DOUZE HEURES SUR HARBOR ISLAND
Langage vulgaire
Seattle, Harbor Island, matinée du mardi 19 juillet 2022 / flashback
ALEC
Des fois, Alec se demandait sérieusement ce qui n'allait pas bien chez lui. Après tout, il était "lui". Il pouvait séduire et avoir quasiment toutes les femmes qu'il voulait. Pourquoi avait-il fallu qu'il tombe amoureux de la femme la plus compliquée de l'histoire du genre humain (et du genre X5, si ça existait) ? Femme qui, accessoirement, était l'une des moins sensibles à ses charmes. Bon d'accord, ils sortaient ensemble, donc elle ne devait pas être si insensible que ça. Enfin, ils se fréquentaient… Enfin, c'était compliqué… comme elle.
Par moment, il avait l'impression d'être le type le plus chanceux au monde, d'avoir trouvé la femme de sa vie et d'être en parfaite osmose avec elle. D'autres fois, il avait l'impression d'être le genre de gars relou qu'une fille tolérait par pitié. Ce matin-là, en une conversation, il avait eu l'impression d'être les deux.
Il avait tout fait pour que Max soit le moins impactée par le décès du clone de sa sœur. Il avait tout géré. De Terminal City, à Jam Pony, en passant par son ex manipulateur et ses secrets. Puis, il l'avait distraite avec un nouvel anniversaire. Bon ça, il avait déjà eu l'intention de le faire à la base. Il en avait juste rajouté une couche. Même le cadeau n'était, à l'origine, que celui d'un ami pour une amie, car il datait de l'année précédente. Cependant, il avait été réellement ravi de voir à quel point elle l'aimait. Même s'il avait un peu payé le côté obsessionnel de la jeune femme pour son magazine en termes d'attention. Lorsqu'il avait eu l'idée de ce cadeau, il se moquait éperdument de ne plus être le centre d'intérêt de la jeune femme. Là, ça avait été un peu vexant. Mais bon, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Elle avait voulu lui offrir quelque chose en retour de ses attentions. Il avait apprécié cette proposition mais, à ce moment-là, il n'avait réellement eu besoin de rien. S'il avait connu la suite, il lui aurait demandé d'avoir plus de considération pour lui. En effet, elle lui avait rappelé que leur relation n'avait pas à être connue et il s'était senti comme un con.
Il avait cru que le fait que les transgéniques soient au courant allait changer les choses pour ça. Il pouvait presque comprendre qu'elle ait eu envie de faire preuve de discrétion par rapport aux habitants de Terminal City : aux yeux de certains, le fait qu'ils étaient les leaders tout en se fréquentant pouvait relever du conflit d'intérêt, d'autres, et cela avait été vérifié, avaient été trop enthousiasmés par leur ancien statut de couple reproducteur nouvellement retrouvé, même s'il n'y avait pas moyen… Mais franchement, ça changeait quoi que les potes de Jam Pony et juste des gens soient au courant ?
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Avec Sketchy, c'était à leur tour d'aller sur Harbor Island pour récupérer des colis auprès de l'entreprise CMA CGM, une entreprise de livraison au niveau national. Normal s'était servi des fonds qu'il avait eu par Monsieur et Madame Keller pour élargir les horizons de Jam Pony. Il avait fait valoir auprès de l'entreprise nationale qu'un partenariat avec une entreprise locale, avec des livreurs qui connaissaient parfaitement les rues et les raccourcis leur ferait gagner en efficacité. Chaque semaine, CMA CGM confiait un certain nombre de petits colis à Jam Pony, qui devait les livrer plus vite que les livreurs de la CMA, dans leurs camions de transports. Pour Normal, c'était un pari gagné d'avance. Si cette sous-traitance devenait pérenne, le prix d'une livraison CMA par Jam Pony vaudrait trois fois plus chère qu'une livraison standard. Les coursiers avaient donc autant à gagner que leur patron.
En pédalant, vers l'île, Alec continuait à réfléchir, sans écouter les élucubrations de son ami, qui parlait sans discontinuer depuis leur départ, une demi-heure auparavant. En passant le dernier barrage de police sur le pont, à l'entrée de l'île, au lieu de suivre la route vers la zone industrielle, Alec s'arrêta sur le bord de la route.
_ Ça va, mec ? lui demanda Sketchy.
_ T'as faim ?
_ Bah, c'est pas encore la pause.
_ Sur la marina, dit-il en faisant un signe de tête vers le sud, à l'opposé de leur destination, il y a une femme qui tient un foodtruck. Tu ne choisis pas ce que tu manges : elle fait en fonction des arrivages, mais sa cuisine est top. Elle fait journée continue dès 10 heures du matin.
_ Tu sais, si on se dépêche, on sera rentré tôt. Normal nous laissera peut-être manger en avance. J'ai fait mon sandwich moi-même. Bon… faudra sans doute reprendre en avance aussi, du coup…
Une partie de la mémoire d'Alec se mit en route et il se souvint que Natalie était partie voir ses parents, que Sketchy était célibataire temporaire, qu'il devait se faire lui-même à manger et qu'il avait un salaire de misère.
_ C'est moi qui paye, dit le X5.
_ Je crève la dalle, répondit aussitôt Sketchy.
Les deux coursiers se dirigèrent au sud de l'île, vers la marina. Cette partie du port était consacrée à la plaisance. Il y avait à peine la place pour une vingtaine de petites embarcations de loisir. Ces emplacements étaient les moins prisés de tout Seattle. Pour rejoindre la baie, il fallait manœuvrer entre les cargos et autres navires de transports de marchandises de la zone industrielle. La vue était moche avec des entrepôts à vue et l'embouchure de la rivière Duwamish qui charriait des déchets depuis l'intérieur des terres. Les propriétaires de bateaux amarrés-là ne s'en vantaient pas.
Pour ses affaires personnelles ou pour Terminal City, il était arrivé à Alec de venir dans cette zone. C'était ainsi qu'il avait fait la rencontre de Huong Thu Pham, immigrée Vietnamienne de 32 ans, et de sa fille Hoa Lan, 13 ans. Elles étaient arrivées de façon clandestine sur les côtés américaines, alors que la petite fille n'avait que quelques mois, et étaient les seules survivantes du naufrage de leur embarcation. D'abord attrapée par les autorités, Huong Thu avait été placée en transit en raison de la présence de sa fille en bas âge, au lieu d'être immédiatement renvoyée dans son pays d'origine. Puis l'Impulsion faisant, elle avait été mise à la rue et avait dû se débrouiller seule.
Huong Thu avait fait preuve de résilience et s'en était très bien sortie. Elle avait sa camionnette de foodtruck, à l'origine, pour aller à la recherche des clients, mais elle avait vite repéré l'emplacement sur la marina au sud d'Harbor Island. Sa cuisine était suffisamment bonne pour que ce soit les clients qui viennent à sa rencontre. Finalement, son restaurant était devenu presque fixe. Elle ne le déplaçait que de 3 mètres tous les six mois, pour garder son statut de vendeur ambulant et ne pas payer de taxe d'occupation du terrain. Sa fille et elle vivait dans un ancien cabanon de pêche, à moins de deux mètres de là. Elle avait veillé que sa fille ait une bonne éducation. Elle-même parlait parfaitement la langue locale sans le moindre accent et, à force d'écouter les conversations de ses clients, avait des notions dans cinq autres langues.
_ Ah ! Monsieur Alec ! fit Huong Thu, en voyant le X5 arriver. Bienvenu !
_ Il me semblait vous avoir dit de m'appeler juste "Alec", Madame Pham.
_ Et, il me semblait vous avoir dit que tout client devait être traité avec respect, même le plus présomptueux.
