Note de l'autrice:

Bonjour chères lectrices & lecteurs,

Je suis particulièrement heureuse de vous retrouver pour ce nouveau chapitre, que j'étais impatiente de poster! Je tenais aussi à remercier une nouvelle fois Lamia22, Blond of the pea et Olivia Z pour leurs reviews. J'en profite pour vous dire que s'il vous arrive de voir dans les chapitres, des petites fautes d'orthographe ou des mots manquants (ce qui peut arriver) Je ne suis pas infaillible loin de là '^^ et ce bien que je lise et relis et relis encore et toujours ces chapitres un nombre incalculable de fois, il y a toujours quelque chose à recorriger…c'est même un peu frustrant, j'avoue. C'est pourquoi si vous souhaitez me faire remarquer ce genre de choses, vous pouvez le faire en message privé. Mon ego le vit très bien, il n'y a aucun sujet là-dessus ;) et moi ça m'aide à corriger ces erreurs rapidement.

Voilà, voilà, je vous laisse découvrir le chapitre III. Je vous en souhaite une bonne lecture!

A très bientôt…

Maritsa21;)

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La Rose des Volturi – Chapitre III:

La pureté d'une voix et d'une âme

X.X.X

2 Août 1710 : Château Di Rosebourg:

Cela faisait presque deux semaines qu'Angélica et Amedeo étaient revenus sur leurs terres en Toscane au château Di Rosebourg. Revoir les paysages toscans qui avaient bercés leur enfance étaient pour eux deux une joie indescriptible, enfin, après 2 ans d'absence. La chaleur de l'été en Toscane pouvait être étouffante, malgré tout ils avaient fait bon voyage. Angélica avait ressenti une joie immense en reconnaissant les abords de leur domaine, qui avait la particularité d'être entouré d'une luxuriante forêt. La jeune femme avait toujours trouvé en cette forêt quelque chose de sécurisant. Comme si elle protégeait le château en le dissimulant à la vue du reste du monde. Sur ce vaste domaine un peu isolé, qui n'était pas seulement composé de forêt, il y avait aussi des vignobles, ainsi qu'un parc de plusieurs hectares où se dressait en son centre le château de la famille Di Rosebourg. Cette demeure d'architecture baroque au pierres gris clair, presque blanc, était grande et imposante. Des tournelles élégantes en marquaient les côtés, d'innombrables vitres sur sa façade scintillaient sous les rayons du soleil. Et cela produisait un bel effet aux quelques rares visiteurs qui arrivaient par l'allée principale bordée de haies d'aubépine ainsi que de cyprès typiquement toscan. De chaque côté de la voie qui menait à la bâtisse s'étendaient des terrasses, d'autres allées parfaitement droites et des tonnelles couvertes de feuillage. C'était un lieu magnifique et qui possédait un charme qui lui était propre. Absolument rien de comparable avec le palais royal de Turin, qui lui était froid et quelque peu déprimant.

Ce matin du 2 août, Angélica se leva très tôt. Dehors elle voyait les premières lueurs de l'aube apportant avec elle, la rosée du matin. Le ciel était dégagé et l'air un peu frais sans pour autant être désagréable. La journée promettait d'être belle et ensoleillée. Ce matin Angélica et Amedeo avaient pris leurs petits-déjeuners ensemble avant que ce dernier ne parte pour une bonne partie de la journée régler des affaires à Florence. La jeune princesse avait donc le château pour elle aujourd'hui. Il n'était pas encore 7 heures et pourtant la princesse était déjà prête à sortir. Elle avait repris une de ses habitudes qu'elle avait toujours eues quand elle était ici. Presque tous les jours elle faisait le tour du domaine à cheval. Cela lui permettait déjà de faire un peu d'exercice et en plus de contrôler l'entretien de ses terres. Bien sûr les Di Rosebourg avaient des gens pour s'occuper de tout ça, mais la princesse tenait à cette routine et à faire certaines choses elle-même. Contrairement ce à quoi on pourrait s'attendre il n'y avait presque une centaine de domestique sur tout le domaine (Quand on faisait le compte des intervenants extérieurs). Sinon il n'y avait qu'une vingtaine de domestique présent en permanence dans le château, ce qui était relativement peu. Pour le reste ils avaient à charge les écuries et la garde du domaine. La raison de ce nombre restreint de serviteur était que le prince et la princesse souhaitaient observer un minimum de discrétion et d'intimité sur leur vie et n'aimaient guère être entouré constamment par des serviteurs qui pour certains avaient l'oreille un peu trop indiscrète. De plus il y avait aussi le fait que cette demeure ne serait plus habitée à l'année comme elle l'était autrefois. Bien sûr en l'absence de ses propriétaires le château continuait d'être entretenu par une poignée de domestique. Il n'y avait donc aucune raison d'avoir un nombre trop important de serviteurs sur ces terres.

