Dans les abysses une frêle silhouette familière se tenait debout, immobile.

« Enc-core toi... ? »

L'incertitude qui se lisait dans la voix de Sana n'était pas inhabituelle et pourtant, une pointe de curiosité mal dissimulée se mêlait à ses mots. Cela faisait un moment qu'elle n'avait pas rêvé d'elle. Était-ce le départ de Kaneki qui l'avait fait revenir ? S'était-elle donc sentie abandonnée au point que l'enfant en elle avait décidé de refaire surface ? Peu importait, toujours était-il qu'elle se trouvait là, devant elle du même air négligé que la dernière fois. Cette représentation d'elle-même était bien dégradante. Était-ce réellement de cette manière qu'elle se percevait ?

Alors qu'elle s'interrogeait à son sujet, la brune se rapprocha de l'objet de son attention. Mais lorsqu'elle n'était plus qu'à quelques pas, la petite fit volte face avant de s'en aller. Loin dans les ténèbres, une porte venait de se dessiner au milieu du néant. Ainsi, elle semblait avoir décidé de partir en poussant le battant tandis que son aînée, elle, se retrouvait contrainte à la suivre.

Lorsqu'enfin la cadette baissa la poignée, une vive lumière blanche s'échappa aussitôt de l'ouverture. Éblouie, la brune eut beau tenter, elle ne réussit guère à maintenir ses yeux d'eau ouverts. Puis, lorsqu'enfin elle laissa ses paupières à nouveau s'ouvrir au monde, elle découvrit avec stupeur un tout autre lieu. L'univers abyssal qui l'accueillait à chaque fois qu'elle venait à la rencontre de l'enfant n'était plus. À sa place, une vaste salle jonchée de jeux et de joie. Une pièce à l'atmosphère légère et aux voix résonnant au loin, comme un écho de bonheur.

Au centre, des ombres calmes et tendres assises sur le carrelage, immobiles, mises sur pause. Une femme, aux rondeurs évidentes et aux cheveux d'un blond vénitien. Derrière une paire de lunettes de soleil, son regard parcourait les pages d'un livre pour enfant ; "Les Aventures de Petit Ours." Blottis entre ses jambes, un petit garçon, attentif au récit, découvrait les images qu'on lui présentait d'un air apathique. Ses iris rouges et ses cheveux blancs sans coiffure, parurent de suite bien connus. Était-ce Juzo que son inconscient tentait de se représenter ainsi ? Petit et fragile, recroquevillé contre celle qui semblait être sa mère. Qu'est-ce que son cerveau essayait de lui dire ? Comment devait-elle interpréter ce rêve et ces étranges métaphores ?

Soudainement, les étranges statues s'amusèrent à changer de position. Comme une illustration, le mouvement en fut décomposé et les regards passèrent sans transitions du livre d'images à une fillette allongée non loin. Pour accompagner cette évolution, des mots de mirent à résonner.

« Est-ce que tu écoutes bien ma Juni ? demanda la femme à lunette. J'ai hâte de voir le joli dessin que tu auras fait de cette histoire là ! »

Sur le ventre, posée sur les coudes, la petite artiste entourée de crayons d'une multitude de couleurs, laissait aller sa mine sur le papier. Griffonnant, elle paraissait bien concentrée cachée derrière ses longues boucles noires désorganisées. Ces dernières ne permettaient pas encore de percevoir ni son visage, ni son œuvre dans son entièreté. Mais n'était-ce pas la tête de l'ourson bleu, dont le récit était justement conté, que l'on apercevait entre deux mèches ?

« Tu as du talent, c'est indéniable ! affirma la femme non sans fierté. »

Aussitôt, le visage de la concernée se releva en direction de son aînée, laissant enfin sa feuille à découvert. Cependant, au lieu de retrouver un petit ours se baladant dans une forêt enchantée, l'horreur se présenta au jour. L'animal, dont la tête avait été aperçue à travers les cheveux de jais de sa dessinatrice, se retrouvait à présent décapité, une explosion de couleurs échappant de sa nuque dans un style macabrement enfantin. Une mise en scène où le corps, comme une bouteille laissant échapper son contenant, paraissait se vider de ses organes sans censure. Sana eut un haut-le-cœur. Elle détourna les yeux, incapable de supporter la vue qui s'offrait à elle. Comment une enfant pouvait-elle dessiner quelque chose d'aussi abominable ?

