C'était allongée dans son lit que le cadavre de Walburga avait été découvert par Kreattur venu lui apporter sa tisane du matin, et c'était allongée dans le lit que reposait feue l'ancienne épouse d'Orion quand son second fils vint lui faire ses adieux.
Des sorts de préservation avaient été lancés sur la chair morte pour que celle-ci ne se décompose pas trop avant la mise en bière et les funérailles, cela aurait ruiné la gravité du recueillement des proches autour de la défunte. Cependant, il était impossible de dissimuler la pâleur bleuâtre de la tombe sur le visage de la vieille femme, et la parfaite immobilité que même le plus profond sommeil n'imitait que piteusement.
Walburga était toute de noir vêtue, ses meilleurs bottines de cuir souple aux pieds, l'ample jupe délicatement brodée d'œillets gris sombre sur l'ourlet se déployant sur les draps du lit pour effleurer le plancher, ses mains gantées de dentelle reposant croisées sur sa poitrine et de fins cheveux incolores à force de blancheur s'échappant de sous son bonnet.
Dans la mort, les lèvres de la vieille femme demeuraient pincées dans cette expression sévère, frôlant la désapprobation perpétuelle qu'elle arborait fréquemment dans la vie – Regulus ne se rappelait que confusément son sourire, tant celui-ci avait été rare et si peu adressé à ses enfants, une expression auréolée de la trouble brume chatoyante et tendre des souvenirs d'enfance chéris malgré leur imprécision, une expression qui avait été si étonnamment belle et resplendissante que l'éloignement et les années n'avaient pas réussi à l'effacer pour de bon.
Il avait été difficile de croire que Walburga avant son veuvage, matrone impérieuse et dédaigneuse dont la beauté intimidait davantage qu'elle ne charmait, avait été capable de sourire joyeusement. À présent que Regulus la contemplait reposant en l'état, son teint flétri par les rides et quelques discrètes taches marron, son ossature visible laissant deviner une perte de poids notable au cours des mois précédents, croire en ce sourire devenait impossible.
« C'est notre grand-mère ? » chuchota Terry, agrippant fermement la main de son père et trahissant de la sorte l'épouvante sacrée que lui inspirait la présence si proche de la Mort, dans une forme si concrète.
«Oui» avoua Regulus, la gorge serrée. «C'est votre grand-mère, les enfants. C'est ma mère.»
Pour une raison indéfinissable, l'envie de trébucher sur ce dernier mot, de proférer maman à la place lui avait traversé l'esprit, mais à quoi bon? Maman était le terme plus applicable à Melania dans sa jeunesse, à Bethany elle-même, plus preste à s'attendrir qu'à gronder et à distribuer caresses et friandises que taloches et réprimandes.
Maman inspirait la dévotion candide et naïve, mère imposait le respect craintif et mesuré. Walburga avait choisi très tôt dans la vie de ses fils le rôle qu'elle endosserait, et jamais elle n'avait donné signe de vouloir revenir sur sa décision. Le moindre que pouvait faire Regulus était de respecter cette décision.
«Tally, non…!»
L'avertissement sifflé de Bethany visait à empêcher la fillette de perturber la sérénité du cadavre en le touchant, conclusion logique lorsque votre fille de cinq ans lâchait votre main pour s'élancer en direction du lit d'un pas souple et bondissant, à croire qu'elle avait avalé des pois sauteurs au petit-déjeuner; mais la convoitise de la petite la portait en réalité vers la table de chevet.
« Maman, maman, regarde ! C'est moi ! »
Et c'était bien Tally, en effet. Sur l'humble meuble d'acajou figurait une série de portraits enchâssés dans des cadres en filigranes d'argent: sur celui de devant, une Tally de trois ans prenait gravement la pose dans sa fine robe de mousseline blanche, déployant des efforts inimaginables pour ne pas se tortiller et paraître élégante seulement pour n'arborer qu'une mine vaguement adorable avec sa moue boudeuse et ses cheveux sombres coupés au menton.