Alec ria franchement.
_ C'est Alec ! cria Hoa Lan, en se faufilant jusqu'au X5. Coucou !
_ Salut, princesse. Tu es contente d'être en vacances ?
_ Ça, ça dépend, répondit la fillette.
_ De quoi ? demanda-t-il.
_ De si je dois aider au nettoyage des gamelles, dit la petite en jetant un regard noir à sa mère.
_ Ces gamelles payent ton école, tes habits et tes caprices, répliqua la mère.
_ Quand est-ce que je me marie avec toi, Alec ? demanda la jeune fille. Pour que tu m'emmènes loin de mon horrible mère !
_ Ouah ! Elle est directe, commenta Sketchy.
_ Si tu veux que je sois horrible, jeune fille, je peux l'être. Va donc écailler les poissons qu'on nous a livré.
_ Quoi ?! Mais, maman !
_ Estimes-toi heureuse que les boyaux aient déjà été enlevés.
_ Mais…
_ Maintenant ! cria la mère.
Alec et Sketchy s'assirent sur des tabourets devant le comptoir.
_ C'est à cette heure-ci que tu nettoies ton poisson ? Je te croyais plus matinale, taquina Alec.
_ Mon poisson est parfaitement nettoyé, répondit-elle en posant deux bols de bouillon, de poisson, devant les deux coursiers. Un vendeur a eu besoin de se délester de sa marchandise, dit-elle.
_ Oh… Il a cassé ses prix, tu as fait une bonne affaire et on va bouffer du poisson pendant une semaine, commenta-t-il en goûtant son bouillon.
_ Tu peux partir si tu veux, répondit Huong Thu.
_ Pourquoi ? demanda Sketchy. C'est super bon.
_ Merci. Monsieur ? demanda la cuisinière.
_ Sketchy. Un pote du travail, répondit Alec.
_ Ce n'est pas à toi que je cause, cracha-t-elle.
_ Euh… Calvin Théodore, Madame. Mais, tout le monde m'appelle Sketchy.
_ Ravie de vous rencontrer, Monsieur Sketchy.
_ Détends-toi, dit Alec à la femme. T'as pas besoin d'être si polie avec lui. C'est moi qui l'invite et je ne te filerai pas de pourboire pour tes manières.
Un autre client arriva et Huong Thu alla le voir, non sans avoir proféré des insultes en vietnamien. Alec ne parlait pas cette langue. À Manticore, le jeune homme n'avait appris à parler que trois langues asiatiques : le Mandarin, le Cantonnais et le Japonais. Cependant, à la manière de prononcer les mots et au regard noir que Huong Thu lui avait lancé, il se doutait que cela n'avait rien d'aimable ou de poli.
_ Si tu l'aimes pas, pourquoi tu viens manger ici ? demanda Sketchy à Alec.
_ Je l'aime bien. Et, elle m'aime bien aussi. Je l'ai débarrassé de gros lourds qui voulaient la racketter.
_ Pourquoi vous vous parlez comme ça ?
_ À la base, c'est une blague et une longue histoire.
_ J'ai compris. Ça ne me regarde pas.
_ Je t'expliquerai peut-être un jour. En attendant, si je t'ai invité, c'est parce que j'aurais bien besoin des conseils d'un pote, dit Alec.
_ Toi, tu as besoin des conseils d'un gars comme moi ? C'est une plaisanterie ?
_ Non, pas du tout.
_ Bah ça doit être grave.
_ Je ne sais pas… Je suis un peu paumé.
_ Ça, ça se voit.
_ Ah ouais ?
_ Grave, dit Sketchy. T'avais pas l'air bien en arrivant ce matin.
_ Désolé, dit le X5. C'est juste qu'il y a un truc qui me prend la tête.
_ Bah, tu m'as aidé plein de fois. Si je peux faire quoi que ce soit, dis-moi.
Alec hésitait. Honnêtement, se confier à Sketchy était la dernière chose qu'il avait envie de faire. Mais, en même temps, il ne voyait pas à qui d'autre il pouvait parler. Il n'était pas question de mêler un transgénique à ses affaires et n'avait, en vérité, que peu d'amis fiables. Ou à peu près fiables. Et des amis mecs. Au final, c'était soit Sketchy, soit Normal. Aucune personne saine d'esprit ne serait allée parler à l'un de ceux-là, mais il manquait d'option.
_ Quand tu as commencé à sortie avec Natalie, vous avez attendu combien de temps avant d'officialiser ? demanda-t-il.
_ Tu veux dire, au bout de combien de temps on l'a dit aux autres ?
_ Ouais.
_ Euh… Je ne sais pas. Ça fait combien d'heures une nuit ?
_ Attends, tu veux dire que vous avez couché ensemble et le lendemain, vous en parliez ?
_ Non ! Non. Nat est pas du genre à coucher le premier soir.
_ Bah, ça s'est passé comment alors ?
_ Tu veux savoir comment j'ai fait pour sortir avec Natalie ? demanda Sketchy.
_ Oui, c'est ça.
_ Pourquoi ?
_ La curiosité, répondit Alec.
_ Ouais, je vois. Tu te demandes comment un looser comme moi a fait ?
_ Non, c'est pas ça. Crois-moi. Tu n'es pas un looser. Dis-moi, Sketchy. Ça m'intéresse vraiment.
_ Bah… On s'est croisé pendant qu'elle faisait ses courses. Son sac s'était déchiré et je suis descendu de mon vélo, que j'ai attaché dans un coin, et je l'ai aidé à porter ses affaires jusqu'à chez elle. Et, j'ai dit que si j'étais un mec beau et cool, je pourrais rencontrer une fille vraiment jolie alors que je ne m'y attendais pas et que j'aurais le courage de lui demander son numéro mais que, comme je n'étais ni l'un ni l'autre, ça ne m'arriverait jamais. Elle a rigolé et a écrit son numéro dans le creux de ma main. Je suis parti en disant que j'allais essayer de la jouer cool et de ne pas l'appeler avant une heure. Elle a encore rigolé.
_ Tu as réussi ? À ne pas l'appeler dans la foulée ?
_ Bah ouais, mais pas parce que je le voulais. Mais, parce que ça m'a pris longtemps pour rentrer chez moi à pied.
_ T'avait pas récupéré ton vélo ?
_ Si, mais elle avait son numéro dans ma paume. J'avais trop peur qu'il s'efface si je devais tenir mon guidon.
_ Pourquoi tu ne l'as pas réécrit ailleurs ?
_ Franchement, je n'y aie pas pensé. Une jolie nana venait de me filer, pour de vrai, son numéro. Je n'arrêtais pas de regarder ma main comme si ce n'était pas réel.
_ Et après ?
_ Je l'ai invité à sortir un soir. Bizarrement, elle a dit oui. On a parlé toute la nuit. Et, le matin, j'avais une petite-amie. C'est incroyable, non ?
_ C'est franchement chouette, mec. T'as assuré comme un pro. Même moi, je n'aurais pas réussi à faire aussi bien.
_ Tu me charries.
_ Non, je t'assure. Je t'envie vraiment.
_ Comment un type comme toi pourrait m'envier ? Tu as tout.
_ Oh… crois-moi…
Alec était sincère. Il enviait la situation simple que vivait Sketchy avec sa petite-amie. Parfois, il faisait une connerie et elle le mettait dehors, mais c'était mérité. Et, après une période de mea culpa et d'adaptation, elle finissait toujours par le reprendre.
_ Alec ? fit Sketchy, en arrachant le X5 à ses pensées.
_ Oui ?
_ Qu'est-ce qu'il y a ?