Après avoir fait demander qu'on selle son cheval, Angélica enfila prestement sa longue veste de satin bordeaux et sortie du château d'un pas pressé en direction des écuries, suivit de près par son ancienne gouvernante Cecilia (maintenant âgée d'un peu plus de quarante ans) devenue l'intendante du château depuis quelques années. Mais la quadragénaire était aussi la duègne de la jeune princesse quand celle-ci vivait au château Di Rosebourg. Il allait de soi pour des yeux observateurs que Cecilia était plus compétente dans sa première occupation que dans la seconde.

-Votre altesse! Appela Cecilia d'une voix presque implorante. -Je me dois d'insister, vous ne comptez décemment pas sortir et monter à cheval, vêtue ainsi? Est-ce dont là une tenue pour une jeune femme. Et vos cheveux ne sont même pas attachés…Vous voulez donc ressembler à une sauvageonne?

Angélica, ne l'écoutait point elle était décidée à sortir en dépit de l'air matinal encore un peu frais. Et puis, elle savait comment était son ancienne gouvernante depuis le temps. La raison de la désapprobation de cette dernière était qu'en dessous de sa veste la jeune femme portait une robe composée d'une longue chemise blanche au manches mi-longues, ainsi que d'une jupe longue de plusieurs épaisseurs de la même couleur, sans les artifices que la mode de l'époque imposait aux tenues féminines, tel que les paniers au niveau des hanches. Le tout relier par un corset à l'encolure ovale de couleur bordeaux avec des ornements finement brodés, fermé devant par un laçage.

-Oh dieu du ciel ! S'écria la jeune femme d'un ton las. – Cecilia, vous ne changez guère à ce que je vois. De grâce cessez donc de voir le mal là où il n'est point. Je me mets à mon aise voilà tout! De plus j'ai mis ma veste donc où est le problème? Je vais juste faire une promenade à cheval ce matin… et seule! S'empressa-t-elle d'ajouter.

Les deux femmes venaient d'entrer dans l'écurie où le beau cheval noir de la princesse l'attendait déjà sellé la bride attachée à l'anneau de métal fixé au mur de l'entrée, la jeune femme salua son cheval avec tendresse et agrippa ensuite le pommeau de la selle, et releva légèrement sa jupe pour mettre son pied gauche à l'étrier et se hissa sans peine sur le dos de l'animal et prit position en amazone sur la selle.

-Seule! Vous êtes sûre? Mais...Tenta encore de protester Cecilia qui détacha de l'anneau métallique la bride de l'animal pour la placer entre les mains de la jeune femme.

-N'ayez crainte Cecilia, je resterai sur le domaine et de toute façon celui-ci est bien gardé.

-Oui mais…permettez que je vous dise votre altesse que je vous connais bien, vous allez éviter les endroits bien gardés…Et dans cette tenue il vaudrait mieux! Dit-elle quelque peu gênée par sa franchise. -La propriété est immense et entourée de forêt à perte de vue.

Angélica, pour seule réponse rit gaiment devant son air embarrassé. Puis elle lui répondit:

-Oh…Je suis démasquée à ce que je vois. Soit, à vous je peux bien vous mettre dans la confidence. Dit-elle d'une voix plus basse, comme on murmure un secret à une amie: -En réalité je compte me rendre au lac derrière le château. Vous savez que ce lieu que j'affectionne particulièrement n'est point gardé et on n'y voit jamais âme qui vive. J'ai l'intention de m'y baigner, d'où le fait de cette tenue que vous considérez comme légère. Mais vous en conviendrez avec moi, pour nager il vaut mieux qu'elle le soit.

