Retourner au 12, square Grimmaurd… et bien, c'était certainement une expérience. Et pas une que vous qualifieriez de positive sans aucune hésitation.
Triste constat quand il s'agissait de votre maison d'enfance, l'endroit où vous aviez habité pratiquement votre vie entière, mais impossible de se voiler la face : la maison était désespérément obscure, sinistre et déprimante. Le genre d'endroit où les enfants ne devraient jamais grandir, à moins de chercher à devenir le type d'aristocrate qui fume de l'opium et s'adonne à des relations immorales autant qu'illicites avec sa propre sœur.
Regulus voulait croire que le lent déclin de la santé de Walburga avait impacté son opinion des lieux. Il voulait insister qu'une demi-décennie passée sur la Côte d'Azur, dans une villa aussi lumineuse qu'aérée, laisserait obligatoirement des marques, que vous vous trouveriez à l'étroit et aveugle n'importe où après ça. Et peut-être bien que ces deux facteurs jouaient véritablement un rôle non négligeable dans sa réaction de dégoût.
(mais peut-être aussi que tu as grandi, n'est-ce pas le sceau de la maturité que de pouvoir porter un regard neuf sur son passé et de discerner les fêlures et les imperfections, les mille et un petits indices que tout n'était pas immaculé et merveilleux, n'est-ce pas devenir un adulte que de prendre conscience que tes parents étaient humains et faillibles et n'avaient aucune idée de ce qu'ils faisaient en dépit de donner l'air d'avoir toutes les réponses)
(ça fait mal de penser cela, de permettre à la pensée d'effleurer la surface de ton esprit conscient, mais en même temps, comment ne pas déborder d'indulgence, de pitié envers ce gamin qui ne savait rien, qui existait dans un univers parfait où tout avait un sens, ce gamin qui a été toi et que tu ne redeviendras jamais)
« Morgane et Circé, je jure que je vais tout retapisser avec des bouquets de fleurs » grommela Bethany à côté de lui, « au moins ça permettra d'y voir plus clair – Riri, non ! »
Pour être parent, il fallait posséder plus de deux bras, car chaque fois que vous vous mettiez dans la tête de porter votre gamin, celui-ci se mettrait inévitablement à gigoter quand il en aurait marre d'être en l'air, avec la naïve certitude que ça ne ferait pas mal du tout de dégringoler par terre. Remarquez, quand le bambin était de souche sorcière, la probabilité que la chute soit amortie augmentait nettement au-dessus du zéro.
« Mais pose-le donc, ce petit » recommanda tante Lulu. « Laisse-le explorer un peu, les enfants sont incapables de se tenir sage dès qu'ils voient passer une nouveauté, mais quand ils s'en lassent au bout de cinq secondes, ils ne demandent qu'à faire la sieste. »
« Le poser, tiens donc, pour qu'il soit dévoré par les blattes cachées sous le tapis ? » riposta la jeune mère. « Je vous jure qu'il est en train de frémir de tous ses poils. »
Méchant commentaire, certes. Le tapis ne semblait pas aussi dangereux que le prétendait la blonde. Juste terne de ne pas avoir été lavé pendant six mois, ou neuf. Bon sang, Regulus ne voulait pas tomber d'accord avec Grand-père Arcturus sur le sujet de Kreattur, mais à quoi avait pensé l'elfe pour permettre à la maison de tomber ainsi dans la décrépitude ? C'était nettement troublant.
« Elmore ! » appela le vieillard en question d'une voix vaguement ennuyée, et un faible craquement lui répondit.
« Le Maître veut quelque chose ? » interrogea l'elfe de maison qui venait d'apparaître, ses oreilles pointues dressées pour indiquer son attention.
« Si tu as fini de nettoyer le salon du deuxième étage, emmène-y les enfants et surveille-les » déclara l'aïeul. « Est-ce que ton congénère se sent plus à même de reprendre le ménage que tu as entamé ? »
Vu la note un zeste glaciale dans la voix d'Arcturus, la réponse avait intérêt à consister en un oui franc et massif. La petite créature ne s'y trompa guère.
« Kreattur devrait se sentir moins triste, Maître. Surtout maintenant que le fils et les petit-enfants de Maîtresse Walburga sont arrivés. »
Ce disant, Elmore regardait Regulus par en-dessous, pas du tout subtil dans son message. Le jeune homme poussa un soupir.
« Quand il en aura fini de nettoyer, il pourra venir me saluer ainsi que mes enfants. Le travail ne doit pas être perturbé si on veut qu'il soit bien fait. »
L'astuce avec les elfes de maison consistait à se montrer bienveillant mais ferme. En tant que créature puisant ses origines dans la Face Cachée du Monde, un elfe tendait à se montrer un rien obsessionnel et excessif quand il décidait d'une marche à suivre, que ce fusse prendre soin de son maître ou remplir une tâche ménagère. Régulièrement, ils oubliaient que les limites existaient, que les gens n'étaient pas forcément ravis par les mesures qu'ils avaient prises afin d'effectuer leur travail à un degré que les elfes avaient considéré approprié et que les humains qualifieraient d'absurde. Et quand on leur en faisait le reproche, les petits êtres aux oreilles de chauve-souris se retrouvaient sincèrement confus et bouleversés de voir leurs efforts rejetés et n'aboutir à rien, certainement pas au résultat souhaité de satisfaction.
Un bon maître était un maître qui signalait clairement les conditions à remplir pour que la tâche soit faite, qui n'hésitait pas à remettre en mémoire les consignes et à poser des limites. Et il n'oubliait pas de reconnaître quand ses instructions avaient été suivies, et d'exprimer sa gratitude à ses domestiques pour avoir répondu correctement à ses attentes.
Évidemment, c'était moins facile à mettre en pratique chaque jour qu'à lire sur le papier et expliquer. Surtout quand on avait affaire à un elfe de maison, plutôt qu'à un sorcier ou une sorcière – un elfe demeurerait toujours fondamentalement autre, créer un lien nécessiterait un effort constant, un effort qui n'était nullement nécessaire avec un membre de l'espèce humaine. Pour cette raison, nombre d'établissements publiques et de familles aisées jugeaient préférable d'employer des humains, en dépit du coût forcément plus onéreux puisqu'un sorcier ou une sorcière s'avérait rarement content de ne recevoir que le gîte et le couvert en échange de son labeur et finissait obligatoirement par loucher vers une compensation financière.
Et les nés-Moldus qui pensaient que les elfes de maison devraient être traités exactement comme des humains, sans comprendre le problème monumental que cela causerait en très peu de temps – un elfe de maison devait être traité comme un elfe. Les rudoyer et les déconsidérer et généralement les reléguer au rang de simples poupées animées capables de suivre des ordres n'était absolument pas correct et méritait à juste titre d'être pénalisé, mais l'important était de réaliser de quoi ils avaient réellement besoin, pas juste de présumer que vous le saviez déjà, que votre méthode personnelle serait forcément la mieux adaptée.
Mais bon, ça, c'était un problème extrêmement répandu, et pas uniquement parmi les nés-Moldus. Pratiquement tout le monde s'en rendrait coupable à un moment ou un autre de sa vie, et on pouvait raisonnablement accuser cette tendance d'être à la racine de n'importe quel conflit puisque cela empêchait d'en venir à un compromis ou un accord qui permettrait à deux côtés divergents de fonctionner à peu près ensemble. L'astuce, c'était de parvenir à voir quand vous étiez en tort et d'arriver à se rétracter.
Vu l'impopularité de cette conduite, pas étonnant qu'il y ait autant de guerres sur l'ensemble du globe.
