HARBOR ISLAND
Langage légèrement vulgaire
Seattle, Terminal City, devant l'appartement de Syl et Krit, lundi 18 juillet 2022, un peu avant minuit
MAX
Max sortit de l'appartement de son frère et sa sœur. Alec venait de ramener Krit chez lui et attendait à présent la jeune femme. La X5 avait passé l'après-midi et la soirée en compagnie de sa sœur. Ça faisait du bien de se retrouver entre filles, même s'il était dommage que ce soit pour gérer la mort d'une presque sœur. Même si Max n'avait jamais connu Jewel, ça avait été un choc d'apprendre sa mort, d'autant que cela aurait pu être éviter. Mais, en parlant avec Syl, ce n'était pas tant la mort en elle-même qui avait été un choc, mais de découvrir l'implication de Logan dans cette histoire. Max avait toujours cru connaître le journaliste mais, cela faisait plusieurs fois qu'elle était confrontée aux ténèbres qu'il avait en lui. Et, c'était comme si elle se trouvait face à un inconnu.
Max avait confié ses doutes à Syl.
De toutes ses sœurs, c'était probablement la moins apte à avoir ce genre de conversation. Syl avait de nombreux points communs avec Zack. Elle avait toujours eu plus de facilité à se détacher émotionnellement que Max. Si, enfant, elle voyait les autres comme de frères et des sœurs, leur statut d'adulte lui faisait nuancer sa position. Elle les aimait tous, comme des membres de sa famille, les appeler frères et sœurs, mais ne les considérait pas comme des frères et sœurs. C'était sans doute pour cela qu'elle était si à l'aise avec sa relation avec Krit. Qui, de son côté, avait montré plus de retenue.
Concernant Jewel, Syl voyait les choses sous un angle bien différent. Elle trouvait que la mort de la X5 était à déplorer, mais sans plus. Elle avait intégré facilement le danger potentiel de la X5 loyale à Manticore et elle relativisait en disant que, bien que dramatique, la situation était sans doute plus simple ainsi pour Terminal City. Tout comme Zack, elle ne voyait pas le mal à en sacrifier un pour en sauver d'autres. Pour elle, la stabilité du groupe transgénique actuel prévalait sur la vie d'une X5, clone de Tinga ou non. Mais, elle avouait que, s'il avait réellement s'agit de Tinga, elle n'était pas certaine d'avoir l'esprit aussi lucide.
Syl joua son rôle de grande sœur autoritaire et rigide jusqu'au bout, profitant d'avoir enfin sa petite sœur de cœur sous la main. Elle conseilla à Max d'essayer d'être moins émotive pour pouvoir être plus efficace et lui reprocha ouvertement son choix de fréquentation amoureuse. Syl n'appréciait pas Alec et récita une liste de raisons longue comme un bras. Max explosa de rire lorsque sa sœur eut fini. C'était juste que Syl n'aimait pas Alec et qu'elle cherchait en permanence de nouvelles raisons pour ne pas l'aimer. Parmi tous les griefs qu'elle avait contre lui :
- il y avait le fait que Krit l'apprécie trop, ce à quoi Max dit à Syl de ne pas être jalouse,
- le fait que tout le monde lui fasse aveuglément confiance et qu'il fallait se méfier de l'effet de groupe, ce à quoi Max répondit qu'Alec avait la confiance de tous pour ses qualités et non pour son charme,
- le fait que Syl était certaine que son sourire cachait un être bien plus sombre et tourmenté qu'il ne le disait, ce à quoi Max répondit que c'était vrai, mais qu'il lui en parlait à elle, petit à petit.
Enfin, Max rassura sa sœur en lui expliquant qu'elle n'avait pas une relation amoureuse avec Alec. De base, ils étaient amis très proches et des confidents. Depuis peu, ils avaient simplement ajouté le sexe à leurs activités communes. Faute de relation amoureuse satisfaisante, Max avoua s'être laissée tenter par le sexe pour le sexe avec quelqu'un qui ne voulait rien d'autre que du sexe. Syl afficha une mime peu convaincue et Max dut lui assurer que son "couple" avec Alec n'était rien d'autre qu'un échange de bons procédés. Même si elle avouait que les premiers temps, ravie d'avoir quelqu'un de confiance avec qui elle pouvait se laisser aller, elle avait traversé une phase de dépendance assez conséquente.
Finalement, Syl accepta cette explication et les deux femmes discutèrent des autres membres de leurs groupes, vivants ou morts, et partagèrent leurs souvenirs. Néanmoins, Max demeura évasive sur la mort de Ben. Elle n'arrivait toujours pas à avouer qu'elle l'avait tué de sang-froid. Elle se contenta de dire qu'il avait été blessé et repris par Manticore et qu'elle avait été là lorsqu'il était mort, mais qu'elle avait dû s'enfuir. Syl ne comprit donc pas ce que la jeune femme dissimulait encore. Max se demanda si, un jour, elle parviendrait à en parler à quelqu'un d'autre qu'Alec.
o0o0oOo0o0o
Lorsque Max et Alec arrivèrent chez eux, l'appartement était couvert de décoration d'anniversaire.
_ Joyeux anniversaire d'un an ! fit Alec, avec enthousiasme.
_ Ah ! J'avais déjà oublié, dit Max.
_ Je m'en doutais, répondit Alec.
Max lui donna un petit coup de coude.
_ Bières et gâteau au chocolat ? dit la X5 en regardant la table dressée.
_ Je sais… C'est comme le sexe et l'amour, on n'en a jamais assez, répondit-il en la faisant rire.
_ Je ne vois pas de cadeau…
_ Tu ne crois quand-même pas que je vais te lâcher avec cette histoire de chasse au trésor.
_ Périmètre de recherche ?
_ Inchangé.
Max sourit malicieusement et se précipita dans son ancienne chambre.
o0o0oOo0o0o
Le lendemain matin, Max était installée sur le canapé à feuilleter pour la énième fois son cadeau d'anniversaire. Il s'agissait d'un vieux hors-série du "Roadracing World & MotorCycle Technology Magazine" sur les motos de modèle Ninja Kawasaki. Les coins des pages étaient à peine cornés et la couverture un peu froissée. Ce magazine devait valoir autant qu'un tableau de maître au marché noir, pourtant Max pouvait le lire à sa guise. Elle tournait les pages avec délicatesse et relisait le contenu avec dévotion.
_ Maxie chérie, dit Alec, en venant passer la tête sous son coude, comme l'aurait fait un chien avec son museau, en demande de caresse, tu ne devrais pas songer à te lever pour, je ne sais pas, aller travailler ?
_ Oui, oui… J'ai un magazine collector sur les Ninjas ! dit-elle avec entrain.
_ Je suis au courant. Rappelle-moi de ne plus t'offrir un truc qui se lit avant un repas si je ne veux pas dîner face à une couverture de magazine.
_ Oh ! Excuse-moi encore pour ça. Je n'arrivais pas le quitter des yeux.
_ J'avais aussi remarqué…
_ Qu'est-ce que tu veux ?
_ Qu'on décolle histoire de ne pas trop être à la bourre ? On n'est pas à bosser hier.
_ Mais non ! En cadeau d'anniversaire de rencontre ! dit Max.
_ J'ai tout ce qu'il me faut, répondit-il en lui volant un baiser.
_ Sérieusement, dit-elle. Tu m'as offert un magazine ultra rare et un weekend de charme. Dis-moi, ce que tu veux.
_ J'ai aussi profité du weekend.
_ Alec, fais un effort. Tu n'aurais pas envie d'un truc ? Quelque chose qui te fait envie ou qui pourrait t'apporter du plaisir.
_ Un truc sexy avec de la dentelle, par exemple ?
_ C'est un mauvais exemple, dit Max.
