Hello! J'espère que vous allez bien :)
L'écart chronologique se creuse ici par rapport au script original de Jacobs, et je m'en excuse. Pour ne pas gâcher votre lecture, les explications viendront à la fin*. Vous pourrez les lire si vous le souhaitez.
Cependant, je dois vous avertir : ce chapitre contient des scènes évoquant explicitement torture (physique et psychologique) et souffrance, ce qui peut donc être dérangeant pour certains lecteurs. Si vous êtes sensibles à ce type de contenu, ne lisez pas ! Votre bien-être est primordial.

23 –

Karachi.

Sa cellule était un rectangle obscur avec, dans la paroi, une petite ouverture par où pénétrait un air brûlant et moite. La pénombre, ce soir, avait une teinte cuivrée, comme le souffle d'une bougie agonisante. Mortimer jeta un coup d'œil à travers les barreaux de sa prison ; la lumière rasante du soleil couchant venait frapper le mur d'enceinte. Bientôt, le jour acheva de s'éteindre, et une nouvelle nuit étouffante vint s'abattre sur Karachi. L'écossais se laissa retomber sur le banc de pierre qui lui servait de lit depuis un peu plus de dix jours maintenant, s'y allongea aussi confortablement qu'il le pouvait, ses yeux scrutant les ténèbres du plafond.

Il ne restait plus que quelques heures avant que le délai accordé par Olrik n'expire.

Une petite voix pleine d'espoir lui rappela que, si le colonel en était parvenu à cette extrémité, c'était parce qu'il n'avait pas trouvé les plans de l'Espadon...

Ce ne serait pas la première fois que Mortimer affronterait les méthodes du colonel : les cicatrices encore fraîches sur son corps témoignaient en effet des cinq interrogatoires qu'il avait déjà endurés... le dernier ayant failli lui coûter la vie. L'écossais ne craignait pas la souffrance que provoquerait la torture. Il l'avait déjà connue – une vague dévastatrice qui s'abattait sur son corps et son âme, cherchant à le rompre. Ce qui le hantait, c'était l'incertitude, le doute insidieux qui pouvait éroder même la plus forte des volontés. Olrik était un maître dans l'art de soumettre les esprits. Timothy Carter, les frères Clarke... l'avaient compris à leurs dépends – le colonel s'en était assez vanté.

Mortimer sonda les ombres mouvantes de sa cellule. Les premiers jours, il en avait exploré chaque parcelle, chaque espace, chaque centimètre carré, jusqu'à les connaître presque par cœur, avant d'admettre qu'il ne pourrait s'échapper ainsi : le mortier qui scellait les pierres n'était pas assez friable, le sol de terre battue s'était révélé trop dur pour qu'il puisse creuser – sans compter que ses geôliers ne lui laissaient pas l'occasion de subtiliser ses couverts... Il avait également cherché un moyen d'envoyer un message à l'extérieur, de profiter d'un instant d'inattention des gardes, de leur dérober une arme, un objet, une clef, de leur soutirer du papier et de l'encre. En vain. Et malgré la souffrance persistante qui le brûlait comme un acide et engourdissait ses sens, longtemps encore après les séances de torture, il avait maintes fois tenté de s'évader...

Il se redressa lentement, chaque mouvement accentuant la raideur de ses muscles malmenés et douloureux. Ses pensées vagabondèrent. Blake et Nasir étaient-ils sains et saufs, contrairement à ce qu'Olrik tentait de lui faire croire ? Avaient-ils réussi à rejoindre la base d'Ormuz ? Et Lucy ? Où se trouvait-elle à cet instant ? Était-elle en sécurité quelque part ? Mortimer s'efforça de chasser ses inquiétudes ; il ne pouvait se permettre de flancher maintenant. Le sort de l'Espadon – et par extension celui du monde libre – reposait en grande partie sur ses épaules... Dans l'obscurité, Mortimer se prépara mentalement, sachant que la douleur et la peur allaient bientôt redevenir ses seules compagnes. Mais il était résolu : jamais il ne livrerait les secrets de l'Espadon. Il savait que le véritable combat commençait à présent. L'aube ne viendrait pas le sauver.

oooOOOooo

Deux officiers impériaux conduisirent Mortimer, solidement ligoté, dans une vaste chambre ronde. Seuls les barreaux à la fenêtre rappelaient la fonction de geôle. Une ampoule nue pendait du plafond, projetant une lumière inquiétante dans la pièce, meublée en tout et pour tout d'une chaise métallique aux accoudoirs munis de sangles, et d'une table où trônait un boîtier, relié à des câbles.

