Note de l'autrice:

Bonjour chères lectrices & chers lecteurs,

Je suis particulièrement ravie et émue de vous retrouver pour cette nouvelle version de cette fiction qui me tient tant à cœur. Mais avant toute chose, petite précision qu'il me paraît important de souligner. Dans cette histoire, vous et moi allons traverser plusieurs époques et pays, donc autant vous dire qu'en termes de mentalités, vocabulaires, sociétés, contextes historiques etc… Nous en verrons de toutes les couleurs. Tout ça pour dire que même si c'est évident, il faudra bien garder à l'esprit que suivant les époques certaines choses qui pourraient nous paraître aujourd'hui comme choquantes ou passées d'âge, ne l'étaient pas forcément suivants les périodes historiques que nous allons aborder. Donc ne vous formalisez nullement, s'il y aura possiblement des comportements, des paroles etc… Qui seront susceptibles d'heurter la sensibilité de tout un chacun. Je préfère être transparente à ce sujet. C'est la raison pour laquelle cette histoire et classée «M».

Et dans cette même idée de transparence, sachez (même si c'est évident aussi... et que je n'ai jamais eu à le faire, ce qui est fort plaisant) que tout commentaire désobligeant, non constructif et j'en passe. Sera sans aucun état d'âme supprimé. Fanfiction est un espace qui je le pense sincèrement, est peuplé de personnes bienveillantes et ça c'est formidable!

Enfin vous voilà informés, j'aime que le cadre soit posé dès le début:)

Maintenant sans plus attendre je vous laisse découvrir le chapitre I. Je vous en souhaite d'ores et déjà une bonne lecture!

A très bientôt…

Maritsa21;)

X.X.X

LA ROSE DES VOLTURI.

TOME I: La proie d'une ombre

Partie I: Chapitre I

La destinée nous livre l'un à l'autre.

X.X.X

Royaume du Piémont – Turin: 21 Février 1691.

Par une nuit glaciale d'hiver, la neige tombait en abondance sur la capitale du royaume du Piémont. La lune pleine éclairant la terre de ses rayons d'argents, les étoiles scintillaient de mille éclats dans le ciel, c'était une nuit vraiment magnifique, si on en oubliait le vent glacial qui soufflait dans les ruelles. Et pourtant dans la nuit noire un hurlement provenant d'un palais appartenant au Duc Vittorio-Amedeo II de Savoie Prince du Piémont, vint rompre brusquement le calme si singulier qui régnait à Turin ce soir-là. Quand provenant d'une des chambres du palais, un autre cri strident se fit entendre. La jeune maîtresse du Duc, la sublime comtesse Jeanne- Baptiste de Verrua était en plein travail depuis plusieurs heures maintenant. La venue au monde de leur deuxième enfant s'avérait plus longue que pour le premier. Toutes les femmes de chambre de la comtesse s'agitaient dans la pièce éclairée par des bougies ainsi que par un feu crépitant dans l'âtre de la cheminée, préparant du linge propre, remettant de l'eau chaude dans les bassines. L'atmosphère de la pièce était lourde, étouffante à mesure des allers et venues du personnel. L'accouchement était long et éprouvant pour la jeune femme qui les poings serrés, s'agrippait fermement aux couvertures du lit tout en s'efforçant de continuer à pousser et respirer, alors qu'elle sentait ses entrailles se tordre de douleur au passage de l'enfant à naître. Deux dames de chambre aidaient la comtesse dans cette épreuve difficile. L'une aidait le médecin dans sa tâche en le secondant habilement et quant à l'autre domestique, elle essuyait le front crispé perlant de sueur de la comtesse à l'aide d'un linge humide.

-Courage madame. L'encouragea cette dernière les traits de son visage encore jeune tirés par la fatigue de ses longues heures éreintantes.

-Poussez, madame poussez! Ordonna le médecin qui n'avait rien perdu de sa concentration. Quand la jeune comtesse cria une nouvelle fois de douleur tant les contractions qu'elle ressentait lui faisait terriblement mal.

-Je vois la tête, encore un effort madame. Renchérit juste après la femme qui assistait le médecin dans sa tâche.

-Son altesse le Duc vient d'arriver, madame. Annonça une domestique qui venait d'entrer dans la chambre.

-Mon dieu! Je n'en peux plus! Soupira la comtesse sans l'entendre, alors qu'elle laissa sa tête reposer dans les oreillers qui la soutenaient. La jeune femme peinait à reprendre son souffle tant elle était épuisée, aspirant à la délivrance de ce moment si pénible pour elle.

-Comtesse. Appela d'une voix inquiète la domestique qui lui épongeait encore une fois le front, voyant que la comtesse semblait au bord du malaise tant son beau visage était soudain devenu pâle. -Vous trouvez-vous mal?

Cette dernière attrapa vivement le poignet de la domestique la faisant sursauter de surprise. Elle lui murmura: -Cecilia, de l'air…de grâce, de l'air j'étouffe…

-Tout de suite madame. Répondit aussitôt la dame de chambre qui s'exécuta en allant d'un pas vif vers la fenêtre la plus proche et l'ouvrit en grand afin que l'air frais entre dans la chambre. Une fois fait elle revient aussi vite vers sa maîtresse. Cette dernière la remercia dans un souffle et lui prit la main en la serrant fortement comme pour se donner la force qui lui manquait pour aller au bout de cet accouchement qui semblait durer une éternité.

-Reprenez votre souffle, madame et poussez encore une fois. L'encouragea le médecin. -C'est bientôt fini.

La comtesse, le visage exténué par l'effort, sembla cependant plus déterminée que jamais et poussa cette fois de toutes les dernières forces qui lui restaient dans un ultime cri presque animal.

-Voilà! J'ai l'enfant, madame la comtesse, je l'ai! Dit l'homme soulagé de voir le nouveau-né qu'il tenait dans ses mains, se mettre à pousser des cris stridents. Il coupa le cordon qui l'unissait encore à sa mère et donna rapidement l'enfant à sa fidèle assistante pour qu'elle le lave. Puis il s'occupa d'apporter des soins à la comtesse, qui avait perdu beaucoup de sang. Cette dernière gardait les yeux fermés, reprenant lentement son souffle, se remettant de ses émotions face à un accouchement aussi éprouvant.

-Oh! Merci mon dieu! C'est fini! Soupira de soulagement la comtesse à bout de force, les larmes aux yeux.

-Félicitations, Madame la comtesse. Vous êtes très courageuse. Lui dit Cecilia avec admiration tandis qu'elle tenait encore sa main frêle dans la sienne, comme pour continuer fidèlement de soutenir sa maîtresse.

La comtesse ne répondit pas, elle laissait les femmes de chambres la changer, ainsi que les draps du lit tachés de sang. Peu de temps après, la jeune comtesse en position semi assise dans son lit, remarqua qu'elle n'entendait plus son enfant crier. Elle le chercha des yeux dans la pièce. Quand son regard trouva une petite forme emmaillotée dans un linge brodé entre les bras de sa servante la plus dévouée, Cecilia.

-Madame la comtesse. Dit cette dernière en venant vers sa maîtresse le sourire aux lèvres, ravie. -Toutes nos félicitations, par la grâce de dieu vous avez mis au monde une magnifique petite fille.

-Une fille. Répéta la comtesse dubitative, comme si elle fut soudain désappointée par cette nouvelle, puis reprenant constance elle ordonna: -Laissez-moi la voir ! Sans la faire attendre davantage Cecilia s'approcha du grand lit et tendit délicatement la nouveau-née à sa mère.

Une fois dans les bras de sa mère, celle-ci l'étudia attentivement. Comme si elle cherchait à déceler la moindre imperfection dans le visage d'ange de cette enfant endormie, les traits paisibles. -Voilà une bien curieuse demoiselle. Fit remarquer la comtesse en rompant le silence sans pour autant détacher son regard de sa fille. -Regardez! Dit-elle à l'attention des autres femmes. Elle ne pleure déjà plus et dors du sommeil du juste. Dans mon souvenir son frère était plus vigoureux à sa naissance.

Les femmes de chambres encore présentes dans la chambre se dévisagèrent entre elles en silence quelque peu surprises et pour certaines déconcertées par les paroles dénuées de tendresse de la comtesse de Verrua envers sa fille. Était-elle secrètement déçue que cette enfant n'eut point été un garçon? Se demandaient d'autres. Cependant, la jeune mère poursuivie: - Ma foi c'est une bien belle enfant. Dit-elle d'une voix plus douce, mais le regard pensif.

-N'est-ce pas? Intervient prudemment Cecilia. -Une vraie petite perle. Ajouta-t-elle d'une voix attendrit.

-Le seigneur vous a bénie d'une enfant en bonne santé, madame, félicitations. Renchérie une autre femme.

-Et nous ne pouvons que nous en réjouir. Répondit la comtesse d'une voix formelle en relevant les yeux vers ses domestiques. -Je vous remercie de votre aide mesdames, Cecilia et vous Emilia…désigna la comtesse. -Veuillez rester je vous prie. Quant aux autres, vous pouvez disposer. Ordonna-t-elle. -Maintenant, Cecilia, faite prévenir son altesse sans plus attendre.

-Bien madame! Répondit Cecilia qui s'en alla de ce pas pousser la porte de la chambre pour informer le valet qui devait attendre dans le couloir afin de faire prévenir le Duc de la naissance de sa fille. Mais à sa grande surprise ses yeux fatigués rencontrèrent une petite silhouette en chemise de nuit qui s'était dissimulé derrière la porte, et ce discret petit être, Cecilia le reconnu tout de suite, c'était le jeune prince. -Oh! votre altesse. S'étonna-t-elle sans pour autant en oublier sa révérence face à une altesse royale. -Vous ici?! Vous devriez dormir à cette heure.

Le premier enfant illégitime de Vittorio-Amedeo II et de sa maîtresse, le prince Amedeo âgé de quatre ans regardait celle qui était sa nourrice avec des yeux grands ouverts. Sa chambre n'étant pas loin des appartements de sa mère, il avait dû être réveillé par ses cris. Et comme Cecilia aidait la comtesse dans son accouchement elle n'avait pas pu être là pour s'occuper de lui. Toutefois aucun domestique du palais semblait avoir remarqué la présence du petit prince qui attendait depuis dieu seul sait combien de temps, discrètement derrière la porte de la chambre de sa mère la venue du bébé. Décidément cet enfant avait le don de passer inaperçu.

-Qui y a-t-il? Demanda la comtesse voyant la femme toujours à l'entrée de la chambre.

-C'est le jeune prince, madame. Lui répondit Cecilia, dois-je le reconduire dans sa chambre?

-Non, qu'il entre! Dit-elle en faisant un signe de la main.

Aussitôt la nourrice s'écarta du passage pour laisser le petit prince entrer dans la grande chambre richement décorée d'un pas un peu hésitant. En arrivant vers le lit il salua sa mère et dit d'une petite voix enfantine: - Désolé, maman, je vous ai entendu crier…j'ai eu peur.

La comtesse sourit pour la première fois, visiblement attendrit devant l'inquiétude de son fils. Elle tapota de sa main libre sur le lit pour inciter l'enfant à monter pour la rejoindre. -Je comprends Amedeo, mais ne vous inquiétez point, tout va bien maintenant. Venez près de moi mon chéri. L'encouragea-t-elle avec un sourire rassurant sur les lèvres. Le jeune prince s'exécuta un peu maladroitement. Quand il fut assis près d'elle, ses yeux furent automatiquement attirés vers le petit être que sa mère tenait dans ses bras. La comtesse n'en était pas à son premier accouchement, dieu lui avait déjà donné quatre autres enfants de son époux légitime. Mais celui-là avait été particulièrement exténuant pour elle.

-Mon chéri. Dit-elle à son fils qui contemplait le bébé avec des yeux curieux. -Je vous présente votre petite sœur. Annonça-t-elle avec un sourire.

-Elle est belle, maman et si petite. Répondit Amedeo le regard fasciné.

-Oui, c'est vrai, et elle est fragile. Ajouta sa mère. -En tant que frère, vous avez une responsabilité envers elle. Protéger sa petite sœur est le rôle qui incombe à tout grand frère. Expliqua-t-elle très sérieusement.

L'enfant regarda sa mère cette fois l'air un peu perdu, évidemment il était encore trop petit pour comprendre le sens exact des paroles de sa mère. Même si, il était déjà vif d'esprit pour son âge. Voyant son trouble la comtesse lui caressa affectueusement la joue avant de lui expliquer:

-Ce que je veux vous dire mon fils, c'est qu'il vous faudra faire attention à elle, veillez sur elle comme on veille sur vous. Pensez-vous pouvoir faire cela, monsieur?

-Oui, maman. Répondit l'enfant en acquiesçant de la tête. -Promis, je ferai attention. Le jeune prince voulu alors tendre sa petite main vers le visage du bébé encore endormi, mais s'interrompit dans son geste, regardant soudain sa mère pour avoir son approbation. -Je peux la toucher, maman?

-Bien sûr. Répondit-elle simplement avec un hochement de tête.

Amedeo caressa alors la joue de sa petite sœur du bout des doigts, et sursauta malgré lui quand il vit les yeux du bébé s'ouvrir lentement. Le regard de sa petite sœur se posa rapidement sur lui et le fixa intensément. Toutes les personnes présentes regardaient la scène, captivées par le regard profond de la petite princesse.

-Oh! Regardez maman, ses yeux sont presque noirs, comme vous ! Dit-il émerveillé

-C'est vrai. Confirma-t-elle d'un ton dénué d'émotion.

-Mais comment s'appelle-t-elle? S'interrogea soudain le jeune prince.

La comtesse allait lui répondre, quand un domestique ouvrit la porte pour annoncer à l'assemblée présente dans la pièce : -Son altesse le Duc! Dit-il avant de laisser place à celui-ci qui entra prestement dans la chambre. Toutes les dames de chambres et autres serviteurs s'inclinèrent devant lui, même le jeune prince qui était descendu du lit de sa mère.

-Votre Altesse! Le salua la comtesse d'un signe respectueux de la tête, et d'une voix redevenue formelle.

-Madame. Dit-il d'une voix qui laissait entendre le soulagement qu'il ressentait de la voir bien vivante. Le Duc affichait un franc sourire. Lui aussi ne semblait pas avoir beaucoup dormi. Il s'approcha de sa maîtresse et lui prit délicatement la main et s'inclina pour venir y déposer un chaste baiser. Puis se redressant il dit: -Ma chère, je remercie dieu de vous avoir préservé. Je sais combien vous avez dû souffrir pour que notre enfant vienne au monde saint et sauf. Grâce au ciel vous êtes saufs tous les deux. Déclara-t-il heureux de ces circonstances. La comtesse pour seule réponse ne lui accorda qu'un sourire. Vittorio-Amedeo qui était habitué au caractère insaisissable et changeant de la jeune comtesse ne s'offusqua pas de son manque de réaction face au réel soulagement et l'estime qu'il lui témoignait en la voyant elle et leur enfant en bonne santé. Il comprenait que celle qu'il considérait comme son épouse (bien que cela ne soit pas le cas) soit en proie à une fatigue extrême vu la nuit qu'elle venait de passer. L'attention du Duc se porta désormais sur sa fille qui était réveillée, elle regardait calmement son père droit dans les yeux. Le visage de celui-ci s'illumina, et son sourire se fit radieux. -Puis-je? Demanda-t-il en tendant instinctivement les bras.

-Bien entendu. Répondit la jeune femme en lui tendant la petite.

