La vie continua, s'écoula de façon lente et sans accroc durant deux jours. Stiles parlait toujours très peu, mais l'on pouvait tout de même constater quelques signes d'amélioration par rapport à son état. Il écoutait quand on lui parlait, répondait le plus souvent sans un mot, mais répondait tout de même. Parfois, il esquissait un sourire et, bien qu'il soit crispé, il se donnait la peine d'essayer. Ne demandait rien, se contentait de… D'essayer de vivre. Le seul réel problème que constatait Liam concernait tout de même ce mutisme presque complet : Stiles ne se confiait pas à lui. Il ne cherchait pas à s'entretenir avec qui que ce soit concernant ses peurs ou ses doutes – que le loup-garou sentait fort bien se dégager de son odeur. Puis il y avait cette façon qu'il avait d'effacer sa présence, ou de n'en rappeler l'existence que lorsque c'était utile.
Dans le lit, Stiles se faisait tout petit dans l'espoir que Liam, qui dormait toujours sur le matelas, se décide à échanger leur place. Il continuait de penser que son propre lit lui revenait naturellement de droit, d'autant plus que Stiles ne considérait pas que ce qui lui était arrivé nécessite un confort particulier. Le matelas lui conviendrait très bien.
Or Liam ne cédait pas. Il était d'ailleurs adorable à faire attention à son confort, à toujours s'assurer que tout allait bien pour lui. Même lorsqu'il était en cours, il lui envoyait des textos de façon très régulière – presque trop souvent aux yeux de Stiles, d'ailleurs. Enfin, il se plaignait en silence mais n'oubliait jamais de lui répondre. A défaut de l'inonder de paroles audibles, il lui en offrait quelques-unes écrites. Stiles avait beau conserver une humeur plate voire morose, il n'était pas méchant et reconnaissait les efforts de Liam à leur juste valeur. Puis c'était son ami, un membre de sa meute.
La nuit, Stiles continuait à retarder le moment où le sommeil l'emporterait, pour la simple et bonne raison qu'il était terrifié de rêver de sa presque mort… Et de ne plus se réveiller. Mais ça, il ne le disait pas. Liam connaissait sa peur, sans savoir jusqu'où elle avait – il ne lui avait jamais complètement expliqué la chose, préférant pour l'instant la garder pour lui. Cela lui permettait de réfléchir un peu plus posément et de faire le point, petit à petit. Physiquement, il recouvrait ses forces – c'était une bonne chose. Moralement, il y avait un hic. Et Stiles, en bon impatient, faisait au mieux pour colmater ce qu'il ne considérait désormais que comme des blessures intérieures alors qu'il s'agissait de véritables traumatismes qu'il refusait, par solution de facilité, de voir comme tels. La caractérisation qu'il leur donnait lui paraissait bien plus surmontable que la réalité. Puis il avait l'habitude d'agir de la sorte : ignorer un problème jusqu'à ce qu'il disparaisse.
Ici, il s'agirait plutôt de le transformer pour qu'il devienne réglable puisqu'il ne semblait vraisemblablement pas qu'il puisse s'envoler comme par magie. Pour une fois, Stiles se trouvait vraiment mal en point et peinait à avancer. Ce n'était pas n'importe quelle mort qui avait manqué de l'emporter… Puisqu'il l'avait plus que frôlée. Et elle avait été violente, horrible à vivre. Sans avoir vécu d'autres fins de vie, il pouvait d'ores et déjà affirmer que celle-ci faisait partie des pires.
Enfin, de toute façon, il devait faire avec le fait qu'il était mort et que la vie, pour une raison obscure, lui avait laissé une seconde chance. Stiles n'était pas sûr de la mériter ni même que vivre avec un tel poids soit un cadeau, mais soit.
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Les choses se gâtèrent lors du troisième jour. Cela commença par un réveil lent et difficile pour Stiles qui, pour ne pas changer, avait retardé au maximum l'heure de son endormissement. Ainsi, il accumulait des heures de sommeil en retard sans même s'en soucier tout en s'entêtant à se lever à la même heure que Liam. Ce dernier se préparait toujours discrètement et en quatrième vitesse pour lui permettre de se reposer malgré tout. Il fit donc de même ce matin-là.