_ Pourquoi ? J'aime les trucs sexy en dentelle sur toi. Ça me fait envie et, à terme, je ne doute pas que ça pourrait me donner du plaisir.
_ Je parlais de quelque chose de différent de ce qu'on fait déjà.
_ Comme je te l'ai dit, j'ai tout ce qu'il me faut. On y va ?
_ Pourquoi on garde encore ce boulot ? Après tout, il ne nous sert à rien, dit Max.
_ Parce que ça nous permet d'avoir des laisser-passer de secteur.
_ On peut en voler.
_ Sans se prendre la tête. Se changer les idées en parcourant la ville.
_ Même moi, j'ai d'autres meilleures idées que ça, dit-elle en minaudant.
_ Et aller et venir, sous couverture, sans que ça ne paraisse suspect.
_ Minime.
_ Voir les copains.
_ On peut les voir ailleurs.
_ Faire autre chose que gérer Terminal City, sortir du périmètre, changer d'air et tout… J'en ai besoin, dit fermement Alec.
_ Si tu aimes ça, ça me va, dit Max.
_ On bouge ?
_ Vas-y en premier, répondit-elle. Ça fait plusieurs fois que j'arrive à l'heure. Il faudrait que je rappelle à Normal qui je suis. En plus, j'arrive en même temps que toi. Il va finir par capter. Pareil pour les autres. Quoi ? demanda-t-elle devant les yeux ronds du X5.
_ Rien. J'avais oublié que t'étais compliquée dans ta petite tête… répondit-il. J'y vais. N'arrive pas trop en retard, dit-il sans prendre la peine de l'embrasser avant de partir.
« Mais, qu'est-ce qui lui prend tout d'un coup ? » songea Max, en regardant Alec quitter l'appartement, la mime légèrement boudeuse.
o0o0oOo0o0o
Malgré la demande d'Alec, Max n'avait pas réussi à se défaire de son magazine d'elle-même. Alors que la matinée avait été bien avancée, il avait appelé sur le téléphone fixe de l'appartement, la jeune femme ignorait d'ailleurs son existence jusqu'à ce que l'appareil ne sonne, pour la forcer à aller travailler. Naturellement, après une journée d'absence et plusieurs heures de retard, le patron de Jam Pony était furieux contre elle. La X5 ne croisa ni son ou sa meilleure amie, tous deux déjà occupés à livrer des colis et autres courriers. Max bougonna mais obtempéra et commença sa besogne.
Là, en parcourant les rues de Seattle, elle se fit la réflexion que, effectivement, ce n'était pas un métier désagréable, si on mettait le patron de côté. Déambuler à vélo dans les rues, tranquillement, en été, observer la vie des gens, tenter de deviner la contenance d'un colis à l'allure étrange, papoter avec les copains en déjeunant, s'être fait un tas de copains en arrivant dans une ville inconnue en 2019 grâce à ce travail… Alec avait raison.
En descendant le porche d'une maison du Secteur 8, elle vit une colonne de fumée qui s'élevait dans les airs. Même la destinataire du colis s'interrogea et alluma son poste de radio, en présence de Max. Aucune station ne relayait d'information particulière. Difficile d'en déterminer la provenance : la colonne de fumée était opaque et large. Selon la taille du feu au sol, il pouvait être plus ou moins loin de sa position. De là où elle était, l'incendie pouvait être étendue dans plus éloigné Secteur 20 ou, au contraire, de taille modeste à quelques rues d'elle. Elle était dos au vent et ne sentait pas l'odeur de la fumée et ne pouvait donc aucun indice sur ce qui brûlait pour faire de la fumée opaque. Ce n'était peut-être qu'un simple incendie, mais avec les derniers évènements, la jeune femme n'était pas tout à fait sereine. Sa vraie inquiétude était que l'incendie puisse avoir lieu à Terminal City, car c'était aussi une possibilité. Malgré elle, la méfiance d'Alec au sujet des X5 d'Arizona pro-Manticore et leur possible vengeance, en particulier depuis la mort de l'une d'entre eux à cause d'un de leurs alliés, l'avait gagné. Aussi, elle décida de faire un détour et d'aller à Terminal City.
Dans le Secteur 7, alors qu'elle attendait à un passage à niveau à proximité de sa destination, explosion retentit, stoppant les activités de chacun. Alors que le train de marchandise avait fini son laborieux trajet du passage à niveau et que les barrières se relevaient, une seconde et bien plus puissante explosion eut lieu. Le souffle de cette dernière fut tel que le sol sembla trembler. Elle perdit l'équilibre et tomba l'épaule contre une camionnette près d'elle. En se relevant, elle entendait le bruit lointain de nombreuses alarmes de voiture. Le chauffeur de la camionnette, une des rares personnes intègre de la ville, l'aida à se relever et voulut la conduire aux urgences. Elle eut un mal fou à le convaincre de la laisser partir. Elle dut lui faire la promesse de se faire examiner et lui donna son numéro de bipeur pour avoir la paix. La jeune ne put remonter sur son vélo car, en tombant, elle avait dû se luxer l'épaule. Elle se contenta de marcher rapidement en direction de la ville des mutants.
À son arrivée, elle constata que les transgéniques sur place étaient tous sortis dans la cour, à regarder en direction d'Harbor Island et du Secteur 20. Les sources de fumée étaient plus nombreuses à présent. Luke tentait de faire rentrer les transhumains instables, ceux qui réagissaient mal au stress, pour éviter tout incident. Mole, son cigare allumé et accompagné de deux autres membres du conseil de direction, rouspétait en parcourant Terminal City : on rapportait de nombreuses vitres brisées par le souffle de l'explosion. Gem était sortie du café et parlait déjà de mettre à disposition des volontaires transgéniques pour aider la population civile des zones sinistrées. Bientôt, chacun se dispersa, au son de la "douce" voix de Mole qui demanda à chacun de faire quelque chose d'utile. Le bipeur de Max sonna et afficha un code de regroupement avec un passage à l'infirmerie. Ça tombait bien. Juste avant d'entrée dans le bâtiment principale, elle aperçut la silhouette de Dix, sur le plus haut des toits de Terminal City, qui guettait l'horizon.
À l'infirmerie, Magenta lui remit son épaule en place, sans délicatesse ou politesse. Une attitude normale en somme. Max rejoignit ensuite le centre de commande. Dix avait ordonné un rappel total des troupes pour recensement et un bilan rapide et obligatoire à l'infirmerie. Bima et Kade se chargeaient de contacter tous les transgéniques à l'extérieur de l'enceinte de Terminal City, quand d'autres comptaient les effectifs sur place. La jeune femme était vraiment fière des siens. D'autres listaient les provisions ou les dégâts avec leur degré d'importance sur les bâtiments ou le matériel. Une attention particulière était accordée à l'ancienne brèche dans les sous-sols du centre de commande, où une voie d'eau s'était créée trois semaines plus tôt. En moins d'une heure, sans aucun mouvement de panique, les transgéniques travaillaient avec rigueur et efficacité, chacun dans son domaine d'expertise.
Max alla retrouver Dix, sur son observatoire.
_ Dix ? On a des informations ? demanda-t-elle.
_ Rien d'officiel. Je me suis permis d'appeler l'inspecteur Clemente en lui disant de nous solliciter si besoin.
_ Tu as eu raison. Il s'est passé quoi ?
_ Difficile à dire : je n'ai pas assisté au début. Deux transhumains se chamaillent sur ce point car leurs versions divergent. Joshua est avec eux pour les calmer et récolter les informations. En l'état, un incendie s'est déclaré sur un bateau qui mouillait entre la zone industrielle du Secteur 20 et Harbor Island. Type de bateau, pavillon, cargaison : matières à débat.
_ Ce devait être chimique. La fumée était épaisse et légèrement colorée lorsque je l'ai aperçu.