Alec soupira en guise de réponse. Il hésitait toujours à se confier à son ami. Max allait lui en vouloir de dévoiler leur relation. En même temps, elle l'avait dit à ses deux meilleures amies et tous les transgéniques le savaient…
_ Tu disais qu'il y avait un truc qui te prenait la tête, insista le coursier.
_ Si je te disais que j'avais peut-être une copine, mais que c'était compliqué, tu dirais quoi ? demanda-t-il.
_ Quel genre de copine ?
_ Dans le genre Natalie pour toi.
_ Une seule ?
_ C'est le principe, non ?
_ Bah, merde alors !
_ C'est si moche que ça ?
_ Non, c'est… C'est juste surprenant. Je veux dire… Je ne m'attendais pas à un truc du genre venant de toi.
_ Pourquoi ? demanda Alec.
_ Bah… En fait, je ne sais pas trop, avoua Sketchy. T'es le genre de mec cool qui sort avec plein de nanas différentes.
_ Je n'ai peut-être pas envie d'être ce genre de mec jusqu'à la fin de ma vie.
_ Bah, c'est cool aussi.
_ Ouais…
_ Je la connais ? demanda Sketchy.
_ Bonne question. Des fois, je ne suis pas certain moi-même de la connaître…
_ C'est si prise de tête que ça ?
_ C'est l'effet que ça me fait, dit le X5.
_ Comment ça peut être compliqué ?
_ C'est-à-dire ?
_ Bah, vous êtes ensemble ou pas du tout ? J'ai pas pigé.
_ C'est quoi la définition d'être ensemble d'après toi ?
_ Euh… Se fréquenter… juste à deux.
_ Fait depuis longtemps.
_ De moments romantiques ?
_ Fait.
_ Se bécoter ?
_ Fait aussi.
_ Vous êtes couché ensemble ?
_ Très largement.
_ Attends… D'après toi, ça fait combien de temps que vous êtes "peut-être" dans cette situation "compliquée" ?
Alec dut prendre un instant de réflexion. Il était vrai que sa "relation" avec Max n'était pas tout à fait linéaire, sans même parler des histoires de partenaires de reproduction à Manticore. Ils avaient eu des moments plus ou moins intimes depuis des mois, comme les chaleurs de Max, sa période chat ou le fait de dormir ensemble, mais le X5 n'avait jamais considéré cela comme faisant partie de leur relation actuelle. Pas plus que leur premier baiser qui avait aussi eu lieu des mois auparavant. Il avait le sentiment que le début de leur relation se situait plutôt à leur échange lingual sur le canapé après le repas raté par Max…
_ Depuis trois semaines, répondit-il alors.
_ Trois semaines ? s'exclama Sketchy.
_ On entame la quatrième semaine aujourd'hui.
_ Sérieux ? Mais, c'est une étape super importante.
_ Vraiment ?
_ Et, vous avez entamez cette quatrième semaine de quelle façon ?
_ Elle m'a rappelé que… Bref… Officiellement, on n'est pas ensemble.
_ Je ne pige pas, dit l'ordinaire.
_ Moi non plus.
_ Après, je crois que c'est normal. Pas le fait que votre relation ne soit pas officielle. Non, ça, c'est bizarre. Mais, c'est normal que ni toi, ni moi ne soyons capables de comprendre les meufs.
_ Ah ouais ?
_ Ouais. Ça prouve que, même si t'es un super soldat de la mort qui tue, tu es juste un gars comme un autre. On n'est pas fait pour comprendre les femmes. Et, c'est pour ça qu'on les aime.
_ Ça ne m'aide pas vraiment… Je fais quoi moi, avec cette histoire d'officialisation ? Franchement, la voir en douce, ne pas pouvoir la prendre dans mes bras quand je veux ou juste l'embrasser en public, ça me gonfle !
_ Je te comprends, mec. En plus, c'est pas comme si t'étais un looser ou le gars le plus moche du monde. T'es top cool et trop canon. Les filles devraient se battre pour être avec toi. D'ailleurs, il y en a qui se sont déjà battues pour toi. Ta copine devrait être super fière de t'avoir mis le grapin dessus. N'importe quelle fille serait fière. Il doit même y avoir des filles qui ont dû prétendre sortir avec toi juste pour se faire mousser auprès de leurs copines.
_ Ça, c'est vachement moins marrant en vrai que sur le papier. Crois-moi.
_ Il y a vraiment des filles qui ont fait semblant de sortir avec toi ?
_ Juste une… Et, c'était galère.
_ Si tu veux, Alec, tu peux attendre que je grandisse, dit Hoa Lan, qui était revenue. J'adorerais dire à tout le monde que je sors avec toi et j'aurais des seins un jour.
_ C'est tentant, dit le X5.
Soudain, l'extrémité d'un manche à balai atterrit violemment sur le crâne du jeune homme.
_ Certainement pas ! s'exclama Huong Thu.
_ J'allais dire "mais", répliqua Alec.
_ Maman ! se plaignit l'adolescente.
_ Files de là ! dit la mère en balayant en direction de sa fille.
_ C'est un phénomène, cette gamine, commenta Sketchy.
_ En vérité, la fixation qu'elle fait sur Alec me simplifie la vie, avoua Huong Thu.
_ En quoi ?
_ Au moins, elle ne court pas après des garçons de son âge ou plus âgés, et je peux dormir du sommeil de la mère qui sait que son unique fille ne fréquente pas un voyou.
_ Alors, pourquoi tu me menaces et me frappes ? demanda Alec.
_ Pour la dissuader. Il faut que je sois crédible dans mon rôle de mère indignée.
_ Et, c'est obligé d'être aussi douloureux pour moi ?
_ Non. Ça, c'est pour mon plaisir, dit la femme vietnamienne en souriant.
_ Shâ bī ( 傻屄 ), dit Alec en chinois.
_ Je ne comprends pas, dit Huong Thu.
_ Fais marcher ton imagination de femme indignée, tu comprendras… Marmonna le transgénique.
_ Et vous, vous en pensez quoi ? demanda Sketchy à la femme.
_ Que sa copine le prend pour un bouche-trou, répondit-elle sans hésitation.
_ Sérieusement ? firent les garçons en cœur.
_ C'est évident, dit-elle en débarrassant le bol de bouillon et en leur servant du poisson et des légumes grillés avec des nouilles de riz.
_ Un bouche-trou de trois semaines, puis quatre ? demanda Sketchy.
_ Oui, en attendant une meilleure opportunité, dit-elle.
_ Tu crois ? demanda Alec.
_ T'as été un gros lourd qui lui a fait du rentre-dedans, elle a dit "oui" pour avoir la paix, pour l'instant elle y trouve son compte mais n'a pas envie de ruiner sa réputation, donc elle ne veut pas que ça s'ébruite.
_ Euh… commença Sketchy. Si elle sortait avec un gars comme moi, okay. Mais, elle sort avec Alec ! Je veux dire… Même moi, je serai prêt à me vanter de sortir avec Alec, alors que je suis hétéro.
_ Elle a probablement quelqu'un d'autre en vue… dit Huong Thu.
_ Un autre gars, marmonna pensivement le X5.
Naturellement, son esprit alla vers Logan et il touilla distraitement sa nourriture au lieu de la manger. Il sursauta en sentant la main de Sketchy sur son épaule.
_ Alec ?
_ Hein ?
_ Il n'a pas écouté ta question, dit Huong Thu.
_ Elle a quelqu'un d'autre ? demanda l'ordinaire.
_ Peut-être son ex. Ça s'est fini bizarrement entre eux.
_ Les ex, c'est comme la prison, dit Huong Thu.
_ Ça veut dire quoi ? demanda Sketchy.
_ Si on y retourne, c'est qu'on n'a pas appris la leçon ou qu'on n'a pas pris assez cher, répondit la femme.
