Note de l'autrice:

Bonjour chères lectrices & lecteurs,

Je suis particulièrement heureuse de vous retrouver pour ce nouveau chapitre. Je tenais aussi à remercier personnellement Lamia22, Olivia Z et Blond of the pea pour leurs reviews, qu'elles ont eu la gentillesse de m'adresser. Comme toujours c'est très motivant d'avoir des retours constructifs sur son travail, je ne vais pas vous le cacher. Et ça aide à travailler plus vite! Cela c'est vrai aussi.

Enfin voilà, je vous laisse découvrir le chapitre II. Je vous en souhaite une bonne lecture!

A très bientôt…

Maritsa21;)

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LA ROSE DES VOLTURI - Chapitre II:

Les apparences sont dangereusement trompeuses.

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Volterra – Résidence des Di Rosebourg, dans la soirée:

Les deux jeunes femmes étaient rentrées tout juste à temps de leur petite escapade secrète dans les rues de la cité. Et comme elles en avaient convenu plus tôt, elles garderaient le secret pour elles. Amedeo était rentré à la maison peu de temps après elles et il leur avait annoncé que tout était prêt pour partir à la première heure le lendemain matin. L'après-midi Elenora fut trop occupée à préparer les malles pour le voyage pour s'apercevoir que l'esprit de la princesse semblait ailleurs depuis quelques heures. Et quant au frère de cette dernière il s'était enfermé dans son cabinet de travail vers le milieu d'après-midi, prétextant avoir fort à faire et n'en était ressorti qu'à l'heure du dîner.

Angélica de son côté était restée dans sa chambre après le dîner. Déjà vêtue de sa robe de chambre, elle était assise dans un fauteuil près de la porte-fenêtre de sa chambre qui donnait sur un petit balcon. Elle avait entrepris la lecture d'un livre en français, langue qu'elle parlait couramment depuis toujours étant donné qu'elle venait d'une famille francophone, sa grand-mère paternelle, elle-même était française et descendait du bon roi Henri IV de France. Angélica avait toujours eu du mal à trouver sa place au sein de la famille royale à laquelle elle appartenait. Mais ça, elle se gardait bien d'en parler ouvertement. Et préférait garder ses distances tant bien que mal avec celle-ci. Mais la jeune princesse eu beau essayer de rester concentrée sur le livre qu'elle tenait entre ses mains, son esprit était ailleurs, elle ne cessait de repenser à la matinée qu'elle avait passé. Elle ne se souvenait pas s'être amusée autant et ce depuis plusieurs années. Elle avait adoré pouvoir danser, pouvoir laisser son corps s'exprimer lui avait fait beaucoup de bien. L'art de la danse avait toujours été une de ses grandes passions dans la vie. Il était certain que ce n'était pas à la cour de Turin qu'elle aurait pu se permettre de danser ainsi. C'était dans ces trop rares moments que la jeune femme pouvait s'accorder un peu de liberté. La fête de ce matin lui avait paru trop courte. La musique semblait encore fredonner des mélodies entrainantes à ses oreilles.

Puis, au fur et à mesure que la jeune femme se remémorait cet événement un souvenir bien précis se rappela soudain à sa mémoire quand elle repensait à cette matinée si particulière. Et à ce regard insistant qu'elle avait senti dieu seul sait comment, attaché sur elle, Angélica ne s'expliquait pas pourquoi elle s'était d'instinct retournée vers l'imposante bâtisse, ses yeux cherchant d'où provenait la source de son trouble. D'ordinaire elle ne se serait pas laisser distraire par ce genre de chose, vu sa position dans la société, elle était habituée aux regards des gens sur elle et n'en faisait pas grand cas et ne se retournait guère à chacun de ses pas. Mais curieusement cette fois, l'image de cet homme étrange qu'elle avait aperçu à l'une des fenêtres du Palazzo dei Priori l'avait marqué plus qu'elle se l'aurait imaginé. Elle se souvient de ses yeux apercevant cette silhouette dans l'ombre de l'entrebâillement de la fenêtre, c'était un homme, un homme plutôt…étrange, qui lui avait donné l'impression de ne pas vouloir être aperçu d'elle. Quand ses yeux rencontrèrent les siens, cela l'avait subjugué, et elle n'avait pas pu se retenir de le dévisager sans la moindre retenue, à voir sa plaisante apparence et son accoutrement cet homme faisait partie de la noblesse, à n'en point douter. Mais ce qui l'avait le plus intrigué c'était sa peau d'une blancheur translucide. Et enfin elle se remémora son visage, encadré par des cheveux, d'un noir d'encre parfaitement coiffés qui lui tombaient sur les épaules. Et ses traits, se disait-elle rêveuse, elle n'avait jamais vu un homme comme lui auparavant. Son visage était l'image de la perfection. La jeune femme en était restée sans voix. A vrai dire, Angélica ne s'était jamais vraiment intéressé à la gent masculine jusque-là. Bien qu'elle ne fût point insensible à une jolie figure, elle savait reconnaître un bel homme quand elle en voyait un et si l'homme en question avait de l'esprit elle l'écoutait avec plaisir. Mais son cœur ne s'était jamais laissé toucher par un homme. Quand bien même elle s'amusait parfois à user innocemment de son charme sur certains d'entre eux, mais cela n'avait rien de sérieux pour elle.

Quand elle songeait objectivement au peu d'hommes de son entourage, elle reconnaissait que son frère Amedeo était un bel homme aussi. C'était le seul exemple qui lui vint en tête si on souhaitait faire une comparaison. Mais cet inconnu aperçu à cette fenêtre avait cette beauté incomparable aux autres, presque irréelle, lui-même semblait être qu'une illusion. Elle se demandait même maintenant si elle n'avait pas rêvé l'avoir vu, tant sa présence lui avait paru fantomatique. Cet homme figé telle une statue, avait eu une telle façon de la regardé, que n'importe quelle autre jeune femme en aurait baissé les yeux d'embarras, mais pas elle. Elle avait osé soutenir son regard. Il fallait savoir qu'Angélica n'avait rien d'une jouvencelle timide. Elle était plutôt du genre effronté, téméraire. A plusieurs reprises elle avait su démontrer son fort caractère et sa farouche volonté en divers occasions. Elle savait que s'affirmer dans un monde d'hommes était un combat, une lutte de chaque instant pour une femme.

La jeune femme avait beau se rejouer cet instant dans sa tête, elle ne comprenait pas pourquoi cet homme l'avait fixé avec autant d'insistance. Elle s'était sentie comme fouillé jusqu'au fond de l'âme par ce regard pénétrant. Puis au moment où elle s'était avancée légèrement vers la façade du palazzo, elle avait vu les lèvres de l'inconnu s'étirer en un beau mais néanmoins énigmatique sourire. Pour quelle obscure raison lui avait-il sourit de la sorte? Même si Angélica devait bien s'avouer que son sourire ne l'avait pas laissé insensible, et pourtant la jeune femme sentait que son instinct persistait à trouver l'attitude de cet homme étrange. Mais d'un autre côté elle se demandait aussi si elle ne surinterprétait pas ce qu'elle avait vu. Mais alors pourquoi elle ne se sortait pas cet événement de l'esprit? Il fallait reconnaître que ce mystérieux seigneur lui avait fait une très forte impression. Et honnêtement, Angélica aurait aimé connaître l'identité de cet homme si…énigmatique.

Tout à coup, la princesse fut brusquement interrompue dans le fil de ses pensées quand elle entendit toquer à la porte de sa chambre.

-Entrez ! Lança-t-elle à voix haute.

La porte s'ouvrit aussitôt laissant apparaître Elenora : -Bonsoir votre Altesse, je viens voir si vous avez besoin de quelque chose avant d'aller dormir.

-Oh. S'exclama la princesse comme prise au dépourvu. -Non, merci Elenora. Répondit-elle simplement. -Tu peux aller te coucher, nous partons très tôt demain.

-Bien votre Altesse. Répliqua la domestique qui n'insista pas davantage. -Je vous souhaite une bonne nuit alors. Dit-elle en lui adressant une respectueuse révérence.

-Bonne nuit à toi aussi. Lui répondit-elle avec un sourire.

Une fois sa domestique partie, Angélica le regard toujours pensif referma son livre, le posa sur la table à côté d'elle avant d'aller souffler sur les quelques bougies qui éclairaient la pièce, puis elle alla s'allonger, appréciant la fraîcheur des draps de son lit, rabattant à moitié la couverture sur son corps, elle se retrouva dans le noir, avec pour seule lumière que les rayons de la lune qui passaient au travers des fenêtres de sa chambre. La jeune femme sombra assez vite dans un sommeil sans rêves.

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Pendant ce temps, au Palazzo dei Priori un être de la nuit était en train de travailler activement dans la bibliothèque privée du château, dans un coin réservé aux registres de la ville. En effet, les Volturi possédaient une bonne partie de la ville de Volterra. Ils avaient à leurs dispositions des humains venant de toutes les couches de la société, servants pour eux de couverture en occupant des fonctions importantes au sein de l'administration de la cité auprès du monde des mortels. Ses humains savaient qu'ils servaient les vrais seigneurs de Volterra, mais ils étaient soigneusement maintenus dans l'ignorance totale du secret le mieux gardé des Volturi. Ces mortels n'étaient que des pions que les Volturi utilisaient à leur guise. Même de grands seigneurs majoritairement italiens les servaient sans réellement le savoir. L'emprise de ces êtres immortels sur leurs nobles familles était si forte qu'ils pouvaient ainsi tout en obtenir, il suffisait qu'une de ces familles soient en difficulté financière ou autres pour que les Volturi sous couvert d'un autre nom leur viennent en aide tout en exigeant un service en retour. Tous ces stratagèmes et ces manipulations se faisaient dans le plus grand secret et la plus totale des discrétions. Même si finalement le puissant clan n'intervenait que rarement dans les affaires des mortels, ses membres savaient néanmoins comment utiliser les humains quand ils en avaient besoin. Et le rôle de gérer ces serviteurs humains revenait à trois des vampires vivant au palazzo. Dont celui qui effectuait actuellement des recherches dans les registres de la bibliothèque principale des lieux. Cet immortel avait été investie quelques heures plus tôt d'une mission peu ordinaire par le grand maître du clan. Il devait retrouver la trace d'une femme, une jeune humaine, qui avait à s'y méprendre retenu l'attention du maître. Visiblement cette femme était étrangère à la cité, mais selon le maître elle ne semblait point être une paysanne mais plutôt une fille de bonne famille, donc elle devait forcément résider non loin d'ici, sa famille aurait très bien pu venir s'installer dans cette province. Et comme les Volturi contrôlaient la ville, dont les transactions immobilières, il s'était dit que si une des maisons de la cité avait été achetée récemment par des étrangers il en retrouverait la trace dans ces registres. Il allait donc procéder par élimination. Ce vampire était excellant pour ce qui était de traquer ses proies. Le maître Aro, ne lui avait pas donné d'indications très précises concernant cette mortelle, mis à part une description physique. Le vampire se demandait bien pourquoi son maître s'intéressait à cette femme au point de lui demander de la retrouver pour lui. Mais dans le fond il se moquait de connaître les motivations du maître Volturi, l'homme se contentait d'obéir aux ordres et puis cette affaire devait être importante pour que son maître ait insisté sur le fait que cette affaire devait rester secrète.

L'immortel chercha avec minutie dans les livres de transactions immobilières, sa vue parfaite lui permettait de lire à toute vitesse chaque ligne et d'en mémoriser les moindres détails. Dans les transactions plus récentes il en vit une qui retient son attention. En fait, il s'aperçut qu'une seule maison à Volterra, pas très loin du palazzo avait été vendue à un certain Amedeo Di Rosebourg quelques mois auparavant et vu son nom il était évident que cet homme était un noble. Le traqueur savait qu'il tenait là un début de piste intéressant, en tout cas cela valait le coup d'aller y jeter un œil. Aussitôt le traqueur referma le livre et s'empressa de se mettre en chasse.