Le Duc prit alors la nouveau-née avec précaution dans ses bras et l'amena vers la fenêtre close pour l'observer plus attentivement.

-Quelle enfant magnifique. Commenta-t-il le sourire aux lèvres, sa fille qui laissait échapper quelques gazouillis, fini par lui rendre son sourire sans cessez de fixer son père. -C'est un ange. Dit Vittorio-Amedeo, qui regarda le ciel par la fenêtre. Il neigeait dehors et il se disait que c'était une belle nuit pour venir au monde. -Jeanne. Dit-il à l'attention de la jeune femme allongée dans le lit et qui était en train d'échanger quelques mots avec leur fils. Celle-ci tourna la tête vers son interlocuteur, attentive. -Ma chère, vous avez mis au monde un ange. La comtesse ne releva pas, de nouveau elle sourit discrètement. -Elle à votre charmant sourire regardez. Lui fit remarquer son amant, qui semblait particulièrement se réjouir de ce détail. -Ainsi que vos yeux sublimes. Elle est parfaite! Conclu-t-il ravi et comblé.

-Papa! Appela son fils qui venait tout à coup vers lui.

-Monsieur! Le réprimanda gentiment sa mère. -Est-ce ainsi que l'on s'adresse à une altesse royale ?

-Laissez très chère. Répliqua le Duc d'une voix tolérante.

Le petit garçon s'approcha de son père et se reprit: -Votre altesse…

-Allons mon fils. L'interrompit son père le regard bienveillant. – Avant d'être prince du Piémont et Duc de Savoie, je suis avant tout votre père.

L'enfant sourit aux paroles tendres de ce dernier. De ses quatre ans il oubliait parfois qu'il ne pouvait utiliser le mot «papa» seulement dans la plus stricte intimité, jamais en public. Mais ce soir le Duc l'autorisait à le faire. -Père. Reprit-il d'une douce voix enfantine. -Comment s'appelle ma sœur? Demanda le petit prince curieux. Leur père regarda alors sa fille dans ses bras un instant semblant réfléchir à la question de son fils, et releva ensuite la tête vers lui pour lui répondre:

-Et bien, mon fils, c'est là une bonne question. Quel premier prénom choisir pour cet ange? Auriez-vous une suggestion ?

-J'aime beaucoup, Angélica. Répondit spontanément le garçon. Comme si cela était une évidence pour lui.

-Angélica. Répéta le Duc avec un air soudain rêveur en regardant sa fille qui commençait à se rendormir dans ses bras. -C'est un prénom qu'on dirait inventé pour elle, qu'en pensez-vous ma chère Jeanne? Demanda-t-il à cette dernière.

-Si tel est votre désir votre altesse. Convient-elle d'une voix presque somnolente. Il est vrai que ce prénom lui va à ravir. Mais si vous permettez, j'aimerais choisir le deuxième prénom de cette enfant.

-Mais certainement, douce Jeanne. Acquiesça Vittorio-Amedeo ravi qu'elle le propose. -A quoi pensez-vous?

-Je songeais à la nommer Rose. Dit-elle simplement, les yeux clignant de temps à autre comme si elle luttait pour ne pas s'endormir.

-Votre fleur préférée si je ne m'abuse? Lui lança le Duc avec un sourire tendre. -Cela me va tout à fait, et bien en ce qui me concerne, je choisis pour troisième et dernier prénom Artemisia.

-Qu'il en soit ainsi! Déclara la comtesse.

Vittorio-Amedeo resta songeur un instant, captivé par le joli minois de sa fille. Il murmurait pour lui-même : -Angélica, Rose, Artemisia, princesse Di Savoia, duchesse Di Rosebourg... la titra-t-il. Puis il embrassa tendrement son adorable enfant sur le front. Avant de venir s'asseoir aux côtés de Jeanne, suivit de près par son fils.

-Reposez-vous madame. Reprit-il avec compassion en la voyant presque endormie. -La nuit a été longue et si éprouvante pour vous. Vous m'avez donné de si magnifiques enfants. Merci douce Jeanne.

X.X.X

Quelques années plus tard : 28 mai 1699.

C'était une belle journée de printemps au château des Di Rosebourg dans la splendide région de Toscane, cette demeure imposante située dans les terres non loin au nord de la ville de Florence avait été autrefois un présent du prince à son amante, à l'époque cette dernière y avait fait une retraite des suites d'une tentative d'empoisonnement de la part d'ennemis au Piémont, on racontait que la comtesse en avait guérie elle-même. Quoi qu'il en soit cela en avait profondément affecté le Duc, par crainte pour la vie de sa maîtresse et de leurs enfants, il s'était laissé convaincre par la comtesse, que d'éloigner les enfants de la cour de Turin où ils n'avaient d'ailleurs jamais paru n'étant pas légitimés, était la meilleure solution pour les protéger des intrigues et de personne qui pourrait leur vouloir du mal. Car leurs enfants même avec du sang royal dans les veines, n'étaient rien d'autre aux yeux du monde que des bâtards d'un prince, conséquence naturelle de la liaison de leur père avec l'excentrique comtesse de Verrua. Malgré tout, l'amour que leur portait leur père le poussait à envisager de les légitimer afin qu'ils puissent prendre la place qui leur revenait dans la famille royale. Car bâtards ou non ils étaient potentiellement des héritiers au trône du Piémont, ainsi que de la maison des ducs de Savoie. Leur père se souciait de leur avenir, comme de celui de ses autres enfants dit «légitimes».

C'est ainsi que la princesse et son frère avaient été éloignés de la cour de Turin et avaient grandi loin de leurs parents. Pour subvenir à leurs besoins, les enfants avaient bien entendu des précepteurs et préceptrices. Des domestiques et serviteurs qui veillaient sur la demeure en permanence. Ainsi qu'une personne de toute confiance choisie par la comtesse pour être la gouvernante de ses enfants. Sa fidèle dame de chambre Cecilia qui s'était attaché aux enfants dont elle avait la charge. Cette femme d'un caractère très doux, avait reçu une éducation des plus correctes. Mais le rôle de Cecilia n'était que de veiller au bien-être des enfants du duc et de donner de leurs nouvelles à leurs parents en toute discrétion. Leur éducation était l'affaire de leurs professeurs, choisi avec soin.

Ce beau matin de mai, le prince et sa jeune sœur jouaient ensemble dans le parc du château. Après leur temps d'étude, ils étaient allés se divertir au jardin. Les deux enfants passaient presque tout leur temps ensemble, cela les avait rendus très proches. Le jeune Amedeo était un enfant sage et discret, malin même et surtout très protecteur envers sa petite sœur. Quant à cette dernière, c'était une petite fille joyeuse, rêveuse et espiègle. Elle comme son grand frère avait l'esprit vif et une grande soif de connaissance. Mais ce qui la distinguait le plus d'Amedeo, c'était son esprit d'indépendance, qui s'était manifesté très tôt et ce malgré son jeune âge.

-Amedeo, attend moi. Cria la princesse à son frère qui la devançait.

-Il faut courir plus vite Angélica. Lui rétorqua son frère en riant, slalomant entre les arbres du parc en direction du manoir. -Sinon nous n'y arriverons jamais, aller! L'encouragea-t-il.

-Mais ce n'est pas facile avec ma robe. Rechigna la petite en essayant de le rattraper. -Aller prête-moi un de tes pantalons la prochaine fois. Lui suggéra-t-elle ennuyée d'être ainsi entravée par ses robes. -Je pourrais courir plus vite.

-Ne dit pas n'importe quoi, premièrement mes pantalons sont trop grands pour toi et deuxièmement ce n'est pas un vêtement pour les dames. Lui lança-t-il d'une voix encore enfantine.

Quand les enfants furent arrivés à l'entrée du manoir, ils virent leur nourrice Cecilia qui les attendait l'air mécontente en voyant l'état de leurs vêtements. Elle s'exclama d'une voix qui se voulait autoritaire :

-Ciel ! Mais enfin vos altesses vous vous êtes vu?! Dans quel état nous revenez-vous? Que vous est-il arrivé cette fois ? Allons, je vous écoute!

-Désolée. Commença Angélica de sa jolie petite voix enfantine. -Je suis tombée du grand arbre dans le parc nourrice, une branche a craqué sous mon poids. Mais heureusement mon frère m'a rattrapé ! Sauf qu'il a perdu l'équilibre et on a fini par terre tous les deux. Résuma-t-elle, en oubliant volontairement de citer leurs courses folles à travers le bois en dehors du périmètre autorisé par leur nourrice. Comme toujours Angélica avait entrainé son frère, et transgressé les règles. Mais le frère et la sœur étaient malins et se couvraient mutuellement quand ils faisaient des bêtises.

-Oh, grand dieu ! Se lamenta Cecilia en levant les yeux au ciel. -Mais mon prince votre sœur n'a que huit ans. Vous, vous en avez douze, pourquoi l'avoir laissé faire cette folie ?

Amedeo eut l'intelligence de prendre un air honteux : -Veuillez me pardonner Cecilia, mais le temps d'une seconde elle était déjà partie. Mais nous allons bien, tous les deux.

-Il ne faut pas en vouloir à mon frère, nourrice. C'est ma faute je ne recommencerais plus promis ! Assura la princesse.

Cecilia soupira, elle savait qu'elle avait du mal à faire preuve d'autorité face à pareil visage d'ange. Elle qui aimait secrètement ces enfants comme s'ils étaient les siens. Elle leur adressa enfin un sourire tolérant.

-Très bien, pour maintenant que vous dire, de toute façon ce qui est fait, est fait. Mais l'heure passe et votre père va arriver en début de soirée, l'auriez-vous oublié ? Vite ! Venez, vous devez vous changer tous les deux.

Environ deux heures plus tard dans la chambre de la princesse après un bon bain et une toilette appropriée pour une altesse royale, il ne restait plus qu'un défi de taille pour la nourrice de la petite fille qui était assise devant sa coiffeuse et qui supportait très patiemment que Cecilia parvienne à venir à bout de sa crinière indomptable de boucles brunes.

-Cecilia. L'interpela la petite l'air un peu absent, signe qu'elle était perdue dans ses pensées. -Puis-je vous poser une question?

-Oui, ma petite. Répondit sa nourrice qui commençait à parvenir à la coiffer tant bien que mal.

-Pourquoi mère vient si peu nous visiter mon frère et moi? Et pourquoi père nous laisse ici si longtemps ? Interrogea-t-elle d'une petite voix attristée.

Cecilia laissa échapper malgré elle un soupire, un peu embarrassée par ces questions certes légitimes de la petite fille, mais le fait était que ce n'était pas la première fois qu'Angélica lui demandait ça. Sa nourrice ne savait pas comment expliquer à une enfant de huit ans, pourquoi la noble dame qu'était sa mère ne s'intéressait pas plus que ça à ses enfants, puisque même pour elle la raison de ce manque d'intérêt de la part de la comtesse lui échappait. Et pour les rares fois où leur père venait les visiter, c'était parce qu'il prenait la peine de faire un détour lors de ses voyages diplomatiques, pour voir ses enfants.

-Nous en avons déjà parlé, ma petite. Votre mère vit à la cour de Turin, et c'est loin d'ici. Et puis, une grande dame a des obligations, vous verrez quand vous serez en âge de comprendre tout ça. Et souvenez-vous… Ajouta-t-elle devant la mine dépitée de la petite fille. -Il est prévu que votre mère vienne dans quelques mois. Dit doucement Cecilia. -Quant à votre père, il ne se souci que de votre bien-être. De plus, c'est un prince il a donc peu de temps à consacrer à sa famille. Et votre père vous aime, n'en doutez pas. Voyez plutôt, son altesse sera là ce soir et restera quelques jours. C'est une bonne chose, non? Alors ne vous inquiétez point, chère enfant. Voilà ! Déclara Cecilia visiblement fière d'elle. - J'ai terminé. Venez, vous contempler dans le miroir, regardez comme vous êtes ravissante !

La petite fille portait une magnifique robe bleu ciel parsemé ici et là de dentelle blanche. Cecilia ne cessait de lui dire que le bleu mettait ses cheveux bruns en valeur et donnait de l'éclat à son teint pâle. C'était vrai que la jeune princesse était belle, et avait hérité des fins traits de visage de sa mère. Angélica délaissa son reflet dans le miroir pour se tourner vers sa nourrice, pour lui adresser un sourire reconnaissant.

-Ah enfin un sourire, mignonne. Se réjouit Cecilia. -Allez, enfant. Descendez au petit salon travailler vos gammes au piano en attendant l'arrivée de votre père.

X.X.X

L'année 1701 fut un grand chamboulement dans la vie du prince Amedeo et sa sœur. En effet, le prince du Piémont, leur père les avait légitimés, officiellement. Et il n'y avait pas eu que cela de perturbant dans leurs vies. Leur mère avait fui en France un an plutôt. La princesse Angélica en était restée profondément traumatisée par cet événement, le jour de la fuite de sa mère, la petite fille avait été la dernière personne à l'avoir vu et elle n'avait jamais voulu raconter ce qui c'était passé exactement entre elle et sa mère. Depuis ce moment, la petite fille n'a plus été la même. Elle restait plus souvent dans son monde, elle était moins joyeuse, comme si quelque chose en elle s'était brisée ce jour-là. Même sa relation avec son père semblait impactée par cet événement. Angélica était plus distante avec lui, elle lui écrivait moins qu'avant. Pour des raisons qui échappaient à son entourage, la princesse semblait en vouloir à son père. Mais elle ne souhaitait jamais évoquer sa mère ou cette situation, pas même avec son frère, qui était l'être dont elle était le plus proche.

C'est à l'âge de douze ans qu'Angélica fut présentée officiellement à la cour de Turin. Elle eut aussi comme tutrice une certaine Signora Di Sommariva une comtesse de la noblesse de Turin d'un certain âge chargée par son père d'introduire dans les formes à la cour la jeune princesse et de l'armer et le mot n'était pas faible, contre les intrigues de la cour en lui apprenant à se défendre et à s'imposer parmi le cercle très restreint de la noblesse Piémontaise. Sa tutrice, qui tenait aussi le rôle de chaperonne lui avait appris bien des choses utiles pour faire ses armes et Angélica était une élève très attentive. Inutile de lui rappeler de qui elle était la fille et il était évident que certains voudraient se servir de cet état de fait pour leurs intérêts personnels. La comtesse Di Sommariva était certes âgée mais avait encore l'œil et l'esprit vif comme un renard. Elle n'avait de cesse de répéter à la jeune fille: «Ici, méfiez-vous de tout le monde, même de ceux qui vous semble le plus proche, me comprenez-vous votre altesse, de tous!»

En parallèle de cette vie officielle à la cour du duc de Savoie. La princesse en menait une autre plus privée, plus… secrète quand elle vivait sur ses terres en Toscane. Ayant reçu de certaines personnes de son entourage une éducation particulière, pourrait-on dire, la princesse avait reçu une instruction qui convenait à la fois à une dame, mais également à celle d'un homme. Son oncle dont elle était proche, Charles Honoré d'Albert de Luynes, le frère de sa mère, avait décelé en sa nièce, pour qui il vouait une réelle affection, des qualités qu'il fallait à son sens développer et encourager secrètement tant ce n'était pas des activités convenables pour une dame de qualité. Sa nièce n'avait que sept ou huit ans quand il avait entrepris de lui enseigner l'escrime et le tir au pistolet, comme il le faisait déjà avec son frère Amedeo. Malheureusement, la jeune Angélica n'avait point revu son oncle depuis la fuite de sa mère. Cependant, son désir d'indépendance et de liberté ne l'avait jamais quitté depuis et l'avait poussé à continuer de pratiquer ses enseignements dit réservés aux hommes.