_ Je pense aussi, dit Dix. En tout cas, ça a explosé et l'incendie d'abord limité au navire s'est vite propagé à la zone portuaire de l'île.
_ Il y a un dépôt de carburant là-bas. C'est ça, la deuxième explosion ?
_ Tu as tout compris.
_ Comment est-ce que le feu s'est propagé aussi rapidement ? En plus, il devrait y avoir des sécurités dans un dépôt de carburant
_ C'est le manque d'entretien, la chaleur, les vacances d'été, la main d'œuvre est en congé, l'Impulsion, la crise économique, le sens du vent… tu pourrais trouver mille raisons et avec le même résultat. Je mise sur un cumul de plusieurs d'entre elles.
_ Gem et d'autres sont en train de préparer une aide à la population, dit Max.
_ Oui, nous devons continuer à nous montrer utiles et bienveillants aux yeux de la population. Les peuples sont versatiles. Quelqu'un de suffisamment charismatique et puissant pourrait en faire des ennemis. Aujourd'hui, les habitants de Seattle nous tolèrent plus qu'ils nous apprécient et nous acceptent. Il suffirait d'un rien pour revenir au climat de mai et juin de l'année dernière.
_ Tu as entendu quelque chose ?
_ Rien de nouveau. Des personnes qu'on dérange çà et là. Lydecker dit de rester vigilant. C'est la seule chose, venant de lui, que je ne remets pas en question systématiquement. Même Mole est d'accord, c'est dire…
_ D'après toi, quelle est la zone de destruction ? demanda Max, pour évaluer l'effort que Terminal City allait devoir fournir.
_ L'incendie et l'explosion du bateau ont causé peu de dégâts directs. Quelques mètres tout au plus. L'explosion du dépôt de mazout, c'est une autre histoire.
Comme pour illustrer les propos de la créature au monocle, alors que le feu embrassait toujours le ciel et que la fumée tentait de l'obscurcir, une nouvelle explosion eut lieu. Bien plus modeste que la précédente ceci dit.
_ Je dirai que les premières dizaines de mètres ont été entièrement anéanties. Il n'y aura rien à récupérer ou réparer lorsque le feu sera éteint. Jusqu'à un kilomètre autour du dépôt, la destruction a dû être généralisée. Seuls les matériaux les plus solides auront résisté. Par chance, cette zone est massivement industrielle.
_ Oui, j'y suis déjà allée pour Jam Pony, dit Max. Il y a des entrepôts à perte de vue, des plateformes et quais de chargement, des rails dans tous les sens. Une galère à vélo.
_ L'île doit être ravagée, de même que la partie est du Secteur 20, qui a la même fonction.
_ Presque, coupa Max. Beaucoup d'entreprises d'import-export ont leurs bureaux à cet endroit.
_ Alors, espérons que les gens étaient en vacances pour la plupart. Les 500 mètres suivants, la destruction a dû être importante : façades et fondations d'immeuble endommagées, vitres soufflées, réseaux électrique et hydrauliques touchés… Enfin, je dirai qu'il faut compter entre 500 à 1000 mètres pour des dégâts occasionnels, selon les solidités du bâti.
_ Donc, les Secteurs 5, 7, 10, 22 et 20 sont touchés. On est dans quelle zone de destruction ici ?
_ Entre les deux dernières zones. Ici, c'était des laboratoires de recherche avec du matériel sensible. À sa construction, l'ensemble immobilier a bénéficié de normes de sécurité élevées.
_ Comment ça se fait qu'on ait eu une voie d'eau alors ?
_ Ce sont nos travaux, pour nous relier directement à la baie pour l'approvisionnement en eau, qui étaient de moins bonne facture. Pas les bons outils, pas les bons matériaux de travaux…
_ Tu penses qu'il y a beaucoup de victimes ? demanda Max en regardant le port rougeoyant.
_ Je n'ai pas réponse à tout…
_ Désolée.
_ Les personnes sur place sont mortes sur le coup. C'est ce qui pouvait leur arriver de mieux. Après… Je te l'ai dit, c'est l'été et les vacances pour nombre de personnes. C'est une chance. Le nombre de victimes aurait été plus élevé à une autre période de l'année.
_ Et c'est une zone industrielle, pas de plaisance, ajouta la jeune femme.
_ Exactement. Mais, si les proches des morts vont être en deuil, pour ceux qui ont survécu, ce sera une torture.
_ Oui, c'est comme une zone de guerre, avec des civiles au milieu. Pas d'entraide, ni de solidarité, pas de médicament, pas de vivres, plus de toit, des pillages, des violences…
_ Les prochains mois seront durs pour la population.
_ Et, pour nous ?
_ On se gérera, mais on se gérera peut-être trop bien et certains pourraient être jaloux.
_ Je comprends mieux ton idée de nous positionner en aidants.
_ Économiquement parlant, la situation va devenir très tendue.
_ C'est déjà la crise post-Impulsion, dit Max.
_ Non, ce sera pire. Le dépôt de carburant d'Harbor Island était un des plus gros de la ville pour le ravitaillement des bateaux. Moins de mazout, moins de bateaux. Il y aura moins de fret, donc des pénuries alimentaires et matériels par voie maritime à prévoir. Les denrées stockées sur place doivent être inutilisables ou le seront si le feu n'est pas bientôt maîtrisé par les pompiers de Seattle. Nombre de bateaux amarrés sur place ont dû avoir des dégâts, ils ne pourront donc pas reprendre les activités rapidement. L'équilibre de Seattle était déjà précaire…
Max soupira et s'assit sur le bord de la corniche du toit de l'immeuble. Elle repensait à la famille du petit garçon Sam Gilan, aussi appelé Sage, à Cape Haven, dont les parents avaient été tués après l'Impulsion, simplement car ils avaient "plus" que les autres… Si la population de Seattle estimait que les transgéniques avaient plus qu'eux, ça pouvait se transformer en guerre civile, que les ordinaires n'avaient aucune chance de gagner, que les autorités américaines se feraient un plaisir de gérer et, comme l'avait dit Dix, c'était un retour à la tension de l'année précédente.
Soudain, le bipeur de Max sonna et elle vit apparaître le numéro de Jam Pony. Elle avait encore oublié son métier de coursier…
Max laissa Dix aux commandes de Terminal City et se dirigea vers le Secteur 9, sans prendre le temps de rappeler Normal : pas besoin d'avoir un avant-goût des remontrances qu'elle allait avoir en vrai en arrivant sur place.
o0o0oOo0o0o
À Jam Pony, l'ambiance était calme et sérieuse. Beaucoup trop. Ça n'arrivait jamais… à moins d'une prise d'otage.
_ Chou ! s'exclama Cindy, en se jetant dans ses bras. Tu n'as rien ?
_ Elle n'a rien ? demanda Normal, en arrivant rapidement près des deux jeunes femmes, alors que plusieurs coursiers se rassemblaient autour d'eux.
_ Juste une chute et un mauvais coup, répondit Max. Je me suis arrêtée à Terminal City et on m'a remis l'épaule en place.
_ Alec était là-bas ? demanda Normal.
_ Non. Pourquoi ?
_ J'essaye encore son portable, dit le patron de l'entreprise de coursier.
_ Qu'est-ce qu'il y a ? demanda la X5 à sa meilleure amie.
_ Viens t'asseoir, dit Original Cindy, en lui prenant les mains et en la guidant vers les casiers.
Max resta volontairement immobile.
_ Il se passe quoi ici ? demanda-t-elle.
_ Ça ne répond toujours pas, dit la voix de Normal, dissimulé par la mêlée de coursier.
_ Boo…
_ Cindy ? insista-t-elle.
_ Sketchy et Alec devaient récupérer des colis auprès de CMA CGM pour les ramener ici. L'entreprise a un entrepôt…
_ Sur Harbor Island, termina Max.