_ Votre sagesse est impressionnante ! s'enthousiasma le coursier.
_ Merci. Tu l'as dragué à quel point pour qu'elle te cède ? demanda la femme à Alec.
_ C'est elle qui a initié ce qu'il y a entre nous, répondit-il.
_ Tu ne l'as pas dragué ?
_ Bien sûr, mais… Elle m'a toujours fichu un vent. Même plusieurs. Au point que je la draguais juste pour la taquiner, parce que c'était marrant. Puis, un jour… je ne sais pas trop. Il y a un truc qui a changé dans ma tête. Je me suis rendu compte que… je l'aimais bien.
_ Que tu l'aimais bien ou que tu l'aimais tout court ? demanda Huong Thu.
_ Option 2, répondit-il.
_ Pour de vrai ? demanda l'autre coursier.
_ C'est moche, hein ?
_ Vous vous connaissez depuis longtemps ? demanda la femme vietnamienne.
_ Deux ans, répondit-il naturellement, avant de se rendre compte qu'il donnait trop d'informations.
_ Ah ! Donc, c'est quelqu'un que tu as rencontré après ton arrivée à Seattle, dit Sketchy. Voyons… Une meuf qu'on connaît tous les deux, que tu as rencontré en arrivant ici, qui ne craque pas sur toi et avec un caractère de merde. C'est quand même pas Cindy ?
« Parfois, Sketchy, j'adore que tu ne sois pas le plus malin des gars… » pensa-t-il.
_ Cindy est gay, dit Alec.
_ Et alors ?
_ Et, elle ? Qu'est-ce qui a changé chez elle ? Vis-à-vis de toi ? demanda Huong Thu.
_ Je ne sais pas non plus. J'avais même pris l'habitude de l'éviter autant que possible parce que je ne savais plus me comporter normalement avec elle, une fois que je m'étais rendu compte de ce que j'éprouvais.
_ Alors, ça s'est passé comment, il y a trois semaines ? demanda Sketchy.
_ C'est elle qui m'a invité. En fait, elle m'avait invité plusieurs fois, mais j'avais réussi à esquiver.
_ Tu ne voulais pas être avec elle ? demanda l'ordinaire.
_ Si mais… elle foutait déjà le bordel dans ma tête. Je ne pensais pas qu'elle voulait de moi comme je la voulais elle. Alors, plutôt que de me retrouver en galère, je l'évitais.
_ Donc, tu t'es comporté comme un abruti… commenta Huong Thu. Elle t'a invité chez elle ?
_ Oui.
_ Comment elle a fait pour t'inviter si tu esquivais les invitations ? demanda Sketchy.
_ Elle m'a invité devant d'autres personnes et la manière dont c'était dit… je ne pouvais pas dire non.
_ Tu as envisagé de ne pas y aller ? demanda Huong Thu.
_ Un millier de fois, répondit-il.
_ Pourquoi tu y es allé ?
_ Parce que je crois que je suis incapable de lui dire non…
_ Ça s'est passé comment ?
_ Le début était super gênant. On s'est retrouvé à parler boulot parce qu'on n'avait rien à se dire. Puis, la bouffe était dégueulasse. Vraiment dégueulasse, dit-il en riant.
_ Et ?
_ On a mangé des sucreries en regardant la télé. Rien d'exceptionnel et puis…
_ Puis ?
_ Elle était là, à se plaindre et à culpabiliser pour tout et n'importe quoi… Je ne supporte pas la voir comme ça. Du coup, machinalement, comme un idiot, j'ai fait ce que j'ai toujours fait. Je l'ai dragué. C'était comme un réflexe. Même si, ça voulait dire autre chose pour moi par rapport à avant. Et, c'est là où ça a changé : elle ne m'a pas rembarré. Au contraire. On était sur le canapé et c'est elle qui est venue se coller à moi et c'est elle qui m'a embrassé.
_ Tu aurais pu la repousser, dit Huong Thu.
_ Pourquoi il aurait fait ça ? demanda Sketchy.
_ S'il ne voulait pas d'elle, il aurait dû être plus clair.
_ C'est tout le problème, dit Alec. Je la voulais. Et, je la veux toujours. Elle me rend dingue. Dans tous les sens du terme.
_ Il s'est passé quoi ensuite ? demanda Sketchy, qui trépignait d'impatience sur son tabouret.
_ Rien, répondit le X5.
_ Comment ça "rien" ? s'étonna la femme.
_ Il n'y a vraiment rien eu. On a été interrompu. Puis, il s'est passé deux jours. Là aussi, c'est elle qui est venue.
_ Elle venue te voir ?
_ En quelque sorte, répondit-il. Quand je me suis réveillé, elle s'était glissée dans mon lit.
_ À poil ? demanda Sketchy.
_ Non, elle portait ses sous-vêtements. Même si ça n'a pas duré longtemps…
_ Trop dément ! fit Sketchy.
_ Elle était consentante ? demanda Huong Thu.
_ Évidemment ! s'offusqua Alec. Tu me prends pour qui ? Je lui ai même demandé si c'était bien ça qu'elle voulait avant de lui enlever ses habits et de passer à la suite, vu qu'elle est super compliquée comme femme.
_ Je voulais juste m'assurer qu'elle n'était pas ivre ou quelque chose comme ça, répondit-elle.
_ Je ne ferai jamais un truc aussi horrible à une femme, répliqua-t-il.
_ Ce n'est pas contre toi, dit-elle. Dans un état second, une femme peut faire quelque chose qu'elle regrette après. Et, ce n'est arrivé qu'une seule fois ?
_ Quoi ? Le sexe ? Non ! Peut-être pas tous les jours… Bon, presque tous les jours. Au début, c'était même plusieurs fois par jour.
_ Et, t'as assuré à chaque fois ? demanda Sketchy.
_ Je suis fait pour l'endurance, Sketch…
_ Trop génial !
_ C'est toujours toi qui la sollicites pour le sexe ou…
_ Non, elle demande aussi, dit Alec à la femme. La plupart du temps, ça vient de façon mutuelle. Aucun de nous ne réclame plus à l'autre. En tout cas, je n'en ai pas l'impression.
_ Vous couchez ensemble, puis c'est tout ? Vous passez à autre chose après ? Chacun dans son coin ? demanda-t-elle.
_ Genre potes de sexe ? Non, pas du tout, répondit Alec. On passe du temps ensemble avant, après. On discute. Des fois, on discute pendant. Elle me fait des surprises…
_ Quel genre de surprises ?
_ Fringues sexy, positions… exotiques. D'elle-même, elle a choisi de prendre une pilule contraceptive pour qu'on puisse se passer de préservatif.
_ Effectivement, elle a l'air investi, commenta Huong Thu.
_ C'est pour ça que je suis perdu, dit Alec. Toi qui es une femme. Explique-moi.
_ Fais-toi pousser une paire de couille, répondit franchement la femme.
_ Pardon ?
_ C'est elle qui a fait tout le travail. Tu l'as évité et elle a trimé pour t'inviter. Elle t'a embrassé en premier…
_ Il y avait déjà eu des précédents et la première fois…
_ Ne me coupe pas la parole, fit Huong Thu. La fois qui compte, c'est elle qui t'a embrassé. Non ?
_ Si.
_ Et, c'est elle qui est venue jusque dans ton lit pour que tu comprennes qu'elle voulait coucher avec toi. Là, elle veut que tu sois celui qui fasse le prochain pas. C'est à toi de la présenter fièrement au monde comme étant ta petite-amie.
_ Mais, c'est elle qui m'a interdit d'en parler. Littéralement. Elle a clairement dit qu'elle ne voulait pas que les gens soient au courant de notre relation.
