– 21 –
Fuite.
De violents coups frappés à sa porte réveillèrent Lucy en sursaut.
– Mem-Sahib ! fit la voix pressante de Nasir. Ouvrez, Mem-Sahib !
Elle repoussa ses couvertures et bondit hors de son lit ; en moins d'une minute, elle avait enfilé ses vêtements, rassemblé ses cheveux en une hâtive queue-de-cheval, drapé son châle autour de ses épaules et déverrouillé la porte.
– Nasir ? Que...
– Venez ! l'exhorta le guerrier baloutche. Nous devons partir d'ici au plus vite !
– Quoi... ?
Elle perçut l'inquiétude sur son visage et, sans plus l'interroger, elle le suivit dans la galerie. L'aube éclairait la cour, en contrebas, de ses pâles lueurs, et chassait déjà la fraîcheur nocturne.
Nasir et Lucy firent irruption dans la chambre voisine. Blake leur tournait le dos, penché sur Mortimer, l'appelait, le secouait par l'épaule. Le capitaine semblait de plus en plus soucieux, et Lucy comprit qu'il se passait quelque chose d'anormal ; l'écossais, inerte, plongé dans une mystérieuse et profonde torpeur, ne réagissait pas. Sa respiration était régulière, mais son pouls, constata Blake en saisissant son poignet, battait avec une lenteur inquiétante. Il vérifia ses pupilles, les trouva légèrement dilatées. Un soupçon s'insinua dans son esprit ; Blake jeta un rapide coup d'œil à la chambre, et son regard tomba sur la carafe au bleu pâle.
– Je crois comprendre... L'eau qu'il a bue hier soir aura été droguée par quelque complice... Au fait, pourquoi pas par l'intendant lui-même ?
– Il s'est probablement entendu avec le Bezendjas... gronda Nasir. Les misérables chiens !
– De quoi parlez-vous ? Qu'est-ce qu'il se passe ?
– Nous avons été trahis, Mem-Sahib, et nos ennemis sont déjà en route. Le temps presse ! Capitaine, on peut fermer les portes de la ville d'un instant à l'autre. Quels sont vos ordres ?
– C'est juste, by Jove ! Eh bien, il n'y a qu'une chose à faire, sors les chevaux et mène-les au puits qui se trouve non loin de la ville. Lucy, pars avec lui. Il veillera sur toi. Je me charge du professeur...
– Pas question, rétorqua la jeune femme. Sans moi dans ses pattes, Nasir sera certainement plus efficace. Et tu auras besoin de mon aide si Philip ne se réveille pas...
Cette fois-ci, elle ne céda pas devant le regard devenu polaire de son cousin ; ce dernier finit par secouer la tête, et poussa un soupir résigné.
– Soit. Et je dois reconnaître que tu n'as pas tort...
– Il faut une première à tout ! dit Lucy, sarcastique.
– ... surtout lorsque tu admets toi-même que tu serais une gêne pour ce pauvre Nasir, ajouta Blake avec un sourire en coin.
Lucy ouvrit la bouche pour répliquer mais, bonne perdante, admit sa défaite par une moue faussement boudeuse.
Amusé par la scène, Nasir ne put empêcher un sourire d'éclairer son visage. Blake lui adressa un hochement de tête, et le guerrier, l'instant d'après, avait franchi la porte de la chambre.
Sans même se concerter, le capitaine entreprit d'arracher Mortimer à sa léthargie, tandis que la jeune femme ouvrait les volets pour faire entrer de l'air plus frais, fouillait la pièce, ouvrait les tiroirs et les coffres dans l'espoir de trouver quelque chose d'utile – des sels, un stimulant, de l'huile essentielle de menthe, un improbable flacon d'ammoniaque, n'importe quoi. Elle entendait Blake appeler l'écossais, l'exhorter à revenir à lui, le secouer sans douceur, lui donner de vigoureuses claques sur les joues. En vain. Lucy avisa alors, dans un coin de la pièce, une grande jarre, s'en approcha d'un bond, la pencha légèrement de côté pour en vérifier le contenu.
– Francis ! Jette-lui cette eau sur le visage !
Sans plus attendre, Blake s'empara du récipient...
– À nous les grands moyens... !
... et versa l'eau froide sur la tête de Mortimer.
L'effet fut immédiat et brutal : l'écossais tressaillit violemment, battit des paupières et se redressa d'un coup. Ses cheveux trempés lui tombaient dans les yeux ; des perles d'eau roulaient sur sa nuque et glissaient dans le creux de son cou. Sa chemise humide laissait transparaître les muscles finement dessinés de ses épaules...