– L'électrocution, encore ? ironisa Mortimer. Le colonel Olrik manquerait-il donc d'imagination... ?

Pour toute réponse, l'un des soldats resserra l'étau de ses mains sur les épaules de l'écossais, en faisant porter sur les clavicules la pression des pouces, aussi fort que des roues dentées, pour contraindre son prisonnier à tomber à genoux sur le sol dur. Mortimer serra les mâchoires pour ne pas céder à la douleur brute et, stoïque, fixa un point, droit devant lui.

Il sentait la morsure de la corde autour de ses poignets, dans son dos, et en dépit de la chaleur étouffante, il frissonna. Une sourde appréhension menaçait de le submerger. Il obligea sa pensée à se détacher de la souffrance à venir, s'efforça de réprimer les tremblements de son corps.

La porte grinça sur ses gonds, et Mortimer leva les yeux pour voir entrer Olrik, suivi de deux gardes silencieux. Le colonel s'avança avec cette démarche assurée qui le caractérisait, un sourire narquois flottant sur les lèvres. Il se planta devant l'écossais et tira une bouffée de sa cigarette. Il savourait l'instant.

– Bonjour, mon cher professeur ! lança-t-il d'un ton enjoué. Alors, avez-vous réfléchi ?

Mortimer soutint son regard sans ciller.

– La réponse est non ! Vous perdez votre temps, colonel.

Étrangement, le sourire d'Olrik s'accentua, comme s'il s'attendait à ce refus. Une lueur prédatrice fit briller ses yeux. Il s'avança encore d'un pas et s'agenouilla à la hauteur de l'écossais.

– Je m'y attendais, dit-il, sa voix glissant tel un serpent sur la pierre froide. Après tout, vous êtes aussi prévisible qu'une horloge... Réfléchissez encore un peu, Mortimer. Vous êtes un homme intelligent. Ce n'est pas tant le corps que l'esprit que je compte explorer... et briser. Et il serait dommage de voir un esprit aussi brillant anéanti pour quelque chose d'aussi futile que le silence.

– Vous n'obtiendrez rien de moi.

L'expression d'Olrik devint sinistre, empreinte d'une menace à peine voilée.

– Oh, nous verrons. Vous seriez surpris de ce que la souffrance peut révéler, mon cher... surtout lorsque ce n'est pas la vôtre que vous devez supporter.

– Que... ?

Sans laisser à l'écossais l'occasion d'achever sa phrase, Olrik se redressa et, sur un claquement de doigts, les deux soldats restés à la porte quittèrent la pièce. Le colonel ne lâchait pas Mortimer des yeux, scrutant ses réactions.

– J'ai une surprise pour vous, reprit-il avec une nonchalance presque insolente. Quelqu'un est venu vous rendre une petite visite.

Les deux hommes revinrent, traînant avec eux une silhouette que Mortimer reconnut aussitôt.

Dans un sursaut éperdu, l'écossais chercha à se remettre debout, mais les gardes qui l'encadraient resserrèrent un peu plus leur étau sur ses épaules, lui arrachant un cri. Une vague de colère et de détresse mêlées l'envahit. Son cœur se serra. Le souffle lui manqua.

– Non... lâcha-t-il dans un murmure.

Lucy, les yeux brillant d'une détermination farouche, se débattait telle une furie, animée d'une énergie désespérée, alors qu'un des soldats lui maintenait les poignets douloureusement entravés dans le dos.

– Philip... ! appela-t-elle en apercevant l'écossais.

Le garde resserra son étreinte sur son bras alors qu'elle s'agitait de plus belle ; elle étouffa un cri.

– Cette jeune femme est arrivée hier, susurra Olrik. Vous savez, tous les habitants de Gwadar où elle s'était réfugiée, sous l'égide du Makran Levy Corps, ne voient pas d'un très bon œil cette absurde résistance que l'on oppose à l'Empire de mon maître Basam-Damdu... Le plus amusant, figurez-vous, c'est qu'au moment où mes hommes l'ont capturée, elle s'apprêtait à embrocher l'un d'eux avec ce... couteau à beurre.