Dans la nuit noire, la cité de Volterra était silencieuse, presque paisible. Une légère brise emprunte de fraîcheur soufflait dans les ruelles, en secouant les branches des arbres alentours sur son passage. Dans l'une des ruelles de la cité il y avait une maison dont l'une des fenêtres donnant sur la rue était restée ouverte à l'étage. C'est par cette fenêtre, que l'intrus qui avait observé que la bâtisse était habitée pénétra en silence dans la maisonnée encore endormie. L'individu se trouvait manifestement dans ce qui ressemblait à un bureau. Tout à coup le bruit d'une horloge vint rompre le silence dans la pièce, l'homme nota que le cadrant de l'horloge indiquait quatre heures du matin. Il fallait qu'il fasse vite avant le lever du soleil, il devait apporter au plus vite des résultats à son maître. Alors il entreprit de fouiller le bureau dont les trois tiroirs n'étaient pas fermés à clés, à la recherche de documents qui lui donneraient plus d'information sur les occupants de la maison. Et il ne fut pas déçu de ce qu'il trouva, le premier document officiel qu'il tenait entre ses mains était l'acte de vente de cette propriété et il y lu des indications complémentaires qui ne figuraient pas au registre qu'il avait lu plutôt dans la soirée, il comprit non sans surprise en voyant le sceau apposé en bas de page que cet homme faisait partie de la maison des ducs de Savoie, c'était un prince appartenant à la famille royale du Piémont. Voilà qui était plus qu'intéressant. Se disait le vampire. Puis il se demanda ce qu'un prince venait faire dans cette province et aussi pour quelle raison il avait fait l'acquisition de cette demeure bourgeoise, ce n'était point un lieu de résidence habituel pour ce genre de personnage haut placé. Le traqueur poursuivit alors sa fouille minutieuse et trouva dans un carnet à la reliure en cuir quelques lettres issue d'une correspondance entre ce prince Amedeo et une femme. A la lecture de l'une d'entre elles, l'immortel apprit qu'il s'agissait de la jeune sœur du prince et il se dit que cette dernière était peut-être la femme qu'il recherchait, et cela ne s'arrêtait point-là niveau information. Il semblerait à en croire ces lettres, que le prince aurait aidé sa sœur à s'enfuir d'un couvent de Viterbo. Voilà qui était plutôt du genre rocambolesque et peu banal. Il trouva aussi dans un des tiroirs du bureau un itinéraire, le plan de leur voyage, comprit-il sans mal tant il était riche de détail. Le prince et sa sœur étaient en route pour le palais royale de Turin.

Enfin cela ne disait pas au traqueur si la sœur de cet humain était la mystérieuse inconnue que recherchait son maître. C'est pourquoi il remit les documents à leurs places avant de sortir discrètement du bureau pour aller inspecter plus avant dans l'étage de la maison. Guidé par son odorat, il perçut une senteur féminine venant de l'autre bout du couloir, le vampire se déplaça à une vitesse fulgurante pour arriver derrière une porte en bois, où il sentit que l'odeur était plus forte derrière cette porte, plus alléchante. Il saisit la poignée de la porte et entra sans un bruit dans la pièce. Une fois à l'intérieur de la chambre de taille moyenne, il observa de suite qu'un grand lit baldaquin se trouvait sur sa gauche. Il vit également une fine forme assoupit dans ce lit, lui tournant le dos. Le vampire s'approcha à pas de loup faisant le tour du lit pour mieux observer la créature endormie, il constata que c'était bien une humaine qui s'y trouvait. Son corps aux jolies courbes, fines et harmonieuses, vêtu d'une fine chemise de nuit blanche à manches courtes, reposait sur son côté gauche. Son bras gauche relevé vers sa tête, légèrement arqué, quant à son bras droit il reposait sur le creux de sa fine taille couverte à moitié par le drap du lit, s'élevant et s'abaissant au rythme de la respiration paisible de l'humaine, alors inconsciente de sa vulnérabilité face à un être aussi funeste que lui. L'intrus s'approcha davantage pour voir son visage en parti dissimulé derrière quelques mèches de cheveux bruns bouclés. Du bout de ses doigts glacés, l'homme mit ces longues mèches rebelles sur le côté, et admira un instant la resplendissante figure de l'humaine profondément endormie. « C'est elle!» Pensa aussitôt le vampire sûr de lui en la voyant. Elle correspondait en tout point à la brève description que lui en avait fait son maître. Jeune, fort belle, de longs cheveux bruns bouclés, odeur corporelle attrayante… Le vampire n'était pas peu fier de l'avoir retrouvé aussi vite et aussi facilement. Cependant il lui fallait prévenir au plus vite Aro, car le traqueur se rappela qu'il avait aperçu des malles de voyages dans le bureau, mais également dans la chambre de la jeune femme. Cela voulait dire que le frère et la sœur allaient sans aucun doute quitter la ville très bientôt. Pour l'instant il avait seulement reçu l'ordre de la retrouver et de se renseigner sur elle. Et rien de plus. Il fallait d'abord qu'il fasse part à son maître de ses récentes découvertes avant d'agir. Le vampire huma l'odeur de la jeune humaine comme pour en imprégner durablement son esprit avant de s'éloigner d'elle. Son regard vagabonda dans la pièce plongée dans l'obscurité et il remarqua un châle brodé couleur bordeaux posé sur le dossier d'un fauteuil près de la porte fenêtre de la chambre. Le traqueur s'en empara, constatant que l'odeur de l'humaine en imprégnait généreusement le tissu. Il se disait que cela serait une preuve supplémentaire à apporter à son maître, prouvant ainsi qu'il ne s'était point trompé de proie.

Soudain, le vampire se retourna vivement vers le lit derrière lui. Il avait perçu des soupirs, signe que l'humaine bougeait dans son sommeil, la créature l'observa à nouveau et s'avança silencieusement au pied du lit de la belle mortelle, s'interrogeant malgré lui sur la raison qui avait réussi à éveiller l'intérêt d'Aro pour elle. Cette fille était certes incroyablement belle, mais il savait qu'il fallait plus qu'une angélique figure pour capter l'attention du grand maître Volturi. Les yeux rougeâtres du vampire parcouraient le corps de l'humaine qui se mouva une nouvelle fois entre les draps du lit. Oui, il reconnaissait que son maître avait bon «goût» si on pouvait s'exprimer ainsi. Lui-même se serait volontiers laisser tenter à goûter son sang. Mais l'immortel chassa vite cette pensée parasite de son esprit, sachant pertinemment que le sang de cette fille serait désormais la chasse gardée d'Aro, s'il lui ordonnait de la lui amener au Palazzo. Le traqueur remarqua que les paupières de la jeune femme clignaient légèrement, il la vit se tourner gracieusement de l'autre côté du lit.

Soudain, il s'aperçut que l'humaine commençait à entrouvrir doucement les yeux, pensant qu'elle était en train de se réveiller et qu'elle risquait de le voir il se dirigea aussitôt vers la porte fenêtre et s'enfuit par le balcon en sautant sur le toit de la maison voisine. Les vampires faisaient preuves de capacités physiques et sensorielles exceptionnelles, leurs cinq sens étaient incroyablement intensifiés par la transformation en être de la nuit, comme une vitesse décuplée imperceptible pour des yeux humains ou encore de grands sauts de plusieurs mètres sur une distance plus ou moins longues. Ces capacités hors-normes faisaient de ces créatures des êtres redoutables. Il était impossible pour une proie de penser pouvoir leur échapper.

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Quelques instants plus tard:

Angélica s'éveilla en sursaut dans son lit, elle s'était redressée vivement sur son séant, observant la pièce autour d'elle la mine soucieuse. Elle s'était sentie pour dieu sait quelle raison soudain oppressée. Les battements de son cœur s'étaient accélérés sans raison apparente, son souffle était encore haletant, ses yeux noirs balayèrent la chambre du sol au plafond et de droite à gauche, et elle constata non sans soulagement qu'elle était seule. Tout à coup la jeune femme sentit qu'elle avait un peu froid et elle comprit vite pourquoi. Elle observa que la porte fenêtre de sa chambre était grande ouverte laissant ainsi entrer le vent frais dans la pièce. Sans réfléchir la princesse se leva de son lit pour aller vers la fenêtre avec l'intention de la refermer quand un détail curieux la frappa. «-Cette fenêtre était close quand je suis allée me coucher» Se dit-elle à elle-même à voix basse sans comprendre . «Le vent n'aurait pas pu l'ouvrir tout seul» poursuivit-elle dans ses réflexions. «C'est vraiment très étrange…» pensa-t-elle soudain méfiante. Angélica attrapa sa robe de chambre, l'enfila rapidement avant d'aller voir discrètement sur le balcon. Une fois dehors, elle posa ses mains sur la rambarde et observa les alentours un moment. Elle ne vit pas âmes qui vivent dans les ruelles silencieuses de la cité. Angélica sentait qu'elle éprouvait encore ce sentiment de malaise qui émanait de cet endroit. Puis après quelques minutes elle secoua négativement la tête comme pour se dire que tout cela n'était que le fruit de son imagination débordante et que le léger stress de leur départ imminent devait la perturber. Elle rentra donc dans sa chambre en refermant cette fois à clé la porte fenêtre derrière elle, puis elle alla se recoucher. Mais la jeune femme ne parvint pas à se rendormir. Et de toute façon l'heure de leur départ approchait. Dans un peu moins de trois heures ils auraient quitté les lieux.

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Pendant ce temps au Palazzo dei Priori:

Dans un des salons privés du palazzo réservé aux maîtres des lieux. Aro se trouvait en grande discussion avec son ami anglais Carlisle Cullen. Ce dernier était assez dissemblable dans tous les sens du terme, de son sombre congénère. Ses cheveux étaient blonds, longs jusqu'au col. Son magnifique visage inspirait la sympathie et ses yeux étaient couleur d'or. A voir assit les deux vampires en face à face on aurait cru apercevoir un ange et un démon. La comparaison prêtait à sourire. A vrai dire son ami Carlisle n'était pas un vampire comme les autres, arrivé à Volterra il y avait de cela une décennie le vampire anglais s'était lié d'amitié avec le leader principal du clan des Volturi. Aro avait été dès leur rencontre intrigué et impressionné par la philosophie «végétarienne» de Carlisle. Ce terme bien particulier signifiait que le vampire aux yeux d'or ne s'abreuvait que de sang animal et non de sang humain. Aro avait toujours tenté de convaincre son ami si singulier d'accepter sa nature profonde, que boire le sang des mortels était une chose tout à fait naturelle pour le commun des vampires. Et il n'avait de cesse de le taquiner, de le provoquer pour tester les limites du jeune vampire. Dans le fond Aro était admiratif devant tant de volonté et de résistance dont faisait preuve chaque jour Carlisle. Et encore cette nuit le seigneur de Volterra essayait de lui faire entendre qu'il risquait de s'affaiblir avec le temps en choisissant ce régime alimentaire peu ordinaire.

Pourtant, malgré la passionnante conversation et le débat que suscitait leur divergence de point de vue sur le sujet, l'esprit du non officiel roi des vampires s'égarait par moment. Ses yeux rougeoyants fixaient parfois Carlisle sans vraiment le voir, signe qu'Aro était en proie à des réflexions qui n'avaient rien à voir avec le sujet qui occupait les deux hommes présentement. Carlisle fit mine de ne pas s'en apercevoir, se disant que si son ami souhaitait lui faire part de ce qui semblait le préoccuper, il le ferait certainement de lui-même au moment voulu.

En effet, il y avait autre chose qui accaparait l'attention d'Aro. L'image de cette jeune humaine n'avait guère laissé au repos ses pensées. L'immortel attendait avec impatience le retour de son traqueur. Il ne pouvait s'empêcher de se demander si le fait de revoir cette fille une nouvelle fois chasserait de son esprit cette première impression qu'il avait eu d'elle ou si au contraire cela attiserait davantage sa curiosité la concernant. Il fallait qu'il sache la réelle identité de cette jeune femme. Cependant, le chef du clan n'eut pas à patienter plus longtemps, car il venait de sentir la présence de son traqueur dans le couloir froid et austère menant au salon où il se trouvait. Les vampires se reconnaissaient de loin par leur emprunte olfactive, leur odorat surdéveloppé leur permettait de se suivre à la trace, et plus généralement de traquer leurs proies. En quelques secondes le traqueur toqua à la grande porte du salon, il n'eut guère besoin d'attendre de réponse de la part de son maître. Il entra dans la salle, et rejoignit les deux hommes en quelques enjambées. Le serviteur s'inclina respectueusement devant son maître, puis salua poliment Carlisle.

-Ah Démétri…Soupira d'aise Aro toujours assit dans son fauteuil. -Déjà de retour, je n'en attendais pas moins de toi. Dit-il l'air satisfait. -Tu m'apportes de bonnes nouvelles j'espère?

Démétri, qui était un vampire plutôt grand et mince vêtu d'un long manteau gris foncé, vint poser un genou à terre devant son maître qui lui avait fait signe d'approcher. Le traqueur lui tendit sa main en ajoutant simplement :

-Oui, maître! Confirma-t-il sur un ton dénué d'émotion.

