Arcturus Black, troisième de ce nom, patriarche d'une Noble et Très Ancienne Maison ayant pris racine dans les îles du Royaume-Uni longtemps avant que William le Conquérant ne décide que ce serait une excellente idée d'aller mater les Saxons pour leur imposer la cohabitation avec les Normands, sentait le poids des années lui peser douloureusement autour du cou, à la manière d'un nœud de pendu.
Il fallait admettre que présider à l'enterrement de sa belle-fille et nièce, le fils adulte et les petit-enfants de celle-ci assis dans la première rangée des bancs de l'église et donc parfaitement visibles, ne contribuait certes pas à injecter un regain de jeunesse dans ses veines et ses nerfs. Cependant, ce n'était qu'une partie du constat, la majeure portion, le fait irréfutable, était le rassemblement de famille en lui-même.
Il y avait des absents, bien sûr, les propres parents de la défunte. Arcturus leur pardonnait de grand cœur: Pollux Black avait sombré dans la démence depuis belle lurette, la même démence dont les symptômes avaient commencé à poindre chez Walburga avant une fin peut-être miséricordieuse si elle lui permettait de quitter ce monde dignement au lieu de persister dans un état pitoyable de loque baveuse et pleurnicharde, incapable de comprendre que son enfant n'était plus peu importait le nombre de fois qu'on vous répétait l'information. En épouse dédiée, Irma Crabbe avait choisi de prendre soin de Pollux plutôt que de venir et avait envoyé une gerbe de chrysanthèmes et de lys soigneusement déposés sur la bière après leur réception.
Arcturus soupçonnait également Irma de ne pas vouloir assister à la mise en terre afin de ne pas défaillir sous les yeux de sa belle-famille. Il ne la blâmerait pas, elle méritait que ses limites soient respectées et du moment qu'elle portait son deuil dignement, la femme était autorisée à affronter son chagrin de la façon qu'elle jugeait appropriée.
À part cela, les Black s'étaient réunis afin de dire adieu à une des leurs, et cela crevait les yeux que la jeune génération était largement dans l'ombre de la précédente. Non, même pas la génération les précédant immédiatement, ni même celle d'avant, mais celle encore d'avant. C'était ridicule. C'était grotesque. C'était le style de farce qu'un français aurait trouvé désopilante, et qui ne parvenait qu'à pousser Arcturus à grincer furieusement des dents sous l'effet du dégoût.
Leur toute dernière génération, réduite à deux enfants – car le patriarche Black ne comptait pas les marmots pondus par Narcissa et Bellatrix. Leurs mères avaient beau les rattacher à la lignée, Drago Malefoy et Rigel Lestrange n'en demeuraient pas moins les Héritiers de leurs pères, de maisons différentes avec des intérêts différents. Des alliés, mais pas la famille.
Sa petite-fille par alliance verrait probablement la chose d'un autre œil. Pour une sottise juvénile, Regulus avait bénéficié d'une chance inouïe avec son choix de compagne. Une fois Arcturus enseveli aux côtés de ses ancêtres et de son fils et de sa belle-fille (le vieil homme ne s'illusionnait guère, le caveau lui soufflait sa froide haleine aux relents de moisi dans le cou, ce serait pour bientôt), Bethany Bones seconderait son mari dans la tâche de guider la Noble et Très Ancienne Maison de Black avec la férocité implacable d'un blaireau à miel protégeant son terrier des lions et des éléphants, et pour cela elle ne reculerait devant rien, elle mobiliserait toutes les ressources à sa disposition et probablement plus d'une qui préférerait s'abstenir.
Au moins était-ce un réconfort pour les os décrépits d'Arcturus, la certitude que sa Maison lui survivrait, passerait entre les mains de Regulus et de lui au petit Astérion. L'histoire millénaire de la lignée ne serait pas interrompue dans un lit de malade, ne s'achèverait pas dans un pitoyable gémissement alors que l'ultime détenteur du nom succombait aux affres d'un esprit ne distinguant plus le réel de l'imaginaire, ne parvenant plus à retenir le présent plutôt que d'errer sans contrôle d'un souvenir falsifié par la distance à un autre tout aussi peu fiable.