Son père était au courant de cela, mais la laissait faire discrètement, voyant que cela lui faisait du bien et qu'elle était naturellement douée, comme lui dans le maniement des armes. Faire une entorse aux convenances ne dérangeait point Vittorio-Amedeo, qui avait le sentiment que cette passion commune rendait sa fille un peu plus proche de lui. Toutefois, avoir sa fille auprès de lui était à la fois une joie et une souffrance, car le temps passant Angélica ressemblait de plus en plus sans vraiment s'en rendre compte à sa mère, tant dans les traits du visage que dans la personnalité, elles avaient ce même côté… secret, retors et surtout elles partageaient la même témérité. Mais ça le père se gardait bien de le dire à sa fille. Jamais le Duc ne parlait de son ancienne amante. Comme sa fille, il gardait sa douleur pour lui.

La jeune fille qu'était Angélica avait parfaitement conscience que son père la favorisait plus que ses autres enfants. Parce qu'elle était sa préférée, la fille de Jeanne de Verrua. C'est pour cette raison également que son père avait tenu à ce que sa fille au même titre que son frère, étudie la politique, l'art de diriger un état. Etant aussi brillante que sa mère, elle pouvait prétendre devenir l'épouse d'un roi le moment venu. Bien sûr que ce dernier point soulevait des questions à la cour, mais le prince Vittorio-Amedeo n'y prêtait pas attention. Il voulait que ses enfants soient prêts pour la vie qui leur était destinée.

Le prince et la princesse Di Savoia ou plus communément appelé les Di Rosebourg vivaient entre la cour de Turin où ils apparaissaient quelques fois en certaines occasions et leur domaine en Toscane. Tous les deux s'accordaient à dire qu'ils détestaient la cour et l'étiquette, le protocole. En Toscane, ils vivaient dans leur petit monde. Et d'une certaine manière ils étaient heureux comme ça. Mais si leur naissance leur conférait des privilèges, elle leur imposait aussi de lourdes obligations. Et l'année de ses dix-sept ans, Angélica allait en faire plus que jamais l'expérience et se rendre compte que les choses ne pouvaient rester telles qu'elles avaient toujours été pour elle et son frère Amedeo.

X.X.X

Juin – Année 1708 Turin:

Au palais royal de Turin, le temps tournait à l'orage, le Duc de Savoie Vittorio-Amedeo était mécontent de la tournure que prenait les négociations politiques avec le royaume de France. Il avait congédié sans ménagement ses ministres, après le conseil qu'ils avaient tenu dans son bureau. «Incapables» Murmura-t-il entre ses dents, irrité de cette situation. Mais il n'y avait pas que ça qui expliquait la mauvaise humeur du Duc. Plus tôt dans la journée, il avait reçu en entretient un abbé qui venait lui rapporter un différend qu'il avait eu avec sa fille récemment, la princesse Angélica. Cet homme d'église avait été chargé de leur enseignement religieux quelques années auparavant, et lors de la dernière messe, la princesse et lui s'étaient querellés. Vittorio-Amedeo se remémorait de mauvaise grâce certains moments de cette déplaisante entrevue avec précision.

-…Votre Altesse. Je me permets d'insister. Le prince et la princesse doivent être séparés. Vous n'êtes point sans ignorer leur lien trop…fusionnel. Expliqua le vieux religieux en insistant sur ce dernier mot. Et la princesse est maintenant en âge de se marier…

-Il suffit monseigneur. L'interrompit le prince d'une voix agacée. -Nous pouvons entendre ce que vous venez me rapporter au sujet de la princesse. Mais il y a des limites que nous ne vous conseillons pas de franchir. Marier notre dernière fille ne fait pas partie de nos projets dans l'immédiat. Pour l'heure notre soucis autant plus préoccupant, c'est la France.

-Veuillez me pardonner, sire. S'excusa l'abbé en baissant ses yeux ridés vers le sol. Je ne vous disais point cela pour ajouter à vos contrariétés. Mais de grâce, croyez-moi. La princesse à besoins d'être prise en main. Je n'obtiens d'elle que de l'insolence et de la rébellion. La princesse est dotée de bien des grâces mais l'obéissance et la soumission à dieu n'en font pas parties. Quant à son frère, il prend son parti quoi que je dise.

-Nous vous entendons. Répondit le seigneur piémontais pensif. Il reconnaissait que sa fille avait toujours eu un problème avec l'autorité. Mais quoi qu'il en soit, elle n'était pas irrespectueuse. Le vieil abbé devait lui avoir dit quelque chose qui avait dû la contrarier fortement pour qu'elle prenne le risque de se quereller avec lui. Le Duc comptait bien discuter de ça avec Angélica avant de se résoudre à d'éventuelles sanctions, car naturellement il ne pouvait pas tolérer ce genre d'attitude, même venant de sa fille. Cela faisait quelques semaines seulement qu'elle et son frère étaient au palais et il recevait déjà une doléance pour manque de respect la concernant. Il avait d'autres problèmes que celui-là à s'occuper.

-Si, je puis me permettre sire. Commença le religieux de sa voix fébrile, mais d'un ton qui se voulait précautionneux. -Je vous avez déjà par le passé suggéré la possibilité que la princesse Angélica, pourrait en attendant que vous décidiez de son futur mari, être confier aux bons soins d'un couvent. Pour en avoir déjà conversé avec son altesse votre mère qui soutient cette idée, le couvent de Viterbo sous la direction d'une de mes nièces est très réputé dans l'éducation des jeunes dames de la noblesse. Cela apporterait à la jeune princesse le cadre strict dont elle a besoin…

-Nous étudierons la question, monseigneur! Trancha le prince d'un ton sec, guère ravi que sa mère ait pris le parti de se mêler de cette question. -Mais comprenez que nous ne sommes point disposés à prendre de telles résolutions en ce qui concerne l'avenir de notre fille, pour l'instant. Précisa-t-il. -Elle sera mariée, quand le moment sera venu. Pour l'heure ce jour est encore loin. Maintenant, cet entretien est terminé. Conclu-t-il visiblement agacé.

L'abbé n'insista pas davantage. Il voyait que le prince Vittorio-Amedeo ne voulait pas entendre que sa fille devait être remise sur le chemin de dieu. Cette indépendance dont elle faisait preuve trop souvent, ce n'était pas une bonne chose. C'était dangereux même. Cette enfant ne craignait pas dieu. C'était à ses yeux une grande offense envers le seigneur tout puissant. Il devait faire entendre raison au Duc concernant ses enfants. Le prince Amedeo et sa sœur devaient être séparés. Par tous les moyens.

X.X.X

Une semaine plus tard dans une antichambre du palais royal. La princesse Angélica tournait en rond comme une lionne en cage. Attendant avec anxiété l'entretient auquel son père l'avait fait mander.

Elle se doutait de la raison de cette entrevue. Ce diable d'abbé n'avait pas attendu longtemps pour venir se plaindre d'elle et déverser son venin dans le cabinet de travail de son père. Son frère Amedeo n'était point avec elle aujourd'hui autrement il s'empresserait de la rassurer. En temps normal, la jeune fille ne se serait pas inquiétée outre mesure de cet évènement. Mais cette fois, elle avait la désagréable impression que ce serait différant. Elle patienta encore quelques minutes avant qu'un serviteur lui ouvre la porte du cabinet du souverain.

-Votre altesse. La salua l'homme en s'inclinant respectueusement devant elle. -Son altesse, votre père va vous recevoir. Je vous en prie. Dit-il d'une voix courtoise en s'écartant du passage pour la laisser entrer.

La pièce était lumineuse et richement décoré où trônait un majestueux bureau en son centre. Le serviteur quitta le cabinet en refermant la porte derrière lui. Angélica, quant à elle, resta immobile à l'entrée. Observant en silence le maître des lieux assit à son bureau, une plume blanche dans sa main droite, finalisant de manière un peu hâtive la rédaction d'un document. Son père leva vite les yeux vers elle et lui adressa un sourire en la voyant. Sa fille portait une élégante robe couleur pêche qui mettait en valeur sa charmante silhouette et lui allait fort bien au teint. Ses longs cheveux bruns bouclés étaient liés d'un simple ruban de soie. La princesse avait bien grandi, pensait son père, nostalgique du temps où sa fille n'était encore qu'une enfant.

-Votre altesse. Le salua-t-elle d'une élégante révérence.

-Allons, ma chère enfant. Nous sommes entre nous. Lui dit son père d'un ton affectueux, lui signifiant qu'ici et entre eux l'altesse avait fait place en premier lieu au père, ce qui voulait dire que le «Nous» qu'utilisait habituellement son père, comme tout souverain, pour signifier à leurs interlocuteurs que c'était à la fois l'homme et l'altesse royale, la figure d'autorité qui parlait. Toutefois lorsque Vittorio-Amedeo se trouvait dans la sphère privée avec des membres de sa famille c'était plutôt le «Je» qui était de mise. C'était ainsi que l'on pouvait se rendre compte du lien privilégié avait le prince avec certaines personnes de son entourage.

-Approchez donc, vous êtes loin. Poursuivit-il en se levant de son siège pour venir vers elle, tendant les mains, paumes ouvertes devant lui.

Sa fille vint à son tour vers lui, prit doucement ses mains dans les siennes et déposa un baiser sur les joues de son père. -Bonjour papa. Dit-elle avec un sourire discret. -Je suis fort aise de vous voir. Ajouta-t-elle d'une voix sincère.

-Moi aussi, ma chère fille. Répondit le Duc, qui la guida tout en lui tenant toujours la main vers le siège en face de son bureau et invita sa fille à s'y asseoir, avant d'aller lui-même prendre place en face d'elle.

-Alors mon enfant, dites-moi. Commença-t-il d'une voix posée. Comment vous portez-vous?

-Aussi bien que possible, cher père. Répondit poliment sa fille. -Vous, en revanche vous avez mauvaise mine. Ajouta-t-elle spontanément avec un léger rire. Elle ne se moquait point de son père au contraire, c'était un constat. Celui-ci semblait fatigué, ses yeux où apparaissaient déjà quelques rides étaient cernés par un manque de sommeil évident.

Le Duc rit à sa remarque. Il reconnaissait bien là l'espièglerie de sa fille.

-Je vous remercie, de votre sollicitude, mon enfant. Elle me touche plus que je ne saurais le dire. Lui répondit-il d'un ton léger. -Je vous avoue, que j'ai bien du soucis ces temps-ci, cela me rend le sommeil difficile.

-C'est ce que j'ai cru comprendre, père. Vos plans ne se déroulent point comme vous le souhaitiez, la France est un pays puissant et un adversaire de taille.

-En effet. Reconnu-t-il guère surprit de l'intérêt de sa fille en matière de politique. Il avait pour habitude de tenir la princesse au courant des affaires d'état. Il lui accordait une entière confiance. Son père, la savait intelligente et de bon conseil quand il lui arrivait de solliciter son avis sur sa politique, même si au final c'était toujours lui le seul décisionnaire. -Les choses ne se déroulent guère comme je le voudrais. Toutefois, ce n'est point pour aborder ce sujet délicat que je vous ai fait mander ma fille, vous vous en doutez. Un autre sujet me préoccupe vous concernant. Comprenez-vous ce à quoi je fais allusion? Demanda-t-il plus sérieusement.

-Oui! Reconnue la jeune femme toute trace de bonne humeur envolée de son doux et charmant visage. -Je crois bien savoir de quel sujet vous souhaitez m'entretenir. L'abbé Del Rocca. Cita-t-elle avec un mépris à peine dissimulé.

-C'est cela. Acquiesça son père. -L'abbé m'a demandé audience la semaine dernière, et il m'a relaté votre altercation. Si j'ai demandé à vous voir, c'est pour entendre votre version de cet évènement, ma fille.

La jeune femme resta d'abord silencieuse face aux paroles de son père, elle cherchait ses mots pour résumer au mieux ce qu'il s'était passé ce fameux dimanche. Angélica prit une inspiration et commença à expliquer:

-Voyez-vous père, ce dimanche dont il est question, peu de temps après la sainte messe, monsieur l'abbé Del Rocca nous a reçu en confession mon frère et moi. Amedeo y est allé en premier, puis est venu mon tour. Au début l'abbé et moi-même avons échangés quelques banalités. Puis allez comprendre pourquoi, il a commencé à me parler du fait que selon lui il n'était pas convenable que je ne sois toujours point mariée à mon âge. Et je ne vous cacherai pas que cela m'ait irrité. Je me disais, qui croyait-il être pour m'entretenir de ce sujet qui ne le concerne en rien. Mais je n'ai point relevé. La jeune femme reprit une inspiration avant de poursuivre ses explications. -Cependant, l'abbé ne s'est pas arrêté là, il a ajouté que en attendant le jour de mes noces, ma place serait plus appropriée au sein d'un couvent où selon lui ont m'apprendrait l'obéissance qui sied à une bonne chrétienne.

-Je vois. Murmura son père les sourcils froncés. -Et ensuite? Qu'avez-vous répondu à ça? L'enjoint-il à poursuivre.

-Je l'ai remercié. Répondit-elle simplement avec un air énigmatique.

-Remercié? Répéta son père surprit de cette réponse.

-Oui! Confirma-t-elle. -Je lui ai dit qu'il était heureux qu'un saint homme tel que lui prenne tant à cœur de me montrer la voie qui mène droit à notre seigneur. Et qu'il était vrai que sans son intervention, je serais déjà une âme égarée.

La jeune femme fit une pause de quelques secondes avant de poursuivre, guettant la réaction du Duc à ses explications. Elle observa une expression amusée sur le visage de son père. Il avait pincé les lèvres comme s'il se retenait de rire. Angélica fit mine de ne pas s'en apercevoir et poursuivit:

-Bien sûr, monsieur l'abbé n'a pas apprécié l'ironie de mes propos. Et du fait s'est rapidement énervé. Jurant ses grands dieux que si je persistais sur la voie de la désobéissance ainsi que l'a fait la pécheresse qu'était ma mère…a-t-il ajouté. Précisa la jeune femme avec dédain. – Il ne donnerait pas cher du salut de mon âme. Honnêtement père, pour qui se prend ce diable d'abbé? J'ai simplement souhaité lui signifier avec une certaine dérision polie, qu'il n'avait pas à m'entretenir de ce genre de chose. Et qu'il serait plus convenable à l'avenir et à mon sens qu'il s'occupe davantage de ce qui le regarde. Je voulu mettre fin à cet entretien, et quitter le confessionnal, mais l'homme ne l'a point entendu ainsi. Il m'a suivi en me soutenant que je devais avoir honte de m'adresser à lui de la sorte, que je devais rester à ma place de femme. Que j'étais une mauvaise catholique. Et qu'il fallait tuer la graine de la rébellion qui sommeillait en moi si je ne voulais point emprunter le même chemin que ma mère. Et cette dernière phrase de la bouche de ce fanatique, l'a emporté sur ma raison et je n'ai pas pu retenir la gifle que je lui ai adressé en guise d'ultime réponse à ses paroles outrageantes, seul Amedeo a assisté à la scène et est intervenu pour me défendre et mettre fin à ce conflit. La suite père, vous la connaissez.

