L'HÉRITAGE NON DÉSIRÉ

Chapitre 24

Attention, ce chapitre contient des notions qui pourrait heurter la sensibilité de certaines personnes : notion esclavagisme et violences physiques.


Bordure extérieure, Zygerria, palais royal


DIN DJARIN

La suite de luxe, à l'intérieur du palais royal de Zygerria, était un lieu d'un raffinement peu commun dans cette partie de la galaxie. Vaste, d'une propreté impeccable, aux meubles et à la décoration soignés, l'endroit se composait d'une entrée-salon, d'une salle de bain remplie de produits délicats et d'une grande chambre à la literie onéreuse. Il y avait un petit renfoncement près du dressing, à l'usage d'un valet de chambre.

Din déposa les bagages dans la chambre, tandis que Migs inspecta les lieux, avec une expression de mépris. Toujours dans son rôle d'égoïste richissime, l'homme en parure noble envoya un regard que Din interpréta sans difficulté.

En effet, durant la préparation de la mission, ils avaient convenu de systématiquement vérifier la sécurité et la confidentialité des lieux avant d'avoir une conversation personnelle. En bon faux serviteur, le Mandalorien, sous son déguisement de Kubaz difforme, fit le tour de la pièce avec un appareil détectant les interférences liées à d'éventuels moyens d'espionnage. Il ne fallut que quelques secondes pour que l'appareil ne signale une multitude de caméras et de micro-enregistreurs.

Se sachant observé et écouté par ses hôtes Zygerriens, Migs s'assit avec élégance sur lit et déclama sur un ton dédaigneux :

_ Non pas que je n'aime pas me donner en spectacle, mais je préfère le faire en charmante compagnie et ce n'est pas cet idiot de Kubaz qui pourra m'apporter une once de charme ce soir. Sachez qu'il n'est pas nécessaire non plus de m'envoyer une agréable compagnie. Ce voyage m'a rendu las. Par ailleurs, je ne suis pas assez idiot pour vous donner des images compromettantes de moi dans un lieu où certain pourrait penser que d'autres se livrent à du commerce illicite d'êtres vivants…

Aucun son ne s'échappa d'un des nombreux appareils présents dans la chambre.

_ Il serait bon que vous envoyiez quelqu'un dès à présent pour retirer la totalité de vos appareils. Comme vous pouvez le constater, ma bête a de quoi détecter vos gadgets.

Din secoua son détecteur très clairement devant l'objectif d'une des caméras.

_ Si personne n'arrive dans les cinq minutes pour enlever vos horreurs, continua Migs, mon petit Kub se fera une joie de se charger de cette besogne. Mais, sachez qu'il n'est pas très délicat avec le mobilier et les murs…

o0o0oOo0o0o

Au bout de trois minutes à peine, Migs et son alter ego Iain Arryn, estima que le délai de cinq minutes était écoulé. Din entreprit alors de refaire la décoration de la suite Zygerrienne à grand renfort de coups de poing. Sans ménagement, ni délicatesse, il commença à arracher caméras et microphones des murs et de la décoration.

Presque aussitôt, deux serviteurs et un ingénieur Zygerriens se présentèrent à la porte de la suite. Il leur fallut près de trente minutes pour retirer la totalité du matériel d'espionnage de la suite et réparer les dégâts causés par Din.

Après le départ des Zygerriens, Din refit le tour de la suite avec le détecteur, qui resta silencieux. Migs poussa un soupir de soulagement et s'écroula sur le lit.

_ Aaah ! J'ai cru que ça ne finirait jamais ! marmonna le mercenaire.

_ De quoi te plains-tu ? dit Din, en se redressant et étirant son dos en grognant. Tu n'avais pas à rester dans une position insupportable.

Grogu sortit de sa sacoche et commença à se dégourdir les jambes en maugréant.

_ Au fait, dit Din en retirant son déguisement, d'où tu tiens cette façon distinguée, et particulièrement agaçante, de parler ?

_ N'importe qui peut parler de façon pédante, dit Migs, en retirant ses ornements ridicules.

_ Certes, mais le vocabulaire, ça ne s'invente pas quand on ne le connaît pas. De même que les manières et la posture…

_ Je suis un ancien soldat impérial. L'Empire avait un nombre incalculable de défauts, mais il avait le mérite d'éduquer sans distinction d'origine chacune de ses recrues.

_ Vraiment ?