Ce portrait était accompagné par un de Terry à deux ans sur les genoux de tante Lulu, son minois juvénile plissé en une moue confuse et surprise tandis que son aïeule souriait coquinement, l'air de préparer une bonne grosse blague dont elle était seule à connaître les tenants et aboutissants, expression qui lui conférait une redoutable ressemblance avec Cassiopeia. Et la troisième et dernière, Regulus savait qu'elle avait été prise lors du quatrième anniversaire des jumeaux, car une Tally de quatre ans avait insisté pour danser la valse et n'ayant pas la moindre idée de comment s'y prendre, avait habilement opté pour se hisser sur les chaussures de son père et se cramponner à sa chemise afin de ne pas perdre l'équilibre, et bien évidemment Melania avait immortalisé le moment de ridicule pour la postérité.
Pour Walburga également, semblait-il. Melania n'avait jamais dissimulé qu'elle et tante Lulu demeuraient en contact avec la veuve d'Orion, lui envoyant lettres et photographies et coupures de journaux afin de la distraire dans son isolement buté et pourquoi pas de la sortir progressivement de son trou et de sa dépression.
Impossible de décréter si la première partie de leur stratégie avait réussi, mais vu que Walburga n'avait jamais plus visité sa famille après la perte de son époux qu'à de très rares opportunités, et puis plus du tout après une vingtaine de mois, la seconde partie avait incontestablement abouti à un échec retentissant.
Ou peut-être que non, en fin de compte.
Walburga avait installé des portraits de ses petit-enfants sur sa table de chevet, après tout. Ce n'était pas anodin, une table de chevet : c'était la première chose que vous aperceviez à votre réveil et la dernière que vous pouviez voir avant de vous assoupir.
Regulus sentait sa gorge le serrer, incapable de démêler la pelote emberlificotée de sentiments et d'émotions lovée au creux de son ventre.
Vraiment, il était grotesque de se mettre dans des états pareils. Walburga n'avait jamais voulu se déplacer sur la Côte d'Azur, n'avait jamais pris la peine de répondre aux lettres de Melania et de tante Lulu, même pas un bref billet. Elle n'avait eu aucune envie de se couler dans le rôle de grand-mère, de faire directement connaissance avec les enfants du fils qu'elle avait encore, c'était pourtant clair.
Et malgré ces faits indéniables, malgré cette vérité, Walburga avait aussi choisi de garder les photos de ses petit-enfants auprès d'elle, à la place d'honneur. Ça signifiait forcément quelque chose, non ?
«Chérie, ne dérange pas les photos, c'est les affaires de ta mamie» grondait gentiment Bethany, retirant des doigts enthousiastes de sa fille la photo en noir et blanc d'elle à trois ans.
«Grand-mère avait ma photo» déclara fièrement Tally, avant de prendre une moue vexée et d'admettre: «Et celle de Terry et tante Lulu et Papa. Mais c'était ma photo devant.»
«Oui, mon poussin, c'est vrai» reconnut la jeune femme blonde en reposant soigneusement le cadre d'argent à ta place. «On dirait qu'elle t'aimait beaucoup.»
Est-ce que c'était vrai ? Regulus affirmerait sans peine que sa mère avait tiré fierté de l'avoir pour fils, d'abord pour avoir été un Héritier de la Noble et Très Ancienne Maison de Black, ensuite pour avoir respecté les valeurs inculquées en lui plutôt que de cracher sur son éducation et ses ancêtres avant de décamper en claquant la porte à la manière de Sirius. Elle avait dû être déçue, également, quand Regulus avait engrossé accidentellement une fille de la famille Bones et fui l'Angleterre avec sa petite famille au lieu de rester sur le chemin qu'elle avait tracé pour lui. Mais l'avait-elle aimé ? Avait-elle seulement été en mesure d'aimer qui que ce soit dans sa vie ?
S'il prenait en compte un sourire radieux enfoui dans les tréfonds de sa mémoire et trois photos dans leurs cadres d'argent, peut-être bien qu'elle n'en avait pas été si incapable que cela.