-Vous dîtes, mademoiselle? Lâcha d'une voix ahurie l'intendante comme si elle n'en croyait pas ses oreilles. -Allons soyez raisonnable, une demoiselle de votre rang, nager telle une roturière dans le lac. Cela pouvait se tolérer quand vous et le prince y nageaient naguère étant enfants. Mais non point maintenant. Imaginez-vous cela serait indécent pour une jeune fille de noble naissance…

-Il suffit! La coupa plutôt sèchement la princesse agacée par cette leçon de morale et de bienséance. -Vous savez combien j'apprécie votre franchise, madame. Mais je suis ici chez moi, et j'entends bien y faire ce que bon me semble. Alors je vous en prie cessez de vous inquiéter, de toute façon je viens de vous mettre dans la confidence de l'endroit où je compte me rendre, alors pour ma part, tout va pour le mieux. Ce sera notre petit secret. Conclue-t-elle avec un sourire complice.

Cecilia laissa échapper un soupir, en voyant qu'il était vain d'essayer de faire entendre raison à la jeune et intrépide maîtresse des lieux. La seule consolation qu'elle tirait de leur échange était que la jeune femme qu'elle considérait depuis longtemps comme la fille que dieu ne lui avait jamais donné, lui fasse assez confiance pour la mettre au fait des endroits où elle se rendait en secret. C'était donc d'une voix résignée qu'elle lui dit:

-Fort bien votre altesse. En ce cas, je vous souhaite une agréable promenade. Mais de grâce, promettez-moi d'être discrète. Et dîtes-moi, devons-nous espérer votre retour pour le déjeuner?

-Je vous le promets Cecilia. Et oui je serai de retour pour déjeuner. Vous pouvez disposer.

Sans en ajouter davantage, la jeune femme prononça un son «Hip Hip» que son cheval sembla comprendre instantanément car aussitôt il se mouva en direction de la sortie des écuries avant de s'élancer à travers le parc du château en direction du lac. Pour s'y rendre il fallait chevaucher au moins une quinzaine de minutes à travers la forêt située à l'arrière du château.

Le long du chemin Angélica attendit qu'ils ne puissent plus être vus de quiconque avant de relever une nouvelle fois sa jupe pour pouvoir passer vivement sa jambe droite de l'autre côté de la selle pour une meilleure stabilité mais surtout pour plus de confort, car c'était bien connu que la position d'amazone à cheval n'était guère des plus agréable pour les dames. Une fois fait, elle enjoint d'un mouvent de hanche et de talons son cheval à passer au galop. Sur le chemin à travers bois, qu'elle connaissait par cœur, en direction du lac la jeune femme se disait qu'elle détestait avoir à parler à Cecilia de cette façon, mais elle savait qu'il était nécessaire de maintenir une distance entre elles quand elles n'étaient pas en privé. Son ancienne gouvernante s'inquiétait toujours trop de toute manière. Mais elle chassa bien vite les préoccupations futiles de Cecilia de son esprit, car ce que cette dernière ignorait c'était que la jeune femme en avait d'autres, des préoccupations, plus importantes et surtout plus secrètes. En effet, l'esprit de la princesse songeait souvent à tout ce qui s'était produit depuis ce fameux jour à Volterra, et plus encore au fait d'avoir vu cet homme mystérieux au palais de Turin, alors qu'il n'y était semble-t-il jamais parût auparavant. Une coïncidence? Cela lui paraissait chose impossible. Ce noble qu'elle n'avait jamais rencontré, qui se retrouvait par hasard à la cour quelques semaines après qu'elle l'eut aperçu à une fenêtre d'un château toscan. Et de plus qu'est-ce qui lui prouvait que ce Palazzo dei Priori était le lieu de résidence de cet étranger? Rien, aucun moyen de le savoir. Qui diable, était donc cet homme ? Toutes ces questions demeuraient encore à ce jour sans réponse. Plus le temps passait, plus elle se demandait si tout ça n'était pas le fruit de son imagination. Et après tout, vu les circonstances pourquoi cela ne le serait-il pas?