Aro, dont le sourire s'était considérablement élargi à l'entente de la réponse de son meilleur traqueur, s'empara de sa main qu'il lui tendait avec un certain empressement qui n'échappa guère à son ami Carlisle qui arqua aussitôt un sourcil interrogateur. Il va de soi qu'un étranger voyant cet échange n'aurait pas compris ce qui se passait entre le maître des lieux et son serviteur. Mais quand on était vampire et que l'on connaissait Aro Volturi, même de réputation, on savait de quoi il était capable. Certains immortels développaient après leur transformation en vampire des pouvoirs plus ou moins puissants qui leurs étaient propres, plus communément appelé «un don» c'était le résultat d'une extension de leur personnalité. Cependant, tous les vampires n'étaient pas dotés de cette extraordinaire particularité. Pour ce qui était d'Aro, la nature lui avait fait don d'un pouvoir psychique extrêmement puissant, en effet il était en mesure de lire toutes les pensées et souvenirs ayant jamais traversé l'esprit de la personne qu'il touche. Un don plutôt inquiétant pour qui voudrait lui dissimuler quelque chose.

Et ce que le maître vit dans l'esprit de Démétri le surprit grandement. Il avait gardé sa main dans la sienne quelques secondes de plus, afin d'être certain qu'aucun détail ne lui avait échappé. Puis il finit par lâcher sa main.

-Et bien, cher Démétri…Commença le maître le regard absent. -C'est assez inattendu je dois bien l'avouer.

Le traqueur se redressa la mine impassible, attendant la décision de son maître concernant la marche à suivre au vu de ces informations qu'il venait de lui dévoiler.

-Carlisle ! Appela soudain Aro comme s'il venait de se rappeler sa présence. -Si tu n'y vois pas d'inconvénient nous reprendrons notre conversation plus tard, pour l'heure Démétri et moi avons à nous entretenir d'une affaire qui ne peut attendre, si tu veux bien nous excuser, mon ami? Lui demanda-t-il poliment.

-Mais certainement, Aro. Répondit Carlisle qui affichait un sourire compréhensif. -Je vais aller poursuivre mes études dans la bibliothèque principale. Ajouta-t-il avant de se lever pour laisser ses congénères discuter en privé.

-Très bien, merci de ta diligence. Répondit simplement Aro reconnaissant.

Une fois que l'anglais eu quitté le salon, Démétri sorti de la profonde poche intérieure de son manteau le châle bordeaux qu'il avait subtilisé dans la chambre de l'humaine, puis il le tendit à son maître. Celui-ci resta silencieux en le prenant entre ses doigts, l'examinant un instant. Le tissu à motif était doux au toucher, bien travaillé et la couleur intense. Le vampire nota qu'un nom avait été brodé discrètement en lettres blanches sur l'une des extrémités du châle. «Angélica Di Rosebourg» Lut-il en passant lentement son pouce sur l'inscription. C'était donc ainsi qu'elle s'appelait, il remarqua que son prénom était orthographié à la française, le vampire attribua ce détail à la double culture de la maison des ducs de Savoie, car il avait bien vu dans les souvenirs du traqueur qu'il avait découvert à quel monde appartenait cette jeune fille. Démétri l'avait retrouvé et comme le maître s'y attendait, il ne s'était point trompé de cible. Aro se félicitait d'avoir eu raison quand il pressentait que cette humaine n'était point ce qu'elle semblait être. Mais jamais il n'aurait osé songer qu'elle puisse être de sang royal ! La fille du Prince Piémontais Vittorio-Amedeo II. Cela changeait beaucoup de chose. La posséder serait bien plus difficile qu'il ne l'aurait cru. Et d'après ce que Démétri avait vu dans ce bureau, elle risquait de partir avant qu'il n'ait eu le temps d'élaborer un stratagème pour l'approcher. Et quand il y pensait, la chose n'était pas aisée.

-Excellant travail Démétri, comme toujours ! Déclara-t-il soudain d'une voix blanche, rompant le silence.

Le traqueur inclina respectueusement la tête, laissant ainsi ses cheveux bruns bouclés tomber lâchement sur ses épaules, avant de demander la mine impassible: -Que dois-je faire maintenant maître?

-Rien! Répliqua l'ancien qui fixait toujours le châle entre ses mains l'air pensif. -Tu peux disposer, je te ferai appeler plus tard.

-Vos désirs sont des ordres, maîtres. Répondit le traqueur en s'inclinant devant ce dernier avant de se retirer, laissant Aro seul dans le salon.

-Angélica Di Rosebourg…Prononça-t-il pour la première fois l'air rêveur. Son prénom semblait avoir été inventé pour elle, tant il lui correspondait en tout point. Sans un mot de plus le vampire porta l'étoffe à son nez pour en humer le délicat parfum qui s'en dégageait. Cette odeur exquise…Songea-t-il en sentant ses sens vampiriques réagir à cet effluve entêtant. Aucun doute possible c'était la sienne, à elle. L'immortel savait qu'il la reconnaîtrait désormais entre mille. Il inspira une nouvelle fois ce délicieux parfum émanant du châle en fermant les yeux, ainsi il avait l'impression que l'objet de son désir était en quelques sorte auprès de lui. C'était comme une façon de se rapprocher d'elle, de l'effleurer du bout des doigts. Le maître Volturi se remémorait dans les moindres détails les souvenirs où elle apparaissait dans la mémoire parfaite du traqueur.

Le vampire soupira, se demandant pourquoi il faisait une fixation sur cette humaine. Selon les lois du monde vampirique, un vampire ne devait pas se risquer à désirer le sang d'un être humain de trop haute position sociale. La loi du secret de leur existence devait être préservée avant tout. Pourtant Aro qui était l'éditeur principal de ces lois, lui-même se mentirait s'il n'admettait pas qu'il avait un...faible pour cette humaine. Alors comment l'approcher ? Comme il se le disait, la chose n'était guère aisée. Mais la créature sanguinaire qui se cachait à l'intérieur de lui ne semblait pas vouloir renoncer à posséder sa proie. S'il la voulait, il allait devoir élaborer rapidement un stratagème pour pouvoir approcher l'humaine en toute discrétion. Et cela risquait d'être une partie de chasse terriblement excitante pour le vampire éprit de nouveauté. Aro prit un moment pour méditer très sérieusement à l'intérêt si soudain qu'il éprouvait pour le sang de cette petite humaine, il savait que ce n'était pas courant d'être à ce point envouté par l'appel d'un sang. Il eut beau retourner le problème dans tous les sens, il ne trouva qu'une explication à cet étrange attraction… Cette jeune femme ne pouvait être que «la sua cantante» ce qui signifiait que le sang de cette humaine «chantait» pour lui.

C'était là un nouvel élément fort troublant. Et cela pouvait compliquer les choses. Le vampire savait d'expérience que l'arôme de chaque être humain était unique et que du fait certains d'entre eux étaient plus appétissants que le commun des mortels. Plus l'odeur et la saveur d'un sang étaient attirantes, plus il était difficile pour un immortel de rester maître de lui face à cet irrésistible envoutement. C'était un phénomène unique, rare, un sang humain ne présentera pas autant d'intérêt pour d'autres vampires. De plus, s'il émane de certains mortels une odeur plus alléchante que d'autres, cela n'en faisait pas forcément des «chanteurs». Ces humains si singuliers étaient considérés par les vampires comme une vraie trouvaille, et se repaitre de leur sang était une expérience à savourer pleinement au moins une fois dans une éternité.

Le vampire savait qu'il devait agir vite et se décider sur la manière de procéder. Devait-il réellement céder à son instinct de prédateur et assouvir cette folle envie? Ou au contraire renoncer à elle, comme le lui dictait sa raison. Après mure réflexion le vampire se disait qu'il n'était pas important pour l'heure de choisir entre ses deux extrémités. Non, sa priorité présentement était de revoir cette jeune femme. Une part de lui désirait ardemment la rencontrer… officiellement. Il était curieux de voir quelle serait la réaction de cette Angélica, en se retrouvant face à lui. Cette pensée amusait grandement le vampire. Subitement une idée lui vint comme une inspiration. Aro eut un sourire sinistre en pensant au stratagème qu'il était en train d'élaborer petit à petit dans son esprit aussi aiguisé que manipulateur. Le roi des vampires savait qu'il venait de prendre sa décision!

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Quelques heures plus tard – Aux aurores:

Sous un ciel gris une diligence tirée par quatre chevaux quittait la cité de Volterra avec à son bord le prince et la princesse de Savoie, durant les premières heures qui suivirent leur départ, Angélica ne desserra point les lèvres. Cela avait quelque peu intrigué son frère qui au bout d'un moment avait fini par s'enquérir de la raison de son silence:

-Et bien ma sœur, tu as une petite mine ce matin, quelque chose ne va pas?

A ces mots Angélica eu l'air de sortir brutalement de ses pensées. Son doux regard se posa sur son frère assit en face d'elle, qui la dévisageait la mine légèrement soucieuse.

-Non soit tranquille ce n'est rien. Tenta de le rassurer sa sœur. -Je n'ai pas très bien dormi cette nuit. Et puis l'air est lourd, c'est à croire que le temps est à l'orage aujourd'hui.

-Je t'en prie petite sœur. Répondit Amedeo avec indulgence, montrant ainsi qu'il n'était pas dupe devant l'attitude évasive de sa sœur. -Je te connais trop bien, tu sais que tu peux tout me dire, qu'est-ce qui occupe tes pensées?

Angélica reconnu dans un soupir suivit d'un petit sourire qu'elle ne pouvait en effet pas dissimuler bien longtemps quelque chose à son attentionné et perspicace grand frère.

-Tu as raison mon frère. Admit la jeune femme en le regardant dans les yeux. Pour tout te dire et bien oui je suis un peu inquiète. Il nous reste encore plusieurs semaines de voyage avant d'arriver au palais royal de Turin et je ne peux m'empêcher de penser à la réaction de notre père quand il nous verra.

-C'est donc cela. Je comprends. Dit-il compatissant. Moi aussi j'y pense. Ce sera sans doute un moment déplaisant inutile de se mentir là-dessus. Mais je ne doute pas qu'à force de persuasion nous parvenions à convaincre notre père de nous laisser rester ensemble encore un temps, franchement je ne désire pas plus que toi de me marier, mais soyons honnête cela finira par arriver un jour que nous le voulions ou non.

-Certes. En convient froidement sa sœur. Mais pas aujourd'hui. Ajouta-t-elle d'une voix déterminée. Pour l'heure je crois qu'il serait utile de réfléchir à notre plaidoirie.

Amedeo ricana légèrement, amusé par ce dernier terme qu'elle avait employé. Sa sœur nota qu'il avait l'air plutôt confiant concernant la suite des événements et c'était quelque part rassurant pour elle.

-C'est vrai, Angélica. Discutons-en, mieux nous serons préparés mieux ce sera. En tout cas je suis heureux que nous vivions cette aventure ensemble. Lui lança-t-il avec un grand sourire.

-A qui le dis-tu mon frère! Lui répondit Angélica en arborant le même sourire. -Il faut reconnaitre que les Di Rosebourg n'ont pas froid aux yeux. Dit-elle en riant.

-Ça c'est certain! Répliqua Amedeo en riant de bon cœur.

X.X.X

Palais royal de Turin: 8 Juillet 1710 - Tard dans la soirée:

Dans ses riches appartements privés le prince Vittorio-Amedeo II était encore attablé. Mais le souverain n'était guère assailli par la faim ce soir. Depuis quelques semaines il avait pris l'habitude de dîner seul. La raison de son manque d'appétit avait pour cause une vive inquiétude dans son cœur de père. Il avait appris depuis quelques semaines une désagréable nouvelle par l'un de ses ministres. Cette nouvelle avait pour objet la disparition d'un de ses fils, le prince Amedeo. Ce dernier ne s'était pas présenté à la convocation de son ministre des Armées qui avait la charge de son enseignement militaire. De plus quand les domestiques du prince furent interrogés la seule chose qu'ils purent dire de l'absence de leur maître était que ce dernier était parti subitement en voyage dont bien-entendu ses serviteurs ignoraient la destination et encore moins les motivations. Le prince ne parvenait pas à s'expliquer un tel comportement venant de son fils. Et comme si cela ne suffisait pas une autre nouvelle inquiétante lui était parvenue depuis près d'une semaine venant du couvent de Viterbo. A la lecture de cette missive le souverain était entré dans une fureur terrible, sa fille, Angélica s'était enfuie du couvent. Comment une telle chose était-elle possible?