Mais il fallut attendre que le regard de la brune quitte le papier pour qu'elle délaisse enfin le malaise et trouve la terreur. Ces yeux bleus, rencontrant le visage de l'artiste s'écarquillèrent. Elle le reconnaissait, ce regard qui luisait derrière cette fange en bataille. Il était le sien. Et cet air, ce minois d'innocence, cette bouche et ce nez, ils lui appartenaient. Ils étaient à elle. Cette petite, c'était elle. Elle était cette fillette au talent douteux. Elle était cette pauvre enfant que la folie menaçait à chaque instant. Juni.

Autour d'elle, alors, l'atmosphère se mit à changer. La douceur s'évapora, la joie disparut et le bonheur prit la fuite. Les jouets qui habillaient la salle de leurs couleurs, commencèrent à se briser, et peu à peu, des objets contondants se joignirent à eux. Couteaux, scies, pinces, poignards et dagues, tous souillés d'un sang poisseux. Puis le sol se mit à trembler, des colonnes se mirent à pousser tel de mauvaises herbes au soleil. La lumière se condensa en des spots puissants et aveuglants. Comme au théâtre, la salle sembla se présenter sous le feu des projecteurs. Des hurlements de foule s'élevèrent, brisant le silence en mille éclats. La violence était partout et même plus, elle paraissait être mise en scène.

Rejoignant la porte qui l'avait menée ici-bas dans la hâte, Sana passa son seuil sans se retourner et claqua le battant avec force. Restant appuyée quelques instants contre la poignée, comme pour s'assurer que personne ne l'abaisserait après elle, elle laissa un long soupire s'échapper de ses lèvres avant de se détendre enfin. Qu'est-ce que tout ça signifiait ?

De petits pas nus sur le sol humide du néant la firent se retourner. La fillette lui faisait face, encore bien camouflée sous sa touffe de charbon.

« T-tu es Juni... c'est ça ? l'interrogea son aînée. »

La petite ne répondit guère. Au lieu de ça, elle opina en silence, comme si la parole lui manquait.

« Et ce p-petit garçon c'était...

- Juzo ! la coupa-t-elle avec enthousiasme. »

Une fine étincelle dans ses yeux se mit à scintiller dès l'instant où la mention de son camarade fut faite. Elle n'était donc pas muette. Le garçonnet aux cheveux immaculés se trouvait alors bien être celui qu'elle croyait : le jeune inspecteur du CCG. Mais pourquoi se trouvait-il en rêve, aux côtés de cette enfant ?

« Et cette femme...

- Maman ! reprit-elle plus heureuse encore. »

Sana comprit enfin. Depuis tout ce temps, c'était donc elle qu'elle appelait "Maman". Il n'avait alors jamais été question de Sachi. Tout ce qu'avait voulu Juni depuis tout ce temps avait été de lui faire comprendre ce qu'elle souhaitait vraiment. Cette femme était la mère qu'elle avait oublié. La mère, qui, avant Sachi, avait pris soin d'elle, élevée, nourris. Une forme de bonheur gonfla son cœur. Elle connaissait son visage à présent. Elle le lui avait montré. Ces songes n'avaient rien d'un rêve, ils étaient des souvenirs. Un souvenir qu'elle se devait de chérir, malgré sa terreur. Bien que ces images ne lui paraissaient être encore que des scènes qu'elle n'avait jamais vécues tant elle les avait observé d'un œil extérieur, la jeune fille commençait enfin à se réapproprier son passé. Et ce n'était que pour le meilleur, n'est-ce pas ?

De ce qu'elle en savait - et ce n'était pas grand chose - elle n'avait, dans sa petite enfance, pas vécu des moments faciles. On avait dépeint à la brunette une mère monstre, sans pitié ni compassion, bonne seulement pour fabriquer des assassins. Une ghoul diabolique qu'il ne fallait pas croiser. Et pourtant, les images qu'elle avait pu apercevoir d'elle ici-bas, ne lui avaient pas paru si terribles. Bien au contraire. N'avait-elle pas eu l'air d'une mère aimante, choyant ses petits ? D'une figure douce et bienveillante ? Certes les choses n'avaient sûrement pas été toujours bien roses, pour autant cette "Maman" avait-elle était si terrible avec eux ? Avec elle ? Ne méritait-elle pas qu'elle l'appelle toujours Maman ?