En écoutant son récit ce dernier en perdit le sourire et fronçait maintenant les sourcils la mine contrariée. Effectivement, les paroles de l'abbé Del Rocca envers sa fille avaient été plus que véhémentes et déplacées. Vittorio-Amedeo se souvenait que cet abbé n'était guère plus tendre dans ses dires avec Jeanne, la mère de sa fille. Il inspira profondément l'air pensif avant de s'exprimer à son tour sur le sujet:

-Je vous comprends ma fille, moi-même à votre place…Commença-t-il avant de s'interrompre brusquement comme si, il en avait trop dit. Ne voulant pas encourager sa fille à gifler tous les premiers médisants venus. -Mais vous devez comprendre que je ne puis tolérer pareille attitude venant de vous, comme de lui. S'empressa-t-il de préciser. -L'abbé a eu tort de s'adresser à vous de la sorte et il en sera réprimandé par sa hiérarchie, croyez-moi j'y veillerai. Mais vous, vous n'aviez point à commettre ce geste fou sur sa personne. A l'avenir évitez-le! Lui Ordonna-t-il. -L'abbé n'attend qu'un prétexte pour venir se plaindre de vous. Et je n'ai point besoin que vous vous fassiez remarquer davantage. Ajouta-t-il d'une voix plus dure. -Ai-je été clair?

-Tout à fait, père. Répondit simplement sa fille en hochant la tête.

-Bien. Conclu le Duc. -Cela étant dit, je ne vous demanderais point de lui présenter vos plus sincères excuses, puisque nous savons que vous n'en ferez rien. Dit son père d'une voix soudain lasse. Car il connaissait suffisamment bien sa fille pour savoir qu'elle ne présenterait point d'excuse à quelqu'un qui l'avait outragé.

-C'est certain. Reconnue sa fille sans honte aucune.

-Ce qui m'amène au second point de cet entretien mon enfant. Vous avez maintenant dix-sept ans. Et il est certain qu'il serait temps d'envisager un mariage pour vous.

La princesse se raidit sur sa chaise, son cœur ratant un battement en entendant cela. Secrètement elle ne désirait en aucun cas se marier.

-Toutefois. Reprit le prince qui n'avait rien remarqué de son trouble. Ce n'est point ce que je souhaite pour vous…pour le moment du moins. Mais vous ma fille? Demanda-t-il à celle-ci curieux de ce qu'elle pourrait en penser. -Le souhaitez-vous ?

-Oh non, père! Répondit-elle fermement à sa question. -Je ne suis point prête pour cela. Avoua-t-elle.

-C'est également ce que je crois. Répliqua son père. -Il sera mieux d'y penser d'ici deux ou trois ans. Pour l'heure j'ai d'autres projets vous concernant, vous et votre frère Amedeo. Vous poursuivrez vos études. Lui, doit continuer son enseignement militaire à l'académie de Turin. Et vous, ma chère enfant, vous poursuivrez vos études au couvent de Viterbo…

Le Duc n'eut point le temps de finir sa phrase, car sa fille l'interrompit brusquement:

-Vous dites?! Demanda-t-elle ahurie d'entendre que son père voulait la placer dans un couvent.

-Ne m'interrompez point, ma fille. Quand je parle, vous écoutez. Lui rétorqua son père avec autorité. -Vous étiez jusqu'à ce jour placé sous l'autorité de votre frère quand vous viviez en Toscane. Mais comme je vous en ai informé plus tôt, vous devrez suivre des voies différentes désormais.

Sa fille se redressa vivement piquée au vif et scanda avec conviction: -Non, je n'irai point au couvent! Père, je vous en conjure, ne pouvez-vous me garder auprès de vous à la cour de Turin?

Vittorio-Amedeo qui s'attendait à ce genre de réaction venant de sa fille n'en fut nullement surprit. Il resta calmement assis dans son fauteuil, observant silencieusement Angélica, les joues rougit par l'emportement.

-Mon enfant. Reprit-il d'une voix plus douce. -Les désirs du Prince du Piémont ou plus directement votre père, s'entendent comme des ordres. Bien entendu que je souhaiterais de tout cœur vous garder auprès de moi, mais cela n'est pas possible. J'agis ici dans votre intérêt.

-Le mien, vraiment? Dit-elle en le défiant du regard, et quel regard?! Vittorio-Amedeo le connaissait bien, car c'était exactement le même que celui de son ancienne amante, quand elle était en désaccord avec lui. Et ce regard lui était insupportable à soutenir.

-Maintenant il suffit! Trancha le Duc en se levant à son tour pour venir faire face à la farouche volonté de sa fille, Angélica. -Mademoiselle, vous ferez ce qu'on vous ordonne. Je fais cela pour vous, même si vous ne le comprenez pas encore.

Angélica, en prise à une violente émotion, serrait les poings en s'enfonçant les ongles dans les paumes de ses belles mains et se mordait intérieurement les lèvres tant elle avait envie de hurler sa colère. Comment son père pouvait oser l'enterrer dans un couvent. Pourquoi ne la renvoyait-il pas en Toscane à la place, là où elle était heureuse? Pourquoi lui faire ça? Et son frère quand le reverrait-elle? Lui-même ne devait pas se douter des projets de leur père les concernant.

-Comment pouvez-vous me faire cela, papa? Lui demanda-t-elle sans parvenir à saisir les raisons de cette décision si radicale.

-Je vous en prie. Commença son père en tendant une main vers sa joue voulant manifestement la caresser, mais sa fille se déroba à son geste d'affection. Cela attrista son père, qui constatait qu'une fois de plus elle s'éloignait de lui. Elle lui en voulait indéniablement. -Ne me regardez point avec ces yeux-là, ma fille. Vous connaissez le sort que notre société réserve aux femmes et aux vus de ce qu'il s'est passé avec l'abbé Del Rocca, il est préférable de laisser passer un peu de temps, pour que les choses reviennent à la normale. Le couvent est seulement pour un temps. Et tout ce que je vous demande c'est d'être patiente, et de faire preuve d'un peu de bonne volonté. Une fois cette période passée vous pourrez revenir à la cour. Quand je jugerais le moment opportun. Précisa-t-il d'une voix sans appel.

-C'est donc ainsi que vous cherchez à me punir de m'être défendue face à quelqu'un qui ose me diminuer? De grâce père, ne me faites point cela. Vous voulez donc me voir malheureuse? Lui demanda sa fille d'une voix attristée, mais les yeux brillants d'un feu ardant.

-Vous punir? Répéta son père, contrarié de voir sa fille adorée dans cet état d'esprit. Elle ne semblait pas comprendre tous les enjeux de cette décision difficile qu'il prenait pour son avenir. -Ma belle enfant, dans mon cœur vous êtes la plus chérie, la plus aimée. Avoua-t-il en prenant les mains de sa fille dans les siennes, qui se laissa faire cette fois. -Ma fille, vous voilà grande et en âge de comprendre certaine chose. Faîtes-moi confiance. C'est le mieux pour vous et votre frère. Une fois au couvent, je compte sur vous pour avoir une conduite digne et irréprochable. Soyez sûr que je vous écrirais souvent, ça je vous le promets. Maintenant, allez! Vous partirez demain matin. La congédia le Duc en déposant un baiser sur le front de sa fille, qui ne décolérait toujours pas de ce que son père était en train de lui imposer. Elle se promit de lui démontrer qu'il avait tort d'agir ainsi. Il voulait qu'elle se soumette à sa volonté? Soit! Mais seulement le Duc semblait oublier que le mot «soumission» ne faisait point parti du langage comme du code de conduite de la jeune femme qu'était devenue sa fille. Elle était déterminée à ne pas se laisser faire. Couvent ou pas!

X.X.X

Couvent pour jeunes filles de Viterbo:

Dans le bureau de la mère supérieure du couvent, la princesse Angélica, accompagnée de sa tutrice la comtesse Di Sommariva, attendait patiemment et dans un silence presque religieux que la mère supérieure daigne venir les accueillir. Depuis leur arrivée la jeune Angélica n'avait pas prononcé un seul mot. Elle affichait une mine plutôt fière, cependant dénuée d'arrogance. Sur le long trajet qui les avait menés à Viterbo sa tutrice avait essayé de lui faire entendre que les choses pouvaient être bien pire que la situation dans laquelle elle se trouvait présentement. Et maintenant qu'elles étaient dans ce bureau, la vieille comtesse entreprit de lui en retoucher un mot:

-Votre altesse, il serait vain d'en vouloir indéfiniment à votre père. Et il faut vous soumettre à sa volonté si dure que cela vous puisse être. Lui murmura la vieille dame.

La jeune fille l'écoutait, mais ne répondait pas à ses dires, laissant la comtesse poursuivre:

-Je vous l'accorde, un couvent n'est guère plaisant pour une jeune personne telle que vous. Mais soyez forte! L'encouragea-t-elle. La comtesse sous ses airs de femme austère cachait une réelle affection pour la jeune princesse qui aurait aisément pu passer pour sa petite-fille. -Cette situation ne durera pas. Mais il faut bien vous conduire ici. C'est très important. Et vous verrez, qu'on survit à tout. Déclara-t-elle avec conviction. -Oh…ajouta-t-elle comme si elle avait peur d'oublié un détail important. -Quand la mère supérieure daignera enfin nous faire don de sa présence, surtout laissez-moi parler.

-Comme il vous plaira madame. Répondit Angélica d'un air absent.

-Voilà chère enfant. L'encouragea la comtesse d'un ton faussement enjoué. – Vous faîtes ça très bien. Des phrases simples et courtes. C'est parfait, ne changez rien.

Quelques instants plus tard, la mère supérieure, une femme plutôt grande et corpulente d'environ la soixantaine entra dans le bureau suivit de près par une autre religieuse plus menue et légèrement plus jeune qu'elle. Les religieuses accueillir les deux femmes dans une ambiance des plus formelle.

-Veuillez pardonner ce retard mesdames. S'excusa la mère supérieure d'une voix plutôt distante. -Une affaire à régler.

-Bonjour mesdames. Les salua la seconde religieuse d'un ton plus chaleureux que la première.

-Ce n'est rien, madame. Répondit la comtesse Di Sommariva. -Nous comprenons que vous avez des responsabilités.

La religieuse salua la sollicitude de la comtesse d'une brève inclinaison de la tête avant d'aller prendre place dans son fauteuil et ensuite prit le temps d'observer attentivement la jeune princesse assise en face d'elle avant de s'adresser de nouveau à la comtesse Di Sommariva:

-Madame, j'ai lu avec la plus vive attention la lettre que m'a adressé son altesse Vittorio-Amedeo II concernant sa fille, la princesse. Et la volonté du prince du Piémont est comme un ordre pour moi. Commença sans détour la mère supérieure d'une voix monocorde. Cependant, je dois vous avouer que j'ai scrupule à recevoir une jeune fille qui a visiblement un problème avec l'autorité et qui de plus s'en prend physiquement aux représentants de l'église.

Angélica ne releva pas, toutefois elle jeta un bref coup d'œil irrité à sa tutrice, son regard semblait vouloir dire: je vous en prie répondez lui avant que je ne le fasse. La vieille dame qui gardait un visage impassible face aux dires de la religieuse, comprit le message silencieux de la jeune fille et rétorqua aussitôt à la supérieure du couvent:

-C'est chose vraie madame. Acquiesça la comtesse. Toutefois, il me semble que vous avez pris connaissance de tous les tenants et aboutissants de ce regrettable épisode avec monsieur l'abbé Del Rocca. Comme vous savez qu'il a été sanctionné par ses supérieurs pour avoir tenu des propos outrageants envers son altesse ici présente. Et croyez bien madame, que ce mouvement d'humeur dont son altesse a été la proie, est un état dont elle s'est bien repentie depuis.

-Certes, je ne demande qu'à vous croire madame. Rétorqua la mère supérieure en dévisageant une fois de plus la jeune fille qui la regardait droit dans les yeux avec un air pénétrant. La supérieure reprit tout en soutenant ce regard : -Mais un scandale reste un scandale. Et nous ne pourrions rien tolérer de tel ici. Sachez-le.

-Cela va de soi. En convenait la comtesse qui ne se laissait nullement impressionner par le ton autoritaire de la supérieure. -Soyez assurée qu'un événement de ce genre ne se reproduira point. De plus, considérez que les nombreux talents de son altesse dans une maison aussi renommée que la vôtre, peuvent peut-être excuser bien des enfantillages. Elle est très bonne musicienne. A une voix délicieuse. Et enfin, son altesse le prince, s'est montrée plus que généreuse envers votre maison.

Angélica n'écoutait pas le plaidoyer de sa tutrice. Elle avait surtout la désagréable impression d'être vendue comme une marchandise. Et cela la révoltait. De plus, cette mère supérieure ne l'inspirait nullement. Angélica détesta d'entrée de jeux la façon dont cette femme la dévisageait froidement, d'un air évaluateur. La vieille religieuse la regardait de ses yeux gris perçants comme si elle était un animal dangereux, qu'il fallait abattre très rapidement avant qu'il ne morde.

La mère supérieure ne répondit pas à l'argumentaire de la comtesse, elle acquiesça seulement, puis se faisant elle rompit le contact visuel avec la princesse, pour s'adresser à sa subordonnée qui se tenait debout à sa gauche, les mains jointes cachées dans les manches amples de son habit:

-Sœur Francesca. J'aimerais connaître votre avis sur la question d'accueillir son altesse au sein de notre communauté.

Cette dernière dont le regard sur la jeune princesse était au contraire de celui de sa supérieure, bienveillant, lui répondit d'une voix claire et douce, en affichant un sourire discret:

-Ma mère, je vous répondrai que je n'ai point peur du scandale. Notre rôle ici-bas est peut-être de reprendre en nous ces esprits rebelles et de leurs enseigner l'acceptation des lois qui nous sont imposées. Cette enfant est une âme difficile. Ajouta-t-elle en posant ses yeux bleu clair sur la jeune fille tout en réajustant ses lunettes. Voilà celles dont nous devons prendre nous-mêmes le plus grand soin. Conclue-t-elle avec conviction.

La mère supérieure, hocha la tête, signe qu'elle avait bien entendu l'avis plus que favorable de la sœur Francesca. La femme sembla réfléchir à sa réponse finale. Elle fixa de nouveau la princesse de la tête aux pieds et se leva ensuite de son fauteuil pour s'adresser à la comtesse Di Sommariva:

-Fort bien, Madame. Je vous prie d'informer son altesse le prince, que j'accepte sa fille la princesse Angélica, parmi nous. Déclara-t-elle d'une voix étrange, comme si cela lui coutait d'avoir à le faire.

Pour la première fois de cet entretien la comtesse sourit et se leva à son tour pour remercier la supérieure du couvent.

-Je vous en prie madame la comtesse. L'interrompit la religieuse. -N'ajouter rien de plus. Maintenant, notre sœur Francesca va vous montrer les appartements de son altesse et l'instruire de notre règlement intérieur. Maintenant, je vous prie de bien vouloir m'excuser, mais je dois prendre congé.

-Je vous en prie madame la mère supérieure, faîtes donc. Lui répondit poliment la comtesse d'un air satisfait.

Quelques minutes plus tard, les trois femmes marchaient dans l'une des allées couvertes de la cour intérieure du couvent en direction du grand hall où trônait un imposant escalier de pierre menant aux étages supérieurs du couvent. La sœur Francesca marchait devant les deux autres, expliquant le règlement du couvent qu'elle devait connaitre par cœur. Cependant, la princesse et la comtesse ne l'écoutaient que d'une oreille. Les deux femmes échangeaient des messes basses entre-elles.