_ Oui. L'Académie Impériale était le passage obligé pour chaque recrue. Même le plus inculte, le plus minable et famélique des gars à peine sorti de l'adolescence, issu de la plus profonde et primitive campagne du trou le plus paumé du fin fond de la galaxie, en plus de sa formation militaire, avait le droit à trois repas par jour, une douche chaude, un lit à l'abri des intempéries, à un apprentissage de la lecture et de l'écriture et, pour peu que le gamin soit futé, il avait même le droit d'être formé au calcul, ainsi qu'un accès illimité à la bibliothèque et à une montagne de livres pour assouvir sa curiosité…

C'était trop détaillé pour être une simple anecdote. L'ancien Mandalorien n'eut pas besoin de poser de questions pour comprendre que Migs Mayfeld parlait de sa propre expérience. Mais, s'il avait raconté cette histoire de la sorte, comme le récit banal d'une personne lambda, c'était qu'il n'avait pas envie de s'entendre sur le sujet et encore moins de sympathie. Din s'estima déjà honoré d'avoir entendu une telle confession. Néanmoins, il y avait un point à éclaircir.

_ Et, comment après une éducation si complète, un homme peut-il devenir un mercenaire, un vulgaire homme à tout faire, à la moralité variable, au comportement douteux, aux manières indésirables et aux paroles dignes d'un vendeur à la sauvette ?

_ On peut avoir reçu toute l'éducation du monde et avoir choisi de vivre en ignorant ses enseignements… commenta Migs.

Din comprit davantage son compagnon de route : un ancien gamin qui, comme lui, avait subi la Guerre de Clones, s'était enrôlé dans l'armée pour ne plus craindre la faim et le froid, pour ne pas revivre les horreurs d'une guerre absurde, qui avait trouvé plus qu'il n'avait cherché et qui avait, un temps, eut de l'admiration pour sa patrie d'adoption, avant de déchanter devant la barbarie et le fanatisme de ses pairs. Finalement, l'ancien impérial avait choisi une voie qui lui était propre, non pas par ignorance ou par défaut, mais par un choix parfaitement conscient et éclairé.

Si les rôles avaient été inversés, Din se dit qu'il aurait très bien pu agir comme Mayfeld. Ou même, ne pas réussir à se montrer aussi digne que lui, malgré ce que les apparences laissaient voir.

_ C'est quoi la suite du programme ? demanda Migs en se redressant sur les coudes.

_ Il faut avoir accès au lieu où ils stockent les esclaves nouvellement arrivés pour espérer trouver les captifs de Nevarro et Sorgan.

_ Et, s'ils sont séparés des esclaves plus « dociles » ?

_ Demander à voir les méthodes d'éducation pour les arrivants. Fais un caprice. Tu es parfait dans ton rôle d'acheteur d'esclaves excentrique et exigeant. Je te ferai savoir quand on les aura trouvés. Là, tu diras que les esclaves en question te plaisent et que tu les veux absolument. N'oublie pas, ils sont…

_ Quinze adultes et huit enfants. Tous humains. Ce lit est vachement rebondissant, commenta Migs.

_ C'est ça.

_ Hé gamin, viens voir, dit Mayfeld à Grogu.

_ Qu'est-ce que tu lui veux ? demanda Din, en ouvrant le premier bagage.

L'enfant bondit sur le lit et gazouilla joyeusement.

_ Hé ! Tu trouves aussi qu'il est super mou ?

_ Ga ! affirma Grogu.

_ Vous arrivez à communiquer… commenta Din.

_ Tu dis ça comme si c'était surprenant. Vas-y, gamin, mets-toi dans ce coin.

L'enfant se positionna sur un coin du lit et Din observa Migs se mettre à côté du coin opposé, en diagonal.

_ Prêt ? demanda Migs en montant sur une chaise.

_ Prêt à quoi ? demanda Din.

_ Ga ! dit Grogu.

Migs se laissa tomber de tout son poids sur son coin de lit et en réaction, une onde se propagea dans le matelas et fit bondir Grogu d'un bond mètre dans les airs. Din se précipita pour essayer d'attraper son fils, sans succès, mais l'enfant se réceptionna sur une commode boisée, en rigolant.

_ Grogu, tu n'as rien ? demanda le Mandalorien.

Le petit être ria joyeusement, en écho des rires de l'ex-impérial.

_ Dank farrik ! Migs ! Tu es devenu dingue ?! pesta Din.

_ Détends-toi, on s'amuse, répondit Migs.

_ Ça n'avait rien d'amusement. C'était dangereux !

_ Bien sûr que non. En plus, regardes ton fils. Il s'éclate.

_ Patoo ! confirma Grogu.

_ Tu vois ? Il est d'accord avec moi, dit Migs. Je te signale que t'es pas marrant comme paternel. T'es tout coincé.