Perdue dans ses pensées le paysage défilait sous ses yeux sans qu'Angélica y prête la moindre attention. Le cheval galopait plus rapidement qu'un éclair sous un ciel d'orage, quand soudainement ils sortirent de la forêt, pour arriver dans une clairière verdoyante, parsemée de fleurettes encore fermées recouverte de rosée matinale. A quelques mètres devant eux on pouvait voir la rive du lac et les collines boisées environnantes, ainsi que les ruines envahies de lierre de l'ancien moulin aux abords du lac. Cela faisait longtemps que la bâtisse avait été laissé à l'abandon, il n'y avait plus de toiture, seul restait encore debout, les murs porteurs du moulin. La princesse et son frère venaient souvent jouer ici dans leur enfance. Dans cette clairière, la jeune femme avait fait installer un grand enclos, un peu plus loin sur la gauche afin de pouvoir y laisser les chevaux.

-Ohh, doucement mon beau! Dit-elle d'une voix apaisante pour immobiliser son cheval. -Tu vas pouvoir te dégourdir les sabots autant que tu voudras dans le pré et moi profiter d'une baignade au lac. A chacun ses plaisirs, cher ami. Dit-elle joyeusement en descendant gracieusement de la selle pour mener l'animal dans l'enclos.

Environ une heure plus tard Angélica était encore dans l'eau, vêtue d'une simple chemise. Elle adorait nager dans le lac l'été. C'était un des rares moments qu'elle s'accordait, rien que pour elle et cela lui procurait toujours ce même plaisir ainsi qu'un véritable sentiment de liberté. Personne ne passait par ici de toute manière, alors elle savait qu'elle ne serait pas importunée par des yeux indiscrets. La jeune femme était une excellente nageuse, elle avait su nager parfaitement dès l'âge de quatre ans. La sensation de l'eau sur son corps d'albâtre lui donnait une impression de légèreté, de flottement, comme si elle ne pesait guère plus qu'une plume. La jeune femme avait nagé loin, plongeant par moment dans les profondeurs du lac pour ensuite remonter à la surface pour respirer à plein poumons l'air frais. Malgré tout le temps qu'elle passa dans l'eau, elle n'avait pas froid, cependant Angélica se décida quelques minutes plus tard, à regagner la rive pour sortir de l'eau. La jeune femme vint s'asseoir sur un rebord en pierre du vieux moulin, là où elle avait laissé ses autres vêtements. Angélica profita de la douce chaleur des rayons du soleil sur sa peau, se disant qu'une fois que sa chemise aurait séché elle se rhabillerai et rentrerai au château. Elle observa toutefois que des nuages commençaient à apparaitre dans le ciel.

-Hum…Le ciel risque de se couvrir dans peu de temps. Supposa-t-elle à voix haute. -Je ferais bien de rentrer au château.

Quelques instants plus tard la jeune femme, la chemise presque sèche entreprit de se revêtir. Elle enfila d'abord ses bas de soie, puis sa jupe et ses chaussures. Quand elle voulut remettre son corset, son regard alla se perdre au loin en direction de l'enclos où elle avait laissé son cheval il y avait maintenant plus d'une heure et là…à sa grande surprise elle constata que l'animal ne s'y trouvait plus, alors que la barrière était toujours close.

-Mais enfin que signifie? S'interrogea-t-elle contrariée en le cherchant des yeux. -Tonnerre! Appela-t-elle à haute voix son cheval par son nom. Tonnerre! Où es-tu donc? Elle eut beau l'appeler, en vain.

«Oh, le gredin!» Se dit-elle en comprenant que Tonnerre avait dû sauter par-dessus la barrière pendant qu'elle avait le dos tourné. Ce n'était pas la première fois qu'il le faisait, cependant c'était rare et là c'était plutôt étrange. Quelque chose avait dû l'effrayer. Et chose encore plus étrange, sa maîtresse ne l'avait point entendu s'enfuir. Même si sa fuite inattendue l'ennuyait, la jeune femme n'était pas plus inquiète. Tonnerre était dressé à rentrer à l'écurie. Non le problème était plus si Cecilia le voyait revenir sans elle sur son dos. L'intendante risquerait d'envoyer des gens à sa recherche. Enfin, ce qui était fait…était fait. La jeune femme laça son corsage en se retournant face au lac, et c'est là qu'elle entendit hennir sur l'autre rive du lac, elle leva immédiatement les yeux et vit avec étonnement son cheval Tonnerre passer au grand galop visiblement très agité avant de disparaitre de son champ de vision.