Lui avait-on menti ? C'était la seule explication, n'est-ce pas ? Juni ne pouvait pas souhaiter si ardemment retrouver le monstre de mère qu'on lui avait décrit. Une enfant n'était pas capable de s'attacher à son tortionnaire ainsi, ça n'avait aucun sens. Le CCG qui l'avait arraché à ses bras ne pouvait sûrement pas envisager qu'une Ghoul puisse élever des enfants. Ainsi donc elle retrouvait les membres d'une famille dont elle croyait être la seule rescapée. Une autre mère, et même un frère. Si elle ne savait pas comment retrouver cette drôle de bonne femme, elle avait de suite fait le rapprochement avec le jeune garçon qu'elle avait aperçu dans ses bras. Juzo. Juzo et Juni. La vision qu'elle portait à son égard se devait-elle alors aussi de changer ? Malgré toute la peur qu'il pouvait lui inspirer, pouvait-elle à présent lui accorder sa confiance ? Lui, ce frère qu'elle ne connaissait plus. Lui, cette colombe qui pourrait à chaque instant la condamner à la mort. Lui, ce garçonnet tant à l'écoute des récits de sa mère. Maintenant qu'elle avait redécouvert ses traits sous un autre jour, Sana n'arrivait plus à voir en lui que ce sage enfant blotti dans les bras protecteurs de son aînée. Il lui avait paru si innocent, tellement inoffensif. Il était redevenu le garçon qu'elle avait connu, ou du moins, l'image qu'elle s'en faisait à présent.

Juzo et Juni. Il l'avait appelé ainsi dès leur première rencontre. Lui s'était de suite souvenu d'elle. Que sa frustration devait être grande. Lui qui pensait retrouver une amie, une sœur, avait interagi avec une inconnue incapable de se remémorer le moindre souvenir qu'ils avaient en commun. Il était maintenant évident que l'inspecteur aux cheveux blancs et elle se connaissaient depuis la plus tendre enfance. Et pourtant, jamais il ne lui avait paru familier.

Juzo et Juni. Il l'avait appelé comme ça dès leur premier échange. Mais il n'était pas le seul à l'avoir nommé de cette façon. Une autre voix résonnait, prononçant ces syllabes avec hésitation et surprise. Une voix qui n'avait rien à voir avec celle de l'immaculé. Une voix qu'elle connaissait.

« La ghoul, lâcha la petite Juni, comme si leurs pensées n'avaient été qu'une. »

Pour une fois, Sana ne se réveilla pas en sursaut. Pas de cœur qui s'emballe, pas de sueur froide, pas de souffle court. Seulement, elle n'en restait pas moins perturbée pour autant. Elle s'efforçait à ne pas oublier le songe qui s'embrumait déjà dans son esprit. Donc, alors même qu'elle avait ouvert les yeux, elle paraissait replonger en rêve, à la recherche de ses souvenirs. Il ne fallait pas qu'ils s'effacent, pas cette fois.

Il y avait tant de choses qu'il lui fallait se remémorer. Le visage de cette femme, Juzo, Juni, la Ghoul assassine. Bon sang... Son dialogue avec cette dernière lui paraissait bien flou. Sûrement le choc de l'instant l'avait-il perturbé au point de brouiller sa mémoire. Mais certains mots restaient tout de même gravés : "Juni ? C'est bien toi ?" S'il l'avait appelé ainsi, ça signifiait qu'il la connaissait de cette période révolue de son enfance et que tout ceci n'avait donc rien à voir avec un accident, une coïncidence ou un hasard. Si tel était le cas, Juzo lui serait sûrement utile. Peut-être aurait-il des hypothèses sur l'identité de cette mystérieuse personne ? Lui qui se souvenait potentiellement de tout, serait un atout précieux pour démêler tout ce charabia. À présent qu'elle commençait à comprendre, un millier de questions venaient s'entrechoquer dans sa tête. Mais la plus grande d'entre elles : "Pourquoi ?".

