se pencha pour le ramasser, l'essuya soigneusement sur sa tunique, et le lui rendit. Puis il donna son bras à la jeune femme pour l'aider à se redresser.
– Vous m'excuserez si ma tenue n'est plus très... décente, ironisa-t-elle. À qui ai-je l'honneur ?
– Sergent Ahmed Nasir, répondit le guerrier baloutche avec un sourire amusé. 5e bataillon du Makran Levy Corps. D'où tenez-vous un tel courage, Mem-Sahib ?
– Lucy. Lucy Warren. Et pour tout vous dire, c'est une question de survie, quand on a grandi parmi presque cinq frères...
– « Presque » ?
– Le cinquième est mon cousin, en fait. Mais c'est comme un frère pour moi. Francis Blake.
– Le capitaine Francis Blake est votre cousin, Mem-Sahib ?
– Oui, s'amusa la jeune femme, comprenant qu'elle ne gagnerait pas cette bataille des convenances. Vous le connaissez ?
Nasir étouffa un rire dans sa barbe. Il prononça quelques mots – de l'arabe, que Lucy traduisit par « Le monde est bien petit ». Elle esquissa un sourire.
Le guerrier baloutche tendit soudain l'oreille et écouta les rumeurs apportées par le vent.
– Il faut partir, Mem-Sahib. Des soldats vont chercher leur camarade et ils finiront par arriver jusqu'ici.
– Ne devrions-nous pas plutôt aider les autres d'abord ? Et vos compagnons du Makran ?
– À nous deux, nous ne pouvons rien pour vos collègues qui ont probablement été faits prisonniers. Quant aux miens... Nous faisions partie de l'escorte du Wazir Zahan, que nous étions chargés de reconduire sur ses terres ; en redescendant vers Turbat, où se trouve notre lieu de stationnement, nous avons reçu par radio l'ordre de faire un détour par Birjand, pour y attendre votre délégation. Nous avons été pris par surprise ; nos ennemis, arrivés par voie aérienne et terrestre, nous ont rapidement débordés... et mes compagnons ont tous été massacrés.
– Je suis tellement navrée... Vous êtes vous aussi tombés dans cet ignoble piège...
– Oui, mais Allah dans sa grande miséricorde a bien voulu que je croise votre route et que je sois épargné. Je vous dois la vie, Mem-Sahib.
– N'exagérons rien, dit-elle, gênée. J'ai seulement détourné leur attention... Hum. Allons-y.
Tous deux s'engagèrent alors dans un dédale de ruelles. Le bruit de la fusillade, au loin, s'était tu. Ils escaladèrent un mur en partie affaissé et se retrouvèrent hors des limites de la ville ; ils suivirent en courant une piste rocailleuse jusqu'à un campement militaire installé en bordure de champ, dissimulé aux regards par une longue ligne de roches. Le guerrier baloutche s'empara de gourdes pleines d'eau, d'un fusil, de bidons d'essence, de munitions et de rations militaires qu'il jeta dans un vieux tout-terrain – sur le capot poussiéreux, l'écusson du MLC brillait.
– Tenez, dit-il en tendant à Lucy une pile de vêtements propres dénichés sous une tente.
Elle troqua sa tenue imbibée de sang contre une tunique longue et un salwar, puis grimpa côté passager alors que Nasir démarrait. Il aperçut quelque chose briller au cou de la jeune femme.
– Ce sont des alliances ? demanda le guerrier baloutche qui engageait le véhicule sur la piste.
– Oh... fit la mécanicienne en triturant la fine chaîne où pendaient deux simples joncs d'or. J'ai oublié de les glisser sous ma tunique...
– Si je puis me permettre, Mem-Sahib... vous devriez remettre la vôtre. Ces régions sont très conservatrices... et là où nous allons, vous faire passer pour une femme mariée pourrait vous protéger des regards désapprobateurs... et d'éventuelles avances que vous n'auriez pas sollicitées...
– Je vois... dit Lucy en retirant l'un des anneaux de son collier.
Oh, comme cela est étrange... songea-t-elle en enfilant l'alliance à son annulaire. La jeune femme était tellement amaigrie par les privations que l'anneau lui sembla glisser de sa main désormais trop fine.
– Où allons-nous, au fait ?
– Vers le Nord, Mem-Sahib. J'y connais des partisans, des hommes dignes de confiance, qui vous viendront en aide.
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