-Mais ma parole…Murmura Angélica ahurie. -Cette pauvre bête est devenue folle…

«Vu son état frénétique il allait falloir plusieurs hommes pour le calmer et le ramener aux écuries» Se disait-elle. Enfin elle comprenait qu'elle allait devoir rentrer à pied et qu'elle était quitte pour une bonne demi-heure de marche. Les rayons du soleil se faisaient maintenant inconstants. Soudain elle sentit un léger froid sur sa peau qui la fit frissonner. «Ma veste» Pensa-t-elle en cherchant le tissu de satin. Tête baissée elle le cherchait du regard près des ruines là où elle se souvenait l'avoir laissé, sans se douter un seul instant qu'à quelques mètres d'elle se trouvait… un intrus, tapi dans l'ombre des ruines de l'ancien moulin qui l'observait avec attention son regard de braise attaché sur elle.

L'inconnu dévisageait avec insistance la jeune femme qui ne semblait point s'être aperçu de sa présence. La voir ainsi si proche, sans qu'elle l'ait remarqué lui permit de l'observer de tout son soûl, voyant en elle la beauté humaine à l'état pur, sans artifice, une créature de chair et de sang à la fois fragile et envoûtante. Elle était bien comme dans son souvenir, de taille moyenne, fine, mais sans maigreur. Le tissu de sa chemise sous son corsage encore humide lui collait à la peau et sa jupe à l'étoffe plutôt légère laissait deviner des hanches rebondies. Sa chevelure de boucles d'un brun profond qui cascadaient en une masse sombre jusqu'à une délicieuse chute de reins, était encore mouillée, laissant comprendre sans peine que la jeune femme sortait d'une baignade dans le lac. Sa beauté vue sous cet angle était stupéfiante pour une humaine et l'étranger ne se lassait point de l'admirer, fasciné par sa vitalité, sa fraîcheur et sa…simplicité. Sans oublier son odeur, qu'il avait senti de loin et encore plus sur la veste en satin bordeaux qu'il tenait empoigné dans sa main droite, son appétissant parfum, qui n'avait de cesse de l'assaillir comme pour provoquer ses sens.

Soudain, il la vit se redresser prestement et se raidir, tel un jeune animal flairant le danger. Ses beaux yeux marron sombre rivés sur l'endroit précis où il se trouvait. La jeune femme n'avait pu retenir un tressaillement de surprise et son cœur rater un battement en le voyant. Trop jeune encore pour contrôler parfaitement ses émotions, elle avait les joues rouges et brûlantes de se sentir épiée de la sorte. Ce qui amusa l'homme qui se tenait non loin d'elle et qui cependant ne laissa rien paraitre sur son splendide visage. Il va de soi qu'ils s'étaient mutuellement reconnus. Toutefois, la demoiselle reprit constance et leva fièrement le menton sans se montrer le moins du monde, gênée d'être vu de lui, simplement vêtue d'une jupe et d'un corsage en partie trempés. Une indignation sincère se lisait sur ses jolis traits donnant à la belle, un air irrésistiblement sauvage. La jeune femme le dévisagea à son tour sans retenue. L'intrus était toujours aussi élégant que dans sa mémoire, mais cette fois intégralement vêtu de noir. Il demeurait dans l'ombre du mur de pierre et elle dans la clarté du jour, même si le soleil cachait par moment sa face et ses rayons lumineux. Elle se sentait en cet instant étrangement vulnérable face à lui. Angélica n'aurait su dire pourquoi. Comment était-ce possible que cet homme fantomatique soit là en face d'elle, comme arrivé de nulle part. Soudain, elle le vit lever sa main gauche, paume ouverte vers elle comme pour se montrer rassurant et lui faire baisser sa garde, avant de s'adresser directement à elle:

-Pardonnez cette intrusion, votre altesse. Vous aurais-je effrayé?

