– 19 –
Le Djammadar de Wad.
Derrière Lucy, que Nasir aidait à descendre par la soute éventrée, Mortimer s'extirpa à son tour de l'Aile rouge ; aussitôt, la chaleur l'enveloppa comme un tissu de coton brûlant. Il longea la carlingue enfoncée dans le sable, jusqu'au nez de l'appareil, jeta un coup d'œil autour de lui. Le désert, ocre et sable et or, à perte de vue. La ligne d'horizon traçant une nette frontière avec le ciel d'un bleu pur. Il vit Lucy enrouler son châle autour de son visage pour se protéger du soleil.
– Quelle guigne ! s'exclama l'écossais.
– Allons ! dit Blake à côté de lui. Cela aurait pu être bien pire...
Le capitaine sortit de la poche de son pantalon une carte d'état-major qu'il avait trouvée dans le poste de pilotage, et la déploya sur le panneau d'aluminium arraché à l'un des trains d'atterrissage de l'Aile rouge. Les trois hommes se penchèrent dessus – Lucy, qui malgré son habileté à aborder des problèmes complexes, était bien incapable de déchiffrer un document militaire, posa tout de même ses coudes sur la table de fortune et s'efforça de se repérer, un peu perdue au milieu de toutes les nuances de courbes de niveau, les symboles militaires, les détails fins permis par l'échelle, les repères hydrographiques, les infrastructures...
Blake surprit l'embarras de la jeune femme : elle suivait du doigt le tracé d'un cours d'eau sur la carte, essayait de déchiffrer le nom en arabe d'une localité, tentait de différencier les symboles indiquant une position militaire d'une fortification, puis fronçait les sourcils et plissait les lèvres, perplexe. Il attrapa sa cousine par le coude et lui glissa quelques mots à l'oreille :
– Quand Nasir et toi avez trouvé les couchettes, dans l'Aile rouge, aurais-tu par hasard aperçu des provisions ?
Cette question, d'apparence pragmatique, exprimait sa sollicitude envers sa cousine, et permettrait à cette dernière de focaliser son attention sur une autre tâche en lui épargnant un casse-tête cartographique. Blake connaissait bien Lucy ; il savait en effet qu'elle détestait se sentir inutile... La jeune femme dut comprendre son stratagème, car elle hocha la tête et lui adressa un sourire de gratitude, avant de se diriger vers la soute de l'avion.
Mortimer fit courir son index le long d'une droite imaginaire, partant du plateau du Hadj et allant vers le sud, et tapota la carte à environ cent kilomètres au nord de la mer d'Arabie.
– Voici approximativement le point où nous sommes... déclara-t-il avant d'effectuer un rapide calcul. C'est-à-dire à près de trois cents milles du but...
– Sahib, intervint Nasir, nous pourrions essayer de gagner Turbat, à vingt milles d'ici ! J'entrerai seul dans la ville où je ne cours aucun risque, et je me charge de ramener des chevaux...
– Parfait, admit Blake. Nous partirons au coucher du soleil...
Un cliquetis de métal et de verre leur parvint ; les trois hommes tournèrent la tête dans la direction de ce bruit incongru en plein désert. Lucy ressortait de l'Aile rouge, les bras chargés de boîtes de conserves et de bouteilles.
– Mais en attendant, s'exclama-t-elle, triomphale, il est l'heure de reprendre des forces !
Elle déposa son fardeau à l'ombre que dispensait le fuselage de l'aéronef et leur arrangea une petite aire de pique-nique, disposant les quelques tasses, assiettes et couverts qu'elle avait dénichés dans la réserve de l'Aile rouge.
– Hé ! Hé ! dit gaiment Mortimer qui évaluait une bouteille de whisky d'un air approbateur. Il me semble que notre ami Olrik ne se prive de rien ! Allons, à table !
oooOOOooo
Ils achevaient leur repas improvisé par un petit verre d'alcool et des toasts ironiques à l'intention d'Olrik lorsque Nasir, soudain inquiet, les interrompit.