C'est à ce moment précis que Vittorio-Amedeo fit sans peine le lien entre la disparition d'Amedeo et la fuite d'Angélica. Ils avaient fait ça ensemble. Leur père en était convaincu. Et il se maudissait de ne pas s'en être douté plus tôt. Il repensa aussitôt à la dernière lettre que sa fille lui avait envoyée, cette lettre lui avait semblé froide et artificielle et cela ne lui ressemblait point. Il se fustigeait de ne pas avoir vu plus loin. Maintenant le souverain se demandait où pouvait bien se trouver ses enfants à cette heure. Dès qu'il avait eu connaissance de ces deux affaires, le prince avait envoyé dans la plus totale des discrétions des hommes à leur recherche, Vittorio-Amedeo tenait vivement à garder toute cette histoire secrète afin d'éviter tout scandale à la cour. Le premier endroit qu'il avait fait surveiller était bien sûr le château Di Rosebourg en Toscane. Mais aucun signe d'eux là-bas. La princesse et le prince demeurait à ce jour introuvables. Comment ses enfants avaient-ils osés le défier de la sorte? Depuis quelques jours sa colère avait peu à peu laissé place à une profonde inquiétude.

Ce qui ne faisait que tourmenter l'homme davantage, c'était le fait que la fuite de sa fille n'était pas sans lui rappeler celle de sa mère. Dieu que ce souvenir lui était terriblement douloureux. Il ne permettrait pas que ses enfants fuient en France comme l'avait fait leur mère quelques années plus tôt. Ils devaient les retrouver et vite. Cela lui faisait mal de le reconnaitre mais la princesse était bien la digne fille de Jeanne de Luynes. Et quant à son fils Amedeo, lui il avait hérité de l'esprit de stratège de son père, Amedeo avait sans doute tout organisé en vue de sortir sa sœur du couvent. Leur père admettait qu'il avait sous-estimé le lien fraternel qui unissait ses enfants. Même s'il se disait qu'il était fier de les voir aussi soudés face à l'adversité. Le prince restait dubitatif de ce qu'un tel lien pourrait engendrer à l'avenir.

Vittorio-Amedeo commençait à comprendre qu'il avait sans doute commis une erreur en les séparant trop…brusquement. Le souverain toujours en proie à ses pensées qui ne le laissaient pas en paix, repoussa vivement son assiette et se leva de table en emmenant avec lui un verre de vin. Il marcha jusqu'à son secrétaire situé au fond de la pièce, devant la fenêtre donnant sur les jardins du palais. Le souverain s'assit et bu une gorgée de vin rouge tout en jetant un œil sur son secrétaire. Vittorio-Amedeo y avait laissé une lettre qu'il avait lu plus tôt dans la soirée. Durant ces dernières semaines à la cour il avait fait la rencontre d'un homme mystérieux pour qui il avait tout de suite éprouvé une inexplicable sympathie mêlée d'admiration. Un noble qu'il n'avait de mémoire jamais vu à la cour de Turin. Le Duca Di Toscana, un homme dans la fleur de l'âge qui se caractérisait par une certaine prestance, une courtoisie et des manières irréprochables, ainsi qu'une immense culture générale et un grand savoir et qui de plus était doté d'une sorte de magnétisme étrange. Vraiment, le prince le tenait en haute estime et il s'étonnait encore de l'entente si… amicale qui s'était si vite installée entre eux et pourtant cela ne faisait que quelques semaines qu'il avait rencontré ce duca di Toscana. Mais, dans le fond aussi surprenant que cela puisse paraitre le souverain n'éprouvait aucune défiance envers lui. Dans la lettre que le duc lui avait adressée, il annonçait qu'il acceptait avec plaisir l'invitation du prince piémontais à la cour dans les prochains jours. Au moins la présence de ce nouvel et peut-être seul «ami» apaisait l'humeur tourmenté de Vittorio-Amedeo.

Mais cela ne changeait rien au fait que deux de ses enfants demeuraient encore à cette heure introuvable. L'inquiétude ne le quittait pas et ne cessait d'étreindre son cœur. Et il priait dieu, qu'il ne leur soit rien arrivé de fâcheux.

Soudain l'homme sursauta en entendant la seule porte dérobée de la pièce s'ouvrir brusquement sur sa droite en laissant apparaitre deux individus vêtus de noirs, le visage en parti dissimulé par les cols de leurs longs manteaux. Le prince interloqué se leva subitement pour leur faire face.

-Que signifie cette intrusion? Demanda-t-il fermement la mine contrariée, les poings serrés sur le secrétaire, avant de voir la première silhouette plus petite et plus menue que la deuxième ouvrir le col de son manteau et ôter à la hâte son chapeaux tricornes, avant que le souverain ne fasse appeler sa garde, laissant ainsi retomber de très longs cheveux bruns, Vittorio-Amedeo reconnu alors avec stupeur sa fille Angélica et comprit sans peine que le second individu n'était autre qu'Amedeo qui venait lui aussi de dévoiler son visage.

-Bonsoir votre Majesté. Le salua sa fille vêtue comme un homme qui lui adressa une respectueuse révérence, imité de suite par son frère.

-Mes enfants…Vous ici…Murmura leur père visiblement encore sonné de cette vision qu'il avait en cet instant sous les yeux. Lentement le souverain fit le tour de son secrétaire pour venir se poster devant eux, son regard agité passant d'Angélica à Amedeo comme s'il cherchait le responsable de cette machination. Le prince qui était presque aussi grand que son fils plongea ses yeux dans les siens et après un silence et contre toute attente gifla sans ménagement celui-ci. Ce geste si soudain fit sursauter sa jeune sœur à ses côtés. Quant à son frère il supporta très dignement la chose ainsi que la colère visible dans les yeux de leur père, sans émettre un seul mot.

-…Père! Appela Angélica comme pour détourner l'attention de celui-ci d'Amedeo qu'il semblait du regard en cet instant tenir pour seul responsable de leur présence impromptue en ces lieux.

-Silence! Lui ordonna fermement ce dernier en tournant vivement la tête vers sa fille, les yeux brillants d'une fureur contenue.

Angélica comprit à la tonalité de la voix de son père qu'il valait mieux obéir et garder le silence pour le moment. Quand ce dernier toisa de nouveau son fils avant de dire:

-Alors monsieur…Commença-t-il d'une voix sévère. -Vous m'avez bien puni de la confiance que je vous ai faite. Je vous somme de m'expliquer de suite ce que votre jeune sœur et vous-même faites ici! Ordonna-t-il sans détour.

Amedeo la mine impassible mais les yeux scintillants d'une lueur de défi, lui répondit: -Sire, je reconnais volontiers ma responsabilité dans cette affaire. Ma sœur était malheureuse, et cela je ne pouvais l'accepter, nous avons plus d'une fois essayé de vous l'expliquer mais vous n'avez jamais voulu nous entendre. J'ai donc mis au point ce plan dans le but de revenir ici avec Angélica pour tenter une ultime fois de vous faire comprendre qu'à nos yeux rien n'est plus important que la famille ainsi que le bonheur de celle-ci.

-Voyez-vous ça monsieur, et ce même si cela implique de défier l'autorité de votre père? Le coupa sèchement ce dernier. -Et plus encore, l'autorité de votre souverain ! Précisa-t-il lui faisant clairement entendre que ce fait était encore plus grave.

-En effet, sire. Admit son fils, toujours aussi calme.

-Et vous osez vous présenter devant moi sans honte aucune?! S'indigna leur père la voix tremblante de colère. -Avez-vous seulement idée du scandale que votre impertinence pourrait occasionner si cette affaire venait à se savoir?! Demanda son père la voix tremblante de colère. -Vous avez délibérément déserté votre poste de commandement, mis votre réputation et votre vie ainsi que celles de votre sœur en périls, désobéis à votre prince. Que répondez-vous à cela?

-Que je ne crains point le scandale et que je ne regrette rien, Sire! Déclara Amedeo avant d'ajouter: -Le bonheur de ma sœur m'importe plus que tout le reste.

-Vous vous oubliez mon fils! Ce dernier point c'est à moi seul qu'il revient d'y veiller! S'emporta le souverain devant les propos du prince. -Mesurez-vous un seul instant la gravité des conséquences de vos actes?

-Tout à fait, sire, et je les accepte et les assume pleinement! Répondit ce dernier en tenant fièrement tête à son père.

Angélica qui était demeurée jusqu'ici silencieuse, admirait le courage et on pouvait le dire le culot de son frère face à leur père. Mais elle se refusait de le voir endosser toute la responsabilité de leur fuite. Elle vit le visage de leur père prendre une expression plutôt menaçante face à ce qu'il semblait considérer comme une attitude insolente venant d'Amedeo. Il s'écria en lui adressant d'une voix plus sombre, presque menaçante :

-Prenez garde! Je peux maitriser mes colères d'humeurs, mais ici mes motifs de courroux sont plus que légitimes. Et vous pouvez me croire monsieur, il y aura des sanctions à la hauteur de votre insubordination.

-Votre majesté. Intervint Angélica qui crut bon de se manifester pour venir en aide à son frère. -Je suis autant responsable que mon frère, nous avons organisé ça ensemble et il serait injuste qu'il en soit le seul accablé. Je vous assure que nos intentions n'étaient en rien mauvaises…

Vittorio-Amedeo considéra les paroles de sa fille un instant avant de répondre :

-Cette attitude est très noble de votre part, mon enfant. Lui concéda-t-il ses yeux ne pouvant s'empêcher de se radoucir à la vue de sa chère enfant qu'il était secrètement soulagé de voir saine et sauve. Cependant cela ne lui faisait pas oublier pour autant les raisons de sa présence impromptue à elle et son frère en ces lieux, voilà pourquoi il poursuivit d'un ton ferme qui contrastait avec la tendresse paternelle qui luisait dans son regard : -Mais c'est votre frère et lui seul qui est venu vous sortir de se couvent et sans son intervention vous y seriez encore!

-En effet et c'est là qu'est tout le problème! Rétorqua vivement sa fille bien décidée à l'affronter.

-Plait-il?! S'insurgea froidement son père faignant d'avoir mal entendu ce qu'elle venait de dire. La tension dans la pièce venait clairement de monter d'un cran entre le duc et ses enfants.

-Vous m'avez entendu Sire, vous venez de confirmer ce que je redoutais. Reprit sa téméraire enfant nullement impressionnée par la colère manifeste qui venait de se rallumer dans les yeux du souverain. -Dîtes-moi, combien de temps encore pensiez-vous m'enterrer dans ce couvent loin de tout ce qui me rendait heureuse.

-Il suffit! Ordonna son père en s'approchant d'elle, la surplombant de sa hauteur. -Qui croyez-vous être jeune fille pour remettre en question mes décisions? Les pères font ce qu'ils doivent faire pour l'avenir de leurs enfants, il ne vous appartient pas de discuter cela. La réprimanda-t-il fermement. -L'objectif du couvent était de vous enseigner l'obéissance. A ce que je vois cela fut vain de croire la chose possible. Alors que dois-je faire de vous deux? Insolents que vous êtes?! S'emporta à nouveau leur père. -Dois-je vous soumettre moi-même et vous enseigner l'obéissance dû à votre seigneur et maître ?

-Je n'en aurais point peur! Lui déclara courageusement sa fille sans prêter attention au coup d'œil inquiet que lui lança son frère face à sa dangereuse témérité.

-Et vous auriez tort ma fille! Menaça son père. -Je suis capable du pire. Je vous ferais plier! Déclara-t-il visiblement sûr de lui.

Soudain, tandis que Vittorio-Amedeo observait avec insistance les traits du beau visage de sa fille, il y vit une lueur étrange passer dans ses yeux presque noirs, cette dernière desserra les lèvres pour lui lancer d'une voix plus dure:

-Comme vous avez tenté de faire plier ma mère j'imagine?

Ces mots s'étaient échappés de sa bouche sans même qu'elle puisse le contrôler et la réaction de son père ne se fit pas attendre. Angélica vit dans ses yeux rageurs qu'elle venait de viser là où cela lui ferait le plus mal.