_ C'est faux !

_ C'est vrai. Et, ton gamin, il a besoin de s'amuser de temps en temps.

_ Mais…

_ Demain, on reprend le travail et tous les trucs pas marrant pour lui. Fais tes affaires de préparation, tes vérifications et tout, pendant que moi, je distrais ton petit gars.

Avec mes mots plus tendres, Grogu confirma mentalement à son père qu'il appréciait se divertir en compagnie de Migs. Din soupira et laissa Migs et Grogu s'amuser pendant qu'il vérifiait pour la énième fois les armes et les munitions dissimulées dans son déguisement. C'était la seule façon qu'ils avaient trouvé pour fournir un moyen de défense aux otages lorsque serait venu le temps de leur libération. A deux, même avec Grogu, ils n'avaient aucune chance de pouvoir espérer libérer vingt-trois personnes captives d'esclavagistes Zygerriens, sur leur propre planète.


Bordure extérieure, Zygerria, palais royal


DIN DJARIN

Après un petit déjeuner fastueux, pour Migs, Din s'étant vu livrer un repas copieux avec les autres serviteurs, avant le service à table pour les « maîtres », repas qu'il avait mangé et partagé avec Grogu, à l'écart, sous couvert de son déguisement de Kubaz, les hôtes Zygerriens les avaient menés à une salle d'exposition, comme ils l'appelaient. Là, des êtres de toutes races, tous sexes et âges, attendaient docilement leurs futurs propriétaires. Tous avaient été parfaitement endoctrinés et répondaient aux ordres sans la moindre hésitation.

Comme convenu, Migs fit son caprice pour voir les « produits » à l'état brut, mais il se montra si charmant et si curieux que leur guide les conduisit dans les sous-sols. C'était comme une ville sous la ville. Là où Din avait pensé à un vaste réseau d'évacuation et d'égouts comme sur Nevarro, il s'agissait en réalité d'un complexe minier. Le métal extrait n'avait rien de précieux, mais la chaleur et les conditions de vie étaient suffisamment éprouvantes pour obliger les esclaves à être spontanément dociles pour espérer avoir une ration d'eau supplémentaire.

C'était ainsi que Zygerria faisait des économies sur l'importation de métal de construction. Jadis, avec une masse plus importante d'esclaves et des géôliers plus nombreux, l'endroit devait fourmiller d'activité. A présent, les esclaves n'étaient plus assez nombreux et devaient travailler encore plus ardemment qu'à l'époque où les esclavagistes prospéraient. D'un côté, cela voulait dire qu'il serait plus aisé de repérer les cibles, de l'autre, cela voulait dire que leur mental serait broyé plus rapidement par le système.

o0o0oOo0o0o

Cela faisait plusieurs minutes que le groupe composé de Migs dans son rôle de Iain Arryn, Din et Grogu déguisé en Kubaz difforme, leur hôtesse d'accueil Zygerrienne pour la durée du séjour et trois gardes du corps, déambulait. Din scrutait chaque visage fatigué à la recherche d'un habitant de Nevarro, dont le Mythrol lui avait montré le portrait, ou d'un ancien habitant de Sorgan, tout en essayant de se repérer et de cartographier les lieux. La guide Zygerrienne expliquait avec professionnalisme le détail des méthodes « d'éducation », plus cruelles et barbares les unes que les autres soit dit en passant, et Migs posait des questions pertinentes qui la surprirent plus d'une fois.

Le groupe franchit une arche et arriva dans un espace légèrement plus frais qui, d'après Din, devait se trouver aux abords du sous-sol de la place du grand marché, là où les esclaves étaient jadis vendus au plus offrant. C'était assez cohérent avec l'agencement de la zone. Il y avait des monte-charges avec des cages intégrées pour transporter les esclaves vers la surface, des boxes individuelles avec des barreau pour ce qui devait être du stockage ou du transit, et même un coin de « nettoyage » où certains esclaves avaient dû être lavés au jet. A présent, sans enchère officielle, l'espace avait été reconverti en salle où, par petit groupe, et toujours sous surveillance, les esclaves, enchaînés aux pieds les uns aux autres, pouvaient s'alimenter et s'abreuver, mais sans dignité… Il y avait une mangeoire remplie d'une bouillie nauséabonde et un abreuvoir rempli d'une eau à la propreté douteuse. Du bétail d'élevage aurait été mieux traité.