D'un coup, les oreilles de la jeune femme se mirent à bourdonner. Elle voyait les lèvres de sa meilleure amie bouger, mais n'entendait rien. Sa bouche lui sembla pâteuse et elle avait du mal à avaler sa salive. Chaque inspiration lui demandait un effort et lui donnait l'impression de déchirer sa cage thoracique. Original Cindy réussit à la guider et à la faire asseoir sur un banc près des casiers. Par réflexe, Max regarda le casier d'Alec, s'attendant à le voir arriver tranquillement pour y récupérer un objet. Elle devait appeler Terminal City. Si Alec était porté disparu, il fallait mettre sur pied une équipe pour aller à sa recherche. Elle essaya de se souvenir de la position de l'entreprise de livraison, sur l'île, par rapport au dépôt de carburant en se basant sur ses propres trajets. Un peu plus de 400 mètres à vol d'oiseau… Il fallait qu'ils trouvent le X5 avant les soignants ordinaires pour que personne ne découvre qu'il était transgénique. Et s'il était sur le chemin du retour, il pouvait emprunter deux rues au départ de l'entreprise et l'une passait juste devant le dépôt. Alors, il fallait le retrouver… Et s'il n'y avait plus rien à retrouver de lui ?
Max remarqua que Cindy avait disparu de son champ de vision. À la place, elle fut entourée de deux coursiers, des X5 parmi ceux qui refusaient de vivre à Terminal City. Elle avait déjà vu Alec discuter avec eux. Elle, elle ne leur avait jamais adressé la parole. Elle ne connaissait ni leur matricule, ni leur nom d'humain. C'était à peine si elle se rappelait avoir croisé leur visage à Manticore.
Max se rendit compte qu'elle avait les larmes aux yeux et que son nez coulait, lorsque la femme X5 lui tapota doucement les joues avec un mouchoir, sans un mot. Cela eut pour effet de faire sursauter la jeune femme et de la ramener à la réalité. Tout bas, la femme s'excusa de lui avoir fait peur et Max renifla. En faisant cela, elle inspira plus d'air et nota que les odeurs des deux X5 se confondaient l'une avec l'autre. Elle regarda le dos de l'homme, qui était en posture pour monter la garde et empêcher quiconque de s'approcher d'elle, puis la femme, qui prenait soin d'elle. Ils étaient en couple. C'était bête mais, sans Alec, c'était un détail dont elle n'aurait jamais eu connaissance. Elle se demanda si c'était Original Cindy qui avait demandé aux deux X5 de veiller ainsi sur elle, ou si Alec leur avait donné des consignes. Il était bien du genre à prévoir du personnel externe à Terminal City pour garder un œil sur elle. Mais, pourquoi cette dévotion soudaine ? S'ils avaient refusé de s'installer à Terminal City, c'était pour vivre leur vie sans dépendre d'une autorité.
Lorsque Max demanda à la femme où était partie Original Cindy, la X5 s'étonna car elle avait entendu la conversation des deux amies. Mais, elle comprit aussi que Max était en état de choc plus grave qu'initialement pensé. Finalement, Max passa le reste de la journée à Jam Pony. Son garde du corps X5 veilla que personne, pas même Normal, ne vienne l'embêter, même pour lui dire un mot. Sa soigneuse continua à s'occuper d'elle. L'obligeant à boire et à manger un peu. C'était elle qui prenait les messages et qui les transmettait à Max, en parlant à voix basse. Elle expliqua à Max les choses qui se passaient autour d'elle et qui semblaient ne pas l'atteindre.
Les séries X de Jam Pony avaient rejoint leur ville au sein de Seattle selon l'ordre de regroupement. Bien que ne faisant pas parti de l'enclave transgénique, les deux X5 avaient signalé qu'ils allaient bien car ils avaient été contactés par un contact de Terminal City.
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À l'instar de Terminal City, Normal avait rameuté des coursiers. En dehors d'Alec et Sketchy, toujours manquants à l'appel, il n'y avait pas eu de perte parmi les coursiers de Jam Pony. En revanche, plusieurs avaient fait des chutes en raison du souffle de l'explosion ou étaient entrés en collision avec d'autres personnes, eux-elles impactées par les explosions. Le patron de l'entreprise de coursiers avait envoyé les cas les plus graves vers les urgences médicales et avait lui-même rafistolé les blessures plus légères. Il proposa, sur volontariat et bénévolat, que Jam Pony se mut temporairement en entreprise de service à la personne et que les coursiers aillent faire du porte-à-porte pour devenir les messagers des habitants de Seattle : donner l'indication d'être en sécurité à ses proches, signaler une disparition aux autorités, transmettre des messages. Surprenamment, il insista en disant que ceux qui ne voulaient pas participer étaient libres de rentrer chez eux, sans être payer, bien entendu, et que ce ne serait pas inscrit dans leurs dossiers de salariés. Aucun coursier ne rentra chez lui. Normal dut même s'organiser avec un coursier boiteux qui refusait d'être le seul à ne pas aider.
À la nuit tombée, sur Harbor Island, le feu était fixé et ne se propageait plus. En raison de la présence d'hydrocarbures, les pompiers avaient du mal à progresser et de faire face à des fumées toxiques en plus d'un risque de nouvelles explosions. Plusieurs soldats du feu avaient été blessés. L'hôpital Harbor Light, dans le Secteur 5, avait été amoindri pour l'explosion du dépôt de mazout, et devait faire face à un afflux de patient. Les gens étaient encore tous très nerveux et on commençait à entendre parler de pillage à la radio. Plusieurs chaînes de télévision répétées en boucle les mêmes informations, faute d'avoir de vraies nouvelles à donner.
Normal décida de rester dormir à Jam Pony, pour recevoir d'éventuels appels téléphoniques et pour garder son entreprise contre les pillards. Quelques coursiers se proposèrent pour veiller également, pour aider ou parce qu'ils préféraient rester sur place. Certains firent la navette entre leurs domiciles et l'entreprise pour installer des couchages d'appoint, à l'étage du bâtiment. Original Cindy ne se sentait pas à l'aise, seule, au septième étage de son immeuble du Secteur 5, potentiellement touché par le souffle de l'explosion. Elle ne prit pas la peine d'aller prendre des affaires chez elle et choisit de dormir à Jam Pony également, qu'elle jugeait plus sûre car, située dans le Secteur 9, les locaux de l'entreprise n'avaient pas bougé d'un cheveu.
Max fut raccompagnée à Terminal City par ses deux nouveaux "amis", à qui elle n'avait pas osé demander le nom, de crainte de l'avoir déjà fait et avoir oublié de les mémoriser. Elle découvrit donc l'identité de Willow et Holly, bien qu'elle n'était pas certaine de savoir qui était qui, en arrivant à Terminal City. La jeune femme refusa d'aller se reposer chez elle. De toute façon, entre l'absence des bras d'Alec, la tension de la situation et son ADN de requin, elle était certaine de ne pas réussir à fermer un seul œil. Willow et Holly, qui n'étaient venus que deux fois à Terminal City, étaient un peu désorientés. Max voulut le mettre à disposition une zone de repos, dans un appartement en cours de rénovation, mais elle reçut une fin de non-recevoir. Comme elle l'avait imaginé, même sans avoir d'autorité officielle, Alec avait chargé les deux X5 de veiller sur elle s'il venait à lui arriver quelque chose. Tant que le X5 n'était pas revenu, ils avaient l'intention de la surveiller, jour et nuit.
Alec était le seul à manquer à l'appel parmi les mutants. Les quelques transgéniques, travaillant sur le port, œuvraient dans d'autres zones. Plusieurs avaient été blessés. Leur réflexe avait été de demander à pouvoir rentrer chez eux pour se soigner, avant même que l'ordre de rassemblement ne soit donné par Dix. Ceux qui n'étaient pas sur place, comme les unités amphibies aux larges des côtes, avaient pris le temps de signaler leur état et leur position.