Comme si c'était le moment, Lucy Warren ! se morigéna la mécanicienne en sentant son visage rougir. Elle détourna le regard et s'avança jusque dans la galerie qui, en surplomb de la cour, offrait un poste de surveillance idéale. Le calme qui régnait sur la résidence était trompeur – la jeune femme ne l'ignorait pas. Derrière elle, Mortimer fulminait.
– Dites donc, capitaine Blake ! Que signifient, je vous prie, ces procédés de corps de garde ?
Rassurée, Lucy lâcha un petit rire.
C'est alors qu'un mouvement attira son attention ; en contrebas, une silhouette vêtue d'une tunique jaune et d'un turban s'approcha de la porte qui perçait le mur de la résidence, d'un côté de la cour, et ouvrait le battant, livrant passage à des hommes en uniforme vert impérial, aux nuances d'un noir inquiétant à contre-jour. Leurs ombres s'étiraient, menaçantes, dans le rectangle de lumière pâle dessiné par la porte sur le sable de la cour. Lucy recula jusque dans la chambre.
– Des soldats... ! s'exclama-t-elle en refermant la porte. Ils viennent par ici !
– Ah, vraiment ? railla Mortimer qui s'était muni d'une serviette et s'essuyait le visage. La journée commence bien... !
Blake s'était déjà tourné vers leur seule issue possible : il se pencha sur la rambarde du balcon, scrutant les jardins de la résidence.
– Magnifique ! La voie est libre. Philip, aidez-moi à nouer ces draps. Nous allons descendre par ici. En attendant, il faut les retenir le plus longtemps possible... Lucy, essaie de bloquer la porte... !
– Je suis déjà dessus, grommela sa cousine – elle avait placé un épais tapis au seuil de la chambre et s'échinait à pousser dessus un lourd fauteuil en acajou.
Ingénieux ! réfléchit Mortimer en attachant solidement deux longues pièces de tissu ensemble. Le dossier du fauteuil, coincé sous la poignée, bloque la porte, et le tapis offre suffisamment de friction pour que l'ensemble ne glisse pas...
Les deux hommes saisirent leurs armes de poing et les passèrent à leur ceinture ; Lucy, prévoyante, avisant leurs deux têtes nues, attrapa leurs turbans et les leur plaça d'office sur le crâne. En un instant, la corde improvisée pendait dans le vide, attachée à la balustrade, et Mortimer s'apprêtait à l'enjamber le premier – hors de question pour un gentleman de laisser passer une dame d'abord dans un contexte aussi dangereux – lorsque Blake le saisit par l'épaule.
– Arrêtez ! Les voilà !
L'écossais suivit des yeux la direction que son ami lui indiquait : des silhouettes s'infiltraient par l'embrasure d'un portail, percé dans une tour carrée, au fond des jardins.
De la galerie leur parvenaient le sourd martèlement de bottes militaires, le cliquetis sinistre des canons de fusils et de baïonnettes, les voix des officiers lançant des ordres. La poignée de la porte tourna dans le vide ; constatant qu'elle ne s'ouvrait pas, un soldat asséna un violent coup sur le battant qui trembla sur ses gonds. Lucy esquissa un geste de recul. Le fauteuil vibra, ses pieds crissèrent légèrement contre le carrelage, mais le tapis l'empêcha de bouger. Ça ne va pas durer éternellement ! songea Lucy, paralysée par l'effroi. Elle prit soudain conscience qu'une poigne d'acier se refermait sur son coude et la tirait vers l'arrière.
– Par ici !
Blake entraîna sa cousine sur le balcon, ouvrit sèchement un volet, plaqua la jeune femme contre le mur, et referma le panneau de bois sur eux deux, en la protégeant de son propre corps.
– Reste immobile ! lui ordonna-t-il. Et garde le silence...
Il sentit, dans son dos, qu'elle hochait imperceptiblement la tête, et que ses doigts tremblants s'agrippaient à sa chemise, froissant le tissu dans ses poings crispés.
– Ne t'inquiète pas, chuchota-t-il. Tout ira bien.