_ Elle te teste, dit Huong Thu. Prouve-lui que tu la mérites.
_ Alors, c'est qui ? demanda Sketchy.
_ Pas comme ça ! dit la femme. Il faut que tu fasses une vraie, belle et grande annonce. Proclame ton amour pour ta belle.
_ Je la demande en mariage quoi… dit Alec avec sarcasme.
_ Ne sois pas stupide, dit Huong Thu. Là, tu peux être certain qu'elle te dira non. Sois original, sans être extravagant. Et, ne tarde pas ! Elle est en train de s'impatienter.
_ Je ne suis certain d'avoir le QI nécessaire pour savoir ce que je dois faire de façon concrète, dit Alec.
_ Faut que tu sois un bonhomme ! dit Sketchy.
_ Comme il dit, fit Huong Thu.
_ Vous ne m'aidez pas là…
Pendant le reste du repas, Huong Thu et Sketchy continuèrent à "conseiller" Alec mais, s'il devait être honnête, le X5 avait plus l'impression d'avoir eu l'esprit embrouillé. Comme si le sujet "Max" n'était pas suffisamment prise de tête en lui-même… Le jeune homme était presque certain que déclamer son amour, devant témoins, n'était pas la bonne solution et n'allait lui apporter que des ennuis avec la jeune femme.
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Finalement, les deux coursiers reprirent leur chemin et se dirigèrent vers la zone industrielle d'Harbor Island. Il y avait deux routes pour rejoindre leur destination. Ils choisirent celle plus à l'ouest, près des quais, pour bénéficier davantage de l'air marin après un repas anticipé et copieux. Après le terminal n°10, l'attention des deux amis fut attirée par un cargo, de taille moyenne. Si ce bâtiment les avait interpelés, c'était parce que de la fumée s'élevait depuis le pont. Ils ne voyaient pas grand-chose car le navire mouillait à près de 200 mètres de leur position.
À l'arrêt, sur le bord de la route, Sketchy était descendu de son vélo et prenait des photographies pendant qu'Alec l'attendait. L'ordinaire s'était perché sur une benne à ordures pour prendre un peu de hauteur.
_ Un incendie en direct ! Je suis en veine aujourd'hui, s'exclama le pseudo-journaliste.
_ T'as fini ? demanda Alec qui s'impatientait.
Le transgénique ruminait toujours. Il avait juste envie de finir ce travail pour se trouver une distraction pour oublier temporairement sa contrariante copine. Sachant que, à présent qu'ils étaient ensemble avec Max, il ne pouvait plus utiliser ses moyens de distraction habituelle. Il était donc en train de réfléchir à un combat de boxe clandestine ou un cambriolage débile avec une prise de risque maximale, même si les deux la ferait gueuler un bon coup.
_ Je crois que je vais aller sur place, dit soudainement Sketchy.
_ Pour faire quoi ? demanda le transgénique.
_ Bah, mon boulot de journaliste et tout…
_ Je croyais que ton boulot, c'était de faire dans le sensationnel.
_ Je pourrais vérifier rapidement qu'il n'y a rien de cool. J'en ai pour cinq minutes. Dix, au maximum. Pendant ce temps, tu vas chez CMA CGM.
_ Si on y va à deux, c'est parce qu'il y a du travail pour deux.
_ Mais, tu es fort comme… un transgénique.
_ Et je n'ai que deux bras. Ce n'est pas un problème de poids et de force, mais un problème de quantité de petits colis à la con qu'on doit récupérer. Que je sois un X5 n'y change rien.
_ Elle a l'air super épaisse et pas tout à fait noire, cette fumée, non ? Ça pue aussi, commenta Sketchy.
_ Mon nez de transgénique te dit que ça pue parce que c'est un truc chimique qui crame. Même chose pour les reflets bizarres dans la fumée.
_ Mais…
_ Sketchy, ce n'est qu'un feu de soute. Un crétin de matelot n'a pas dû éteindre sa cigarette et ça a foutu le feu à la cargaison, dit-il.
_ Ah non ! s'exclama l'ordinaire.
_ Quoi ?
_ Il ferme les portes de la cale.
Alec tourna la tête vers le navire. Il n'avait peut-être pas le même point de vue que son ami, mais le fait que la quantité de fumée s'amoindrisse lui donnait raison. Mais, c'est une mauvaise idée. Maintenant, ça puait pour une autre raison et l'instinct du X5 lui disait de s'éloigner aussi vite que possible.
_ Allez, t'as plus rien à voir. On y va, Sketchy, dit-il en l'attrapant sans ménagement.
_ C'est bête, se plaignit l'ordinaire, alors qu'ils recommençaient à pédaler.
_ Tu me surprends, avoua le transgénique. Je ne m'attendais que tu aies si bien évalué la situation.
_ De quoi tu me parles ?
_ Du fait qu'ils aient fermé les portes de la cale. Ce n'est pas ça que tu trouves bête ?
_ Si. Parce que je n'ai plus rien à photographier du coup. Et toi, pourquoi tu me parles de situation à évaluer ?
_ Parce que c'est une très mauvaise idée, répondit-il.
_ En quoi ? demanda Sketchy. Quand il y a un feu, ça fait partie des trucs à faire, non ? De recouvrir le feu ? Genre mettre un torchon humide sur une friteuse.
Alec estimait que c'était déjà bien que Sketchy ait quelques notions en matière de prévention du risque d'incendie, pour sa propre sécurité. Mais, ses approximations… Oui, recouvrir une friteuse en feu avec un torchon humide était un bon réflexe. Mais, fermer les portes de la cale d'un bateau en métal, plein de produits chimiques en feu, non. Si ça avait autre chose que des produits chimiques, peut-être…
Il ne leur avait fallu que deux minutes pour rejoindre les locaux de CMA CGM. Alec regarda son camarade coursier. Il n'était pas le plus futé de la bande. Le X5 ne voyait pas comment lui expliquer rapidement et efficacement les principes de combustion des substances chimiques, dans des conditions anaérobiques, dans un contenant sous pression. Alors, juste avant leur entrée dans le bâtiment, il lui dit :
_ Tu sais ce que j'ai vu quand ils ont fermé les portes de la cale du navire ?
_ Quoi ?
_ J'ai vu le bateau se transformer en autocuiseur à pression.
_ Une cocotte-minute ?
_ Une méga cocotte-minute, répliqua Alec. Et, tu sais ce qu'il se passe quand tu ne permets pas à la vapeur de s'évacuer et à la pression de diminuer ?
_ Non, quoi ?
_ Ça explose.
_ Dément ! fit Sketchy.
Alec soupira devant l'insouciance de son ami et le poussa à l'intérieur des locaux du transporteur maritime.
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Après maintes et maintes paperasses, les deux coursiers se trouvèrent avec leurs sacs remplis de petits colis à ramener à Jam Pony, pour pointage, avant que Normal ne les fasse livrer. Sketchy n'avait pas arrêté de vouloir aller voir le navire en feu. Au lieu de le mettre en garde, parler d'explosion n'avait fait qu'attiser sa curiosité maladive de journaliste à sensation. Alec avait dû batailler ferme pour convaincre l'autre coursier de partir. Alors qu'ils arrivaient au pont, à la sortie d'Harbor Island, une explosion eut lieu derrière eux. Sketchy tomba de son vélo et même Alec fut déséquilibré. Sur le pont, des automobilistes perturbés par l'explosion, et d'autres peu attentifs, entrèrent en collision. Les gens commencèrent à sortir des véhicules et à s'interroger ou à se crier dessus.
Immédiatement, le journaliste intrépide voulut se rendre sur le quai où ils avaient vu le navire en feu. Le transgénique scruta le ciel en direction du nord-ouest : il était rougeoyant. Cela voulait dire dans le feu n'était plus contenu dans la cale du bateau. Le X5 eut la chair de poule malgré les températures estivales et une météo clémente.