Terminal City avait été modérément touché et tout le monde travaillait à rendre l'endroit de nouveau opérationnel et fonctionnel. Une petite brèche s'était réouverte dans le sous-sol du centre de commande et on s'afférer déjà à la colmater et à consolider la zone. En vérité, Max n'avait pas grand-chose à faire. À chaque fois qu'elle, suivie par ses encadrants, allait proposer son aide, sa présence n'était pas nécessaire ou le temps nécessaire à la former serait contreproductif en l'état, alors on lui suggérait d'aller offrir ses services ailleurs. C'était très frustrant. C'était d'autant plus frustrant qu'elle avait besoin de faire quelque chose pour ne pas devenir folle. Sa seule envie était de foncer, tête baissée, sur Harbor Island pour soulever chaque gravas à la recherche d'Alec. Elle n'était pas la seule à vouloir se comporter ainsi. Mais, elle était aussi la première à devoir montrer l'exemple en gardant son calme. Le temps qu'elle ne rejoigne Terminal City, Dix et Mole avaient ordonné d'attendre le début des opérations de sauvetage données par les autorités, par respect pour elles. Malgré tous les enseignements de Manticore, aucun transgénique n'avait été entrainé à lutter contre un incendie de façon professionnelle… En somme, qu'Alec puisse être en péril n'y changeait rien. Il fallait attendre et Max devait faire bonne figure devant son peuple.
Le temps semblait suspendu à Seattle. Tout le monde guettait l'arrêt de l'incendie et le début des opérations de secours et la recherche des victimes. Ceci n'arriva qu'au matin.
État de Washington, Seattle, mercredi 20 juillet 2022, dans la matinée
MAX
La brume matinale, qui couvrait le port, semblait tout droit sortie d'un rêve. Les effluves de produits pétrochimiques lui donnaient d'étranges couleurs. Tout Seattle se trouvait dans un état de silence pesant. On commençait à voir circuler des gens, le regard vide, dans les rues, comme s'ils sortaient d'un songe. Les gens devaient faire face à la réalité de ce qui était arrivé la veille. Bien que probablement accidentelle, l'explosion rappelait douloureusement l'Impulsion. Avec le lever de soleil, les pillards semblèrent se calmer un peu. Ils avaient fait beaucoup dégâts. Ça faisait partie des choses que Max ne comprenait pas. À quoi bon voler des téléviseurs et saccager des boutiques ? C'était peut-être parce qu'elle n'était pas humaine qu'elle ne comprenait pas… Voler des produits de première nécessité ou de la nourriture, même c'était égoïste vis-à-vis des autres, elle pouvait presque comprendre ça en revanche…
En même temps, elle était dans son propre brouillard mental. L'absence d'Alec amplifiait son angoisse et elle avait du mal à réfléchir. En plus, malgré ce qu'elle avait pensé, la fatigue l'avait gagné vers quatre heures du matin. Assise sur une chaise inconfortable, à attendre l'opportunité d'agir d'une façon ou d'une autre, elle s'était momentanément assoupie et avait perdu l'équilibre. Elle était tombée de son perchoir, attirant tous les regards sur elle. Ces gardes du corps s'étant eux-mêmes endormis, aucun d'eux n'avaient pu la retenir. Max ne leur en tenait pas rigueur. Ils n'avaient pas d'ADN de requin et s'étaient retrouvés à la baby-sitter sans préavis. La jeune femme s'en voulait à elle-même : non seulement elle n'avait été d'aucune utilité dans la nuit mais, en plus, elle s'était ridiculisée.
Pour se tenir éveiller, elle décida de faire du tri dans les dossiers de son bureau, sous les regards cernés de Willow et Holly, ou Holly et Willow. Pourtant, elle se réveilla sur le canapé de son appartement, avec un horrible mal de crâne. Elle s'était à nouveau assoupie. Les deux X5 avaient été guidés par d'autres jusqu'à chez elle. Aucune porte n'était fermée à Terminal City, alors ils avaient pu entrer dans l'appartement sans problème. Ils l'avaient veillée à tour de rôle, pendant que l'autre se dormait sur le fauteuil. Bien entendu, Max trouva cela très choquant. Déjà, elle s'était encore endormie et ça l'agaçait. Ensuite, des inconnus, même si c'était des X5 et même si c'était leur mission de veiller sur elle, étaient dans son appartement. En plus, ils l'avaient transporté, sans la réveiller. C'était probablement lui, avec sa carrure musclée qui l'avait porté dans ses bras. Et, c'était très vexant. Elle n'aurait jamais pensé qu'un inconnu puisse ainsi la trimbaler sans qu'elle soit aperçoive et rester près d'elle, avec quelqu'un d'autre, sans éveiller chez elle un réflexe d'autodéfense. Elle finit par se dire qu'elle n'était plus bonne à rien.
Au moins, elle eut le temps de prendre une douche et de se changer. Elle dut juste lutter contre une terrible envie d'enfiler un vêtement à Alec pour se rassurer. Mais, il fallait qu'elle soit forte pour les autres transgéniques. Puis, elle alla au centre de commande, où se massaient les transgéniques, comme lors du siège de 2021.
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Comme prévu par Dix, l'inspecteur Clemente rappela Terminal City. Grâce à Logan, lui et Matt Sung avait fait connaissance. Sung avait apporté de l'eau au moulin de la cause transgénique et avait parlé de leur fiabilité. En raison du chaos, les incivilités, le vandalisme et les pillages ne feraient qu'augmenter. Des milices de citoyens se mettaient spontanément en place pour protéger les quartiers. Malheureusement, ce genre de milices pouvaient devenir des dangers pour les autres. Les autorités de Seattle avaient donc autorisé la formation de milices de quartiers, mais les forces de l'ordre devaient s'assurer que cela ne finisse pas en guerre de territoire. La paranoïa pouvait être un grand fléau chez les gens bien-pensants. Clemente demanda que quelques séries X portent l'uniforme de la police et se joignent aux patrouilles. Il préférait savoir ses hommes accompagnés d'un expert du combat. Les policiers ne seraient pas informés de la présence de transgénique parmi eux. L'inspecteur avait l'intention de dire qu'il s'agissait de volontaires de l'armée ou de la police, venant d'autres états américains, en vacances dans la belle Cité d'Émeraude au moment des faits et prêts à faire don de leur temps et de leurs compétences pour aider. De son côté, Terminal City voyait les contrôles de biens ou de personnes suspendus pour les six prochains mois, a minima. Plus si la situation venait à s'éterniser et que la présence de soldats génétiquement modifiés dans les effectifs de la police continuait d'être nécessaire. Jusqu'à présent, les autorités surveillaient les transgéniques plus que certains gangs mafieux. L'absence de contrôle pourrait ouvrir la voie pour d'autres libertés. Aussi, Max, Dix, Mole et le reste du conseil de direction acceptèrent à l'unanimité, à condition que les séries soient des volontaires. Cela surpris beaucoup la jeune femme, mais les candidats furent nombreux.
Les éléments nécessaires à l'entretien courant et à la réparation de Terminal City furent listés, et les autres éléments furent mis de côté, en vue d'une vente, à prix raisonné, pour la reconstruction des zones sinistrés de Seattle. La mission qui visait à nettoyer l'ancien site de Manticore se vit affecter une nouvelle équipe pour rapatrier davantage de matériaux. Pour anticiper la pénurie de carburant pour véhicule, et favoriser la circulation des camions de récupération, l'essence de Terminal City fut fortement rationnée. Toujours pour montrer l'exemple, Max dut se résoudre à accepter le siphonnage du réservoir de la Ninja et de la moto d'Alec. À présent, elle devrait se déplacer à vélo jusqu'à nouvel ordre.