-Comment osez-vous, insolente?! Rugit le souverain qui avait levé le bras avec l'intention évidente de la frapper pour lui faire payer cet affront. La jeune fille qui s'apprêtait à recevoir en pleine figure la violence de la colère de son père, ne vit pas son frère réagir, en effet ce dernier la tira en arrière et s'interposa entre le père et la fille pour la protéger. Cela eu pour effet de stopper net l'homme dans son geste, dont Amedeo en était sûr, le prince l'aurait amèrement regretté par la suite.

Il eut un long et pesant silence qui s'abattit dans la pièce des suites de cette tentative de représailles avortée de justesse par Amedeo. Et la tension sembla retomber d'elle-même petit à petit. Les yeux de Vittorio-Amedeo avaient une expression hagarde comme s'il revenait soudain à lui et réalisait ce qu'il avait été sur le point de commettre. Angélica se jura avoir vu passer l'espace d'un instant un air de culpabilité dans le regard de son père.

-Vous…Commença celui-ci d'une voix redevenue plus calme mais encore un peu tendue, à l'attention de la princesse qu'il vit poser une main sur l'avant-bras de son frère pour lui signifier docilement qu'il pouvait baisser la garde et s'écarter de devant elle. -Vous avez des mots bien cinglants ma fille.

Angélica ne répondit rien à cela. Elle regarda son frère et lui dit tout en lui adressant un sourire rassurant: -Mon frère, j'aimerais parler à notre père seul à seul si tu veux bien. Puis elle ajouta en s'adressant cette fois au prince du Piémont:

-Avec votre permission cela va de soi, sire?

Ce dernier qui avait repris une respiration plus posée signe qu'il s'était calmé, vint poser une main sur l'épaule de son fils avant de dire d'un ton autoritaire: -Je crois en effet qu'il est nécessaire que je parle à votre sœur en privée. Pour l'heure mon fils allez dans les appartements qui vous sont attribués, nous reparlerons vous et moi à la première heure demain matin.

Amedeo sembla hésiter un instant à laisser sa sœur, même s'il la savait parfaitement capable de se défendre. Toutefois, il sentit aussi que la colère de leur père s'était quelque peu apaisée et puis le jeune homme ne perdait point de vue la raison de leur venue ici et il savait que si une personne pouvait convaincre leur père de les laisser rester, c'était bien Angélica.

-Très bien je vous laisse. Obtempéra-t-il avant d'adresser sa révérence au prince. Puis il quitta la pièce par la porte principale non sans jeter un dernier regard rassurant à sa sœur. Cette dernière savait que son frère l'attendrait dans le couloir.

Angélica était maintenant seul avec son père. Elle vit ce dernier se détourner d'elle pour aller d'un pas lent en direction d'un fauteuil devant la cheminée. Avant de s'y asseoir il ôta sa veste qu'il jeta sur le siège voisin, puis en prenant place dans le fauteuil le souverain retira aussi sa longue perruque de boucles brunes qui faisait partie de la tenue traditionnelle des personnes de son rang, laissant apparaitre ses cheveux courts naturels couleur châtain clair. Angélica nota que cette violente dispute semblait avoir fatigué son père plus qu'il ne voulait le laisser paraitre.

Son père ne la regardait plus, il fixait le feu dans la cheminée qui donnait à la pièce un éclairage tamisé. Il semblait réfléchir en gardant un coude appuyé sur l'accoudoir du fauteuil la main ramenée devant la bouche. Angélica sentait que c'était à elle de rétablir le dialogue entre eux, elle s'approcha prudemment de son père et dit d'une voix basse:

-Je n'aurais pas dû vous parlez comme cela. Je suis désolée. S'excusa-t-elle sincèrement navrée.

-Non, en effet! En convient d'un ton de reproche son père qui ne lui adressa pas un regard. -Avez-vous ma fille la moindre idée de ce que votre frère et vous-même m'avez fait endurer ces dernières semaines? Je ne vivais plus de peur qu'il vous soit arrivé malheur ! A vous savoir je ne sais où dans la nature. Comprenez-vous jeune inconsciente que vous êtes, que le père que je suis se soit inquiété?

En avouant cela le prince daigna enfin la regarder et sa fille eut la présence d'esprit de baisser les yeux en signe de remord. Telle une enfant que l'on gronde quand elle a fait une grave bêtise.

-Je le comprends, père. Répondit-elle simplement. -Mais vous ne m'avez guère laissé le choix. Ne put s'empêcher d'ajouter la jeune femme.

-Et moi? Avais-je le choix? Lui rétorqua celui-ci tout en croisant le regard de sa fille. Un nouveau silence s'installa entre eux. Son père prit une profonde inspiration avant de lui demander d'un ton grave:

-Que désirez-vous Angélica? Que recherchez-vous exactement en me défiant de la sorte? Lui demanda son père qui cherchait réellement à comprendre les agissements de sa fille. -J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que vous et votre frère ayez votre place qui vous revient de droit dans notre société. Et pourtant j'ai le sentiment que cela ne vous suffit pas.

Angélica prit le temps de bien réfléchir avant de lui répondre:

-Père…commença sa fille en choisissant ses mots. -Avez-vous seulement conscience de ce qu'être une femme signifie? De ce que c'est de ne point avoir le choix sur son destin ? De ce que c'est d'être une enfant illégitime? Croyez-vous que je n'entende pas murmurer autour de moi? Que l'on considère mes origines comme une infortune.

Angélica pesait chaque mot, et son père l'écoutait avec attention l'air grave, réalisant que sa fille s'ouvrait à lui pour la première fois à ce sujet. La jeune femme poursuivit: -Et pourtant quel crime ai-je commis, dites-moi? Vous parliez précédemment de notre réputation à mon frère et à moi… Et bien elle n'est plus à faire. On me rappelle assez souvent de quelle femme je suis la fille et quel déshonneur cela représente aux yeux de certains. Le crime qu'on reprochait à ma mère était d'être votre maîtresse…et le mien est d'en être la preuve. Et pourtant même si ma mère m'a abandonné, je ne la renierai point pas plus que je ne me renierai moi-même. Il y a longtemps que j'ai accepté l'idée que les enfants nés hors mariage n'ont pas à porter le poids des péchés de leurs parents. Alors pour vous répondre en toute sincérité père, il y a tellement de chose que je voudrais, si vous saviez. Pour l'heure, la seule chose que je désire c'est…si vous me le permettez, ce serait de ne pas me marier maintenant car je ne me sais point prête pour cela…Angélica marqua une pause et devant l'absence de réaction de la part de son père, elle vint se mettre à genou devant lui en prenant ses mains dans les siennes avant de poursuivre:

-Père…Je sais que je vous cause bien du souci. Reconnu-t-elle compréhensive. -Mais je sais aussi que vous êtes un homme courageux. Quand une situation vous impose d'assumer vos convictions les conventions vous laisse indifférent, vous avez plus d'une fois outre passé les règles pour ce qui vous tenait à cœur papa, mon frère et moi en sommes la preuve. Et j'ai le sentiment que je tiens cette force de conviction de vous et que d'une certaine manière cela nous…rapproche.

Une fois que sa fille eut fini de parler, son père ne savait plus quoi lui dire tant il percevait toute la colère et la souffrance qu'éprouvait sa fille à travers sa jolie voix pourtant si calme. L'homme reconnaissait au fond de lui qu'elle avait raison dans ses dires. Comme il savait aussi qu'elle lui en voulait de cette situation, comme d'avoir aussi été un père absent. Malheureusement dans le monde qui était le leur les choses allaient rarement autrement. Au bout d'un moment de réflexion le prince se décida à s'exprimer à son tour:

-On ne m'avait jamais parlé ainsi, ma fille. Avoua-t-il d'une voix émue. -J'admire votre franchise désarmante et il faut bien reconnaître que vous ne manquez point de courage. Vous êtes encore bien jeune et cependant vous faites preuve d'une maturité surprenante pour votre âge. Mais notre monde est ce qu'il est. Et quoi que certains en disent j'ai aimé sincèrement votre mère. Et je ne regrette pas votre naissance, sachez-le, je vous ai reconnu vous et le prince Amedeo comme mes enfants! Insista-t-il sur ce dernier point. Vous appartenez à cette noble famille. Je suis responsable de cette situation je le sais. Je vous ai laissé trop longtemps votre frère et vous loin de la cour, il est donc compréhensible qu'à ce jour vous n'ayez point trouvé votre place au sein de notre famille. Mais je compte bien remédier à cela dans les plus brefs délais.

En l'entendant dire cela Angélica vacillait entre le soulagement de voir son père reconnaitre en partie ses torts et l'appréhension de ce qui allait suivre, car de toute évidence le souverain savait déjà ce qu'il comptait faire les concernant.

-Je vous entends ma fille. Reprit son père. – C'est pourquoi j'ai décidé que vous et votre frère, vous viendrez dorénavant vivre à Turin au sein de notre famille. Le château Di Rosebourg sera votre résidence secondaire. Vous y passerez le reste de l'été avant de venir vous installer définitivement à Turin à l'automne prochain. Pour ce qui est de la question du mariage et bien elle ne se posera plus avant un an ou deux. Car soyons sensé dans tout ce chaos, un jour il faudra bien que vous vous mariiez, mais soyez assurez que je refuserai de vous donner en mariage à un homme qui ne vous aurez pas mérité.

-Et je vous en sais grée, papa. Répondit sa fille avec un léger sourire, elle lui baisa la main pour le remercier.

Son père lui rendit son sourire et lui caressa affectueusement la joue.

-Nous sommes d'accord alors? Demanda son père. – Je suis disposé à vous pardonner cette folie et c'est avec joie que j'accepte que vous reveniez vivre auprès de notre famille, mais je ne veux plus d'histoire est-ce bien clair, car même fille de prince, je ne pourrais pas toujours être là pour vous protéger d'un scandale. Et bien entendu toute cette affaire restera entre nous.

-Nous sommes d'accord, père. Acquiesça Angélica.

-Et de grâce je veux que vous me promettiez une chose, mon enfant…Ajouta l'homme d'une voix tremblante d'émotion qu'il tentait de contenir. -De mon vivant ne me faites plus jamais une chose pareille votre frère et vous…plus jamais!

Angélica, trop heureuse d'avoir obtenu gain de cause se releva pour venir s'asseoir sur les genoux de son père comme il lui arrivait de le faire dans les rares moments où ils se voyaient quand elle était enfant, elle enlaça son père qui lui rendit son étreinte avec affection.

-Je vous le promets papa. Merci de m'avoir écouté. Ça me touche plus que vous l'imaginiez.

-Vous m'avez manqué mon petit ange. Lui murmura son père qui semblait vraiment heureux de se savoir réconcilié avec sa fille préférée. -Mais j'y pense vous devez être épuisée de ce long périple. Et d'ailleurs je tiens à ce que vous me racontiez tout cela en détails dès demain. Allez, ma chère enfant, partez, vous coucher sans plus attendre, il est très tard.

X.X.X

Après cette entrevue avec son père, Angélica alla vite retrouver son frère qui l'attendait comme elle s'en doutait dans le couloir peu éclairé par les flammes vacillantes de quelques bougies sur des chandeliers muraux.

-Alors? S'enquit Amedeo tout en prenant entre ses mains deux chandeliers à trois bougies sur un meuble trônant dans le couloir.

-Alors, mon frère…Commença sa sœur avec un sourire victorieux sur les lèvres, en même temps qu'elle prenait l'un des chandeliers que lui tendait son frère. -Nous avons réussi notre mission.

A cette déclaration le prince porta sa main libre sur l'épaule de sa sœur et lui rendit son sourire et puis il lui demanda plus de détail. Angélica tout en marchant aux côtés de son frère en direction de l'aile du château où se trouvait leurs appartements respectifs, entreprit de lui raconter la discussion qu'elle venait d'avoir avec leur père. Sur le chemin ils ne croisèrent presque pas de gardes ou de domestiques, en tout cas aucun qui ne soit réveillé pour se rendre compte de leur présence. Ce n'était pas plus mal, au moins les deux jeunes gens pouvaient parler en toute discrétion sans crainte d'être entendus par des oreilles indiscrètes.

-Et voilà! Tu sais tout. Déclara sa sœur. Son frère qui l'avait écouté avec attention et sans l'interrompre finit par lui demander:

-Tu lui a vraiment dit tout ça? Semblait-il étonné.

-Tout à fait. Confirma-t-elle simplement.

-Tu es bien courageuse de t'être ouverte à lui aussi directement. Lui reconnut Amedeo.

Angélica laissa échapper un soupire avant de lui répondre d'un air désinvolte: -Il y a certaines vérités qui doivent être dites un jour ou l'autre. Cela a sans aucun doute pesé dans sa décision finale.