Un fracas assourdissant, de la chambre, lui fit comprendre que les soldats enfonçaient la porte. Le bois craqua sous leurs efforts répétés, le fauteuil résista, grinça affreusement, puis finit par se rompre, envoyant des esquilles voler à travers la pièce. Blake se surprit à sourire lorsqu'un silence abasourdi accompagna la ruée des soldats dans la chambre. Ils se ressaisirent très vite cependant et se ruèrent sur le balcon. À travers les persiennes du volet, le capitaine vit un homme en tunique jaune et turban mauve se pencher sur la balustrade et désigner la corde de draps ; ivre de rage, un officier impérial ordonna à ses subalternes en contrebas de fouiller le jardin, et à ceux dans la chambre de la retourner à la recherche d'indices. Ils semblent persuadés que nous avons fui par les jardins, se réjouit Blake. Il reconnut ensuite la voix de l'intendant, que l'officier se mit à invectiver... et celle de Zahan-Khan, vibrante d'une colère froide. Après quoi, le capitaine serra les poings, s'obligea à rester immobile, tandis qu'une lutte acharnée s'ensuivait – les cris, le chuintement funèbre d'un sabre, un râle d'agonie, le staccato d'une mitraillette, la détonation d'un revolver, des corps qui s'effondrent. Dans la galerie retentit un appel aux armes. Zahan-Khan venait d'être assassiné. Alors une féroce bataille s'engagea.
Blake aperçut deux soldats impériaux basculer par-dessus la rambarde, mortellement touchés. Il attendit que le vacarme du conflit s'estompe dans la chambre avant de juger qu'ils pouvaient sortir de leur cachette. Il repoussa légèrement le volet ; l'écossais faisait de même de l'autre côté du balcon.
– Bravo, Philip ! lança Blake. Sans votre idée in extremis, nous étions pris... !
– Nous sommes tous comme ça, les Mortimer, s'esclaffa l'interpellé. Entre nous, je n'y croyais pas trop...
Il était désormais impossible pour le trio de fuir la résidence par les jardins ou par la cour, où les combats faisaient rage. Une fumée dense, crachée par les détonations, formait un brouillard stagnant dans lequel des ombres se mouvaient ; l'air était chargé de l'odeur de la poudre et du sang. Blake jeta un coup d'œil prudent dans la galerie et fit signe à Lucy de le suivre. Mortimer fermait la marche. Tous trois longèrent le mur, jusqu'au bout du corridor, et grimpèrent la volée de marches qui menait à la terrasse.
Parvenus à l'air libre, ils se penchèrent au-dessus du parapet, observant les événements.
– Nous devons quitter la ville avant l'arrivée des renforts, analysa sombrement l'écossais, qui luttait contre une féroce envie de se lancer dans la bataille afin d'aider les résistants de Turbat.
– Et si nous sautions de toit en toit afin de gagner les remparts ? proposa Lucy.
– C'est une idée... réfléchit son cousin en estimant la distance jusqu'au toit suivant. Voyez, plus au nord ? C'est cette partie de l'enceinte qu'il nous faut atteindre.
L'air déterminé, Mortimer fit craquer les jointures de ses doigts et effectua quelques mouvements pour échauffer ses muscles.
– Bon, allons-y !
oooOOOooo
Ils franchirent un premier vide entre deux toits plats. La difficulté résidait plus dans la hauteur des parapets que dans la distance entre les maisons – les ruelles de Turbat étant en effet relativement étroites et sinueuses. Cela ressemblait à une course d'obstacles... mais la moindre hésitation les ferait basculer dans le vide. Le capitaine sauta le premier et se réceptionna de l'autre côté ; sa cousine, puis l'écossais, l'imitèrent. Ils se rapprochèrent ainsi des remparts de la ville, s'orientant d'abord vers l'est, traversant un à un les intervalles de vide au-dessus des ruelles.
Blake atterrit sans peine sur une nouvelle terrasse et se retourna pour observer Lucy, qui, pour préparer son saut, avait reculé...
Mais pas suffisamment.
Il n'eut pas le temps de l'interrompre, pas plus que Mortimer, lequel, avec un cri étranglé, leva le bras pour empoigner la jeune femme par le bras, et ne saisit que de l'air. Elle s'élança, bondit en avant, franchit le parapet, et le haut de son corps vint heurter violemment le rebord opposé. La force du choc lui coupa le souffle.
– Heavens ! lâcha l'écossais.
Il ne prit pas la peine de réfléchir et se jeta à son tour à l'assaut du vide, certain qu'il était déjà trop tard, priant tout de même pour arriver à temps et la rattraper.
Lucy, par réflexe, chercha une prise, ses doigts ripèrent, glissèrent dans le sable accumulé sur le toit, ses pieds dérapèrent sur la chaux lisse du mur. Elle vit, comme dans un cauchemar où tout se déroulerait au ralenti, Blake qui courait vers elle en tendant la main, Mortimer qui se réceptionnait à quelques pas d'elle et se retournait avec promptitude...
La jeune femme se sentit partir en arrière, et tomba.
oooOOOooo