– Une troupe de cavaliers, annonça le guerrier baloutche. Là-bas.
Aussitôt, le sérieux et la vigilance reprirent le dessus. Blake attrapa leurs fusils, et alors qu'il s'apprêtait à obliger Lucy à se dissimuler derrière le train d'atterrissage tordu de l'Aile rouge, le guerrier baloutche se tourna vers la jeune femme.
– Mem-Sahib... Vous rappelez-vous le conseil que je vous avais donné ? Portez-vous toujours votre alliance ?
Elle hocha la tête ; le guerrier ne lui laissa pas l'occasion de répondre et ajouta :
– Voulez-vous bien donner l'autre au professeur Mortimer ?
L'écossais sentit son cœur faire une embardée et repartir au triple galop. Il cligna des yeux, tellement abasourdi qu'il fut incapable de dire quoi que ce soit.
– Pardon ? souffla la jeune femme, sidérée.
– Mem-Sahib, nous avons peu de temps avant que les cavaliers n'arrivent, qu'ils soient amis ou ennemis. J'espère que vous pardonnerez mon impertinence, mais par précaution, il est préférable que je vous présente comme l'épouse du professeur. Dans ces régions, une femme jeune et belle, célibataire de surcroît, attirera les convoitises...
– Nasir a raison, intervint Blake. J'y vois un autre intérêt : les espions à la solde de Basam-Damdu soupçonnerons moins un couple marié, leur cousin et leur guide.
– Tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi ? gronda la jeune femme – sa voix vibrait, de colère retenue... et de nervosité, aussi.
Blake lui adressa un regard impénétrable, d'un bleu de glace.
Lucy se réjouit d'avoir rabattu son châle devant son visage envahi soudain d'une rougeur irrépressible ; sans jeter un seul regard vers l'écossais, elle détacha la fine chaîne autour de son cou et la lui tendit d'un geste sec.
Pendant ce temps, Nasir, une main en l'air en signe de paix, le canon de son fusil braqué vers le sol, s'avançait à la rencontre des cavaliers. Il ne fut bientôt plus qu'une ombre parmi les autres, trait noir presque indistinct sur le ciel invariablement céruléen, et Blake regretta d'avoir laissé la paire de jumelles dans l'aéronef. Il entendit l'écossais, derrière lui, chuchoter quelque chose – pour Lucy, ou peut-être pour lui-même.
– Très bien... jouons le jeu.
Mortimer fit tomber l'alliance dans sa paume, la saisit entre son pouce et son index légèrement tremblants, manqua la faire tomber dans le sable, et la passa à son annulaire gauche – il constata avec stupeur que l'anneau d'or s'ajustait à merveille à son doigt. Comme s'il avait été fait pour moi, ne put-il s'empêcher de penser. L'écossais toussota et attrapa le fusil que lui tendait Blake.
– De toute manière, dit-il finalement en manière de boutade pour dissimuler sa gêne, ces gentlemen arriveront trop tard pour le lunch... !
Quand, enfin, le capitaine distingua le visage réjoui de Nasir, il se détendit ; le guerrier revenait vers eux en courant. Deux cavaliers s'étaient détachés de la troupe et le suivaient à une allure tranquille.
– Sahibs ! Mem-Sahib ! Ce sont des amis...
Il fit les présentations : Mohammed Wali, le Djammadar de Wad était un homme grand, au nez busqué et à la peau basanée. Sous son turban bleu, orné de colifichets dorés, ses sourcils et ses yeux noirs contrastaient avec sa longue barbe de neige. Son garde du corps restait silencieux, légèrement en retrait, son regard vigilant fixé sur les britanniques et le guerrier baloutche. Le Djammadar s'inclina respectueusement devant celle que Nasir appela « Mrs Mortimer », puis serra avec chaleur la main de l'écossais et celle de Blake.