Le patriarche s'appuya fermement sur ce réconfort tout au long des funérailles, tandis que les représentants chenus et affaiblis de sa famille venaient toucher le cercueil du bout des doigts et prononcer une poignée de mots ou ajouter une brassée de fleurs au bouquet d'Irma, puis s'organisaient en procession afin d'accompagner la bière au cimetière privé des Black – très franchement, c'était mieux pour tout le monde de ne pas mettre en terre un Black dans un cimetière public, juste au cas où le défunt déciderait que l'environnement n'était pas à son goût et ruine le repos de ses voisins. Si quelqu'un pouvait causer du dégât par-delà le caveau, ce serait forcément quelqu'un de leur sang.
Merlin, Arcturus se retrouvait maintenant à se demander en quoi consistaient les plans de Cassiopeia pour ses propres funérailles, ce à quoi son cerveau se rebellait et refusait d'élaborer des hypothèses sous le coup de l'horreur abjecte, anticipant le chaos qui ne manquerait pas de se répandre.
Cassiopeia ne serait pas satisfaite si le dernier forfait pouvant lui être attribué n'était pas d'avoir semé la zizanie dans trois pays du Continent, il voyait ça d'ici. Vision cauchemardesque, vraiment.
En parlant de cauchemar, Regulus arborait la mine hébétée d'un homme se demandant pourquoi il ne se réveillait guère malgré ses efforts soutenus pour se pincer jusqu'à la moelle osseuse. Bethany lui donnait le bras, sa posture bienveillante mais indiscutablement ferme, et la petite Talitha se cramponnait à son autre main, le minois poupin de la fillette levé vers son père plutôt que concentré sur la mise en terre comme celui de son frère, lequel agrippait négligemment la blouse de sa mère puisque l'autre bras de Bethany soutenait Rigel sous les fesses, le plus jeune des enfants ronflant sans gêne sur l'épaule de sa gardienne et tutrice.
Les priorités de l'enfance, le royaume où personne ne mourait, où l'existence échappait aux aléas d'une vie définie par un commencement et un achèvement. Ignorance qui s'érodait fatalement un jour ou l'autre, et alors seulement les prémices de la raison et de la sagesse s'installaient dans le mental vierge et prêt à recevoir la connaissance de la fugacité de l'être, délaissant la trompeuse promesse de l'éternité.
Rien ne durait toujours, et il faudrait bien que la lignée Black finisse elle aussi, c'était une vérité amère précisément car elle était incontestable, mais ce ne serait pas une prophétie qui s'accomplirait du vivant d'Arcturus, Merlin et Morgane en soient bénis. Il avait fait son devoir, et il transmettrait ce devoir à un successeur préparé à endosser le fardeau.
Et puis, ce serait au petit Astérion de devenir le successeur, l'Héritier. Petit Astérion qui habitait encore le royaume bienheureux de l'enfance, qui observait l'enterrement de sa grand-mère sans véritable conscience du poids de l'événement. Quand grandirait-il, pour se souvenir de ce moment et digérer toute sa gravité? Impossible à dire, les traditions avaient beau jeu de fixer l'entrée dans l'âge de raison au septième anniversaire pour le symbolisme du chiffre et son importance dans la magie, la maturité n'était pas aussi simple que d'ouvrir une porte et tourner une clef et se réveiller dans son lit. Elle se glissait lentement dans votre mental, au lieu de vous tomber dessus sans prévenir.
La sagesse venait doucement, et c'était l'un des points qu'elle partageait avec la vieillesse. Peut-être cela expliquait pourquoi tant de gens croyaient que les deux allaient forcément ensemble, ce qui était complètement faux.
Arcturus à ce moment précis ne se sentait pas particulièrement investi de sagesse, simplement vieux.