-Non mais vous avez vu ce dragon?! Lança la jeune fille à sa tutrice en parlant de la mère supérieure. Elle me méprise déjà c'est évident, je l'ai bien vu. Et vous aussi.

-Silence malheureuse. Et de grâce apprenez à modérer vos propos. La réprimanda, la comtesse dans un murmure. -J'en conviens, la mère supérieure ne sera point de votre côté. Elle vous a accepté dans cette maison, mais non sans réticence. C'est justement pour cette raison qu'il ne faudra point vous faire remarquer ici. Comme moi vous êtes naturellement douée pour cerner les gens. Votre intelligence sera votre meilleure compagne en ces lieux. Servez-vous-en. Lui recommanda promptement sa tutrice.

-J'ai l'impression d'avoir pris une peine à perpétuité pour ce diable d'abbé. Marmonna la princesse entre ses dents.

La comtesse n'eut point le temps de la réprimander une nouvelle fois pour ses paroles, car la sœur Francesca, qui s'était aperçue qu'elle n'avait point toute l'attention de son auditoire, la devança:

-Point de messe basse sans curé! Cita-t-elle à voix haute levant un index devant elle à la manière d'un précepteur corrigeant des élèves trop dissipés. Ce geste stoppa nette les deux autres dans leur aparté.

-Veuillez m'excuser, mais honnêtement ma sœur. Commença Angélica d'une voix lasse. -Des curés ou des abbés j'en n'ai assez…

-…Ce que son altesse veut dire…L'interrompit vivement la comtesse en fustigeant la jeune fille du regard pour l'impair qu'elle était sur le point de commettre. - C'est que le voyage l'a éprouvé et la pauvre enfant est fatiguée. Veuillez nous pardonner ce manque d'attention. Nous ne voulions point vous manquer de respect sœur Francesca. Se rattrapa la comtesse, qui elle non plus du reste n'avait pas vraiment prêté une oreille attentive aux dires de la religieuse.

Sœur Francesca afficha aussitôt un sourire amusé et puis tolérant par la suite. Elle s'approcha ensuite de la jeune fille pour lui parler:

-Oui, je suis certaine que ce n'était point votre intention. Et dieu sait que je parle beaucoup trop et que vous devez être fatiguée et je pense…peinée d'être ici contre votre gré. Mais vous verrez votre altesse nous nous occuperons de vous avec grand soin. Et le temps passant notre vie, vous paraitra moins austère qu'elle n'en a l'air. Je vous reparlerais de notre règlement demain. Maintenant veuillez me suivre s'il vous plaît, que je vous montre votre chambre.

Les trois femmes se remirent à marcher cette fois à la même hauteur, avec sœur Francesca entre les deux autres. Cette dernière reprit la parole en s'adressant à la princesse:

-Vous aimez la musique ma chère enfant. Vous chantez à ravir nous a dit madame la comtesse. Nous avons un clavecin. L'informa-t-elle d'une voix enjouée. -Si vous le vouliez nous irons dans notre parloir, vous nous jouerez bien quelque chose de plaisant, j'en suis sûre.

Plus tard, dans sa nouvelle chambre à l'austérité indiscutable, la jeune princesse regardait la mine abattue la comtesse Di Sommariva monter dans la voiture qui les avaient conduites ici quelques heures auparavant. La vieille dame lui fit signe de la main par la fenêtre de la voiture en guise d'au revoir. Un peu plus tôt avant qu'elles ne se quittent la comtesse lui avait dit secrètement ceci «Mon enfant, soyez courageuse, je ne vous abandonne point. Si vous voulez écrire à votre frère, envoyer moi le courrier chez moi par le biais de votre femme de chambre que j'ai expressément choisie dans ce but. Je m'occuperais de lui faire parvenir vos lettres sans que personne ne les lise à par lui. Vous pouvez compter sur ma discrétion, c'est tout ce que je puis faire pour vous désormais, ma chère enfant » Et s'était déjà beaucoup quand on y réfléchissait. Ces deux femmes se connaissaient depuis presque huit ans maintenant, elles étaient plus amies qu'autre chose aujourd'hui. Et c'est ce qui rendait cette deuxième séparation difficile pour la jeune fille qui suivait des yeux la voiture qui s'en allait, tirée par plusieurs chevaux. Cela lui évoqua une douloureuse impression de déjà vu, qu'Angélica tenta vainement de chasser de son esprit. Elle était décidée à ne point rester prisonnière de cet endroit des plus austère. Même si sa situation n'avait rien de dramatique en soit, et était plutôt la norme pour les jeunes filles de la noblesse. Angélica se sentait injustement privée du peu de liberté qu'elle avait, même en vivant à la cour de Turin. Non, le seul endroit dans ce monde où elle avait toujours pu être elle-même c'était sur ses terres en Toscane, au château des Di Rosebourg. La jeune fille se promit qu'elle y retournerait un jour. Elle était déterminée à faire céder son père. Bien que ce projet soit à la fois aussi ambitieux que fou. Et totalement déraisonnable…mais la vérité c'est que la princesse Angélica était tout sauf raisonnable.

Les premiers mois au couvent furent difficiles, très difficiles même pour la jeune Angélica, qui ne supportait tout simplement pas l'exil forcé dans lequel on l'avait emprisonné. Elle se sentait déprimée et vivait vraiment mal la séparation avec son grand frère Amedeo. Bien que la sœur Francesca, se montrait bonne avec elle et tentait tant bien que mal de lui rendre la vie plus agréable à l'instar de la mère supérieure, avec qui le temps passant, la jeune fille avait parfois eu des moments de tensions extrêmes tant elle ne se laissait point dominer par cette femme qui s'était révélée comme la princesse l'avait pressentie dès le premier jour, vite odieuse avec elle. Être princesse conférait peu d'avantage, mais ils y en avaient tout de même quelques-uns. La mère supérieure du couvent ne pouvait pas s'en prendre directement à elle qui lui était d'un rang supérieur. Alors, pour parvenir à faire plier la jeune fille à sa volonté, la mère supérieure avait fini par trouver une parade des plus méprisable en faisant punir une autre demoiselle de moins noble naissance qu'elle pour la faire culpabiliser, et l'empêcher de se révolter et de remettre en question son autorité au sein du cloître. Angélica, malgré tout ça demeurait digne et fière et respectait cependant les règles du couvent, comprenant que c'était dans son intérêt de le faire bien que certaines d'entre elles, soient discutables. Mais elle n'avait jamais eu un mot plus haut que l'autre envers la mère supérieure, mais elle osait tout de même exprimer son désaccord, et son insoumission, n'en déplaisait à cette mauvaise femme, qui se prétendait bonne chrétienne malgré sa sournoiserie envers autrui.

En parallèle à cette situation, son amie la comtesse Di Sommariva comme elle le lui avait promis, lui fit parvenir bien vite et en toute discrétion des nouvelles de son frère. Lui aussi n'avait point eu le choix. Et avait dû se conformer aux attentes de leur père. Et quant à ce dernier, sa fille recevait également ses lettres, mais n'y répondait que très rarement, dans ses réponses elle restait froide et distante. Angélica n'implorait point son père de changer d'avis la concernant elle et son frère. Cela aurait été vain. Non, elle savait que pour ce faire entendre elle allait devoir frapper plus fort.

Le temps passa et deux années s'écoulèrent, deux ans que la princesse se trouvait enfermée dans ce couvent de Viterbo, non loin de Rome. Après une nouvelle conversation houleuse avec la supérieure du couvent, pour changer son quotidien déjà pénible, Angélica sentait sa patience arriver dangereusement à son terme. Mais elle savait que cette situation allait bientôt changer grâce à dieu. En effet, elle et Amedeo étaient parvenus malgré une correspondance irrégulière et compliquée à monter un plan pour pouvoir se retrouver. Cela avait pris le temps qu'il fallait, et il n'a point été aisé pour la jeune Angélica de mettre au point son évasion avec la complicité de son frère et celle de sa femme de chambre avec qui elle n'avait point tardé à développer un lien de confiance mutuel. Leur idée, si elle fonctionnait, consistait à faire évader Angélica du couvent en la travestissant en homme. Son frère qui serait en permission d'ici le mois de juin prochain, viendrait la chercher. Et ils partiraient ensemble à la cour de Turin plaider leur cause auprès du prince du Piémont, leur père. Dans l'espoir qu'il leur accorde de rester ensemble sur leurs terres en Toscane ou sinon au moins à la cour de Turin. Angélica, savait pertinemment que leur père serait furieux, hors de lui face à leur désobéissance, quand la nouvelle de sa fuite lui parviendrait jusqu'au palais royal de Turin. Et il lui imposerait sans doute de se marier. Mais elle ne voulait point y penser pour l'instant. Angélica voulait reprendre le contrôle de sa vie, même si ce n'était que pour quelques jours, le temps du voyage jusqu'à Turin.

Bien sûr que ça lui faisait peur, mais son courage et sa détermination ne faiblissaient point dans son cœur. A ce plan complétement fou, elle y était profondément résolue et son frère l'était tout autant. Le jour de sa libération était prévu pour dans deux mois précisément, ce vide immense qu'elle ressentait au fond d'elle depuis leur séparation serait comblé très bientôt. Presque deux ans qu'elle n'avait point revu son frère et son père, c'était une attente terriblement longue.

Deux mois plus tard:

Au cœur de la nuit noire, l'astre lunaire ce soir-là scintillait de son éclat d'argent et éclairait la terre d'une douce lueur, en tout cas suffisamment pour qu'on puisse y voir assez bien dans la pénombre. Là, à quelques pas du couvent un homme attendait patiemment en retrait aux côtés de deux chevaux dont les brides étaient attachées fermement à une branche d'arbre à proximité de lui. L'homme vêtu de noir portait un chapeau tricorne de la même couleur, en demeurant silencieux. Se fondant à la perfection dans l'obscurité. L'inconnu fixait une des fenêtres du premier étage au niveau de la façade extérieure du couvent, dont plus aucunes sources de lumière émanaient de l'intérieure. Il semblait attendre quelque chose, un signe. L'homme jetait souvent des œillades aux alentours vérifiant ainsi que personne ne passait par là. Sous le calme apparent du cavalier se dissimulait un cœur battant la chamade dans sa poitrine. Il appréhendait quelque peu la suite des évènements à venir. Mais au fond de lui, il était confiant et impatient de retrouver une personne qui lui était très chère. Et pour qui il était prêt à prendre tous les risques sans hésiter une seconde.

Environ une demi-heure plus tard. Le cavalier nota que sa montre lui indiquait minuit passé. Son regard délaissa sa montre à gousset qu'il remit dans sa poche de manteau, pour ensuite revenir fixer la fenêtre du premier étage. Soudain il remarqua la lueur d'une bougie devant les carreaux en forme de losange de la fenêtre en question. C'était le signal qu'il attendait. Jetant un dernier regard alentours, vérifiant que la voie était toujours libre, guettant la moindre sentinelle à proximité, l'homme se précipita à pas de loup vers la façade du couvent, maintenant fermement dans sa main droit le manche de son épée qui était ceinturée à sa taille. Il arriva vite sous la fenêtre qui venait de s'ouvrir tout doucement. Tout d'abord, le jeune homme ne vit personne au rebord de la fenêtre. Puis quelques secondes après il vit se dérouler une corde faîte semblait-il à la hâte avec des draps et de longs rideaux. La corde n'arrivait pas jusqu'au sol. Mais c'était largement suffisant si on voulait s'échapper sans se blesser en sautant à terre une fois arrivée au bout de la corde. Enfin, une fine silhouette apparue tout de noire vêtue, comme lui, avec un chapeau du même style que le siens qui servait de toute évidence à dissimuler de longs cheveux. Ainsi qu'un manteau lui arrivant au niveau des genoux avec en plus une sacoche en cuir mise en bandoulière. Cette personne enjamba le rebord de la fenêtre en prenant garde à faire le moins de bruit possible pour ne point se faire repérer d'une quelconque sentinelle. Se cramponnant à la corde, tout en posant une botte sur la façade du bâtiment pour prendre appuie dessus afin de s'aider à descendre petit à petit.

L'homme qui l'attendait en bas remarqua une autre personne au bord de la fenêtre de la chambre, une domestique qui tenait elle aussi la corde à l'intérieure de la pièce pour sécuriser le plus possible la descente de l'autre personne. Dans la suite de leur plan ambitieux, la femme de chambre de la princesse, devait récupérer la corde et faire en sorte que la fuite de la jeune femme soit découverte le plus tard possible par les sœurs du couvent, pour leur faire gagner du temps. Et venir les rejoindre plus tard dans une ville choisie par le jeune homme sur leur trajet, par une diligence qu'elle prendrait tôt dans la matinée, pour ce faire la domestique prétexterait avoir quelques courses à faire pour le compte de sa maîtresse pour sortir du couvent sans que personne ne lui pose de question.

-Faîtes attention à vous votre altesse. Chuchota la servante à sa jeune maîtresse qui était presque arrivée au bout de la corde. Environ un mètre la séparait encore du sol.

-Saute! Lui dit le jeune homme à voix basse. -Je te rattraperai. Ajouta-t-il en tendant les bras en dessous d'elle.

Angélica, car c'était bien elle sous ces vêtements d'homme, ne réfléchit pas et obéit de suite, lâchant la corde pour se laisser tomber dans les bras du cavalier qui la réceptionna sans la moindre difficulté. Et une fois cela fait, la domestique remonta aussitôt la corde et referma la fenêtre le plus discrètement possible. L'homme qui tenait toujours fermement la jeune femme dans ses bras, la déposa doucement au sol avant de l'enlacer en laissant échapper un soupir de soulagement.

-Ah, frère chéri. Lui murmura à l'oreille Angélica en lui rendant avec joie son étreinte. Je suis tellement heureuse, qu'il est bon de te retrouver après tout ce temps.

-Et moi donc, ma petite sœur. Dieu sait combien tu m'as manqué. Répondit-il affectueusement en rompant leur étreinte pour venir poser ses mains sur les joues de sa sœur pour mieux la voir. Dieu qu'elle était belle, elle avait changé en presque deux ans. Elle était maintenant une splendide jeune femme. -Regarde toi, tu es toujours plus belle chaque jour que dieu fait. La complimenta-t-il sincèrement.

Amedeo aussi avait changé après tout ce temps. Il portait une barbe soigneusement taillée. Qui lui seyait à la perfection. Il avait pris en carrure, il faisait homme maintenant, du haut de ses 1m90 il était plutôt impressionnant et pourtant à peine plus âgé qu'elle. Le prince n'avait que 23 ans, et à cet âge, à leur époque on était déjà considéré comme un homme depuis longtemps. Le frère et la sœur avait presque du mal à se reconnaître. Ils échangèrent de légers rires complices. Puis son frère qui avait conscience que le temps avançait vite et risquait de jouer contre eux s'ils ne se hâtaient pas, lui prit la main et l'entraina sans plus tarder en direction des chevaux qui les attendaient:

-Allons, viens vite. Lui dit-il d'une voix hâtive. -Nous ne sommes point encore tirés d'affaire. Nous devons chevaucher jusqu'à San Lorenzo Nuovo, une voiture et un cocher nous y attendra.