Absolument tous les membres du Conseil de Direction de Terminal City avaient une occupation utile et étaient en mesure de répondre aux transgéniques qui s'adressaient à eux. Certains avaient plus de succès que d'autres. Gem et Luke, avec leur douceur et leur gentillesse naturelles, étaient les plus sollicités. Ils avaient la capacité à rassurer la plus nerveuse des créatures sur Terre. On dérangeait peu Dix et Mole, ou seulement pour leur faire des rapports divers. Quelques transgéniques étaient venus voir Max, d'abord hésitants en raison de l'armoire à glace qui la suivait partout. Malheureusement, ils se rendirent vite compte que Max ne servait pas à grand-chose. En effet, elle n'avait pas les réponses aux questions qu'on lui posait et n'avait pas la capacité de calmer une personne angoissée. Car, même si elle faisait du mieux qu'elle pouvait, elle était la première à être angoissée. On arrêta très vite de lui adresser la parole. Alors, elle se sentit encore plus mal.
Pour faire preuve de politesse, elle excuse auprès du groupe et dit devoir s'absenter un moment. Être le grain de sable dans la mécanique bien huilée de Terminal City la faisait souffrir. Elle n'arrivait pas à comprendre ce qui lui arrivait. Aussi, elle fit la seule chose, dont elle avait horreur, capable du lui apporter des réponses : elle alla frapper à la porte de Lydecker.
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Elle essaya de laisser Willow et Holly derrière elle, mais son autorité faisait clairement défaut. Lorsque le colonel ouvrit sa porte d'entrée, il dévisagea les deux encadrants de Max.
_ Alec leur a demandé de veiller sur moi, dit-elle en guise de salutations.
_ 175, 128, attendez dans le couloir, ordonna Lydecker.
Willow et Holly échangèrent un regard et firent un pas en arrière. Max était stupéfaite. Le colonel l'invita à entrer.
_ Assieds-toi, fit-il en indiquant le canapé. J'ai entendu dire qu'Alec manquait à l'appel.
_ Depuis quand vous avez plus d'autorité que moi ? demanda-t-elle. Et, depuis quand vous permettez-vous de donner de nouveau des ordres ?
_ Ce n'est pas ce que tu voulais en m'indiquant qu'ils veillaient sur toi, avec un ton blasé ? répondit-il.
_ Si, mais… Vous n'avez pas à donner des ordres à un transgénique !
_ Ils savent que tu ne risques rien ici et que la conversation que nous allons avoir est probablement confidentielle. S'ils m'avaient obéi, ils se seraient mis au garde-à-vous ou m'auraient dit un "oui, mon colonel" ou quelque chose du genre.
_ J'ai essayé de les faire partir depuis… presque une journée.
_ Oh, je doute qu'ils obéissent à un tel ordre, même venant de toi. Ou de n'importe qui d'ailleurs.
_ Pourquoi ? C'est Alec qui leur a demandé après tout.
_ Justement.
_ Justement quoi ?
_ Pourquoi crois-tu qu'Alec ait chargé deux transgéniques, extérieurs à Terminal City, de veiller sur toi ?
_ J'avoue m'être vaguement posée la question avant de passer à autre chose, répondit Max.
_ Vous êtes deux dirigeants. Il ne doit pas vous arriver quelque chose à tous les deux. J'imagine que si les rôles étaient inversés, ils colleraient aux basques d'Alec.
_ Mais, pourquoi eux et pas quelqu'un de Terminal City ?
_ Parce qu'ils sont disponibles.
_ Je ne comprends pas, dit Max.
_ Comme 175 et 128…
_ Willow et Holly, coupa-t-elle.
_ Qui est qui ?
_ Aucune idée.
_ Bref, ils ne sont pas de Terminal City. C'est bien ça ?
_ Oui.
_ Donc, ils ne sont pas soumis à vos règles. J'imagine que vous allez aider les autorités ou que sais-je encore ?
_ Oui.
_ Donc, tu as deux gardes du corps, entièrement concentrés sur ta sécurité.
_ Mais, pourquoi accepter une telle mission ? Je veux dire, s'ils n'ont pas voulu vivre à Terminal City, c'était pour être tranquilles.
_ Ils ne peuvent être tranquilles que parce que Terminal City est stable. Ils ont tout intérêt à veiller de loin au bien-être de la communauté transgénique car ils bénéficient des avantages, sans les inconvénients. Accepte-les. En plus, comme ils ne viennent pas d'ici, ils sont habitués à la vie parmi les habitants de Seattle. Si tu dois être amenée à te déplacer, ils ne se feront pas remarquer.
_ Ah…
_ Ce n'était pas pour ça que tu es venue ici, non ?
_ Je ne sers à rien, dit Max sans détour.
_ Pourquoi dis-tu ça ?
_ Parce que c'est vrai !
_ Tu es leur cheffe, dit Lydecker.
_ J'ai l'impression de faire partie de la décoration ou d'être dans le passage et de gêner.
_ Pourtant, tu as été leur leader pour le siège de 2021, à ce qu'on m'a dit.
_ Mais, je savais quoi faire. Il fallait organiser la défense, se battre, négocier… C'était la guerre, quoi.
_ Faire ce pourquoi tu as été conçue.
_ J'ai horreur de ça ! dit la jeune femme. Mais, j'ai aussi horreur de ne pas pouvoir aider. Là, il faut attendre. Organiser, préparer, et attendre. J'ai horreur d'attendre.
_ Oui. Depuis que tu es enfant, ça a toujours été ton défi. Tu n'es pas de nature patiente. Mais, tu as fait de gros progrès. C'est très bien déjà.
_ Je me moque de votre évaluation, Lydecker.
_ Être chef, ça veut aussi dire déléguer. Tu ne peux pas savoir tout faire. Tu as une équipe compétente qui t'entoure.
_ Je sais ça.
_ Fais leur confiance.
_ C'est déjà le cas. Mais, je… Je voudrais faire quelque chose.
_ Montre-toi. Tout simplement. Sois présente. Je me doute qu'avec l'absence d'Alec, tu dois être un peu… perturbée, mais si tu restes calme, les transgéniques resteront calmes. Tu n'en as peut-être pas l'impression, mais ils observent chacun de tes gestes. Ils calqueront leur attitude sur la tienne. Si tu es calme et patiente, ils le seront autant que toi. Tu ne sers pas à rien, Max. Tu es essentielle.
_ Je dois retourner auprès d'eux ?
_ Plus que jamais.
_ Mais…
_ Mais ? Ça ne te ressemble pas. Tu aimes pourtant les transgéniques plus que ta vie…
_ Je voudrais aller chercher Alec, avoua Max.
_ Je comprends. Tu t'inquiètes pour lui.
_ Et si… Et si…
_ Tu ne dois pas penser à ça.
_ C'est déjà dans ma tête.
_ Je sais, dit le colonel. Et, cette obsession ne fera que prendre de l'ampleur. Mais, pour le bien de tous, tu dois faire bonne figure. Eux aussi s'inquiètent pour Alec. Comme je te l'ai dit, si tu cèdes, ils cèderont.
La jeune femme baissa les yeux.
_ Envoies Joshua à sa recherche, avec une escorte pour le protéger. Il a le nez le plus fin de Terminal City et a énormément d'affection pour Alec. Il le retrouvera.
Max dut se résoudre.
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Elle retourna auprès de son peuple, la tête haute, mais le moral dans les chaussettes, et sourit devant tout le monde. Elle fit de son mieux pour donner le change et se greffa auprès de Dix ou Mole, même s'ils étaient ceux qui travaillaient réellement.