Il sortit de sa ceinture le sgian-dubh, joua un instant avec la lame, puis se pencha vers Mortimer, son visage à quelques centimètres du sien.

– Je pense qu'un homme de votre trempe comprend désormais un peu mieux la situation, reprit-il d'une voix froide. Il ne s'agit plus seulement de vous, professeur. Il s'agit également de cette femme. Si vous persistez dans votre silence... c'est elle qui en souffrira.

Mortimer sentit la panique monter en lui. Les mots se coincèrent dans sa gorge. Il s'était préparé à endurer de nouveau la douleur, à résister pour protéger les plans de l'Espadon, mais la vision de Lucy traînée ainsi devant lui, prisonnière à son tour, vulnérable... c'était une épreuve qu'il n'avait pas envisagée. Il savait cependant que la moindre hésitation pourrait trahir ses pensées, alors il redressa la tête, tentant de dissimuler son inquiétude derrière un masque de défi.

– Vous ne m'impressionnez pas, Olrik, dit-il avec un calme feint. Je ne vous dirai rien.

Le colonel plissa les yeux, une lueur de menace traversa son regard.

– Oh, croyez-moi, murmura-t-il, vous finirez par le faire. Tout homme a ses limites. Je ne tarderai pas à les trouver.

Il fit un nouveau signe ; les gardes jetèrent Lucy aux pieds de Mortimer. Son regard croisa celui de la jeune femme, et, dans ses beaux yeux noisette, l'écossais vit la peur, mais aussi une résolution inébranlable.

Olrik recula de quelques pas, savourant le moment.

– Allons, professeur. Parlez, et elle sera épargnée. Persistez dans votre mutisme, et vous serez responsable de son tourment.

Mortimer serra les dents, sa résolution vacillant sous le poids de la culpabilité. Il savait qu'Olrik ne bluffait pas : chaque seconde de silence éloignait un peu plus Lucy du salut.

Mais il ne pouvait céder. Pas maintenant. Pas alors que tant de vies dépendaient de lui... et la jeune femme partageait son opinion. L'écossais pouvait le lire dans son regard déterminé : elle refusait l'idée même de s'incliner face à l'ennemi.

– Vous ne comprendrez jamais, Olrik, répondit finalement l'écossais, d'une voix raffermie, puisant une détermination nouvelle dans celle de Lucy. Il y a des choses qui valent plus que nos vies. Je ne vous dirai rien !

Un sourire cruel se dessina sur les lèvres d'Olrik.

– Très bien, dit-il. Nous allons voir combien de temps cette noble conviction vous soutiendra.

Et sur un signe du colonel, deux de ses hommes se mirent à rouer la jeune femme de coups.

Mortimer, animé d'une rage profonde, mais impuissante, poussa un rugissement.

– Non ! hurla-t-il. NON !

Il lutta comme un beau diable, en vain, entre les bras des deux gardes qui le maintenaient agenouillé au sol ; les cris étranglés de Lucy, ses soupirs, ses pleurs assourdis, lui parvenaient, lui crevaient l'âme, le déchiraient en morceaux. Il tirait si fort sur ses liens que la corde lui rentrait dans la peau et l'écorchait.

La jeune femme, dans un geste de protection dérisoire, avait enfoui son visage dans ses mains et s'était recroquevillée sur elle-même. Les coups pleuvaient sur elle, les lourdes bottes militaires la heurtaient, frappaient indifféremment son dos, ses doigts, ses jambes, ses bras, ses épaules, sa tête. Et toujours Olrik contemplait la scène, impassible, achevant sa cigarette.

Au bout de longues, longues secondes qui parurent sembler des siècles à l'écossais, les deux brutes s'arrêtèrent enfin, essoufflées, laissant la jeune femme au bord de l'évanouissement. Une plainte sourde lui échappa. Ses yeux voilés de douleur cherchèrent ceux de l'écossais, un mince filet de sang glissa de ses lèvres et goutta sur le sol. Des larmes traçaient des sillons plus clairs sur ses joues poussiéreuses. Pourtant, Lucy adressa un faible sourire à Mortimer.

– Ne... ne... cédez pas... Philip... souffla-t-elle.

– Quelle admirable ténacité, railla Olrik. Mais la bravoure ne vous suffira pas, miss Warren. Si nous passions plutôt à l'étape suivante ?