Amedeo et Angélica se mirent rapidement en selle et partirent sans plus attendre vers leur destination. En chemin les deux jeunes gens riaient de bon cœur. Encore euphoriques et ravis que leur plan ait si bien fonctionné jusqu'ici. La jeune femme imaginait sans peine la tête de la vieille mère supérieure quand elle s'apercevrait de sa disparition. Et cela l'amusait follement. L'aspect transgressif de ce qu'ils étaient en train de faire était terriblement excitant. Elle se sentait en cet instant…revivre, et le mot n'était pas faible. Quelle sensation enivrante, et quel bonheur s'était de partager cette aventure avec son grand frère.

Leurs chevaux longèrent la route près du lac de Bolsena, ici Amedeo fit ralentir sa monture, pour pouvoir parler à sa sœur.

-Ange. L'appela-t-il par le surnom affectueux qu'il lui donnait depuis toujours. -Comme tu le sais, la route qui nous attend est longue, et le voyage va durer plusieurs semaines.

-Je sais. Répondit-elle en n'en ayant bien conscience. -Maintenant frère, un peu de précision si tu veux bien. Explique-moi l'itinéraire que tu as prévu, s'il te plaît? Demanda-t-elle intéressée.

-Mais certainement. Comme je te l'ai dit nous prendrons une voiture une fois arrivée à San Lorenzo Nuovo et nous ferons le reste du voyage ainsi en s'arrêtant dans plusieurs escales pour reposer les chevaux ou changer de voiture, nous logerons dans des auberges ou des résidences privées suivant les villes que nous allons traverser. Restons discrets et personnes ne se doutera une seule seconde de qui nous sommes réellement. Recommanda-t-il sûr de lui, visiblement il avait très bien organisé le voyage dans ses moindres détails.

-Fort bien! Répondit sa sœur qui l'avait écouté attentivement. -Et quelles villes traverserons-nous? L'interrogea-t-elle ensuite.

-Et bien pour tout te dire. Commença Amedeo en se mettant à sa hauteur. -Nous ferons escale à Sienne, Volterra, Pontedera, Pise…énuméra-t-il. – Et nous remonterons ainsi par la côte jusqu'à Turin. En faisant de courte escale et bien sûr en restant discret, il sera difficile pour quiconque de nous retrouver. Voilà dans les grandes lignes. Ce qui est prévu ! Termina-t-il d'expliquer. -Cela te convient-il?

-C'est parfait. Voyons le bon côté des choses, nous verrons du pays. Se réjouie sa sœur. -Et pour maintenant… Ajouta-t-elle. -Il n'est point question de faire marche arrière.

-C'est certain. Assura son frère, puis il pointa du doigt une des deux sacoches sur la selle du cheval de sa sœur. -Il y a un pistolet dans celle-ci. L'informa-t-il la mine sérieuse. -On n'est jamais trop prudent, tu le sais.

-Tu as raison mon frère. Reconnue la jeune femme. Ce dernier croyant qu'elle n'en ajouterai point davantage, s'apprêtait à ordonner à son cheval de passer au trot avant de le faire galoper, mais il fut interrompu dans son geste par la main de sa sœur qui venait de lui saisir vivement le poignet. -Mon frère! L'appela-t-elle, l'intéressé la regarda attendant d'entendre ce qu'elle avait à lui dire: -Merci, de tout cœur, merci de m'avoir aidé à m'enfuir de cette prison. Le remercia-t-elle d'une voix profondément reconnaissante.

Amedeo lui adressa un beau sourire et serra sa main dans la sienne avant de lui répondre: -Épargne-moi ta reconnaissance, il me suffit de te savoir heureuse. Il n'est rien que je ne puisse faire pour toi, ma sœur. Je suis convaincu que c'est ensemble que les Di Rosebourg sont forts. Tu le sais aussi bien que moi. Dit-il avec un léger rire. Nous aurons l'occasion de converser de tout ça pendant le voyage, je ne doute point que nous ayons beaucoup de chose à nous raconter. Mais pour l'heure, hâtons-nous! Tu sais que les routes ne sont pas sûres la nuit. Et nous pouvons nous réjouir que la nuit soit aussi claire au point que nous puissions y voir suffisamment pour nous déplacer sans s'encombrer de torches qui auraient risqué de nous faire repérer par quelques personnes mal intentionnées.

Son frère avait raison, il leur fallait reprendre la route tout de suite, quand leurs chevaux repartirent au grand galop. Car en effet, les routes pouvaient être dangereuses à la nuit tombée. Et personne ne pouvait prévoir ce qu'ils pourraient rencontrer comme danger au cours de leur périple jusqu'à Turin.

X.X.X

16 Juin 1710 : Volterra.

Cela faisait maintenant une semaine qu'Angélica avait fui le couvent de manière plus ou moins rocambolesque. Le frère et la sœur étaient arrivés à Volterra l'une de leurs escales l'avant-veille au soir. Ils avaient d'ailleurs été surpris de trouver les ruelles pavées de la cité médiévale désertes. Un calme très singulier semblait régner en maître ici. Mais les deux jeunes gens déjà éprouvés de leur première semaine de voyage n'en firent pas grand cas. Le calme et la discrétion totale était justement ce qu'il leur fallait présentement. Amedeo et Angélica logeaient dans une maison bourgeoise qui se situait à quelques rues derrière la grande place de la cité. Le jeune prince en avait fait plusieurs mois auparavant l'acquisition, en organisant la fuite de sa sœur. Il leur fallait des résidences sûres dans des endroits où ils étaient certains que personne ne viendrait les chercher ou même les reconnaitrait. Le jeune homme organisait tellement bien les choses, qu'à leur arrivée la maison était déjà prête à les recevoir. La jeune femme de chambre que la princesse avait à son service au couvent était arrivée sur les lieux un jour avant eux, ayant moins fait d'arrêt qu'eux sur la route. Elenora, c'était son nom, était une orpheline de 22 ans, qui avait passé une bonne partie de sa vie au service de la comtesse Di Sommariva. Voilà pourquoi elle n'avait point été choisie au hasard, pour aider les deux altesses dans leur projet fou d'évasion. Une fois à Turin, Elenora retournerai chez sa maîtresse, la comtesse. C'était ainsi que les choses devaient se passer. Pour l'heure Elenora avait pour mission principale, de garder l'identité de ses maîtres secrète auprès des locaux et surtout devant la domestique originaire de la cité de Volterra qui avait été engagée pour lui prêter main forte seulement la journée, pour les quatre jours où les voyageurs resteraient ici. Le prince et la princesse avaient prévus de reprendre la route dans deux jours, aux aurores.

En ce doux matin de juin le soleil se levait sur la cité de Volterra, et depuis son arrivée la jeune femme ne pouvait se défaire de l'étrange impression que lui faisait cet endroit. Il y avait quelque chose de mystérieux dans cette cité médiévale. Elle était certes magnifique, mais elle dégageait une sorte d'aura oppressante, pourrait-on dire surtout à la nuit tombée. L'atmosphère qui y régnait était bizarre et la princesse qui était d'un naturel sensible le ressentait très fortement. Et elle ne parvenait pas à s'expliquer d'où pouvait bien lui venir ce sentiment qui la faisait se sentir mal à l'aise ici, et en seulement deux jours. Pourquoi elle ressentait ça? C'était la question à laquelle Angélica n'avait point trouvé de réponse. Alors, sachant qu'elle ne resterait que deux jours supplémentaires elle essayait de chasser ses pensées qui la tiraillaient et la rendait quelque peu anxieuse.

Angélica se réveilla tôt ce matin du 16 juin, après une nuit sans rêves. En sentant les premiers rayons du soleil sur sa peau d'une blancheur bien naturelle pour une demoiselle de haute naissance. Elle commença à se mouvoir dans une douce langueur entre les draps du lit, clignant lentement des yeux les laissant s'habituer à la lumière du petit jour. La jeune femme n'avait point envie de se lever ce matin, le chant des oiseaux qu'elle entendait jusque dans sa chambre fit naître un sourire sur ses jolies lèvres, cela lui rappelait non sans nostalgie les doux matins de printemps au château Di Rosebourg. Sa demeure d'enfance lui manquait plus qu'elle n'aurait su le dire. Elle passa une main dans ses cheveux, gardant les paupières closes quelques instants de plus, mais la jeune femme était bien éveillée, elle était à l'affut du moindre bruit. Cependant, tout semblait calme dans sa chambre, comme dans le reste de la maisonnée. Pourtant, ce silence trompeur ne dura point. Car des bruits de plancher craquant sous les pas se firent bientôt entendre et se rapprochèrent de plus en plus en direction de ses appartements.

Quelques secondes plus tard, quelqu'un toqua à la porte et entra vivement dans la chambre sans même attendre de réponse de la part de la princesse toujours allongée paresseusement dans son lit baldaquin.

-Bonjour votre altesse! Il est 8h…Lança la voix enjouée d'Elenora. Qui portait un plateau entre ses mains qu'elle alla de suite poser sur la table en face du lit. Puis d'un pas vif et en quelques enjambées s'en alla ouvrir la fenêtre pour laisser entrer l'air matinal dans la pièce. De nouveaux bruits venant de la rue se firent entendre, des gens parlait fort, on distinguait le résonnement des sabots des chevaux sur les rues pavées de la cité. Il y avait aussi des brides de phrase émanant des passants, que la jeune femme parvenait à entendre. Des festivités semblaient se mettre en place quelques rues plus haut. La domestique, vint ensuite rabattre les couvertures du lit de la princesse qui était vêtue d'une simple chemise de nuit blanche. Cette dernière ne protesta point d'être ainsi tirée du lit de bon matin, depuis le temps qu'Elenora l'accompagnait elle avait l'habitude de ce genre de réveil.

-B'jour…Marmonna Angélica qui cependant appréciait moyennement tant d'agitation et d'empressement autour d'elle aussi tôt.

-Avez-vous bien dormi? Demanda Elenora visiblement de très bonne humeur, ce qui n'échappa guère à Angélica, qui venait de se lever et d'enfiler une robe de chambre avant d'aller s'asseoir devant la petite table en face de son lit pour prendre son petit-déjeuner qu'Elenora lui avait apporté. La servante poursuivit: -Son altesse Amedeo est parti de bonne heure ce matin. Une affaire à régler pour le voyage a-t-il dit. Mais il a aussi précisé qu'il reviendrait vers 13h.

-Merci pour cette précision… et pour répondre à ta première question, oui, pour une fois depuis que je suis ici j'ai bien dormi. Répondit simplement Angélica. -On est de charmante humeur ce matin à ce que je vois. Commenta la princesse à sa servante d'un ton qui laissait transparaitre un certain amusement.

-En effet votre altesse. Répondit Elenora qui refaisait le lit derrière elle. -Teresa, l'autre domestique est revenue du marché il y a peu. Elle m'a dit qu'il y avait une fête de printemps qui se préparait sur la grande place. Il y aura de l'animation, de la musique, des danses…

-Je vois. Ricana gentiment la princesse face à l'enthousiasme visible de sa domestique. -Aimerais-tu y aller? L'interrogea-t-elle curieuse de connaitre la réponse.

-Mais c'est que je ne puis, Mademoiselle. Lui répondit d'un ton étonné Elenora visiblement surprise de cette question. Puis venant vers sa maîtresse elle ajouta comme argument. -Je dois m'occuper de la maison…

-Teresa peut très bien s'en charger le temps d'une matinée. Lui rétorqua-t-elle simplement. La princesse observa soudain une gêne sur le visage d'Elenora, comme si elle regrettait d'avoir parlé de cet évènement sur la grande place. -Tu as envie d'y aller je le vois bien. Reprit sa maîtresse. -Quoi de plus naturel, toi et moi avons passé presque deux ans dans un couvent. Il est compréhensible que nous ayons besoin de quelques moments de distraction. Et si nous n'en profitons point maintenant à quoi sert donc ce voyage éprouvant. Expliqua la princesse d'une voix des plus compréhensive. -Nous avons grand besoin d'air et d'amusement. Ne crois-tu pas?

-Attendez votre altesse. Intervient Elenora la mine soudain inquiète. -Rassurez-moi, vous n'êtes point en train de dire que vous songez sérieusement à sortir de la maison pour aller à cette fête paysanne?

-Et pourquoi non ? Interrogea Angélica ne comprenant pas la soudaine réticence de sa domestique. -C'est toi qui viens à l'instant de me parler de cette fête, non? Pourquoi ne point y assistez après tout, maintenant que toi et ton enthousiasme m'en avaient donné l'envie. De plus ce n'est point comme si nous n'en avions point le temps jusqu'en début d'après-midi.

-Permettez altesse, mais ça ne serait guère raisonnable. Une princesse parmi le petit peuple, imaginez-vous, cela serait inconvenant. Tenta de la dissuadez respectueusement sa servante. -De plus votre frère n'approuvera pas cette initiative…

-Et peut-on savoir depuis quand tu te soucis des convenances, ma chère? Toi qui m'as aidé de ton plein gré à m'enfuir du couvent. Lui fit observer très justement sa maîtresse les yeux rieurs. -Laisse-moi t'apprendre une chose Elenora. Poursuivie la jeune femme sur un ton qui laissait entrevoir un léger agacement face aux réticences futiles de sa domestique. -Mon frère, n'a pas à décider à ma place de ce qui est bon pour moi, saches-le! Et en plus il n'est pas là. De quoi as-tu peur? Allez! L'encouragea la princesse visiblement décider à sortir. -Profitons de ces quelques heures de liberté, entre nous elles seront peut-être mes dernières.

Elenora fit une moue dubitative, réfléchissant aux paroles de sa jeune maîtresse. Elle observa la princesse qui avait fini de manger, se lever de sa chaise pour aller en direction de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur la rue. «Après tout, son altesse avait peut-être raison, quel mal y a-t-ilà s'amuser un peu ?» Se disait la domestique, qui de toute façon connaissait le caractère persuasif et résolu de la princesse depuis le temps qu'elle était à son service. Si elle avait décidé de sortir ce matin rien ne l'en empêcherai pas même elle.

-Alors Elenora ? L'interpela d'un ton impatient Angélica qui regardait par la fenêtre les allers et venues de la population en direction de la grande place. -Qu'en dis-tu? Viendras-tu avec moi? Demanda-t-elle en lui faisant cette fois face.

Elenora semblait encore hésiter, mais contre toute attente elle lui répondit:

-…J'en dis votre altesse, qu'il va nous falloir des déguisements si nous souhaitons nous intégrer dans la foule. Accordez-moi un peu de temps. Je pense pouvoir vous trouver ça rapidement.

A ses mots, Angélica lui adressa un sourire complice: -A la bonne heure! Voilà, ce que j'aime entendre Elenora. Déclara-t-elle ravie de l'avoir convaincue. Hâte-toi donc, nous ne voudrions point manquer la fête, n'est-ce pas?

X.X.X

Plus tard, sur la place de Volterra:

Environ deux heures plus tard, les deux jeunes femmes étaient sorties de la maison à l'insu de l'autre domestique et marchaient en direction de la grande place. Les chauds rayons du soleil se faisaient sentir sur la peau des deux jeunes femmes, c'était vraiment une très belle journée. Elenora était vêtue d'une jolie robe, sous son corset bleu lacé sur le devant elle portait une chemise en lin blanche aux manches bouffantes. Elle avait trouvé des robes aux jupons colorés en voilage, beaucoup plus léger et plus pratique pour l'art de la danse. Sur la piazza dei Priori le temps était à la fête aujourd'hui, la musique résonnait, les sons des tambourins, violons, des flûtes formaient de joyeuses mélodies particulièrement entrainantes. Les gens étaient de fort bonne humeur, tous mangeaient, dansaient, riaient. Ce genre de réjouissance populaire faisait plaisir à voir, pour les deux jeunes femmes qui se mêlaient à la foule.