À présent qu'elle en était consciente, elle prit le temps d'observer les autres transgéniques. Le temps de son absence chez le colonel, l'ambiance s'était rapidement alourdie. À son retour, les uns et les autres semblèrent sortir de leur marasme. Ceux qu'elle croisa, dans la cour, la suivirent jusqu'au centre de commande. Et tous levèrent la tête à son retour. Comme l'avait dit Lydecker, sa seule présence changeait le comportement de la totalité dans transgéniques à Terminal City. C'était flatteur. Mais, pour la première fois, elle eut envie de ne pas faire partie de ce groupe, et encore moins d'être à la tête. Elle aurait voulu pouvoir bouger librement et aller elle-même à la rechercher d'Alec. Mais, si Alec avait été là, il lui aurait dit de prendre soin des autres avant de s'occuper de lui. Elle en était certaine.
Joshua prit très au sérieux sa mission de sauvetage. Il y eut tant de volontaires pour l'escorter qu'il fallut trier. Mole, qui avait beaucoup d'affection pour Alec, malgré ce qu'il disait en permanence, souhaita aussi accompagner l'homme-chien. Mais Max dut obliger de refuser. Lydecker l'avait prévenue : pour le bien-être de transgéniques et le bon déroulement de opérations en cours, il était essentiel que les principaux leaders de Terminal City restent sur place. Ça, c'était aussi un rôle qui lui incombait. Celui de jouer à la méchante en empêchant l'homme-lézard d'aller à la rescousse d'un de ses plus proches amis. Mole lui en voudrait probablement pendant un bon moment, mais elle devait rester ferme sur le sujet. Être chef, c'était aussi être la première personne à recevoir les critiques et les mécontentements. C'était la partie désagréable du travail.
Au final, la présence de Willow et Holly, fidèles à leurs postes de garde du corps, mais extérieurs à la communauté de Terminal City, commença à soulever des questions chez certains. Lydecker avait expliqué de façon claire la situation à Max et la jeune femme avait compris le bienfondé de leur présence. Mais, comme elle avant eux, plusieurs transgéniques se demandaient pourquoi deux presque étrangers avaient pour tâches de la protéger elle, et pas l'un d'entre eux. La jeune femme allait donc devoir expliquer à son tour les raisons de la présence du couple de X5. Les explications et les plaidoyers n'étaient pas son fort. Galvaniser des troupes, préparer un siège, organiser la résistance, ça oui. Si on lui avait dit qu'elle préférerait revenir à son rôle de leader de Terminal City en 2021, elle ne l'aurait pas cru…
Seattle, Jam Pony, mercredi 20 juillet 2022
ORIGINAL CINDY
Si un jour quelqu'un avait à Cynthia McEachin qu'elle serait heureuse de passer la nuit dans les locaux de Jam Pony, dans un sac de couchage, elle lui aurait frappé si fort, pour lui remettre les idées en place, qu'elle se serait cassé plusieurs ongles… Pourtant, elle avait été heureuse d'être là. Elle n'était heureuse heureuse. Mais, elle se sentait mieux à cet endroit précis, qu'elle ne l'aurait été chez elle, au Secteur 5.
Enfant, elle avait vécu à Chino Hills, en Californie. En juillet 2008, il y avait eu un tremblement de terre*. Il y avait eu peu de dégâts et peu de victimes. Mais, ce mardi-là, sa mère l'avait confié à une voisine le temps d'aller voir sa grand-mère. Cynthia et la voisine étaient sortie dans la rue, par sécurité, comme beaucoup d'autres. À cause d'une réplique du séisme, un morceau de la façade de leur immeuble s'était détaché. En tombant, il s'était brisé et un morceau de béton avait transpercé la dame qui lui tenait la main, la tuant sur le coup. Cynthia avait gardé cette peur en elle pendant des années. Grâce à Diamond, Original Cindy avait aidé Cynthia. Mais, il allait lui falloir quelques jours pour temporiser.
Ce n'était pas une chose dont Original Cindy parlait. Elle ne l'avait d'ailleurs pas dit à Max. Là, elle pouvait encore moins qu'avant. Déjà, parce que sa meilleure amie n'était pas là. Ensuite, parce que la disparition de son petit ami, et d'un de leurs amis les plus proches, était bien plus inquiétante qu'une vieille névrose de petite fille. Elle dut emprunter des affaires à droite et à gauche, pour se faire un brin de toilette et ne pas sentir le vieux bouc. Plus tard, elle essayerait de passer chez une de ses "amies" pour emprunter quelques vêtements de rechange. Si on lui avait dit que Jam Pony serait son second foyer…
Max appela Normal en fin de matinée. Elle devait rester à Terminal City. Une équipe de spécialistes s'était jointe aux pompiers et sauveteurs pour fouiller les décombres d'Harbor Island. Il n'y avait toujours pas de nouvelle d'Alec et Sketchy.
L'altruisme forcené de Normal, qui avait semblé passablement suspect à la jeune femme, trouva une explication aux alentours de la pause méridienne. Des policiers de Secteurs avaient rapporté à leurs supérieurs les déambulations des coursiers de Jam Pony, dépourvues de colis ou de courriers, devenus messagers. Le conseil d'administration de la municipalité apprécia les efforts de l'entreprise et de ses salariés. Jam Pony devint la première entreprise civile officiellement mandatée par la ville de Seattle pour la transmission de messages. À cause des urgences, les radios de la police et de secours étaient saturées. Du coup, il fallait un prestataire de confiance pour transmettre des informations essentielles pour l'organisation de la ville, mais ne relevant pas des urgences sécuritaires ou médicales. Les coursiers à bicyclettes pouvaient se faufiler partout, et bien plus vite que n'importe quel véhicule officiel. L'entreprise se verrait bien entendu payée pour chaque missive transmise.
_ Et, les gens ? demanda un coursier.
_ Continuez le bénévolat. Le bouche-à-oreille est un excellent moyen de s'attirer de nouveaux clients. Rien ne vaut de la publicité, surtout si elle est gratuite.
_ Normal, dit Original Cindy. Vous n'avez pas l'impression de profiter de la situation, ce qui est juste… dégueulasse ?
_ Si on ne le fait pas, d'autres le feront. Il faut savoir saisir sa chance.
_ Et, les colis ?
_ Les conditions générales de ventes stipulent très clairement qu'en cas de conflit atomique ou attentat, le service ne peut être garanti, et qu'aucun dédommagement ne sera fait auprès de l'expéditeur ou du destinataire, répondit Normal, en parfaite récitation des petites lignes sur ses contrats de vente.
_ Euh… Normal, vous êtes au courant qu'il n'y a ni guerre, ni attentat ?
_ Les autorités n'ont rien confirmé à ce jour et n'excluent aucune hypothèse. C'était aux informations de ce midi.
_ Mais…
_ Par ailleurs, et ça vous concerne tous, mes contrats ont aussi vocation à vous protéger. C'est aussi pourquoi il est noté que la reprise du service de livraison se fera avec lorsque la garantie de circulation sera établie et lorsque les conditions de travail seront compatibles avec la sécurité du personnel de livraison.
_ Mais, c'est le déjà le cas.
_ Ah oui ? Les autorités ont pourtant rappelé qu'il était essentiel de limiter les déplacements et qu'elles envisageaient même la mise en place qu'un couvre-feu.
_ J'abandonne, dit Cindy.
_ Bip, bip, bip, mes vaillants petits Hermès à roulettes ! L'avenir est devant nous ! cria Normal avec enthousiasme.
Les coursiers distribuèrent les missives officielles car personne ne pouvait refuser un salaire, mais tous les présents continuaient leurs actions de bénévolats auprès de la population. Car, s'il n'était pas certain que Normal ait réellement un cœur, eux ils en avaient un chacun.