Deux groupes de six et sept esclaves étaient présents, l'un à l'eau, l'autre à la nourriture. A la mangeoire, Din reconnut trois habitants de Sorgan, dont les inséparables Stoke et Caben, et quatre de Nevarro, la moitié des adultes qu'ils étaient venus délivrer. Volontairement, il bouscula Migs et désigna furtivement, d'un geste de la tête, le groupe de sept esclaves. A son regard, il sut que Migs l'avait compris, mais ce dernier avait un rôle à jouer.

_ Kub ! s'exclama le Iain Arryn de Migs. Pour la gloire de l'Empire, pourrais-tu être moins maladroit ?

Grogu marmonna de façon inintelligible dans le vocabulateur pour mimer une réponse d'excuse du Kubaz infirme. Les deux groupes d'esclaves et les géôliers arrêtèrent leurs activités pour suivre la conversation.

_ Un problème, Monsieur Arryn ? demanda l'hôtesse Zygerrienne.

_ Ma foi… Je crains que cette longue marche soit pesante pour ma stupide bête et son horrible bosse sur le dos. Cela le rend pataud. Ceux-là, dit Migs en pointant les esclaves de Nevarro et Sorgan, ont l'air vigoureux malgré les conditions de travail et mobiles malgré leurs entraves aux pieds. Combien ?

_ Ils ne sont pas encore dressés.

_ Ils font pourtant montre de discipline…

_ Certes. Mais, ayez confiance en mon jugement.

_ Je n'en doute pas un seul instant. Néanmoins, j'ai appris à me fier à mon instinct. Quand mon œil est attiré par un objet que je convoite, j'ai tendance à ne pas lâcher prise tant que je ne possède pas l'objet de mon désir. Tel un molosse corellien. D'ailleurs, en parlant de molosses, si vous avez un équivalent, sachez que je suis également intéressé pour garder les abords de ma résidence. Avant, je me fournissais directement sur Corellia, mais ce n'est plus ce que c'était…

_ Nous avons une équivalence que je serai fort aise de vous montrer. Quant aux bipèdes, nous pouvons vous les mettre de côté jusqu'à la fin de leur éducation et vous les faire livrer une fois leur formation terminée. Contre acompte, bien entendu.

_ Cela va sans dire, ma chère.

_ D'ailleurs, il faudra songer à nous fournir les coordonnées de votre résidence pour la livraison.

_ Ma chère, avec la fortune qui est mienne et la notoriété de votre commerce, vous ne pouvez sérieusement espérer que je vous avoue les coordonnées d'une de mes résidences, même la plus pittoresque des cinq. En revanche, je serai ravi de fouler à nouveau le sol de votre charmante planète pour prendre possession de mon nouveau personnel et vous débarrasser par là même de leur pénible présence. Par ailleurs, j'aurais l'immense plaisir de…

Le claquement sonore d'un fouet retentit et résonna sur les hauts plafonds de la pièce, suivi du hurlement d'une femme. Les esclaves rentrèrent la tête dans les épaules et reprirent leur routine. Din se faufila près des esclaves et glissa, dans la poche de la tunique en jute de Stoke, un émetteur pour lui permettre de retrouver sa position plus tard, et un communicateur éteint, dans la poche de Caben.

Pour avoir écouté les explications de la guide Zygerrienne, Din savait que les esclaves n'étaient plus fouillés car les géôliers recensaient le matériel de prospection et étaient certains de la terreur et de l'ascendant qu'ils avaient sur leurs prisonniers. Le Mandalorien espéra juste que les deux hommes originaires de Sorgan ne trouvent les objets qu'à la nuit tombée et à l'abri des regards. Il espérait aussi ils puissent rejoindre un groupe d'esclaves plus conséquent, et que Greef Karga serait présent. En effet, la présence du Magistrat et ancien chef de guilde des chasseurs, avec des connaissances en langage codé, aurait un effet de simplification non négligeable pour communiquer avec les esclaves et organiser le sauvetage.

_ Qui ose m'interrompre ? s'exclama Migs, en se dirigeant vers l'origine des coups de fouet.

_ Rien d'important, expliqua l'hôtesse Zygerrienne. Une banale correction.

Pourtant, Migs se stoppa.

_ Je croyais que vous aviez des fouets électriques, commenta-t-il.

_ Pour certaines créatures obstinées, il peut arriver que nous ayons besoin de commencer en bas de l'échelle de douleur pour que les corrections suivantes aient plus d'impact.

Dans son rôle de serviteur docile, Din revint se poster derrière maître et fut abasourdi. Comment diable, alors qu'elle avait été arrêtée et incarcérée par la Nouvelle République, la mercenaire Twi'lek Xi'an, experte à l'arme blanche, et son ancienne amante, s'était-elle retrouvée enfermée dans les mines de Zygerria ?


à suivre