Depuis le matin, le vent soufflait principalement vers l'est, vers la mer. Mais, à plusieurs reprises, Alec avait noté des bourrasques en cisaille. Ses bourrasques puissantes, plus ou moins longues, soufflaient vers l'ouest, et donc, vers l'intérieur des terres. Le nez d'Alec le mit en garde. De là où il était, à un kilomètre et demi à vol d'oiseau, il sentait aussi fort l'odeur âcre des produits chimiques brûlés dans le navire que lorsqu'ils étaient à 200 mètres de lui.
L'un des avantages d'être un soldat transgénique, formé aux situations d'urgences, était qu'il analysait sans le vouloir des situations complexes. Ciel rougeoyant égale feu en cours. Cisaillement des vents plus bourrasques égalent propagation de l'incendie. Topographie et urbanisme… zone industrielle… dépôt pétrolier à moins de cent mètre de l'origine de l'explosion et du départ de feu…
Alec bondit de son vélo, attrapa Sketchy par le col, le tira jusqu'à la rambarde nord du pont et le poussa par-dessus pour qu'il tombe à l'eau et sauta à son tour. Ses pieds n'avaient pas franchi la balustrade qu'une violente explosion survint. Au lieu de tomber à pic dans le cours d'eau, il fut projeté sur le côté et heurta violemment la façade d'un des abris de pêche qui jalonnaient le pont à cet endroit. L'abris vola en éclat et des débris ainsi qu'Alec tombèrent à l'eau.
Le X5 avait une grande capacité d'apnée, mais seulement s'il avait le temps de prendre sa respiration au préalable. Le premier choc contre l'abris avait chassé l'air de ses poumons et il put à peine inspirer avant d'être immergé. De nombreux débris lui s'étaient abattus sur lui-même dans l'eau et la douleur l'avait surpris et il avait relâché le peu d'air qu'il avait inspiré. À la place, l'eau du canal s'engouffra dans la bouche et inonda ses poumons.
Tant bien que mal, il bougea les bras pour regagner la surface, mais son sac en bandoulière s'accrocha à quelque chose et l'empêcha de remonter. Il défit l'attache et réussit enfin à atteindre le dessus des flots. Il toussa plusieurs fois et cracha de l'eau. Sa vue était troublée et ses oreilles bourdonnaient. L'onde de choc de la seconde explosion avait probablement endommagé ses tympans trop développés et sensibles, et le trouble de sa vision devait provenir d'une légère commotion cérébrale. À chaque inspiration ou expiration lui causait d'importantes douleurs, alors il estimait avoir plusieurs côtes cassées. Heureusement, son esprit était encore clair et il tenta de repérer Sketchy.
Outre les bourdonnements, tous les sons lui paraissaient lointain. Les gens devaient crier et il devait y avoir des alarmes qui résonnaient, mais il avait du mal à faire le tri. Il nagea entre les décombres flottants en appelant Sketchy et en se dirigeant vers l'endroit où le coursier aurait dû être. Mais, il ne vit rien dans un premier temps. Soudain, quelqu'un lui agrippa le bras et il distingua les contours flous du visage de son ami.
Sur la berge, des gravats et un navire de charge, partiellement éventré, empêchèrent les deux coursiers de rejoindre directement le Secteur 7 et les obligèrent à nager jusqu'à Harbor Island pour regagner la terre ferme. Ils s'agrippèrent aux éléments du quai, probablement où était anciennement arrimé le navire, et se hissèrent vers les docks. Même sans sa vue intacte, Alec savait qu'il n'y avait que des ruines devant eux et un nouvel incendie. Les fumées le firent tousser et lui arrachèrent un gémissement de douleurs costales. La silhouette floue de Sketchy ne sembla pas s'apercevoir de son état. L'ordinaire était probablement en état de choc et désorienté. Même mal en point, le X5 allait devoir assurer leur survie à tous les deux.
Il essaya de dire à Sketchy qu'il entendait et voyait mal, et qu'il allait avoir besoin de son ami pour l'aider mais, malgré son hochement de tête, il n'en fit rien. Les pieds du X5 rencontrèrent un premier obstacle au bout de quelques pas et trébucha. Encore plus inattentif qu'à son habitude, Sketchy trébucha à son tour, se cogna à Alec et fit tomber ce dernier qui se rattrapa de ses mains, les écorchant au passage, et qui se fit davantage mal aux côtes.
S'extirper de la zone ravagée allait être long, périlleux et douloureux.
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Se frayant un chemin à travers les décombres, les carcasses de voitures et de camions, les flammes et les explosions mineures, les détours pour revenir à l'entrée du pont leur demanda de parcourir presque six cents mètres et deux heures. Ce temps avait eu le mérite de permettre au métabolisme du soldat de commencer le travail de cicatrisation. La vue du transgénique était un peu plus nette. En revanche, il n'y avait pas d'amélioration au niveau de son audition : les bourdonnements avaient laissé place à des sifflements.
Sketchy avait eu tous les mauvais réflexes du monde. Il avait notamment eu la fâcheuse tendance à s'approcher des sources de lumière, tel un papillon de nuit, sans se rendre compte qu'il se dirigeait vers un brasier. Alec avait aussi dû revenir sur ses pas pour les récupérer car Sketchy ne suivait pas forcément le X5.
Sur le pont, Sketchy trouva le guidon de son vélo et le regarda longuement, sans bouger.
_ Sketchy, dit Alec. Il faut continuer d'avancer.
_ Hein ?
_ Il faut continuer de marcher, dit-il. Il ne faut pas s'arrêter.
L'ordinaire hocha la tête, mais il se remit à fixer son guidon de vélo. À pied, il fallait une bonne heure et demi pour rejoindre Jam Pony de là où ils étaient, mais à condition d'avoir un bon rythme de marche et en longeant le front de mer. Dans le cas présent, il faudrait plutôt compter deux heures ou plus. Avec les explosions survenues sur Harbor Island, cette route était probablement impraticable de tout façon. Il y avait aussi la possibilité de faire une escale par Terminal City. Ça ne faisait qu'une quarantaine de minutes à pied, une heure avec un Sketchy désorienté.
Alors qu'il allait donner des instructions à l'ordinaire, une petite explosion eut lieu dans la zone ravagée et la vision périphérique d'Alec capta un effondrement au sud de l'île, dans la zone de la marina. Soudain, le X5 pensa à son amie vietnamienne et à sa fille. Allaient-elles bien ? Quelles avaient été les conséquences du désastre du port sur la petite partie plaisance ? La voie rapide traversait l'île de part en part et était encore debout, bien que visiblement endommagée. Elle avait peut-être fait rempart. Mais, il n'y avait qu'une seule façon de vérifier : aller sur place.
Alec ne pouvait pas trimballer Sketchy dans son état. Le coursier était en état de choc, mais bien portant. À ce stade, tant qu'il s'éloignait d'Harbor Island, il ne craignait pas grand-chose. Une personne désorientée ne réfléchissait pas de façon cohérente. Sketchy n'était pas cohérent de base. Le X5 choisit de l'envoyer vers Jam Pony. Même si c'était plus loin que Terminal City, aller dans un lieu familier lui serait plus simple. La ville allait bientôt grouiller de sauveteurs. Même s'il se perdait, quelqu'un trouverait un coursier avec un badge avec le logo de Jam Pony, qui était miraculeusement toujours attaché à lui, et un sac à dos avec des bons d'expéditions, et le guiderait vers son entreprise ou le déposerait aux urgences. Alec connaissait assez le fonctionnement de Normal pour savoir que ce dernier allait rassembler et compter son troupeau. Ou qu'il s'inquiéterait du contenu du sac à dos de Sketchy. Le jeune homme était donc assez confiant pour son ami.