-Eh bien votre altesse, quelle animation…

-Allons Elenora ! La reprit aussitôt Angélica l'air mécontente. -Tiens ta langue, veux-tu donc que nous soyons démasquées? Je t'ai dit de me tutoyer pour cette sortie et de grâce appelle-moi par mon prénom.

-Veuillez me pardonner votre altes…Se fustigea cette dernière avant de se reprendre vivement. -…Angélica, ce que vous… elle s'interrompit encore en se mordant la lèvre inférieure. -Tu… comprends qu'il n'est guère aisé pour moi de m'adresser à toi de cette manière.

-Je peux le comprendre. En convient sa maîtresse. Mais rassure-toi le temps d'une matinée tu y survivras.

-Oui, et c'est heureux. Malgré tout le respect et j'ose le dire, l'amitié que j'ai pour vous mademoiselle, je dois vous faire savoir que le rôle d'une domestique n'est point de faire preuve de tant de familiarité avec sa maîtresse.

-Oh, arrête donc de jacasser. La sermonna Angélica lasse des inquiétudes et de la leçon de convenance d'Elenora. -Nous sommes là pour nous amuser. Alors profitons-en.

Elenora ne répondit pas à cette remarque. Car l'attention des deux demoiselles fut attirée par un homme de bonne carrure, d'environ la quarantaine qui arriva à leur hauteur en tenant une mandoline entre ses mains, il était suivi de près par un autre homme plus jeune, le premier les aborda d'une voix enjouée :

-Alors les belles! On a rarement vu d'aussi jolies fleurs part chez nous.

Angélica jeta un bref coup d'œil à sa domestique et remarqua que ses joues s'étaient empourprées faisant ainsi ressortir ses taches de rousseurs. Visiblement gênée, elle passa une main sur sa coiffe en tissus blanc qui retenait ses cheveux blonds comme pour vérifier qu'elle tenait toujours en place.

-Quel flatteur! Répondit Angélica comme pour venir au secours d'Elenora. -Je suis sûre qu'il n'y en a pas deux pour jouer de la mandoline comme vous, monsieur. Supposa-t-elle pleine d'assurance.

L'homme visiblement ravi du compliment lui adressa un large sourire:

-Ah pour sûr, jeune fille. Faut dire qu'on a si peu de divertissement ici dans l'année. Mais en ce jour de fête vous pouvez compter sur votre serviteur pour vous faire danser, mignonnes.

-C'est très aimable. Répondit simplement Angélica avec un beau sourire.

-Alors qu'attendez-vous? Leur demanda l'homme qui commençait à jouer de la mandoline l'air guilleret. -Mon frère. Dit-il à l'attention du grand jeune homme qui se tenait à ses côtés, le regard un peu timide. -Il n'en a pas l'air comme ça mais c'est un bien bon danseur. Allons, Pietro! Lança-t-il à ce dernier. Où sont tes manières frère, invite donc une de ces charmantes jeunes filles à danser. Avec votre permission et si c'est votre envie bien sûr. Ajouta-t-il à l'attention des demoiselles.

Elenora allait décliner la proposition poliment, cependant Angélica la devança:

-Mais certainement. Répondit-elle l'air radieuse, elle posa une main sur le bras d'Elenora et ajouta: -Ma cousine en serait enchantée. Faîtes la donc danser.

Elenora dévisagea sa maîtresse avec des yeux ronds, ahuris ils semblaient vouloir dire « Mais vous n'y pensez pas?!»

-Vous osez, vous débarrasser de moi? Lui souffla-t-elle à voix basse outrée.

-Tu m'ôtes les mots de la bouche, ma chère. Lui renvoya Angélica d'un ton bas avec un léger rire. -Tu me remercieras.

Mais la pauvre n'eut point le loisir de protester qu'Angélica la poussa presque dans les bras du grand gaillard en question, qui entraina sa cavalière de suite dans la ronde formée par les villageois.

Angélica rit de plus belle en voyant la mine embarrassée de sa servante. Elle se tourna ensuite vers le joueur de mandoline qui s'amusait de la situation autant qu'elle.

-Ma cousine est un peu timide, mais on fait tout pour qu'elle se soigne. Dit-elle à l'attention de l'homme qui jouait une mélodie entrainante.

-Alors elle et mon p'tit frère se sont trouvé! Déclara-t-il en haussant la voix pour qu'elle puisse l'entendre tant la musique se faisait de plus en plus forte. Et toi la belle? Tu ne danses point?

-Bien sûr que je danse, monsieur. Lui assura-t-elle. -Oserai-je vous demander un air en particulier?

-Mais oses, oses! Répéta-il avec entrain d'une voix joviale. – Ce sera accordé. Que souhaites-tu que l'on joue mes amis musiciens et moi?

La jeune femme sembla réfléchir un instant puis dit d'une voix douce: -Vous n'avez qu'à jouer ce que je vous inspire. Pour le reste je m'en arrangerai.

L'homme parut à la fois surpris et subjugué devant tant d'assurance chez une aussi jeune personne. Il s'étonna même de ne jamais avoir remarqué cette beauté brune auparavant dans les rues de Volterra, peut-être n'était-elle point de la région, s'était-il alors demandé avant de répondre:

-J'suis à ton service, mignonne. Dit-il en s'inclinant légèrement vers elle tout en jouant toujours de son instrument. Mes amis et moi, on compte sur toi jolie jeune fille pour nous rameuter du monde sur s'te place à la prochaine danse.

X.X.X

En ce jour de fête personne ne s'attardait à parler de la cité de Volterra, comme de l'atmosphère si singulier qui y régnait la plupart du temps, il en était de même du lieu le plus mystérieux qu'elle abritait en son cœur, les gens ne semblaient pas se douter une seule seconde du secret jalousement gardé entre les murs du Palazzo dei Priori depuis des siècles. Ce palais à l'allure moyenâgeuse et austère avait été achevé en l'an de grâce 1257. L'édifice à l'architecture massive, typique de la Toscane était surmonté d'une tour pentagonale à deux étages crénelés, alignée sur le plan de la façade où plusieurs fenêtres en style d'inspiration vénitiennes étaient alignées sur les deux étages supérieurs du bâtiment. Ce lieu était habité par d'étranges seigneurs que les villageois n'apercevaient que très rarement et brièvement au fil des ans. Comme si ces curieux personnages cherchaient à se soustraire au reste du monde.

Aucun être humain ici avait eu vent de ce terrible secret que renfermait l'imposant Palazzo dei Priori. Les fantomatiques seigneurs de Volterra, ainsi que leurs serviteurs y vivaient reclus depuis des années. Nul ne savait qu'ils étaient d'une nature dissemblable au genre humain. Ils appartenaient à un des mythes les plus anciens qui soit au monde. Ils n'étaient point humains, non, en réalité la nature de ces sombres seigneurs était celle de créatures redoutables, issue des légendes de la nuit. Ces êtres si terrifiants pour le commun des mortels vivaient terrés à l'insu de tous dans cette cité qui leur appartenait. Ces créatures répondaient au sinistre et funeste nom de vampire! Voilà, quelle, était leur véritable nature.

Des vampires…et pas n'importe lesquels. Le Palazzo dei priori abritait derrière ses murs la «famille» la plus vaste qui soit et surtout la plus puissante du monde vampirique. Le très influent clan des Volturi, craint et redouté de tous. Ce repaire de vampire était gouverné par trois leaders considérés par leurs pairs comme des rois, pour ainsi dire. Les trois puissants fondateurs étaient les maîtres incontestés de cette famille royale vampirique non officielle. Voilà, le terrible secret que dissimulait Volterra à la vue du reste du monde. Et ce 16 juin 1710, qui aurait dû être un jour ordinaire pour le commun des vampires, comme des mortels, ce jour-là tous ignorait que la roue implacable du destin s'apprêtait sans crier gare à s'abattre avec force sur ses malheureuses prochaines victimes.

En effet, dans l'une des bibliothèques situées au premier étage du palazzo, se trouvait l'une de ces créatures de la nuit. En apparence on aurait dit un homme tout à fait normal, de fort belle allure. Il était confortablement assis dans un fauteuil de la grande salle. Il tenait entre ses mains d'une blancheur surprenante un livre ancien, dans lequel il s'était laissé absorber par la lecture en grec ancien quelques instants auparavant, afin de dissiper son ennui qui le guettait constamment, car les affaires du monde vampirique étant réglées pour aujourd'hui, c'était un jour semblable aux autres pour cet être immortel et pourtant cela faisait quelques heures que la musique des humains lui parvenait de la fenêtre entre-ouverte qui donnait sur la place principale. Son odorat de vampire parvenait sans peine à percevoir même à cette distance des fragrances humaines auxquelles il ne prêtait point attention tant sa maitrise de lui-même et de son instinct de chasse intrinsèque aux vampires étaient développés et aiguisés depuis très longtemps maintenant.

Voilà pourquoi il ne s'était jusque-là pas donné la peine d'aller voir ce qui provoquait tant d'effervescences sur cette place d'ordinaire si calme hors des jours de fêtes annuels. Pourquoi l'aurait-il fait d'ailleurs? Lui qui ne voyait plus guère d'intérêt dans le monde extérieur. Toutefois, ces rythmes joyeux et festifs ainsi que les rires et les chants, les applaudissements de ces misérables mortels qui lui parvenaient et qui résonnaient dans la bibliothèque commençaient à l'incommoder fortement, jusqu'à le sortir à regret de sa lecture. Agacé d'être dérangé de la sorte dans ses pensées, l'homme referma brusquement le livre et se demanda s'il ne valait pas mieux trouver une autre source de distraction. Pourquoi pas en allant trouver son ami si singulier, Carlisle. Oui cette idée lui plaisait et serait à coup sûr un bon moyen de tromper son ennui. Résolu, l'homme posa le livre sur la table basse en face de lui et se leva de son fauteuil pour aller en quelques vives enjambées en direction de la porte d'entrée de la bibliothèque, quand soudain, sans raison apparente il se stoppa net cessant de se mouvoir comme si une force inexplicable l'avait retenu là contre sa volonté. Son ouïe parfaite avait perçu de suite que le brouhaha venant de la place venait de cesser de façon saisissante, étrange même, les humains semblaient s'être tût. Seuls les sons sensuels de deux violons se faisait maintenant entendre, ces deux instruments à cordes furent bientôt rejoints par un bruit de tambourin qui battait la mesure, qui fut petit à petit imité par des claquements de mains qui tapaient tous simultanément à la même cadence. C'était une mélodie douce, mais à la fois captivante et troublante au tempo lent et aux accents sensuels, très agréables à écouter. Mais ce n'était point tant cela qui avait arrêté net la créature, non, la vraie cause de son trouble c'était une senteur délicieusement enivrante qui venait de lui parvenir si soudainement par la fenêtre que cela en fut presque violent d'être ainsi assaillie par elle. Cette senteur fut si intense et perturbante qu'elle réussit sans peine à le faire se détourner de la porte pour regarder en direction de la fenêtre derrière lui. Maintenant intrigué par ce délicat parfum si inattendu, l'homme la mine soudain sérieuse s'avança d'un pas lent mais décidé vers la fenêtre en humant à plein poumons cet irrésistible arôme qui s'imposa de nouveau à lui. Oui, cette senteur des plus alléchante semblait l'attirer inexorablement tel un papillon vers la flamme. Jamais dans sa longue existence il n'avait senti pareille chose. C'était une odeur humaine terriblement envoutante et la réponse de ses sens à cet irrésistible appel ne se fit pas attendre, son instinct de chasseur s'éveilla aussitôt comme sortant d'un trop long sommeil, en sentant le venin lui monter à la bouche. Le monstre en lui ne demandait qu'à se mettre en chasse. Il voulait savoir, savoir d'où venait et surtout à qui appartenait ce parfum qui affolait ses sens de la sorte.

Il arriva devant le rebord de la fenêtre et s'y appuya d'une main après qu'il l'eut entrouverte davantage pour laisser son regard perçant observer avec minutie la foule, ses yeux de braises cherchaient avec une extrême précision de qui émanait cette senteur si savoureuse. L'odorat aiguisé du vampire percevait dans cet intense parfum une touche boisé et ambré et puis… plus subtile cette fois, une note délicate de rose et de jasmin, c'était une fragrance indéniablement féminine. La curiosité du vampire était maintenant trop forte pour tenter d'y résister. Quelle créature humaine pouvait avoir le pouvoir de provoquer en lui une si irrésistible attirance grâce à sa simple fragrance corporelle ?

En examinant de plus près la populace, il remarqua qu'un grand cercle avait été formé sur la place pavée. Et que cette affluence de spectateurs avait volontairement laissé un vaste espace libre, l'attention de l'immortel fut très vite attirée par une gracieuse silhouette en mouvement au milieu du cercle, où une très belle jeune femme dansait. Le vampire fut surpris de constater qu'une seule personne puisse susciter autant d'intérêt de la foule à elle seule. Ce premier détail l'intrigua, il entreprit donc d'observer plus attentivement cette jeune créature, grâce à sa vision de vampire, il put aisément la contempler en détail mieux que des yeux humains ne l'auraient fait. Et ce qu'il vit… il y en avait d'autres que lui qui le voyaient. Cette jeune femme n'était que de taille moyenne, mais pourtant elle semblait grande tant sa taille fine s'élançait hardiment. Elle dansait d'un pas léger et gracieux, elle tournait sur elle-même, son bassin se mouvait de manière sensuelle en parfait accord avec la musique, suivant le mouvement souple de ses bras couleur ivoire recouverts d'une fine chemise en lin blanc qui laissait ses frêles épaules nues à la vue de tous. Ses bras gracieusement relevés se nouaient et se dénouaient autour de sa taille, continuant ainsi leur progression jusqu'au-dessus de sa tête, elle faisait tourner dans un élégant mouvement ses délicats poignets ornés de quelques bracelets argentés, scintillants à la lumière du jour, et qui provoquaient des petits sons métalliques quand elle tapa par la suite dans ses belles mains pour donner la mesure et faire participer la foule toujours aussi captivée par le spectacle que leur offrait la talentueuse danseuse. Elle dansait et voltigeait au rythme plus rapide du tambourin pour le plaisir des spectateurs aux regards admiratifs et fixes qu'elle tenait sans cesse attaché sur elle, tandis qu'elle tournoyait vivement. La forme mince de tout son corps en mouvement, était surprenante de beauté et se mouvait à la manière d'une andalouse. Son corsage d'un intense rouge bordeaux foncé fermé sur le devant lui cintrait et mettait en valeur sa ravissante taille, le bas de sa robe fait de plusieurs épaisseurs de soie dans un joli dégradé de couleurs bordeaux se gonflait et se soulevait étincelant de couleurs vives au fur et à mesure que la belle jeune femme la faisait tourner dévoilant ainsi par moment une partie de ses fines et agiles jambes. Ses très longs cheveux bruns étaient lâchement détachés, cette luxuriante chevelure bouclée qui lui arrivait jusqu'à la chute de ses reins, encadraient sa resplendissante figure, les traits de son doux visage étaient d'un éclat fin et harmonieux. Une vraie beauté digne des statues grecques aux traits absolument parfaits.

Voilà la plaisante vision qui s'offrait au vampire en cet instant. Et l'immortel devait bien admettre que cette jeune et fascinante mortelle était de loin l'une des plus charmantes créatures qu'il ait vues et ce depuis très longtemps. Elle avait une silhouette encore juvénile mais gracile et attirante, il lui donnait à peine vingt ans.