-Certes j'en conviens. Acquiesça Amedeo l'air pensif: -Mais…

-Mais? L'encouragea sa sœur à poursuivre son résonnement. -Dis-moi, tu sembles un peu sceptique.

-Je m'étonne seulement d'un tel revirement de situation, car connaissant notre père comme nous le connaissons, je suis surpris qu'il eût été si enclin à céder aussi vite à tes arguments. Non pas que je mette en doute ta grande capacité de persuasion ma sœur. Ajouta-t-il prestement avec un léger rire, ne souhaitant guère la vexer. -Mais, tu sais aussi bien que moi que notre père change rarement de position quand il est persuadé d'avoir raison.

-Un peu comme nous deux, je te ferais remarquer. Ricana gentiment sa sœur de bonne humeur après tant d'émotions.

-C'est vrai. S'en amusa aussi Amedeo.

-Je vois ce que tu veux dire mon frère. Reprit Angélica d'une voix compréhensive. Je pense que notre père a vraiment eu peur de ne plus nous revoir. Ça l'a peut-être influencé plus que l'on se l'imagine. Et puis nous avons eu plus ou moins ce que nous voulions. Certes il va falloir venir vivre à l'année ici et cela m'ennuie tu peux me croire mais entre le château de Turin et le couvent de Viterbo le choix me parait vite fait. Alors je n'ai pas envie de me poser plus de question, du moins pour ce soir. Et tant que j'y songe, demain notre père attendra que nous lui fassions le récit de notre périple. On s'en tient à la version établie. Lui rappela-t-elle, bien que cela ne soit guère nécessaire. Il était évident que le frère et la sœur allaient taire l'implication de la comtesse Di Sommariva et de la servante Elenora dans leur plan d'évasion.

-Naturellement. Acquiesça son frère. -Ne t'inquiète pas notre version se tient. Et tu as sans doute raison à propos du reste. Poursuivit Amedeo, qui affichait encore cet air pensif dont il ne semblait pas vouloir se défaire. -Mais je ne puis me défaire de cette impression étrange, notre père ne semblait point dans son état normal.

-En même temps qui lui en ferait le reproche? Répliqua sa sœur qui ne s'expliquait pas pourquoi son frère était si soupçonneux tout d'un coup. -Je pense qu'il faut attribuer ça au coup de l'émotion. Cela lui passera, il faut reconnaitre que nous y sommes pour beaucoup dans ses changements d'humeurs. Ne te pose point tant de questions, tout ira bien maintenant. Honnêtement nous nous en sommes plutôt bien sortie contrairement à ce à quoi nous nous attendions au départ.

-C'est justement ça qui m'interroge. Murmura Amedeo entre ses lèvres.

Ils arrivèrent dans le couloir où se trouvaient leurs appartements, avant d'y entrer chacun de leur côté Angélica posa une main affectueuse sur la joue de son frère et lui dit tout bas:

-Allons, ne fait pas cette tête qui rumine. Il faut nous reposer, une longue journée nous attends demain. Bonne nuit, mon frère. Dit-elle avant d'entrer dans sa chambre.

-Bonne nuit Ange… Lui avait répondu ce dernier avant d'entrer dans la sienne. Le jeune homme essaya de chasser ses pensées qui le travaillaient, après tout comme l'avait dit sa sœur ils avaient obtenu ce qu'ils voulaient. Toutefois, le prince savait qu'il était un homme qui fonctionnait à l'instinct, et quand il pressentait quelque chose d'étrange le frère d'Angélica se trompait rarement.

X.X.X

Presque deux semaines s'étaient écoulées depuis leur retour à la cour de Turin. Angélica et Amedeo, avaient tenu la même version concernant leur retour au palais, en respectant à la lettre, les consignes de leur père. Les deux jeunes gens avaient repris rapidement leurs habitudes ainsi que les devoirs qui incombaient à des personnes de leur position. Contrairement, à leurs demi-frères et sœurs Angélica et Amedeo avaient plus ou moins eu droit à une enfance relativement protégée des intrigues de la cour. Il fallait savoir que les princes et les princesses de leur temps étaient conscients de leur statut social dès leur plus jeune âge. Ce statut particulier leur était signifié dès leur naissance après quoi ils étaient portés dans leurs appartements, composés jusqu'à une dizaine de pièces, avec un bon nombre de personnes qui étaient mises à leur service. Ensuite, des hommages leur étaient rendus à longueur de journée, quel que soit leur âge. Par exemple, à chaque fois qu'un ambassadeur venait à la cour, il rendait visite aux princes et aux princesses et quand on vous appelait « Altesse » et que tout ce beau monde s'écartait quand vous arriviez quelque part, vous aviez conscience très tôt d'être quelqu'un d'important. Toutefois, ces enfants de souverain n'étaient pas pour autant des «enfants-rois». Les portes s'ouvraient devant eux sans qu'ils aient besoin de les toucher, mais ils ne faisaient pas ce qu'ils voulaient, loin de là, ils étaient soumis à de nombreuses règles.

Il va de soi que lorsque l'on grandi dans ce contexte on acquiert rapidement (voire trop rapidement) une certaine maturité intellectuelle et émotionnelle qui raccourcissait considérablement le temps de l'enfance. Cette maturité était construite par l'éducation. En effet, tout l'apprentissage des enfants de monarque était structuré de telle sorte qu'ils soient capables de tenir leur rang en toutes circonstances. Cependant il y avait bien des moments où les princes et les princesses pouvaient se comporter comme des enfants. C'était dans la sphère privée, où ils étaient libres d'être eux-mêmes et de ne plus être en représentation publique en permanence.

Pour ce qui était de leur entourage familial, les parents des princes et des princesses étaient souvent extrêmement occupés et amenés à se déplacer. Les valets et les femmes de chambre constituaient donc une deuxième famille pour les enfants. Ils garantissaient leur éducation et leur sécurité. Les manifestations d'affection entre les parents et leurs enfants ne pouvaient avoir lieu en public, mais en privé les princes et les princesses avaient tout à fait le droit de s'asseoir sur les genoux de leurs parents. L'amour des parents envers leurs enfants pouvait être aussi exprimé dans les nombreuses lettres qu'ils s'écrivaient.

Bien sûr il y avait des différences de statuts, de traitements, ainsi que d'obligations entre les princesses et les princes. L'éducation des filles et des garçons était différente car les buts poursuivis n'étaient pas les mêmes : les garçons étaient élevés pour exercer le pouvoir, les filles pour se marier et vivre à l'étranger. Dans leur enfance, les garçons recevaient une première éducation, confiée aux femmes. Puis à l'adolescence, arrive l'éducation politique des princes qui était confiée aux hommes. Les princesses étaient, quant à elles, confiées à des gouvernantes, qui se chargeaient de leur éducation jusqu'à leurs 16-17 ans. Elles apprenaient à tenir leurs terres, à gérer leur personnel, à écrire des lettres, à apprécier les arts et la culture. Mais il y avait néanmoins des apprentissages communs aux filles et aux garçons tels que : la religion, le latin, les langues étrangères, ou encore l'histoire et la géographie européenne des principautés.

L'éducation d'Angélica et d'Amedeo, comportait donc des exceptions très rares pour leur époque. Surtout quand on était dans le secret que la jeune princesse savait manier une arme aussi bien que son frère. C'est une chose qui ne se faisait absolument pas pour une jeune femme de l'époque. Le comportement du frère et de la sœur s'expliquait par le fait qu'ils étaient par le sang de leur mère apparentés à la famille française des princes de Luynes, qui était une famille tout à fait particulière. Les Luynes étaient des gens libres dans leur tête. Et ce n'était un secret pour personne. Mais même si Angélica et son frère n'hésitaient pas à se révolter et user d'une certaine liberté de parole, ils ne le faisaient qu'en privés, rarement voire jamais en public. Voilà la vie qui était la leur.

En ce matin pluvieux du 19 juillet 1710, Angélica avait été fait appeler dans l'un des salons privés du palais par la duchesse-douairière Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie, surnommée également Madame Royale part la cour. Cette femme âgée de 66 ans, ambitieuse et autoritaire, n'était autre que la grand-mère paternelle d'Angélica. Cela faisait longtemps que la duchesse-douairière était veuve du duc Charles-Emmanuel II de Savoie, ensemble ils eurent un fils unique, Vittorio-Amedeo II né en 1666 et pendant la minorité duquel elle exerça la régence du duché de Savoie. Quand le jeune homme fut en âge de se marier, sa mère chercha à unir son fils unique à sa nièce Isabelle-Louise, princesse héritière du Portugal. Par cette alliance le prince du Piémont aurait dû quitter Turin pour Lisbonne ce qui aurait permis à l'époque à la duchesse-douairière de conserver la régence de Savoie.

Cependant, ce mariage ne se fit pas. Le jeune duc fomenta un coup de force et démit sa mère de la régence. Pour éviter des représailles et conserver de bonnes relations avec son puissant voisin français, il épousa une nièce de Louis XIV, Anne-Marie d'Orléans en 1684.

Le fait que la duchesse-douairière était une femme de pouvoir n'était pas un mystère. Mais elle était aussi une femme dévouée à sa famille et aux intérêts de celle-ci. Appelée dans sa jeunesse Mademoiselle de Nemours, il était de notoriété publique qu'elle était d'un caractère affirmé, et absolument pas malléable. En cela, la grand-mère et sa petite-fille partageaient des points communs, même si Angélica ne s'en sentait pas proche, ayant était élevée loin de la cour.

Cependant, la duchesse-douairière avait souhaité la voir et passer du temps en sa compagnie, avant qu'elle et son frère ne s'en aillent le lendemain matin comme cela avait été prévu par leur père. Il est vrai que depuis leur retour au palais royal, la duchesse n'avait qu'entrevue ses petits-enfants sans avoir l'occasion de réellement converser avec eux. Quand Angélica était venue la trouver, elle s'étonna que sa grand-mère ne lui pose aucune question sur les raisons qui entouraient son retour à la cour, et dans le fond c'était mieux ainsi. Assise en face d'elle, l'attention d'Angélica était ailleurs, elle contemplait un petit oiseau se trouvant dans une grande cage proche de l'immense fenêtre donnant sur les jardins. L'oiseau tout en sifflotant semblait la regarder en retour et la jeune femme eut la douloureuse impression de se trouver dans la même situation que ce petit être. Dans une large cage dorée, invisible pour la sienne, pourtant bien réelle. Angélica détestait par-dessus tout voir des oiseaux en cage, ces créatures symbole de liberté dont on loue la beauté de leurs ailes, mais à qui, paradoxalement on interdisait de voler.

-Alors ma chère enfant…Appela d'une voix quelque peu enjouée la duchesse à l'attention de sa petite-fille dont le regard absent, délaissa le petit volatile pour venir poser ses yeux sur son interlocutrice. -Je n'ai guère eu le plaisir de vous voir ces derniers jours. Et je le regrette, croyez-le. Comme je regrette que nous nous connaissions si peu vous et moi. Mais de ce que j'ai cru comprendre nous aurons l'occasion de passer plus de temps ensemble et de mieux faire plus ample connaissance d'ici l'automne prochain.

-En effet, madame. Confirma Angélica avant de boire une gorgée de chocolat qu'on lui avait servi plus tôt. Les deux femmes étaient assises l'une en face de l'autre avec seulement une petite table entre elles. Ce salon qui servait plus de salle de musique où l'on trouvait des instruments en tout genre, clavecin, violon, flûte, violoncelle, luth…et bien d'autres encore, c'était une pièce lumineuse au haut plafond, richement décorée qui donnait une vue plaisante sur le jardin par ses grandes fenêtres et sa grand-mère l'affectionnait particulièrement.

Angélica n'était point dupe, elle savait que derrière ces aimables paroles ce que voulait réellement la duchesse c'était pouvoir l'évaluer et bien entendu, juger de son «potentiel». Toutefois, la jeune femme fit comme si de rien était. Quant à la duchesse-douairière, elle avait bien observé la jeune Angélica depuis son arrivée dans le salon. Et son œil aiguisé avait déjà su déceler des qualités chez cette petite-fille qui était, et elle le déplorait, encore une inconnue pour elle. En effet, cette petite était remarquablement bien faite et extrêmement jolie. Il y avait de la grâce dans chacun de ses mouvements, et même une touche de sensualité dont la jeune femme ne semblait point être encore consciente. Sa robe à la française bleu ciel s'accordait à ravir avec son teint lumineux que lui conférait sa jeunesse, rien d'étonnant à ce que cela attire déjà les regards admirateurs et envieux. Elle était cultivée, intelligente et ce qui ne gâchait rien, talentueuse dans bien des domaines. Ce qui retient le plus l'attention de sa grand-mère, c'est que derrière ce calme apparent que la jeune femme affichait en cet instant, c'était le feu qu'elle avait dans ses yeux. Un feu auquel on ne saurait résister. Vraiment, la duchesse sentait qu'elle avait devant elle une forte personnalité, cachée sous des airs innocents.