À ces mots, les deux gardes saisirent chacun Lucy par un bras et la relevèrent sans douceur ; sous les yeux effarés de l'écossais qui, glacé d'horreur, comprit soudain ce qui se tramait, ils firent asseoir de force la jeune femme sur la chaise, attachant ses poignets et ses chevilles aux barres métalliques à l'aide des sangles, avec une telle brusquerie qu'ils en déchirèrent l'étoffe de sa tunique, révélant les hématomes bleuâtres et les estafilades sanglantes sur sa peau.

– Laissez-la, Olrik ! supplia l'écossais. Elle ne sait rien !

– Contrairement à vous.

– Vous êtes décidément abject, colonel...

– Épargnez-moi vos leçons de morale. Allons, professeur. Par expérience, vous savez ce qui attend cette jeune femme. Maintenant, parlerez-vous ?

Mortimer sentit sa volonté vaciller. Il hésita. Son regard se posa sur Lucy ; malgré son souffle court et l'épouvante qui assombrissait ses yeux, elle secoua doucement la tête. Ne cédez pas, Philip !

– N... non... !

Une expression mauvaise se peignit sur les traits d'Olrik. Il claqua des doigts. Le soldat s'approcha du boîtier métallique, sur la table, actionna une commande – le générateur émit aussitôt un bourdonnement bas, continu, et singulièrement lugubre – et tourna une mollette.

L'impulsion électrique traversa le corps de la jeune femme ; elle s'arqua avec violence sur la chaise. Ses doigts se crispèrent sur les accoudoirs. Lucy ouvrit grand les yeux, parcourue par une onde effroyable de souffrance. Elle serra les dents, gémit, puis hurla – une longue plainte atroce et déchirante. L'écossais pouvait presque ressentir sa douleur. Monstrueuse, brusque, abyssale.

Arrêtez ! implora-t-il. Arrêtez, je vous en supplie !

Avec une lenteur délibérée, Olrik leva la main ; le garde interrompit la procédure. Lucy s'affaissa sur elle-même, inconsciente, uniquement retenue par les sangles. Ses cheveux dénoués tombaient devant son visage à la pâleur inquiétante, d'où perlait du sang.

– Colonel ! appela le soldat en défaisant les attaches de cuir sur les accoudoirs. Elle s'est évanouie.

– Faites appeler le docteur.

oooOOOooo

Un étrange martèlement métallique envahit sa tête. Mortimer, dans un état second, les yeux fixés sur le corps inerte de la jeune femme, avait la bouche pâteuse, la gorge aussi sèche qu'un vieux parchemin. Il mit quelques instants à réaliser que le bruit venait de l'extérieur, couvrant la voix d'Olrik, dont les mots semblaient à peine dépasser le seuil de ses lèvres. Le colonel, indifférent, tenait entre ses doigts un porte-cigarette, au bout duquel un nouveau petit cylindre de tabac laissait échapper une fine volute de fumée. Lucy, libérée de ses sangles, gisait au pied de la chaise ; Olrik posa presque négligemment le bout de sa botte sur l'épaule de la mécanicienne et la fit basculer sur le dos. Elle respirait par à coups, sa poitrine s'élevant et s'abaissant à un rythme frénétique ; cependant, le médecin dépêché par le colonel ne semblait pas préoccupé. Il l'ausculta rapidement, hocha la tête avec satisfaction, avant de repartir, aussi vite qu'il était venu, laissant la jeune femme inconsciente, ses longs cheveux collés par la sueur, les marques de coups visibles sur sa peau, le sang gouttant de ses multiples plaies, de son nez, de ses lèvres.

L'écossais, inquiet, l'oreille tendue, décela dans les coups portés sur l'acier une cadence et un rythme particuliers. Des cliquetis qui résonnaient en échos, des longs, puis des courts. Du morse.

Mortimer fit mine de reprendre son souffle, concentré sur la succession de lettres apparemment aléatoires. Le message recommença. Un premier coup, plus fort, lui laissa un indice – il s'agissait d'un cryptage par substitution. Jetant un rapide coup d'œil au colonel, l'écossais constata qu'Olrik, obnubilé par les plans de l'Espadon, n'avait rien remarqué, et poursuivait ses palabres.

Une série de signes, une pause, une nouvelle suite de lettres, une autre pause, un dernier mot. Le cerveau harassé de Mortimer tourna, analysa, déchiffra.