Cependant, l'homme eu une étrange impression à mesure qu'il dévisageait sans aucune retenue la sublime danseuse, malgré ce tableau enchanteur la jeune femme semblait être une intruse dans ce décor populaire, elle avait quelque chose de différent...d'hypnotique, elle dansait à ravir c'était certain, mais elle possédait un maintien et une telle grâce dans chacun de ses mouvements que cela ne semblait pas concorder avec le peu d'éducation réservé habituellement aux paysannes. Pourtant, ces vêtements de fête démontraient qu'elle ne devait être qu'une simple fille du peuple. Et puis une chose suscita une nouvelle interrogation chez le vampire, un détail en apparence sans importance, mais qui n'était point anodin pour un œil aussi observateur que le sien, c'était la blancheur de sa peau, son teint éclatant de fraîcheur, légèrement rosé. La couleur de sa carnation correspondait plus à celle d'une demoiselle de plus haute position sociale. On voyait que sa peau n'était que très peu voire jamais exposée au plein soleil ce qui n'était pas le cas d'une fille du peuple qui avait d'ordinaire le teint plus halé.

Soudain, la danseuse se mit à chanter, accompagnant ainsi les musiciens de sa jolie voix de soprano. Cela eu pour effet immédiat de sortir son ténébreux admirateur de ses interrogations plus que pertinentes la concernant, son attention se reporta de nouveau sur la sublime jeune femme. Déjà à demi fasciné par l'aura magnétique qui émanait d'elle quand elle bougeait agilement son corps aux formes harmonieuses, il ne se rendit point compte que cette créature l'avait totalement captivé et le son cristallin de sa voix qui résonnait dans la place le subjuguait plus qu'il n'osait se l'avouer à lui-même. Tout à coup, il sentit malgré lui tout son être frissonner. Et cela laissa entrevoir une expression d'incompréhension, puis perplexe sur son visage. Le chant de cette sirène était encore plus envoutant que sa danse. Et cette odeur qui l'obsédait, lui revenait sans cesse par une légère brise sans aucune pitié telle une vague s'abattant sur les rochers, cela déclencha en lui une violente soif de sang. Une soif de sang si forte et intense s'était emparée de sa gorge, le brûlant atrocement. A cet instant il fit le lien et comprit de qui émanait cette odeur exquise qui était en train de mettre ses sens au pire des supplices. Et aussi d'où venait cet intérêt soudain pour cette petite humaine sans importance. Lui qui était d'ordinaire si maître de lui-même et de ses désirs, il sentait s'éveiller au fond de lui le monstre qui se cachait derrière son masque de civilité apparente qui réclamait ardemment le sang de cette mortelle. Une simple fille du petit peuple ne devrait point être difficile à attirer dans le palazzo. Se disait-il l'air maintenant froid et calculateur.

Plus il se laissait aller à la regarder, plus il sentait naître en lui un violent désir…de goûter au sang de cette jeune femme si mystérieuse et pleine de vie, le regard féroce du vampire caressait avec envie la courbe délicate de son joli cou, en proie à une sinistre rêverie. Soudain les applaudissements de la foule l'interrompirent brutalement dans ses folles pensées meurtrières, ce qui le ramena à la réalité et l'objet de sa convoitise duquel il n'était point parvenu à détacher les yeux de l'attrayante silhouette, qui la respiration encore haletante, un sourire radieux sur ses lèvres charnues, salua la foule en joie, et délaissa le centre du cercle sous un tonnerre d'acclamation plus que mérité. L'immortel vit sa proie venir en direction du palazzo pour rejoindre une autre humaine qui saluait sa prestation à son tour, arborant un large sourire. Les deux jeunes femmes passèrent juste devant le palazzo échangeant quelques paroles que les oreilles indiscrètes du vampire qui les épiait dans l'ombre interceptèrent:

-Mais si seulement vous vous étiez vu… c'était magnifique à regarder, et cette musique… j'en perds mes mots. Mais enfin allez-vous me dire où donc avez-vous appris à danser de la sorte? Lui demanda d'une voix admirative l'autre jeune femme qui semble-t-il l'accompagnait.

-Oh ça c'est un de mes nombreux secrets. Lui répondit l'intéressée avec un rire amusé. -Un jour, je te le dirais peut-être, qui sait.

Ces quelques bribes de paroles écoutées à leur insu ne firent qu'attiser la curiosité maladive de l'immortel : -De nombreux secrets, voilà qui est très intéressant. Murmura-t-il entre ses dents aussi parfaitement alignées, qu'aiguisées. Un petit sourire retors naquit au coin de ses lèvres froides. Décidément cette intrigante mortelle était une énigme qu'il serait des plus divertissante à résoudre. Qui était-elle donc? S'interrogeait-il plus sérieusement en espionnant toujours les deux humaines qui venaient à l'instant de passer sous sa fenêtre. Pourquoi toute l'essence de cette belle mortelle en particulier semblait l'appeler? Le mystère était entier, et le vampire ressenti au fond de lui une certaine excitation à découvrir l'identité de cette jeune femme aux secrets paraîtrait-il si bien gardés.

Tout à coup, sans qu'il s'y attende la jeune femme marqua un temps d'arrêt, laissant l'autre fille qui l'accompagnait poursuivre son chemin en direction de la rue Ricciarelli n'ayant point remarqué que son amie ne la suivait plus. Comme si, dieu seul sait comment, elle avait senti le poids du regard insistant et indiscret de cet homme sur elle. La demoiselle se retourna lentement et leva instinctivement la tête vers la dernière fenêtre sur la droite du premier étage du Palazzo dei priori. C'est à ce moment précis que leur regard se rencontrèrent pour la première fois. L'humaine qui avait repris un souffle un peu plus régulier et dont les battements de cœur perceptible pour l'immortel, commençaient à s'apaiser, le dévisageait à son tour la mine sereine. Cependant, une lueur de surprise passa dans les yeux presque noirs de la jeune femme, comme si elle ne s'était pas attendue à voir quelqu'un comme lui. Le vampire remarqua son trouble, de cette hauteur l'humaine pouvait aisément le voir, et il savait à quoi il ressemblait et ce que l'apparence sans défaut du commun des vampires provoquait comme réaction chez les êtres humains. Étrangement, une fois cette surprise passée, la jeune femme ne détourna guère de lui ses beaux yeux sombres bordés de cils bruns immenses, réflexe de pudeur qui pourtant aurait été bien naturel chez une jeune femme gênée qu'un homme la dévisage avec autant d'insistance et d'intérêt non dissimulé. Mais non, elle, elle osait soutenir son regard sans vaciller, avec un port de tête fière, digne ainsi qu'un maintien parfait, irréprochable. Une fois de plus cette attitude perturba cet homme qui avait le sentiment d'avoir devant lui une dame ayant reçu une éducation de qualité et que cette créature n'était point ce qu'elle semblait être en ce moment aux yeux de tous sur cette place. Le regard de la jeune femme sur lui était à la fois doux, intrigué et pénétrant. Puis elle s'approcha un peu plus d'un pas lent, presque précautionneux, la bouche entre-ouverte comme si elle s'apprêtait à lui adresser la parole.

En la voyant faire cela, sa conscience avait rattrapé le vampire qui aussitôt se fustigea intérieurement d'avoir volontairement permis à cette mortelle de poser ses yeux brulant de curiosité aussi longtemps sur sa personne. Selon leurs lois les vampires devaient faire preuve de discrétion auprès des humains. Et celle-là ne devait point faire exception à ces règles. Sa raison lui dictait de se dérober maintenant à sa vue, avant que ses sens ne prennent le dessus sur son contrôle, car sa soif du sang de cette femme était toujours bien présente dans son esprit, son instinct de monstre la réclamait toujours. Il voulut délaisser la fenêtre qui le laissait ainsi exposé au regard de cette belle créature, qui n'avait encore pas prononcé un seul mot. Mais impossible de s'y résoudre. Une force invisible semblait le maintenir sur place contre son gré, il lui semblait que le marbre de la dalle lui était monté jusqu'aux genoux, l'empêchant de se mouvoir. Il comprit qu'il n'avait guère d'autre choix que de rester là et de la contempler. Ah, que l'envie de mordre la chair de sa jolie nuque était un délicieux supplice, pour lui qui tentait de maitriser ses instincts de prédateur. Toutefois, il fit une chose qui le stupéfia lui-même après coup, lorsqu'il sentit ses lèvres esquisser un sourire à la jeune femme…séduit malgré lui par son si charmant minois, ses traits si délicats et réguliers, le bel ovale de son visage. Les vampires étaient de manière générale sensibles à la beauté, celle qu'il avait sous les yeux aurait fait pâlir la nuit d'hiver la plus sombre. Cette sirène avait-elle seulement conscience un seul instant de son charme dévastateur et de l'emprise qu'avait sur lui l'appel de son sang bouillonnant de vitalité qui affluait dans ses veines ?

Contre toutes attentes, la danseuse lui rendit son sourire, et brusquement il ressentit quelque chose provenant de son cœur mort, quelque chose venait de se fissurer en lui et le vampire n'aurait point su dire quoi exactement. Il lui lançait un regard fasciné, quand la grande horloge sonna 13h de l'après-midi. C'est alors que la jeune femme rompit le contact visuel entre eux comme si le son de la cloche du palazzo lui avait rappelé quelque chose d'important qu'elle aurait oublié. Il la vit aussitôt et à sa grande surprise lui adresser une respectueuse mais discrète révérence tel un signe d'adieu avant qu'elle ne se détourne de lui, sans qu'il ne sache pour qu'elle obscure raison elle partit en courant sans se retourner. Il la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans la ruelle adjacente le bruit de ses pas résonnant sur le sol pavé.

Quelques instants plus tard:

La jeune femme avait disparue et le vampire quant à lui était resté là immobile, incapable de bouger, avait-il rêvé ce qu'il avait vu? Avait-il réellement senti cette odeur, réellement vu cette sublime apparition sous le soleil de midi? Depuis combien de temps était-il seul ici? Et l'image de cette jeune humaine n'avait point quitté son esprit. Il ne saisit pas de suite ce qu'il venait de lui arriver. Jamais il n'aurait cru que l'appel d'un sang puisse être aussi puissant, si envoutant. Frustré de n'avoir point pu apaiser sa soif de sang frais il avait refermé vivement la fenêtre pour stopper toutes ces senteurs humaines qui l'assaillaient, mais surtout la sienne, à elle, qui faisait de sa gorge un ardant brasier et il lui fallut toute sa volonté pour résister à cette douloureuse envie qui le torturait sans merci. Il lui fallait se nourrir et vite. Cette fille, quelle créature était-elle donc, pour le troubler ainsi? Il voulait en apprendre plus sur cette étrange inconnue. Quand une idée lui vint aussitôt comme une évidence. Il voulait savoir qui elle était en réalité, il désirait tout savoir d'elle ! Et pour se faire, il allait confier la tâche de la retrouver et de se renseigner en amont sur elle à un de ses serviteurs particulièrement doué dans ce domaine. Le vampire, qui s'adossa un moment contre le mur de pierre derrière lui s'étonnait de ne jamais avoir remarqué cette jeune femme auparavant. Et sa divine odeur qui l'obsédait depuis, l'avait totalement pris au dépourvu. L'immortel se prit une nouvelle fois à rêver de ce que pourrait être l'exquise sensation de gouter à sa chair, de se délecter de son sang qui l'appelait obstinément. Pourtant il savait que désirer à ce point le sang de cette mortelle pourrait s'avérer être une faiblesse qu'il ne pouvait se permettre. Il aurait été dangereux pour lui de se laisser aller à ses instincts sanguinaires. C'est pourquoi il était résolu à reprendre le contrôle de la situation. Il releva la tête, bien décidé à obtenir ce qu'il voulait. - Je la veux ! Dit-il fermement entre ses dents, déterminé.

Personne ne pouvait lutter contre la force du destin, qui savait s'imposer et se rappeler à nous dans les moments où l'on s'y attendait le moins en vous jouant parfois des tours cruels. La jeune Angélica était loin de se douter de l'intérêt qu'elle avait sans le vouloir, éveillé chez cet être redoutable. Elle n'avait aucune idée du danger qui la guettait désormais et qui planait au-dessus de sa tête menaçant de s'abattre sur elle et ses proches à tout instant. La malheureuse ignorait que le vampire qui venait de jeter son dévolu sur elle, n'était pas n'importe lequel. A croire que la fatalité avait fait suivre leurs deux destinées et les vouait prochainement à se brisées impitoyablement l'une contre l'autre. Et ça même le premier leader des Volturi, le puissant et énigmatique Aro, ne pourrait lutter contre les lois implacables de la destinée. Leurs chemins étaient maintenant et irrémédiablement entremêlées et liées par le destin.

A Suivre…

X.X.X

Note informative de l'autrice:

Pour ceux qui ne connaitraient pas le contexte géopolitique du Piémont et des états de Savoie du début du 18e siècle, et que ça intéresse pour mieux comprendre l'histoire à laquelle se passe cette fiction, je vais le résumer dans les «Très…très grandes lignes» ici:

A cette époque (et depuis le Moyen Âge) l'Italie du Nord et les territoires alpins étaient une mosaïque de royaumes régis par, des principautés, des duchés, des marquisats, des comtés, des protectorats, et ont été le théâtre incessant de luttes d'influence et de conflits entre l'Espagne, la Provence puis la France, les États de Savoie, l'Autriche, l'Angleterre, le Pape, Venise et l'Empereur germanique. Ce ne sera que le 17 mars 1861, que l'Italie sera officiellement unifiée. (Je vous passe les détails de cette période, ça serait trop long à expliquer…)

Les États de Savoie: Aujourd'hui nous connaissons les départements de la Savoie et de la Haute-Savoie comme faisant partis du territoire français, mais cela n'a pas toujours été le cas historiquement parlant. Ces territoires ont autrefois étés «Italien» Et n'ont étés rattacher au royaume de France qu'en 1860. (Je vous épargne aussi les détails du pourquoi du comment, je ne compte pas vous faire un cours d'histoire, seulement un résumer avec mes humbles connaissances du sujet. Je ne suis pas docteur en Histoire, mais je m'intéresse, de toute façon quand on choisit d'écrire de l'historique la recherche et la documentation: C'est la base).

- La maison de Savoie à laquelle appartient le personnage fictif d'Angélica : C'est une dynastie européenne ayant porté les titres de comte de Savoie (1033), puis de duc de Savoie (1416), prince de Piémont, roi de Sicile (1713), roi de Sardaigne (1720) et roi d'Italie (1861). Elle est l'héritière de la dynastie des Humbertiens, nom donné par l'historiographie moderne, aux premiers souverains, comtes en Maurienne issu du comte Humbert.

Note informative sur les personnages historiques ayant réellement existé, figurants dans cette fiction:

Victor-Amédée II de Savoie (en italien Vittorio Amedeo II), dit « le Renard de Savoie » est né à Turin le 14 mai 1666, est un prince du Piémont et duc de Savoie de 1675 à 1730, qui deviendra roi de Sicile de 1713 à 1720, puis roi de Sardaigne de 1720 à 1730.

Victor-Amédée II eut également une liaison de plus d'une dizaine d'années avec la jeune française Jeanne-Baptiste d'Albert de Luynes (1670-1736). Deux enfants naquirent de cette relation et furent légitimés et titrés le 14 mai 1701.