Des petits-enfants Madame Royale en avait, certain qu'elle préférait plus que les autres, quand bien même elle essayait de ne pas le faire paraitre trop ouvertement. En 1696 une de ses petites-filles et demi-sœur d'Angélica, Marie-Adélaïde épousa le duc de Bourgogne, et était destinée à devenir reine de France. La vieille duchesse avait toujours entretenu avec elle une correspondance pleine de tendresse. Quant à la deuxième demi-sœur d'Angélica, Marie-Louise, elle était devenue reine d'Espagne quand elle épousa en 1701 un autre petit-fils de Louis XIV de France, le roi Philippe V d'Espagne. Angélica était donc l'unique petite-fille de la duchesse à vivre encore à la cour de Turin.

-Vous ressemblez beaucoup à votre mère. Lâcha sans retenue Madame Royale d'une voix qui laissait transparaitre un certain dédain.

-Oui, mon miroir sait me le rappeler chaque jour que dieu fait, quand ce n'est pas les autres qui me le font observer. Avait répondu la jeune femme la mine dénuée d'émotion, mais dans le fond elle n'appréciait guère qu'on lui rappel constamment à qui elle ressemblait.

La vieille femme sourit et ricana légèrement en entendant cette réponse qui ne manquait pas d'un certain aplomb.

-Je n'avais aucune sympathie pour cette intrigante créature. Confessa la duchesse sans honte. -Mais on peut lui accorder qu'elle a su donner de beaux et vigoureux enfants à mon fils. Enfin…Poursuivit-elle en changeant de sujet. -En ce qui vous concerne, je vois que vous avez l'esprit vif, mignonne, cela me plait.

Angélica ne répondit pas à cette remarque. Elle savait que sa mère n'était point dans les bonnes grâces de tous à la cour. Et en toute franchise, la jeune femme aurait souhaité être ailleurs en ce moment, plutôt que de parler de ce sujet ô combien délicat avec sa grand-mère qu'elle connaissait si peu.

-J'ai ouï dire le plus grand bien de vous par votre frère Amedeo, que j'ai eu le plaisir de côtoyer durant ces dernières années, c'est un bien charmant jeune homme, si attentif aux autres. Admit d'une voix presque tendre la duchesse sans cessez de scruter les expressions faciales de sa petite-fille. -Cependant, je m'étonne d'une chose…Dit-elle en n'achevant volontairement pas sa phrase.

-Laquelle, madame? S'enquit Angélica en arquant un sourcil interrogateur.

-Que l'un comme l'autre, à votre âge vous ne soyez toujours point mariés. Dit sans détour la vieille dame. -Vos sœurs l'ont été à un âge moindre que le vôtre. Fit-elle observer à la jeune femme.

La princesse ne répondit pas de suite à cette réflexion qui l'embarrassait bien qu'elle n'en montra rien. Elle inspira puis lui répondit: -C'est vrai, mais je ne m'en inquiète guère. Je sais que son altesse, mon père, ne l'envisage pas pour le moment et il a sans doute ses raisons que je ne discuterai pas.

La vieille femme, la dévisageait de ses yeux bleus perçants et le gris de ses riches vêtements ainsi que sa perruque sophistiquée d'un blanc un peu trop poudré lui donnait un air sévère et un peu intimidant. -Votre père, vous est très attaché. C'est certain. Vous dîtes ne point vous inquiéter de cette question, mais à mon sens, il faudrait tout de même y songer. Car je ne vous cacherai pas qu'avec une figure comme la vôtre, on peut obtenir dans notre société tout ce que l'on désire. Et ce même quand on connait les conditions défavorables de votre naissance. Dans notre milieu, la plupart du temps, cela se tolère et se pardonne. Vous et votre frère restez des enfants de la famille des Ducs de Savoie au même titre que les autres.

-Certes. Dit Angélica qui demeurait depuis le début de cet entretien très concise dans ses réponses.

Angélica, savait très bien pourquoi sa grand-mère lui disait cela, et semblait ne porter aucune attention aux origines de sa naissance. Il aurait été hypocrite de sa part de tenir un autre discours. En effet, la duchesse-douairière était l'arrière-petite-fille du roi Henri IV de France par son grand-père maternel César de Vendôme, fils légitimé du roi et de sa favorite Gabrielle d'Estrées. Elle descendait d'une très longue lignée qui était apparentée à la famille royale et à Louis XIV, mais aussi à la Maison de Lorraine et aux Valois en tant que descendante de Philippe-Emmanuel de Lorraine, frère de la reine Louise (sa grand-mère maternelle, la femme de César, est en effet Françoise de Lorraine, dame de Mercœur) Ainsi que par les Aumale, elle descendait de Diane de Poitiers, de Charles VII et Agnès Sorel. Mais aussi par les Savoie-Nemours, alliés aux Orléans-Longueville, elle descendait de Lucrèce Borgia, de Louis XII et Anne de Bretagne ainsi que de Charles VII et Marie d'Anjou. C'était un héritage familial imposant et terriblement…pesant.

-Dites-moi chère enfant. Continua Madame Royale devant le peu de loquacité de sa petite-fille. -Votre installation à la cour après presque deux ans dans un couvent, comment la percevez-vous?

-Je m'en accommode aussi bien que faire se peut, madame. Ai-je le choix de toute façon. Répondit Angélica d'un ton qui malgré elle était un peu sec.

-Je vois que vous êtes pleine de bon sens en plus d'être très belle. Reprit la vieille dame en réprimant à peine un sourire. Les deux ne vont pas généralement de pair. Mais dans votre cas il semble que la règle ait trouvé son exception. Et le couvent, ne vous manque guère? Interrogea la duchesse avant de porter sa tasse de porcelaine à ses lèvres pour boire une gorgée.

-Oh certes que non! J'ai les cloîtres en horreur! Déclara spontanément la jeune femme avec conviction.

Madame Royale fut si surprise de cette spontanéité qu'elle faillit avaler de travers. Une fois sa surprise passée, elle ne put retenir un ricanement amusé.

-Veuillez me pardonner cette franchise, madame. S'empressa de s'excuser Angélica. -Mais je ne souhaite point vous mentir…

-…Oh, je vous en prie point d'excuse…cela me change, vous pouvez me croire. Avoua la vieille dame d'une voix indulgente, tout en essuyant ses lèvres en tapotant dessus à l'aide d'un petit mouchoir en tissu. -Vous n'êtes point femme à cacher vos sentiments, manifestement…J'aime cela. Conclue-t-elle visiblement ravie. La duchesse posa son mouchoir sur la table et se mit à son aise en s'adossant pleinement dans le dossier de son fauteuil, de tout évidence, la vieille dame semblait s'être bien détendue des suites de leur conversation. Les traits vieillis de son visage s'étaient adoucis et elle avait l'air disposé à parler d'égal à égal ou presque avec sa petite-fille. Cependant, Angélica n'était pas encore tout à fait prête à se laisser apprivoiser, ce que la vieille dame parut percevoir instinctivement, car elle tendit sa main comme pour inviter la jeune femme à y déposer la sienne. Et c'est ce qu'elle fit.

-Mon enfant, j'ai conscience que pour l'instant nous ne sommes que des étrangères l'une pour l'autre. Et j'entends bien que cela change dans un avenir proche. Soyez assuré que vous pouvez me parler sans crainte, je sais être indulgente sous mes airs austères. Dit-elle d'une voix emprunte d'ironie.

Angélica n'eut cependant pas le loisir de lui répondre. Car un domestique ouvrit soudain la double porte du salon en annonçant d'une voix claire et protocolaire: -Son altesse, la duchesse et le prince Charles-Emmanuel.

A cette annonce la princesse lâcha la main de sa grand-mère et se leva pour faire sa révérence aux nouveaux venus. La duchesse-douairière quant à elle était restée assise, les saluant d'une inclination de la tête. La duchesse Anne-Marie d'Orléans qui était suivit de près par son fils, lui rendit la politesse et s'exprima d'une voix docile en français : -Bonjour mesdames. Je vous prie de m'excuser madame, j'ignorais que vous receviez aujourd'hui. Précisa-t-elle à l'attention de la duchesse quand elle s'aperçût de la présence de la jeune femme à ses côtés, cette dernière se trouvait encore en position de révérence, la tête baissée. Attendant que la reine lui permette de se relever.

-Ma chère belle-fille. Nomma Madame Royale. -Ce n'est rien, vous ne nous dérangez point. Au contraire. Je recevais comme vous pouvez le constater, ma petite-fille…

-Ah oui. Intervient sa bru en s'approchant de celle-ci, qui demeurait silencieuse. -Angélica. Appela-t-elle doucement, l'observant avec des yeux attentifs: -Je vous en prie, mademoiselle, relevez-vous.

Sur son ordre la jeune princesse releva d'abord la tête vers elle et croisa son regard, les yeux d'Anne-Marie d'Orléans sur elle n'étaient pas dédaigneux, loin de là, au contraire l'épouse légitime de son père semblait la regarder comme si elle la voyait pour la première fois. La jeune Angélica se releva élégamment et attendit que la duchesse ou sa grand-mère, prennent la parole.

-Je constate avec ravissement que vous vous êtes embellie mademoiselle. La complimenta la reine d'une voix affable. -Soyez la bienvenue à la cour.

-Je vous remercie, votre altesse. Répondit simplement la jeune femme qui la savait sincère.

La duchesse Anne-Marie d'Orléans était la fille de Philippe de France (Monsieur, frère de Louis XIV) et de sa cousine Henriette-Anne Stuart. C'était une femme d'environ 41 ans, au caractère soumis et docile. Elle n'était pas une mauvaise personne et n'éprouvait aucune animosité à l'égard de la jeune princesse, qui pourtant savait que la duchesse elle-même avait encouragé sa mère à céder et devenir la maîtresse de son mari, le prince du Piémont. Le terme «oubli de soi» semblait parfaitement convenir à Anne-Marie d'Orléans, elle était ce que les puissants de sa famille avaient fait d'elle et faisait tout ce qu'on attendait d'elle dans l'intérêt de l'état. Et pour rien au monde Angélica souhaitait lui ressembler ou connaitre le même destin. La jeune femme rêvait d'une vie qui soit à elle, et ça c'était un rêve qui lui faisait terriblement mal, tant il lui semblait hors d'atteinte. Le regard de la jeune princesse passa d'Anne-Marie d'Orléans à son fils, le prince Charles-Emmanuel, l'héritier du trône du Piémont et également son demi-frère. Elle et lui étaient du même âge. Le jeune homme n'était pas disgracieux mais il n'était pas non plus ce qu'on pouvait appeler un beau jeune homme, de taille moyenne, il était richement vêtu et cela lui donnait une certaine allure, mais il n'était cependant pas doté d'une forte carrure. Sur son visage encadré d'une longue perruque traditionnelle de boucles brunes on pouvait observer que le prince avait hérité des traits de visage de leur père. Ses yeux bleu-gris avaient en cet instant une expression pénétrante et froide. Ce dernier accorda un poli et discret sourire à Angélica quand leurs yeux se rencontrèrent. Angélica s'efforçait d'observer une attitude agréable et respectueuse. Mais, honnêtement quand bien même son demi-frère tentait parfois de se montrer avenant à son égard, la jeune femme n'avait aucune sympathie pour lui car elle n'appréciait pas vraiment sa façon d'être la plupart du temps (assez froid et calculateur) et Amedeo n'en parlons pas. Les deux jeunes hommes se détestaient cordialement depuis toujours. Cela s'expliquait en grande partie par le fait que Charles-Emmanuel jalousait Amedeo, qu'il considérait comme trop gâté par la nature d'un point de vue physique contrairement à lui. Mais pas seulement, il enviait également certaines qualités et aptitudes de son demi-frère. Même s'il tachait de ne point l'afficher devant la jeune femme. Cependant, il semblait ignorer qu'Angélica et Amedeo n'avaient aucuns secrets l'un pour l'autre. Ils se disaient tout…ou presque tout.