GFJHOFA EF DFEFS – HBHOFA EV UFNQT – DPVSBHF

Un coup pour indiquer la clé de décalage, réfléchit-t-il. Code César.

Un indicible sentiment de soulagement le submergea alors qu'il reconstituait le message d'espoir qu'un allié inconnu lui transmettait :

FEIGNEZ DE CÉDER – GAGNEZ DU TEMPS – COURAGE

– Hé ! lança Olrik en s'approchant de la fenêtre à barreaux (le martèlement s'interrompit aussitôt, et le cœur de Mortimer se serra d'angoisse : si le colonel comprenait le véritable but des coups martelés, tout serait perdu). Qu'est-ce que tu fais là, toi ?

L'écossais n'entendit pas la réponse de l'inconnu au dehors. Qui que soit ce mystérieux messager, sait-il que Lucy se trouve ici ?

– Veux-tu bien filer tout de suite, drôle ! poursuivit le colonel. Ou je te fais fouetter...

Il émit un reniflement méprisant, puis se tourna vers son prisonnier.

– Un mot de votre part, professeur, dit Olrik, et vous sauvez miss Warren... ou bien vous la condamnez à de nouveaux sévices. J'ai beaucoup d'idées en réserve. Et cette fois-ci, mon cher, vous me supplierez de mettre fin à ses souffrances.

Le goût immonde de la bile remonta dans la gorge de Mortimer. Il baissa la tête, comme pour rassembler ses pensées. Depuis des jours, il s'était préparé à résister, coûte que coûte, à n'importe quelle épreuve que lui infligerait Olrik. Mais Lucy... voir Lucy entre les griffes de cet homme... c'était quelque chose qu'il n'avait pas anticipé. L'idée qu'elle puisse souffrir – à cause de lui ! – lui était insupportable.

Mortimer savait qu'il tenait entre ses mains la clé d'une victoire plus grande, qu'il se devait de protéger les plans de l'Espadon à tout prix. Mais à cet instant, tout cela lui paraissait lointain, presque abstrait, face à la réalité concrète de la souffrance qui s'abattrait à nouveau sur la jeune femme s'il restait silencieux. Il sentait la culpabilité le ronger, lui peser sur la poitrine, alors que son regard restait arrimé, comme aimanté, au corps étendu sur les dalles.

C'était une lutte intérieure intense – son devoir contre sa conscience. Et pourtant... il comprit qu'il n'avait pas vraiment le choix. Il devait feindre de céder. Non pour se sauver lui-même, mais pour la sauver elle. Ses pensées se tournèrent vers le message en morse. Il y avait peut-être encore un espoir. Gagner du temps. La protéger. Peut-être que sa décision – ce simulacre de capitulation – épargnerait à Lucy de nouvelles atrocités. Cette pensée, bien que douloureuse, était également son seul réconfort. Une forme de soulagement. Même s'il se dégoûtait de devoir courber l'échine devant Olrik, savoir qu'il pouvait éviter d'autres tortures à la jeune femme allégeait un peu le poids qui pesait sur ses épaules.

– Très bien, Olrik... vous avez gagné. Je vous vous dirai tout ce que vous voulez savoir. Mais je vous en conjure, colonel... laissez-la tranquille.

– Bravo ! s'exclama Olrik. Je vois que le bon sens a triomphé, enfin... ! Messieurs, veuillez sortir, s'il vous plaît. Emmenez miss Warren à l'infirmerie... et faites preuve de délicatesse.

Ses hommes obtempérèrent. L'un d'eux glissa un bras sous les épaules de Lucy, toujours inconsciente, l'autre sous ses genoux, et la souleva comme si elle n'était qu'un fétu de paille.

– Reprenons, professeur. Je suis tout ouïe.

oooOOOooo

* J'étais partie de cette phrase : "Trois mois ont passé depuis la capture du professeur Mortimer", et deux constats se sont alors imposés à moi : je voyais mal Lucy errer pendant tout ce temps dans le désert, et pour Kronos (du centaurclub, merci de nouveau infiniment pour tes précieuses recherches et informations !), "il paraît assez peu réaliste que l'empereur n'estime nécessaire de ne rappeler Olrik à l'ordre que trois mois après la capture de Mortimer, alors que la question des plans de l'« Espadon » semblait pourtant cruciale dans le premier volume."
Autrement dit, et pour faire simple, ici, Mortimer reste emprisonné à Karachi pendant un mois environ.