Alors, à la recherche de réponses, la jeune fille se décida, il fallait qu'elle bouge. Ce n'était pas en restant dans son lit qu'elle serait satisfaite et la première étape pour atteindre son but se trouvait être l'inspecteur aux cheveux blancs qu'elle reconnaissait enfin. Et pour cela, il lui fallait se rendre en un lieu peu recommandé à son espèce, le CCG.

Sur place, Sana tourna plusieurs minutes en rond devant l'entrée. Ce titan de béton et de verre avait de quoi intimider les plus téméraires, et elle ne faisait même pas partie de cette catégorie. Comment pouvait-elle se donner le courage nécessaire pour pénétrer dans le quartier général ennemi ? Petite Ghoul sans défense au milieu de ces hordes d'agents armés. Il ne fallait pas être un génie pour se rendre compte que c'était risqué. Bien que Sachi ait travaillé dans ce bâtiment lorsqu'elle était encore en vie, jamais le brunette n'avait mis les pieds à l'intérieur. Toujours elle lui avait interdit de l'approcher, toujours elle l'avait protégé. Elle comprenait parfaitement pourquoi et bien qu'elle eût déjà eu à faire à ses inspecteurs, la perspective de se retrouver coincée dans le camp adverse était effrayante.

Mais il fallait s'y résoudre, si elle voulait recontacter Juzo, il lui fallait passer les portes du hall. Après tout, personne ne pourrait connaître sa véritable nature tant qu'elle ne passait pas les portiques de sécurité. Oui, elle n'avait rien à craindre du moment qu'elle restait du bon côté.

Prenant son courage à deux mains, ou bien n'écoutant que sa bêtise, la jeune fille se décida à passer le seuil. Retenant son souffle le plus longtemps possible, comme si l'air qu'elle y respirait pouvait lui être toxique, elle découvrit la salle avec grand intérêt. S'il l'on omettait le fait que les lieux grouillaient de dangereux psychopathes avides de sang, l'atmosphère y était plutôt plaisante. La façade qu'elle venait de traverser pour entrer était une vitre géante, filtrant la lumière du jour jusqu'aux escaliers de secours à l'autre bout du hall. Le plafond était haut et laissait résonner le brouhaha de la foule qui grouillait ici bas. Des colonnes gigantesques le rejoignant semblaient avoir été placées là seulement pour démontrer davantage la grandeur de l'organisation qu'elles représentaient. Tout était colossal et impressionnant. Si ça n'avait pas été un champ de mine, Sana aurait sûrement permis à son extase de s'exprimer.

Un instant elle scruta vers les hôtesses, espérant reconnaître le visage de Miyuki quelque part. Qu'il aurait été rassurant de la trouver ici. Une bulle protectrice au milieu du territoire ennemi. L'ancienne collègue de Sachi avait toujours été avenante, douce et aimable avec elle. Prévenante et généreuse, elle lui avait toujours ramené un petit cadeau à chacune de ses visites à la maison, bien qu'elles fussent bien rares. Étrangement, alors qu'elle était la plus proche amie de sa mère qu'elle eut connue, la brune ne les avait vu ensemble qu'à de très rares occasions. Le départ de l'entreprise de Sachi avait dû mettre de la distance entre elles car c'était à peine si elle l'avait aperçu le jour de son enterrement. Mais à bien y réfléchir, ce jour-là, aucun de ses anciens confrères n'étaient venu lui dire adieu. Une certaine rancune naquit alors dans son cœur et toute envie de la revoir disparut aussitôt.

Abandonnant son observation pour poser son regard bleu sur les visages des passants, elle se mit à chercher. Peut-être n'avait-elle pas à aller demander aux hôtesses d'accueil si Juzo était ici ? Peut-être le jeune homme se trouvait-il déjà au rez-de-chaussée ?

Pendant qu'elle se perdait, tentant de garder son calme, la petite brune finit par reconnaître des traits familiers. L'inspecteur spécial Shinohara s'avançait vers elle, l'ayant visiblement aperçu avant même qu'elle n'eut à réagir.