Pendant que sa mère se détournait de la jeune femme pour prendre la place qu'elle occupait précédemment et commença à parler à sa belle-mère, le prince Charles-Emmanuel quant à lui ne disait mot, se contentant de dévisager sans la moindre retenue sa demi-sœur d'un regard vif. Angélica, l'ignora royalement. Leur attention se reporta soudain vers la duchesse qui venait de parler à voix haute, signe qu'elle s'adressait à tous:

-Son altesse, votre époux, se joindra-t-il à nous pour cette fin de journée?

Sa belle-fille parut embarrassée par sa question, ce fut le prince qui y répondit:

-Mon père, est dans son cabinet de travail, chère grand-mère. Avec son…nouvel et curieux ami, le Duca di Toscana. Pour qui il nous délaisse depuis quelques jours. Précisa-t-il d'un ton légèrement dédaigneux.

-Allons monsieur! Le reprit la duchesse-douairière en fronçant les sourcils, la mine désapprobatrice. -Je vous prie de surveiller votre langage et de faire montre de plus de respect quand vous parlez de votre souverain et maître.

Le prince ne répondit rien, mais l'on voyait sur son visage qu'il n'en pensait pas moins. Quant à Angélica, elle aurait bien voulu savoir de qui parlait le prince. Mais elle n'eut guère le temps de lui poser la question.

-Mon époux est très prit par ses affaires. Ajouta simplement la duchesse, qui manifestement préférait demeurer concise sur le sujet.

-Fort bien. Reprit sa belle-mère qui semblait un peu déçue de ce fait. La vieille dame reporta son attention sur Angélica. -Mademoiselle, on m'a vanté vos nombreux talents. S'il vous plaît, j'aimerais que vous nous en fassiez profiter. S'il vous plaît, ayez la bonté de choisir un instrument et de nous jouer quelque chose. L'enjoint la duchesse-douairière avec un sourire.

-C'est une bonne idée. En convient sa bru de sa voix douce. -Vous chantez, aussi j'ai cru comprendre. Nous ne vous laisserons pas repartir sans vous avoir entendu. Je vous en prie. Dit-elle en désignant de la main une chaise vide près des instruments un peu plus loin dans la pièce.

Angélica savait qu'elle n'avait guère le choix que de s'exécuter et se mettre en scène. Elle afficha un sourire et dit: -Si c'est là votre souhait, mesdames. Ce sera un plaisir. Y-a-t-il un air que vous souhaitez entendre en particulier?

-Nous vous laissons choisir ce qui vous plaira, mignonne. Lui répondit sa grand-mère d'un ton qui se voulait encourageant.

La princesse acquiesça et alla choisir son instrument à corde préféré, le violoncelle. Et prit place en silence. Elle avait l'intention de leur jouer une mélodie qu'elle connaissait par cœur. Ces dames voulaient l'entendre chanter, elle s'en serait voulu de les décevoir. Après tout, qu'est-ce que cela lui coûtait de le faire ? Demain elle aurait la sainte paix, puisqu'elle serait en route pour rentrer chez elle en Toscane après presque deux ans d'absence.

Elle inspira profondément, positionna sa main gauche sur le haut du manche du violoncelle, plaça ses doigts, tandis que sa main droite vint poser son archer sur l'une des cordes de l'instrument. Puis elle commença à jouer, faisant vibrer la voix de son instrument duquel elle avait une maitrise parfaite. Cette mélodie était douce, comme une berceuse. Emprunte de nostalgie. Ses gestes étaient précis, chaque mouvement d'archer étaient fluides. La jeune femme avait une attitude concentrée, par moment elle fermait les yeux, à d'autres elle soutenait le regard de son royal auditoire. Après, l'introduction musicale. Angélica commença à chanter. Sa voix délicieuse était celle d'une soprano. Et cette voix claire et pure avait le don de vous faire frissonner. Et de provoquer en vous des émotions parfois très forte. Il y avait une certaine tendresse dans sa voix. Et ce fut avec un maintien parfait qu'elle entonna le premier couplet:

«Que ne suis-je la fougère, où, sur la fin d'un beau jour, se repose ma bergère, sous la garde de l'amour ! Que ne suis-je le Zéphyr, qui rafraîchit ses appas, l'air que sa bouche respire, la fleur qui naît sous ses pas.»

Pendant le deuxième couplet, elle observa son auditoire, qui semblait captivé. Il faut dire qu'Angélica, comme son frère Amedeo, savaient capter les regards par leur simple présence…magnétique, communément appelé «Le charme». La princesse, remarqua une expression de nostalgie, voire de tristesse dans les yeux d'Anne-Marie d'Orléans qui l'écoutait attentivement. La duchesse-douairière, elle, affichait un sourire figé, elle semblait apprécier ce moment. Quant au prince, lui, il s'était assis non loin de sa mère, la mine impassible, mais ses yeux conservaient la même expression pénétrante.

«Que ne suis-je l'onde pure, qui la reçoit dans son sein ! Que ne suis-je la parure, qui la couvre après le bain ! Que ne suis-je cette glace, où son minois répété, offre à nos yeux une grâce, qui sourit à la beauté !»

La voix de la princesse se mariait à merveille avec la musique, quand elle entreprit de chanter le troisième et dernier couplet ses yeux se voilèrent, elle voyait sans voir. Son esprit était parti ailleurs. C'était pour elle comme un moyen de s'évader d'ici par la pensée.

«Que ne puis-je par un songe, tenir son cœur enchanté ! Que ne puis-je du mensonge passer à la vérité ! Les dieux qui m'ont donné l'être, m'ont fait trop ambitieux, car enfin je voudrais être, tout ce qui plaît à ces yeux.»

Il lui sembla que son esprit l'avait emmené si loin, qu'elle avait perdu de vue son auditoire. Quand son chant comme la mélodie arrivèrent à leur terme. La seule chose qui ramena Angélica sur terre, ce sont les premiers applaudissements que son ouïe perçue, mais à sa grande surprise ce n'étaient pas les trois personnes qui l'avaient écouté qui avaient applaudis en premier. Non, ces acclamations venaient d'une autre personne à l'entrée du salon.

-Bravo! Acclama le prince Vittorio-Amedeo qui avait volontairement fait en sorte de ne pas se faire annoncer à son arrivée pour ne point interrompre sa fille dans sa représentation. Angélica s'étonna de ne pas l'avoir entendu entrer. Son père pouvait parfois être aussi discret qu'un renard. Le reste de l'assemblée applaudit à son tour. Le souverain qui arborait un sourire ravi s'avança vers sa fille, qui une fois sa surprise passée reprit constance, posa son instrument sur le côté pour pouvoir saluer son père d'une gracieuse révérence.

-Votre altesse! Le salua-t-elle avant de saisir la main que lui tendait celui-ci pour l'inciter à se relever. -Quelle surprise de vous voir. Lui dit-elle l'air contente.

-La surprise est plutôt pour moi, ma chère fille. Lui rétorqua son père qui semblait de charmante humeur. -Votre voix…Quel enchantement ! La complimenta-t-il, visiblement fier. Je me félicite de vous avoir fait revenir à la cour, mon enfant. Ajouta-t-il avec un air complice, puis il vint, suivi de sa fille à qui il tenait toujours la main, vers le centre de la pièce. -Alors, mesdames? Demanda-t-il à sa mère ainsi qu'à son épouse. -Les talents de son altesse ont-ils étaient à la hauteur de vos espérances?

-Sire…Commença sa mère d'une voix solennelle. -Je vous avoue que les miennes ont été dépassées en ce qui concerne cette jeune fille. Dieu, dans sa générosité lui a fait don de bien des grâces.

-En effet. Poursuit son épouse d'un ton encore un peu ému de l'émotion qu'elle avait ressentie pendant cette petite représentation. -Votre altesse, peut être fier.

Angélica, accueillie avec plaisir ces compliments élogieux. Mais s'en lassa très vite, cependant, elle n'écoutait déjà plus ces dames, préférant les laisser flatter l'orgueil de son père. Angélica, dans tout ça, n'entendait plus ce qui se disait autour d'elle, elle s'était même sans s'en rendre compte mise légèrement en retrait par rapport aux autres personnes présentes dans la pièce. Angélica se sentait comme une étrangère dans un monde qui n'était pas le siens, comme un joli vase orné de fleur qui agrémentait la pièce pour le plaisir des invités. Aucunes des quatre autres personnes présentes dans ce salon avec elle, n'avait remarqué son trouble, tant ils se trouvaient maintenant en grande conversation entre eux. La princesse s'évertuait à garder le sourire malgré tout et de jouer son rôle. Se disant qu'une fois au château Di Rosebourg, elle pourrait redevenir elle-même. Et cette pensée lui apporta un peu de réconfort. Elle avait hâte de partir. Ici, elle se sentait étouffée, oppressée. En réalité, elle ne supportait tout simplement pas l'enfermement.

C'était donc tout naturellement que la jeune femme pivota lentement, se retournant de moitié pour regarder vers la sortie, la seule issue à cette pièce. Et là tout à coup, le sourire de la jeune femme s'évanouit de ses jolies lèvres, et elle se sentie figée sur place! Ses yeux frappés de stupeur par ce qu'elle venait d'entrevoir. La double porte d'entrée était grande ouverte donnant à voir sur le large couloir qui menait à des grands escaliers de marbre blanc, où on entendait des courtisans aller et venir, ce fut là non loin après l'entrée du salon qui n'était pas gardée par des domestiques, que se tenait un homme, un homme très élégant, vêtu d'un ensemble luxueux beige foncé. Son cœur, elle en était sûr, avait manqué un battement en le voyant, et par la suite s'était emballé d'anxiété en le reconnaissant. Comment l'oublier…Ce beau visage blafard, d'une blancheur presque translucide aperçu une seule fois un jour de fête à une fenêtre d'un palais aux allures austères. Ce splendide visage encadré de longs cheveux noirs auquel elle n'avait plus repensé depuis son retour à Turin.

Sans pouvoir s'expliquer pourquoi et surtout comment cet homme étrange était là, à environ dix mètres d'elle, ses yeux perçants attachés sur elle, comme s'il ne voyait nul autre autour. Soudain le temps lui avait semblé s'être arrêté brutalement sur eux, et pourtant tout tournait à une vitesse folle dans sa tête. «C'est impossible» se disait au même instant Angélica qui était demeurée là interdite, muette, incapable de se mouvoir, se demandant si elle n'était pas la proie d'une hallucination. C'était lui, elle en était sûre, l'inconnu de Volterra.

L'homme, quant à lui, affichait une certaine suffisance sur ses traits si harmonieux. Et la jeune femme eu l'impression qu'il irradiait de lui en cet instant une irrésistible aura de…pouvoir. Puis contre toutes attentes l'inconnu qui la dévisageait avec insistance, lui adressa un sourire entendu, il avait visiblement l'air de s'amuser de sa réaction et en voyant ça, elle comprit sans peine qu'il l'avait reconnue aussi. Plusieurs émotions passèrent sur les traits innocents de la jeune femme, la surprise, l'anxiété et l'incompréhension de la raison de la présence de cet homme ici. Des émotions qu'elle ne parvint pas à lui dissimuler. Surtout quand elle le vit la gratifier d'une respectueuse révérence, tel un rappel de la façon dont elle l'avait salué ce fameux jour.

Cependant l'attention de la princesse fut distraite par des rires provenant de sa droite. Elle finit par détourner son regard de cet homme l'espace d'un instant pour apercevoir son père rire aux dires de son fils, qui lui semblait mécontent de ne point être pris au sérieux par celui-ci. Et voyant que personne ne prêtait attention à elle. Elle voulut alors regarder de nouveau en direction de l'inconnu au milieu du grand couloir. Et cette fois elle tressailli en s'effrayant, face à l'incompréhension qu'elle ressentie, quand elle s'aperçut que le corridor était…désert. Son silencieux et troublant interlocuteur avait disparu. «Mon dieu, ai-je rêvé?» Songea-t-elle alors en le cherchant du regard.

-Mais qui est ce mystérieux homme ? Murmura-t-elle entre ses dents, maintenant soucieuse de sa présence ici. Elle ne pouvait pas avoir rêvé. Elle l'avait bien vu. Il l'avait reconnu elle en était certaine. Alors la jeune femme ressentit un bien étrange pressentiment, tandis que ses beaux yeux anxieux se perdaient dans ce couloir d'où elle avait vu cette fantomatique apparition, qui lui avait donné sans qu'elle se l'explique la désagréable impression de l'avoir suivi telle une ombre depuis Volterra.

X.X.X

A Suivre…