– J'ai beaucoup entendu parler de vous, capitaine, dit Mohammed Wali. Ce que vous avez accompli à Bela est parvenu à mes oreilles. Je suis donc heureux de pouvoir me rendre utile. Je vais chez le sultan d'Oman à Gwadar, en passant par Turbat. J'ai là-bas des amis sûrs qui vous procureront des chevaux... Mais il faudra que vous changiez de costume, messieurs... C'est plus prudent.
Il leur fit apporter des vêtements ; sous une tente rapidement dressée par les hommes du Djammadar, Blake et Mortimer firent un brin de toilette et troquèrent leurs tenues poussiéreuses pour des shalwar kameez – pantalons amples et tuniques –, confectionnés dans un coton léger aux teintes vives. Blake enroula soigneusement une étoffe d'un rouge cinabre autour de sa tête et lui ajouta une cape de même couleur qui pourrait dissimuler sa peau claire, sa moustache et ses cheveux blonds ; son ami choisit un turban dont le vert profond lui rappelait l'Écosse.
Lorsqu'ils ressortirent au soleil, un serviteur, qui menait par la bride deux chevaux harnachés, s'avança vers eux. Nasir le précédait. L'un des pur-sang à la robe alezane donna un coup de museau dans la main de Lucy pour lui réclamer des caresses, que la jeune femme lui accorda volontiers.
– Le chemin est encore long jusqu'à Turbat, expliqua l'homme. Le Djammadar de Wad vous prie d'accepter ses excuses pour l'inconfort qu'il se voit vous imposer. Sa caravane ne contient en effet aucune voiture dotée d'un attelage, ce qui oblige Mrs Mortimer à monter avec son époux.
– Ce sont des bêtes magnifiques, répondit poliment Blake, et nous sommes heureux de la confiance et de l'honneur que nous accorde le Djammadar.
Le serviteur s'inclina, avant de s'éloigner pour replier la tente et la charger sur le dos d'un dromadaire. Profitant qu'aucune oreille indiscrète ne puisse les entendre, Blake fit mine de flatter l'encolure d'un des chevaux pour chuchoter quelques mots à Nasir.
– Turbat est le lieu de stationnement du Makran... alors que faisait ce bataillon en pleine déroute au milieu du désert ?
– C'est ce que je me demande aussi, Sahib. Je tâcherai de me renseigner auprès des serviteurs du Djammadar. Peut-être savent-ils quelque chose.
Le guerrier retint le pur-sang par la bride pendant que le capitaine se hissait avec souplesse sur sa monture. Mortimer, de son côté, était déjà en selle ; il tendit le bras vers Lucy.
– Mrs Mortimer, fit-il sans pouvoir retenir un sourire malicieux, si vous voulez bien vous donner la peine...
– Vous êtes insupportable...
Un homme du Djammadar s'approcha de la jeune femme, posa un genou dans le sable, et mit ses mains en coupe devant lui. Bon... songea-t-elle. Pas le choix. Elle posa son pied sur les paumes du serviteur, attrapa le bras de Mortimer, et se retrouva, en à peine une seconde, soulevée de terre et juchée en amazone, dans le giron de l'écossais. Le cheval renâcla et fit un écart ; Lucy, par réflexe, agrippa la tunique de son cavalier.
– Rassurez-vous, je vous tiens.
– Est-ce qu'une charge supplémentaire ne va pas fatiguer ce cheval outre mesure ? demanda-t-elle.
Mortimer laissa échapper un petit rire.
– Avec votre poids plume ? Vous plaisantez !
La caravane s'était remise en route, longue file de bêtes et d'hommes sur le sable cuisant. Le soleil, au-dessus de leurs têtes, était un disque brûlant, insoutenable. Blake, chevauchant aux côtés de sa cousine et de l'écossais, resta un moment à discuter – notamment de Bela, à la demande de Lucy – puis se laissa distancer lorsqu'il aperçut un signe discret de Nasir.
– Au fait, dit Mortimer à la jeune femme au bout d'un instant d'avancée tranquille. J'ai quelque chose qui vous appartient.