Il le saisit par les épaules, le tourna vers lui et le regarda dans les yeux.
_ Sketchy, j'ai besoin que tu m'écoutes. Tu m'écoutes ?
_ Oui.
_ Bien. Il va falloir marcher encore un peu. D'accord ?
_ D'accord.
_ Bien, dit-il en le faisant pivoter et en le mettant face à la route. Tu vas marcher droit devant toi sur 890 mètres, en longeant la voie rapide. Tu comprends ?
_ Oui.
_ 890 mètres, ça fait 890 enjambées. Tu devrais mettre entre quinze et vingt minutes. D'accord ?
_ Hum ?
_ Tu marches quinze minutes, dans cette direction et tu prends à gauche sur la première avenue. Ensuite, tu continues sur la première avenue vers le nord, sur cinq kilomètres, pendant une heure et quart. Tu prends à droite, sur la rue Bell et marches encore un quart d'heure jusqu'à un grand carrefour et tu continues sur la neuvième vers le nord et tu marches sept minutes. Sept petites minutes de plus et tu es à la maison.
_ La maison ?
_ C'est ça. À Jam Pony.
_ Jam Pony…
_ Un pas après l'autre. Tu dois juste marcher.
_ Je dois juste marcher, marmonna Sketchy.
_ Je suis derrière toi, continues d'avancer. Je veillerai à ce qu'il ne t'arrive rien.
Alec donna une petite impulsion dans le dos de son ami pour le faire marcher. L'ordinaire tituba, mais commença à avancer. Le X5 resta un instant à regarder Sketchy. À ce rythme, il lui faudrait bien deux heures pour retourner à Jam Pony, mais il y arriverait. Le jeune homme attendit que son ami franchisse l'extrémité est du pont, puis détourna le regard.
Il inspira profondément pour se donner de la motivation, mais ses côtes lui rappelèrent que, motivation ou non, elles étaient plusieurs à être cassées. Alec gémit de douleur et dut patienter quelques secondes. Il focalisa ses pensées sur le but à atteindre, sa mission, et se mit en route vers la marina.
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Son audition ne lui était d'aucun secours et la vue n'avait pas retrouvé sa netteté d'origine. En passant sous la voie rapide, il avait d'ailleurs failli se faire écraser par un morceau de pont qui s'était décroché de la route au-dessus de lui. Il avait tout juste eu le temps de voir l'ombre du bloc de béton avant de comprendre de quoi il s'agissait et de bondir en avant. Il remercia ses réflexes de inculqués dans la douleur à Manticore. Même si, dans son état, ces réflexes lui causèrent des douleurs supplémentaires : il calcula mal son atterrissage. Il se tordit une cheville et s'arracha un peu plus la peau de la paume de ses mains. Allongé sur le sol, il se fit la remarque idiote que Manticore ne l'avait pas préparé à ça et que cette situation était bien plus compliquée à gérer que la zone de conflit armée d'Asie Centrale, où il avait été mobilisé.
En temps normal, il fallait moins de dix minutes à pieds pour rejoindre la marina depuis le pont, à peine 2 minutes à vélo. Mais, avec les débris et les carcasses de véhicules, les oreilles sifflantes, des mains en sang et une boiterie, Alec mit plus d'une demie heure à arriver à la marina. Mais, la cabane de pêcheur et le foodtruck n'était pas là où ils auraient dû être.
La cabane était faite de bois et de tôle. Les hivers avaient toujours été compliqués pour la famille Pham. Huong Thu passait un temps considérable dans la camionnette, près des éléments de cuisine, et elle envoyait sa fille dormir ailleurs à la première occasion. La mère avait réussi à faire de nombreuses améliorations cependant. Le sud d'Harbor Island était protégé des aléas maritimes par son enfoncement entre les deux bras de terre. La cabane était parfaitement étanche à la pluie et au vent. Enfin, au vent d'origine naturelle. Le souffle de l'explosion avait dû balayer la bicoque comme un fétu de paille. Alec voyait des restes de la cabane qui flottaient misérablement dans le delta.
Le foodtruck avait aussi été soufflé. Mais, plus lourd que la cabane, il était resté plus près du sol. Il s'était couché sur le flan et s'était encastré entre des bites d'amarrage. Le X5 grimpa sur le véhicule et regarda par l'ouverture latérale. Huong Thu était là, inconsciente. En sentant la chair brûlée, le jeune homme ne réfléchit pas et s'engouffra dans la remorque. La femme avait dû être en contact avec sa nourriture en cours de cuisson pour être brûlée ainsi. Le transgénique l'extirpa avec difficulté de ce qu'il restait de la cuisine mobile et la porta jusqu'à l'eau pour arrêter les brûlures et la débarrasser des produits qui pouvaient encore lui faire du tort. Il espérait aussi que ce rafraichissement soudain redonne conscience à la femme et qu'elle soit en mesure de lui indiquer où se trouvait sa fille.
Huong Thu reprit brièvement connaissance. Naturellement, elle se montra plus inquiète pour sa fille que pour elle-même. Elle indiqua à mi mots que Hoa Lan était "là-bas", dans la "réserve". Du moins, ce fut les mots qu'Alec comprit.
Il était évident que les secours tarderaient à venir à cet endroit. Le milieu d'après-midi était dépassé depuis longtemps mais le ou les incendies du nord de l'île étaient toujours actifs. D'abord, les pompiers devaient intervenir pour éteindre les flammes et éviter un risque de propagation au reste de la ville. Ensuite, il fallait s'assurer de la sécurité des lieux. Seulement après, les secouristes faisaient leur apparition. Et, il n'était pas dit que la priorité soit donnée à l'île. Les autorités étaient capables de décréter que l'île était sinistrée et focaliser les secours sur les Secteurs alentours uniquement. Mais même sans cela, les ambulances auraient du mal à se frayer un chemin jusqu'à la marina sachant les difficultés qu'un X5 avait eu à pieds.
Alec décida de traverser les 60 mètres du bras du fleuve à la nage, avec la femme sur son dos, pour la déposer à la limite entre les Secteurs 7 et 10, en passant par les berges. C'était plus simple pour lui de nager que de marcher. Il n'y voyait pas assez clair, mais il y avait de l'animation sur terre. Huong Thu aurait plus de chance sur s'il la déposait là-bas.
Même si le trajet à la nage fut plus simple, il ne fut pas facile pour autant. Huong Thu perdit de nouveau conscience et Alec n'était pas plus en forme que précédemment. La berge s'avéra également moins praticable qu'elle en avait l'air. Heureusement, des passants les avaient aperçus et étaient venus à leur secours. Le X5 avait attendu qu'une solidarité suffisamment vaillante, à son goût, se mette en place autour de la femme, avant de s'éclipser discrètement et de retourner à l'eau pour aller chercher Hoa Lan.
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Il erra un bon moment sur la marina sans rien trouver. Ça aurait été tellement plus simple si sa vue et son audition avaient fonctionné correctement. Il aurait été capable de repérer un petit détail ou d'entendre un appel à l'aide lointain de l'adolescente coincée sous des débris, mais rien. Alec se refusait à partir sans avoir retrouvé la petite… vivante ou non. Il avait besoin de savoir. Huong Thu, son amie, allait avoir besoin de savoir. Il ne pouvait pas baisser les bras. Alors, il s'éloigna de la marina et commença à fouiller les décombres en remontant vers le nord.
Et, le temps passa.