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À mesure que les heures passaient, les chances de trouver des survivants diminuaient. La radio ne faisait état que de corps calcinés sur l'île. Même sur les bateaux, il y avait eu des morts. L'un d'entre eux avait même basculé et était couché sur le flanc. Dans la zone industrielle du Secteur 20, la plupart des morts étaient dues aux objets projetés par explosion. Même si la cause n'était pas la même, cela raviva le traumatisme d'enfance de la jeune femme. Les nouvelles étaient plus que déprimantes, même pour quelqu'un comme Original Cindy, qui essayait toujours de voir le côté positif des choses, qu'elles viennent de la radio, de la télévision, ou de la rumeur.
L'ambiance devint de plus en plus maussade avec l'approche de la tombée de la nuit. Tout le monde savait que les secours allaient arrêter les recherches et que les pillards et autres criminels allaient reprendre du service.
Alors qu'elle dînait avec d'autres coursiers, des exclamations attirèrent son attention. Elle se leva de sa chaise et fut aussi ébahie que les autres. Sketchy, dans un état plus pitoyable qu'à l'ordinaire, enfin vraiment plus pitoyable, avançait lentement, en traînant les pieds, le regard dans le vague. Ses vêtements étaient sales et il lui manquait une chaussure. Il tenait son guidon de vélo dans les mains, mais n'avait pas de vélo avec lui.
Tous le regardèrent progresser comme s'ils voyaient un fantôme. Sketchy alla jusqu'au comptoir et se présenta devant Normal, qui le regardait, la bouche béante. Le jeune homme posa le guidon et le regarda osciller sur le comptoir pendant plusieurs secondes, sans un mot.
_ Bonjour ? fit Normal.
Sketchy posa un doigt sur le guidon pour l'empêcher de bouger, comme s'il n'avait pas remarqué la présence de son patron devant lui.
_ Calvin ? appela Normal.
_ Présent, répondit machinalement Sketchy, en tournant la tête.
Le son de la voix du jeune homme fit réagir Original Cindy. Elle se précipita vers lui et lui toucha le bras. Il sursauta si fort en poussant un hurlement qu'il effraya tous les coursiers présents.
_ Sketchy, Sketchy, dit Cindy. C'est moi. Calme-toi. Calme-toi.
Il regardait partout autour de lui. De façon plus douce, Original Cindy le toucha à nouveau et il regarda la main de la jeune femme sur son bras, comme s'il s'agissait d'une chose étrange.
_ Tu vas bien ? demanda-t-elle.
_ Hein ?
_ Question stupide, dit Normal en passant de l'autre côté du comptoir. Évidemment qu'il ne va pas bien.
Le patron de l'entreprise de coursiers demanda qu'on lui apporte sa trousse de premiers secours, de l'eau et un torchon. On installa Sketchy sur un banc.
Original Cindy tenta de parler à Sketchy à plusieurs reprises, mais le jeune homme était trop choqué. Normal lui débarbouilla le visage et constata qu'il n'avait que des éraflures et des hématomes. Connaissant ses antécédents médicaux, il n'était pas sûr que sa confusion mentale soit la conséquence d'une blessure comme un traumatisme crânien. Normal penchait plutôt pour un état de choc psychologique.
Malgré un état physique acceptable, il n'était absolument pas question pour autant de le renvoyer seul chez lui. Cindy savait que Natalie était en vacances chez ses parents et que Sketchy n'avait personne pour s'occuper de lui. Il n'était pas non plus suffisamment blessé pour être admis aux urgences. Normal dit que même s'il avait des blessures internes, vu qu'il ne montrait pas de signes extérieurs de souffrance, on le ferait attendre des heures en salle d'attente et qu'il pourrait mourir sur place. Tous furent d'accord pour le garder sur place et de le surveiller à chaque instant.
Lentement, Cindy abreuva Sketchy, mais il refusa de manger. Normal récupéra le sac à dos de Sketchy et y découvrit la moitié, certes un peu cabossée, des colis qu'Alec et lui devaient récupérer sur chez CMA CGM. Donc, les deux coursiers étaient sur le chemin du retour. Ça, c'était une bonne nouvelle. Ils avaient pu s'éloigner un peu du point de départ des explosions. Il ne prononça rien d'autres que des sons incohérents, pas même des mots. Tous étaient pourtant suspendus à ses lèvres, car il savait ce qui c'était passé sur Harbor Island et il était le dernier à avoir vu Alec. Mais, la présence de Sketchy donnait de l'espoir. Si lui, qui n'était pas un super soldat, avait survécu, alors Alec aussi.
Cependant, Original Cindy choisit de ne pas prévenir Max. Car, même si Sketchy était revenu, il n'y avait toujours pas de certitude concernant Alec et cela ferait souffrir la jeune femme inutilement.
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Sketchy dormit pendant plus de douze heures. Au point qu'un débat était en cours entre Cindy et Normal pour savoir s'il fallait le réveiller ou non, lorsque celui-ci descendit les escaliers de lui-même.
_ Hé, les gars, vous savez comment j'ai atterri là-haut ? demanda Sketchy.
_ Bougre d'idiot ! cracha Normal. Il arrive comme si la situation était normale.
_ Là, j'avoue… dit Original Cindy.
_ Bah quoi ?
_ "Bah quoi" ?! Je vous le laisse, dit Normal à la jeune femme, parce que je risque de lui faire un traumatisme crânien moi-même.
« J'avoue… » songea-t-elle.
_ Sketchy, tu te sens comment ? demanda-t-elle.
_ Un peu paumé, répondit-il, mais ça ne me change pas vraiment de d'habitude.
_ Tu te rappelles de quoi ?
_ Euh…
_ On veut entendre autre chose que des sons monosyllabiques, pesta Normal.
_ Vous n'aidez pas là, Normal. Tu te rappelles d'Harbor Island ? demanda Cindy au jeune homme.
_ Ouais, on devait aller chercher des trucs avec Alec chez l'autre entreprise là… C'est quoi son nom déjà ?
_ Ce n'est pas important, coupa-t-elle. Tu parlais d'Alec ?
_ Ouais ! Il m'a fait découvrir un foodtruck de folie sur la marina ! Ce type connaît tous les bons plans de Seattle. Il est vraiment trop cool. Hé ? J'ai trop la dalle, d'ailleurs. Quelqu'un a un truc à bouffer ?
_ Donnez-lui à manger pour l'amour du ciel ! Il faut que son cerveau soit alimenté pour qu'il puisse fonctionner un minimum et qu'on ait la suite de l'histoire, dit Normal.
_ Il est tendax le Normal, non ? Commenta Sketchy, en accepta avec joie le reste de sandwich tendu par Sky.
Il ne fallut que quelques secondes au jeune homme pour engloutir sa pitance. Sketchy les dévisagea et un autre coursier dut lui donner son repas, et un autre, sa boisson.
_ Ça va mieux ? demanda Original Cindy.
_ Ouais ! Merci, les gars. Vous êtes cool.
_ Bon alors, où est Alec ? demanda Normal.
Sketchy se pencha et regarda autour de lui.
_ Qu'est-ce que tu cherches, l'asticot ? demanda le patron de Jam Pony.
_ Bah, Alec.
_ Si on te demande où est Alec, Sketchy, c'est parce qu'il n'est ni ici, ni à Terminal City, dit Cindy.
_ Attendez, il est pas rentré avec moi ?
_ Non, tu étais tout seul en arrivant, répondit-elle.
_ Mais… Il m'a dit "Je suis derrière toi, continues d'avancer. Je veillerai à ce qu'il ne t'arrive rien".
à suivre
Le mardi 29 juillet 2008, il y a réellement eu un tremblement de terre, de magnitude 5,4, dont l'épicentre était situé à 3 km au sud-ouest de Chino Hills. Il a duré une vingtaine de secondes et a été suivi de 27 répliques durant la première heure. Il n'y a eu pas de victime ce jour-là.