« Ah ! Mademoiselle Sazuki ! Quelle bonne surprise de vous voir ici. Bonjour ! lança le grand homme en s'approchant. Quel bon vent vous amène ? Rien de grave j'espère. »

Saluant timidement le nouvel arrivant, la jeune fille n'osa répondre. D'un regard pressé, elle zieuta à nouveau les alentours. S'il se trouvait ici alors Juzo ne devait pas être bien loin, pas vrai ? Mais ne l'apercevant toujours pas et les secondes passant dans le silence, elle se résolut à ouvrir la bouche :

« J-je... Bon-bonjour, se reprit-elle. Juzo... Je suis v-venue voir Juzo. »

Tirant sur ses manches compulsivement, Sana avait jeté quelques coups d'œil timide à son aîné.

« Ah oui ? lança Monsieur Shinohara semblant soudain soucieux. Il ne vous a pas attiré d'ennui j'espère ?

- N-non.

- Ah ! Je susis soulagé d'entendre ça.. »

Il avait laissé échapper un soupir de soulagement, son sourire s'en retrouvant aussitôt.

« Je suis heureux de voir que Juzo s'est enfin fait une amie, reprit-il un large sourire illuminant ses lèvres pincées. Il a l'air de vous apprécier. Ça me réjouit de savoir qu'il est enfin capable d'avoir une vie en dehors du travail. »

Une vie en dehors du travail ? Pas vraiment. La seule fois où ils s'étaient vu hors du contexte du CCG, ce n'était que pour enquêter de leur côté et on ne pouvait pas dire qu'ils avaient passé du bon temps. Mais peut-être qu'à l'avenir les choses changeraient. Maintenant qu'elle se souvenait de qui il était, peut-être s'ouvrirait-elle davantage à l'idée de s'amuser à ses côtés ?

« Je sais qu'il est parfois un peu difficile à vivre, mais c'est un bon garçon, dit-il en secouant une petite boîte qu'il tenait entre les mains. Un mochi ? »

Accompagnant ses paroles, il tendit son bien en direction de son interlocutrice. Ouvrant le couvercle, il laissa découvrir des boulettes écumes aux reflets rosés. L'invitant à se servir d'un signe de tête, la jeune fille ne su refuser malgré le dégoût que ces pâtisseries faisaient monter en elle. Prenant la noix de pâte farineuse elle s'efforça à ne pas grimacer lorsqu'elle la porta à sa bouche.

« M-merci... marmonna-t-elle, tentant de paraître le plus convaincante possible.

- Il ne mérite pas que les gens le regardent de haut comme ils le font tous, continua l'inspecteur en en attrapant un également. »

Mais elle ne l'écoutait plus. Elle avait réussi à glisser la sucrerie entre ses dents et faisait de son mieux pour l'avaler le plus vite possible sans qu'elle n'endommage trop ses papilles gustatives. Chaque bouchée était plus écoeurante que la précédente et il lui fallut mobiliser toute son attention pour ne pas tout recracher. Le goût d'éponge oubliée au fond de l'évier s'ajoutant à la texture gluante et pâteuse du mochi n'avait rien pour arranger son cas. Il lui retounait l'estomac. Comment les humains pouvait-ils mangeaient de tel cochonneries ? Le dernier croc fut une libération, bien que celui-ci lui arracha une convulsion qu'elle peina à camoufler. Si seulement elle apprenait à dire non.

« Juni ! l'appela enfin la voix qu'elle cherchait tant. »

Juzo rejoignait le duo avec son entrain habituel. Tout sourire, trottinant, il paraissait se battre à chaque pas pour ne pas perdre les pantoufles rouges qu'il portait continuellement aux pieds. Accompagnant son air enjoué, il la salua sans interruption jusqu'à ce qu'il s'estime assez proche pour s'arrêter. Dans ses mains, encombrant ses gestes, une étrange mallette grise que ses doigts tenaient avec fermeté.

Reprenant son souffle, Sana se concentra sur le nouvel arrivant chassant ses nausées. Décidément, ce garçon avait ce je ne sais quoi de relaxant qui aussitôt, calmait tout ce qui n'allait pas. Peut-être était-ce leur passé commun qui la l'apaisait ainsi, le jeune homme n'étant pour son cerveau qu'une piqûre de rappel de ce bien-être révolu. Son sourire lui parut bien plus familier que d'ordinaire, plus amical, moins désinvolte. Comme si, enfin, il avait été légitime. Légitime d'agir avec elle comme s'ils avaient été proches.