Soudainement, il se rendit compte avec effroi que le ciel prenait une couleur de plus en plus orangée. Si, au début, il avait pensé à l'incendie et à son arrivée sur la partie sud de l'île, sa montre lui indique quelque chose de tout aussi funeste : le coucher de soleil et la tombée de la nuit. Ça allait devenir impossible pour lui de se repérer dans ses conditions et encore plus impossible de retrouver la fille de son amie. Dépité, ses pas le ramenèrent à la marina.
Il s'assit près de la carcasse du foodtruck et regarda autour de lui. Il repensa aux paroles de Huong Thu : "là-bas" et "réserve". Le premier était trop vague, mais le second… La femme avait parfois une grande quantité de nourriture. Bien trop pour la capacité de stockage du foodtruck. Et, feu la cabane de pêcheur n'avait pas l'électricité, donc pas de quoi réfrigérer de la nourriture. Ni la place pour la stocker d'ailleurs. Comment la vietnamienne faisait-elle ?
Où était sa réserve ?
Ça devait être proche et simple d'accès. Assez grand. À l'abris de la météo et des regards pour ne pas susciter la convoitise.
_ Là-bas, là-bas… répéta Alec. Là-bas, mais où ?
Il regarda le foodtruck. Il arrivait à Huong Thu de disparaître et de revenir les bras chargés de nourriture. Le regard du X5 regarda l'ancien emplacement de la remorque.
_ Huong Thu, comment fais-tu pour faire apparaître de la nourriture comme une magicienne ? Tu as une boîte magique ? Une trappe magique ? Une trappe magique… dit-il en se levant.
Alec avait déjà vu la femme avec une sorte de pied de biche. Mais, il était un cambrioleur. Il savait reconnaître un pied de biche. Elle avait quelque chose de différent, avec un crochet à l'extrémité. Il regarda de nouveau le foodtruck et vit une rallonge qui en dépassait.
_ Tu n'as pas dit "là-bas". Tu as dit "en bas", dans la "réserve".
Le X5 s'avança avec enthousiasme vers l'emplacement du foodtruck. Huong Thu le déplaçait tous les six mois, mais elle le déplaçait toujours autour de la même bouche d'égout. La plaque montrait des signes de coups réguliers avec un objet métallique. Cela fit sourire Alec. Du bout de ses mains blessés il souleva la plaque en fonte et scruta cette entrée souterraine. Il y avait une source de lumière au fond. Ça ne sentait même pas les égouts, ça sentait l'eau de mer. La saumure était un conservateur naturel, et la fraîcheur d'un sous-sol humide préservait les aliments. Pour autant, la femme avait toujours été prudente et, à l'exception de produit frais, elle insistait toujours pour que la nourriture soit bien cuite. Elle le répétait sans cesse lorsqu'elle formait sa fille. Une autre rallonge était prise dans les barreaux de l'échelle qui permettait de descendre. Échelle lustrée. Alec avait passé suffisamment de temps dans les égouts pour savoir que toutes les échelles souterraines de Seattle étaient rouillées par manque d'entretien. Toutes, sauf celle-ci. Celle qui était essentielle au gagne-pain de Huong Thu.
Alec se glissa dans la bouche d'égout alors que le soleil disparaissait derrière l'horizon. Malheureusement, il déchanta rapidement. Même sous la surface, l'onde de choc de l'explosion avait causé des dégâts. L'accès bien entretenu de Huong Thu à sa réserve secrète s'avéra endommagé. Le X5 avait immédiatement senti l'instabilité des fixations de l'échelle dans la paroi murale. Il n'avait pas fait la moitié du trajet que le béton s'effrita pour de bon et que les vis sortirent de leurs emplacements. L'échelle se tordit sous son poids. Il se laissa tomber, non sans avoir oublier sa cheville foulée et se réceptionna mal une nouvelle fois. La commotion cérébrale qu'il avait eu en milieu de journée était peut-être plus grave que prévu finalement : il n'arrivait pas à anticiper des choses évidentes. Alors qu'il arrivait à cette conclusion, il se dit qu'un X5 bien-pensant et entraîné aurait eu le réflexe de retourner à sa base, à Terminal City dans son cas. Dans la mesure où cette idée venait de lui traverser l'esprit, c'était qu'il pensait bien, ou presque bien. Mais, sa situation présente l'empêchait de mettre de battre en retraite. Il était dans les égouts (encore), dans une partie des égouts qu'il ne connaissait pas, blessé, avec une blessure qui contraignait sa mobilité, sans moyen évident pour rejoindre la surface, sans téléphone pour appeler à l'aide, car il était resté dans son sac, sac qui aurait pu l'aider à survivre mais qu'il avait abandonné plus tôt, de toute façon, il y avait peu de chance que le réseau mobile atteigne les égouts, et il y avait une adolescente capricieuse qu'il devait sauver.
« Je commence à avoir me faire un petit complexe du héros et martyre, moi » songea-t-il. « C'est débile ».
Il roula sur le côté et se mit debout avec difficulté. Si, à la lumière du jour, sa vue était passable, dans un tunnel tamisé, c'était catastrophique. Il y voyait encore moins que lorsqu'il était sorti de l'eau juste après l'explosion. S'orienter allait être un réel problème, retrouver une ado allait être au-delà des mots.
Fort heureusement, Hoa Lan allait bien et ce fut elle qui le trouva. Pour limiter les risques, la réserve de Huong Thu était bien équipée et Alec comprenait mieux où allait l'autre partie de l'argent gagnée par la femme. La première et majeure partie étant affectée aux besoins de Hoa Lan. Les étagères de la réserve étaient fixées aux murs, l'éclairage était fixé au plafond, toutes les prises de courant étaient surélevées et il y avait des coupe-circuits partout. Huong Thu craignait une montée du niveau des eaux et l'endommagement de son matériel. Même les denrées alimentaires étaient stockées dans des conteneurs hermétiques solidement attachés. Hoa Lan n'avait été que légèrement blessée à cause de la caisse qu'elle manipulait.
L'adolescente reconnut de l'organisation de sa mère lui avait probablement sauver la vie, mais elle fit jurer à Alec de ne rien répéter.
Avec ses blessures, l'absence de sortie praticable et la présence d'une ado avec une bosse et un poignet cassé, le X5 devait réfléchir avant d'agir, mais il n'était pas en état de réfléchir. Un autre problème ne tarda pas à faire son apparition : la fatigue. Il avait moyennement dormi les jours précédents et il avait utilisé beaucoup d'énergie pour "fonctionner" aussi normalement que possible dans la journée. Il choisit de laisser la nuit passer et de se reposer. De toute façon, le soir était là.
La réserve sembla relativement sûre et ils avaient à manger et à boire. Par ailleurs, cette cachotière mais prévoyante Huong Thu avait installé une petite armoire murale avec un kit de premier secours. Aussi, Alec fixa une attelle pour le poignet de Hoa Lan et se bricola une autre attelle pour sa cheville, avec ce qui restait. Il espérait que, durant la nuit, son corps pourrait continuer son travail de guérison. Il donna des antidouleurs à l'adolescente, mais n'en prit pas. Il préférait rester conscient autant que possible.
Près de lui, la jeune fille fut rassurée et ne tarda pas à s'endormir. Le X5 tenta bien de lutter, mais son épuisement était indéniable. Il ne pouvait pas faire autre chose de toute façon. Il savait quand il devait lâcher prise. Demain, il traverserait les égouts, très probablement fragilisés, et devrait trouver rapidement un moyen pour regagner la surface, mettre Hoa Lan en sécurité, et rejoindre un point de rassemblement, Terminal City dans l'idéal. Mais, il verrait cela demain. Il sécurisa l'entrée de la réserve autant que possible, s'endossa à un mur et sombra dans un sommeil sans rêve.
à suivre