Il décrocha un objet à sa ceinture et le lui mit dans la main, lui frôlant les doigts. C'était le sgian-dubh.
– Oh ! merci...
En veillant à ne pas dévoiler sa peau nue aux hommes du Djammadar, la jeune femme glissa le poignard dans l'étui accroché à sa cheville.
– Une véritable Highlander ! s'amusa l'écossais.
– Je ne porte sûrement pas aussi bien le kilt, rétorqua-t-elle sur le même ton.
– Eh bien... il existe une version féminine. Je suis d'ailleurs persuadé que la kilted skirt vous irait à ravir.
– Hum... si vous le dites. Je dois avouer que je ne connais pas grand-chose aux traditions écossaises...
– Ce qui n'est guère étonnant, quand on y réfléchit. Vous n'avez en effet vu de l'Écosse que Scaw-Fell... Et en dehors du kilt traditionnel ou du sgian-dubh, il y a tant de choses à voir ! Une fois la guerre finie, je vous emmènerai visiter.
Lucy pivota légèrement pour pouvoir lever le front vers lui.
– Est-ce une invitation, ou une proposition à voyager en votre compagnie, Philip Mortimer ?
– Ma foi, ni l'une, ni l'autre. Plutôt une promesse. Si l'idée vous plaît, bien entendu.
– Évidemment, que l'idée me plaît !
– Dans ce cas, je le jure sur la tête de notre bon roi George...
– Inutile d'en arriver au blasphème ! s'esclaffa-t-elle.
– Loin de moi cette idée ! J'ai simplement conservé votre shilling...
Mortimer ouvrit l'une des poches de la ceinture qu'il portait en bandoulière et en tira la petite pièce de monnaie.
– ... ici ! acheva-t-il en faisant étinceler le disque d'argent au soleil.
oooOOOooo
Ils avançaient sur une piste de sable qui se confondait bien souvent avec le désert. Quelques arbustes épineux émergeaient ça et là, au milieu de mottes de terre sèche et de cailloux. Blake surveillait instinctivement ce paysage immuable, tout en écoutant les informations glanées par Nasir.
Le guerrier baloutche lui apprit ainsi que la ville de Turbat était tombée aux mains d'un Wazir à la solde de l'Empire de Basam-Damdu. Malgré une résistance coriace du Makran Levy Corps, les lieutenants Sheppard et Jackson et les soldats sous leurs ordres avaient été mis en déroute et forcés de fuir leur cantonnement. Le bataillon aperçu de l'Aile rouge devait donc être un détachement de guerriers du Makran, tâchant de rejoindre un autre camp militaire au nord afin de reconstituer leurs forces...
Nasir conseilla également à Blake la méfiance ; si Zahan-Khan, l'ami du Djammadar de Wad, était un homme honorable, sincère et intègre, ce n'était pas le cas pour tous les habitants de Turbat... Le capitaine remercia le guerrier baloutche et donna un léger coup de langue ; son cheval partit au trot pour se mettre à hauteur de Mortimer et Lucy. Il les taquina un peu sur l'élégance de leurs tenues, dignes de celles du Djammadar et de sa suite, puis les informa brièvement de ce qu'il avait appris. Il ne leur dit pas cependant à quel point la ruse de Nasir s'avérait efficace ; d'une part, plutôt que de s'interroger sur la présence de trois britanniques dans le désert du Makran, les serviteurs de Mohammed Wali s'intéressaient au couple que formaient l'écossais et la jeune femme, offrant par-là une espèce de diversion bienvenue. D'autre part, la mention du veuvage de Lucy Warren n'aurait pas suffi à la protéger – selon une tradition locale, les chefs de clan et les nobles, comme le Djammadar de Wad, le Wazir ou Zahan-Khan, avaient en effet la possibilité de prendre plusieurs épouses...
À la fin de la journée, ils aperçurent, dépassant de l'enceinte fortifiée en terre crue blanchie à la chaux, les toits plats des habitations de Turbat.
oooOOOooo