À présent, elle ne voyait plus en lui que le petit garçon qu'elle avait aperçu en rêve, ce frère qu'elle ne connaissait plus. Et maintenant, toutes ses bizarreries ne lui semblaient plus si étranges. Il n'y avait là qu'une forme d'affection et rien de plus. L'attachement d'un frère pour une sœur dont lui, se souvenait. Aussitôt, la brune se sentit coupable de ne pas pouvoir lui rendre ce franc rictus qu'il lui accordait sans pudeur. Si elle savait à présent qui il avait été pour elle à une époque, Juni, Sana, elle, ne le connaissait toujours pas. Les souvenirs ne lui avaient pas été rendus.

Alors, dans le principe, elle était compatissante à sa position. Mais dans les faits, rien n'avait changé. Cependant ça, le principal concerné n'en avait que faire, lui et sa bienséance oubliée.

« Regarde ce que j'ai reçu ! s'exclama-t-il par ailleurs en exhibant sa mallette avec fierté. »

La réaction ne fut pas celle escomptée. La brune découvrait l'objet sans grande admiration. Rien de plus logique puisqu'à ses yeux, ce porte-documents n'avait rien de bien extraordinaire. Et pourtant, le jeune inspecteur paraissait impatient de lui prouver le contraire.

« C'est ce qu'il y a l'intérieur qui est important ! rectifia-t-il en l'ouvrant. »

Aussitôt, comme si l'attaché-case avait pu contenir une arme aussi imposante, une faux se déploya sous leurs yeux. Dans une fumée rougeâtre et odorante, qui la fit immédiatement grimacer, sa lame noire fendit l'air tandis que son manche se détachait de la mallette à laquelle il avait été accroché. L'atmosphère se métamorphosa dans le même temps. Cette arme dégageait quelque chose qui ne plaisait pas du tout à la jeune fille. Un parfum, une aura émanait d'elle et il ne lui fallut pas longtemps pour trouver l'origine de ce sentiment de malaise intense.

Sous ses yeux, sans remords, il exhibait un Quinque. Les restes d'un congénères massacré pour l'occasion. Le kagune d'une Ghoul sûrement morte sous ses coups. L'équivalent pour elle d'un couteau taillé dans un fémur humain. Elle en eut aussitôt la nausée. Cette vision lui était tout simplement insupportable. Il ne pouvait y avoir qu'un détraqué pour montrer avec tant de fierté un tel trophée. Rien que d'imaginer la pauvre créature à l'origine d'une telle arme, il y avait de quoi être horrifié.

Alors, pris en otage par la terreur ou bien, par le mochi avalé sous la contrainte il y'a quelques minutes, l'estomac de la jeune fille se contracta. La nausée se transforma en haut-le-cœur et il ne fallut qu'un instant pour que son dernier repas ne se décide à recouvrir le carrelage poli du hall. Dans un écœurement général, tous, y compris les passants, eurent un mouvement de recul.

Se confondant aussitôt en excuses, Sana se sentit rougir d'embarras, se retenant pour ne pas fuir cette situation si gênante. Mais ce fut lorsqu'elle réalisa que ce qu'elle venait de régurgiter était allé jusqu'à éclabousser les chaussures cirées de l'inspecteur spécial qu'elle crut fondre sur place. Ce dernier eut beau lui faire comprendre qu'il n'y avait rien de grave, faisant passer son inquiétude pour sa santé en priorité, la jeune fille ne put se contenir davantage. Prenant ses jambes à son cou, elle se précipita dans les toilettes des femmes, où elle trouva refuge dans une cabine qu'elle s'empressa de verrouiller. Partagée entre honte et horreur, elle se laissa glisser tout contre la porte jusqu'à heurter le sol humide de son abri.

Elle voulait disparaître, s'enfoncer dans un trou de souris et ne plus jamais retrouver la lumière du jour. Loin de l'embarras, loin de ce monstre qui l'avait mis dans cet état. Mais comment avait-elle pu croire que Juzo pouvait n'être qu'un grand enfant incompris ? Comment avait-elle pu le considérer comme un frère ? Comme un potentiel ami ? Comme une image apaisante ? Un monstre restait un monstre peu importait leur passé. Comment avaient-ils pu grandir de façon si différente alors que la même personne les avait élevés ? Un fou restait un fou toute sa vie. Quelle idiote elle faisait ! Une colombe restait une colombe. Jamais elle ne pourrait envisager de lui demander d'autres faveurs pour enquêter après cela. Jamais.