Et Stiles, peu après son départ, se motiva à manger quelque chose de rapide. Il n'était jamais à l'aise à l'idée de se servir alors que ce n'était pas chez lui, mais il n'avait pas le choix – et de toute façon, on lui avait donné toutes les autorisations possibles et imaginables à ce sujet. On lui avait même facilité l'accès à certaines denrées car si Stiles se déplaçait désormais seul sans problème, il lui arrivait d'avoir des moments de faiblesses. Ainsi, il grignota un petit quelque chose et retourna dans la chambre. Il n'avait en général pas grand-chose à faire et de toute façon, rien ne le motivait vraiment tant il continuait de nager dans le flou, au milieu d'un océan de doutes, si sombre qu'il voyait mal de quoi son avenir pouvait être fait. En existait-il seulement un pour lui ? Stiles ne pouvait s'empêcher d'en douter. S'il était mort, son chemin de vie s'était logiquement arrêté. Or, il avait miraculeusement survécu à la mort. Pouvait-il reprendre le cours qu'il suivait précédemment ou n'était-ce plus possible à cause d'une quelconque histoire de destin ? A force de côtoyer le surnaturel, Stiles le voyait partout, y compris dans ce qui n'était le plus souvent rien de plus qu'une série de hasards entremêlés.
Vint toutefois un moment où il décida mollement de tenter de se reprendre en main et de faire autre chose que de scroller infiniment sur son téléphone.
Se doucher lui parut être une bonne idée.
Pas qu'il ne l'ait pas fait ces derniers jours, disons… Qu'il s'était lavé de façon rapide et sommaire. Au lavabo. Juste les parties intimes et celles du corps qu'il savait les plus susceptibles de suer. En fait, mettre un pied dans la baignoire – qui faisait également douche grâce à la paroi rajoutée – le terrifiait.
Et aujourd'hui, il avait envie de passer outre. D'essayer de bousculer sa routine morne et de dépasser cette peur pas si stupide que cela, laquelle découlait naturellement de ses traumatismes. Mais voilà, Stiles restait Stiles. Il comptait donc suivre la ligne de conduite qu'il s'était fixée : avancer plus vite que la musique, avec cette impatience qui le caractérisait depuis toujours.
Les Dunbar avaient deux salles de bains, dont l'une était attenante à la chambre de Liam. La seconde prenait place au fond du couloir, entre les toilettes et le dressing. Dans celle que Stiles visait, à savoir la plus proche de lui physiquement parlant, l'attendait la serviette qu'il avait mise à sécher la veille. Se laver au lavabo aussi simplement qu'il l'avait fait n'était pas simple, alors sa décision… Lui ferait gagner et en temps, et en efficacité.
Il fallait juste qu'il arrive à l'exécuter. Ça devrait le faire, se dit-il en songeant au fait qu'il ne comptait pas prendre de bain. Il s'agissait de toute façon d'une chose qu'il ne referait pas de sitôt. Une douche, c'était très bien : pas de risque de noyade. Impossible de lui enfoncer la tête sous l'eau et de toute manière, un simple jet ne pourrait pas le tuer. C'était là tout l'avantage de la chose – lui réapprendre le plus rapidement possible à ne plus avoir peur de ce qui avait manqué de le tuer et ce, de façon sécuritaire.
Tout devrait, techniquement, bien se passer.
Stiles se dévêtit et mit ses vêtements en boule au bord du lavabo – il n'avait pas la foi de les plier. Nu, il inspira profondément et posa un pied dans la baignoire, ajusta la hauteur du pommeau de douche après avoir fermé la porte en verre. Petit soupir pour s'encourager. Il ouvrit alors le robinet avec une innocence toute particulière, persuadé que ce n'était rien de plus qu'un geste banal qu'il devait réapprendre à faire.
Que nenni.