Des pas dans la pièce se mirent alors à résonner, la coupant dans ses lamentations.

« Juni ? l'interpella la voix de Juzo, longeant les battants de chaque cabine. Monsieur Shinohara m'a dit de venir te demander si tout allait bien. Alors, tout va bien ? »

Cette phrase lui parut bien familière. Il n'était pas le premier à agir ainsi auprès d'elle. Suivre les conseils de quelqu'un pour venir la réconforter. C'était ce qu'avait fait Fujio le soir de sa disparition. Bien que le mot "réconfort" fut bien mal choisi pour décrire la façon dont il avait agit, il était bon de noter qu'il avait au moins essayer. À présent, c'était Juzo qui se tenait derrière la porte et répétait les paroles d'un autre pour lui demander si tout allait bien. Aucun n'était donc capable de prendre l'initiative de lui-même ?

« Il faut aussi que je te demande pardon, continua-t-il sans se soucier un instant de sa présence dans les toilettes des femmes. Sauf en cas d'urgence, je n'ai pas le droit de sortir mon Quinque en public. Apparement "ça peut être dangereux et traumatisant pour les civils" »

Sana garda le silence. Ses mots ne valaient pas grand chose, ils n'étaient pas de lui. Il en faudrait bien plus pour chasser ce dégoût qu'elle éprouvait. Le jeune homme ne l'avait jamais mis bien à l'aise, mais alors qu'elle avait cru enfin se débarrasser de cette gêne, une coriace amertume s'était aussitôt installée.

De l'autre côté de la porte, l'inspecteur lui aussi retrouvait le mutisme. Venant s'arrêter devant le battant d'où il apercevait le blouson de son interlocutrice, il vint s'asseoir à sa symétrie.

« Tu es venue pour parler du membre de Patella qu'on a arrêté la dernière fois ? demanda-t-il finalement une fois sa tête reposée sur son nouveau dossier.

- C-comment ? questionna la brune avec stupéfaction. »

Il avait réussi à attiser sa curiosité.

« Pourquoi d'autres est-ce que tu viendrais nous voir sinon ? répondit-il simplement. »

Il n'avait pas tort. Il n'y avait pas beaucoup de raisons qui expliquaient sa présence ici.

« Même en l'ayant envoyé derrière les barreaux avec tous les autres, il continue d'y avoir des morts. Je me demande combien ils sont, ajouta-t-il l'air songeur. »

Ses mots l'interpelèrent. Cette ghoul était en prison ?

« I-il n'est pas mort... ?

- Je l'ai cru aussi, avoua l'immaculé visiblement déçu. Mais quand le CCG l'a retrouvé après notre départ, il était encore en vie. Je me suis bien fais disputé d'ailleurs !

- P-parce qu'il n'était pas mo-mort ? demanda Sana presque horrifiée.

- Non, pour "mise en danger d'autrui et dégâts matériels", soupira-t-il. S'il est toujours en vie, c'est une bonne chose. Puisqu'il fait probablement partie de Patella, alors on pourra se servir de lui pour démasquer d'autres membres. »

Alors il était en vie. Bel et bien vivant, encore capable de parler. Elle ne pouvait espérer mieux. Pas besoin d'interroger ce terrifiant personnage qui se trouvait derrière la porte. Pas la peine de tout lui raconter, de se plonger dans les souvenirs et la nostalgie. Non, elle pouvait à présent simplement aller parler au principal concerné. Et ainsi elle pourrait enfin comprendre ce qui le liait à Juni. Comprendre quelle était la place du passé dans tout ça.

À présent, il lui suffisait de demander à le voir. Rien de plus facile. Oui, rien de plus simple. Alors, déterminée, elle se redressa et déloqua le verrou. Ouvrant le battant aussi abruptement qu'un coup de vent, elle manqua de peu de faire tomber le jeune homme adossé. Ce dernier, surpris par son action, lui accorda un regard interrogateur.

Qu'est-ce qui l'avait décidé à sortir ? À ses yeux, il n'y avait rien qui paraissait être une raison valable de stopper son isolement.

« Je v-veux le voir, dit-elle d'une conviction nouvelle. S'il te p-plaît... ? »