Sa voix semblable à la caresse d'une plume, ébranla la jeune femme qui l'entendait pour la première fois et qui ne s'était point attendue à cette…douceur singulière qui émanait de ses paroles.

-Ce n'était point mon dessin. Reprit-il devant le silence et l'incrédulité visible dans le regard de la jeune femme. -Je suis navré. S'empressa-t-il de s'excuser. Je n'ai point eu l'honneur de vous être présenté selon l'usage. Permettez-moi, votre altesse, de vous adresser mes respectueux hommages. Je suis le duca di Toscana. L'homme, par politesse, ôta son chapeau tricorne, laissant apparaitre ses longs cheveux noir corbeau parfaitement coiffés qui contrastait nettement avec la pâleur de sa carnation et lui adressa une gracieuse révérence, avant d'ajouter avec un sourire des plus avenant: -Et je suis votre serviteur.

La façon dont ce duc lui souriait provoqua en elle un long frisson qui la parcouru de la tête aux pieds. Même si ces belles paroles n'étaient que pure courtoisie et galanterie, il avait eu une manière qui semblait bien à lui de les dire. Il irradiait de lui un tel charisme et tant d'assurance qu'Angélica, malgré sa méfiance apparente semblait le croire sincère. Alors c'était lui, le duca di Toscana dont elle avait si souvent entendu parler depuis plusieurs semaines par son entourage. Un tourbillon de question passa dans son esprit: Que venait-il faire en ces lieux? Comment avait-il su où la trouver? Ou plus inquiétant encore, depuis combien de temps était-il là, à l'observer dans l'ombre?

Le duc quant à lui scrutait avec attention le visage de la jeune femme. Il y avait quelque chose chez cette humaine, dans l'audace de son regard et l'effronterie de son port de tête, qui l'attirait indéniablement. Son regard rougeâtre glissa presque malgré lui de ses lèvres charnues à la teinte rosée, à sa gorge délicate jusqu'aux deux globes affolants serrés dans son corsage. Ils palpitaient au rythme d'un cœur battant la chamade dans cette chair blanche brulante de vitalité, qui se soulevait au rythme de son souffle. Cette jeune humaine était dotée d'un charme juvénile terriblement attrayant, et il lui fallait bien reconnaitre qu'il la trouvait à son «goût» si l'on peut dire. Après tout l'étranger qui lui faisait face était un esthète, capable de contempler la beauté dans sa forme la plus naturelle.

La princesse qui affichait toujours autant de défiance sur son doux visage, fit quelques pas prudents vers lui et sembla retrouver l'usage de la parole puisqu'elle desserra les lèvres pour lui répondre: -J'ignorais que j'étais observée… Et je me dois de vous faire remarquer que l'usage, monsieur le duc, voudrait que je parle toujours la première. S'empressa-t-elle de lui faire observer d'une voix calme, toutefois formelle.

-Certes j'en conviens, votre altesse. Répondit l'homme d'une voix agréable en replaçant son chapeau sur sa tête et sans se défaire de son sourire aux dents blanches parfaitement alignées, nullement décontenancé par l'accueil dénué de chaleur de la jeune princesse. -Mais si vous me pardonnez cette audace, princesse, de ce que j'ai cru comprendre vous n'êtes point femme à vous souciez des usages comme des convenances. La jeune femme, déconcertée malgré elle par cette réponse très directe et plutôt osée venant de cet homme étrange n'eut cependant pas la possibilité de lui répondre car le duc lui tendit sa veste qu'il avait gardé entre ses mains d'une blancheur presque maladive, ouvert devant lui comme s'il invitait la jeune femme à la mettre. -Permettez, je vous vois trembler et je m'en voudrais que vous attrapiez froid, votre altesse.

Voyant l'air farouche dans les yeux de la jolie demoiselle qui se tenait fièrement devant lui, qui ne disait mot et demeurait immobile, l'homme se mit à rire joyeusement, visiblement amuser de ces réactions de méfiance à son égard. Angélica resta interdite en entendant le son de son rire aiguë, assez inattendu et déroutant. En vérité elle se sentait en quelque sorte intimidée par l'aura charismatique de cet étrange visiteur, Angélica ne savait pas quelle attitude adopter en cet instant et comment réagir face à lui. Et elle eut la désagréable impression que ce duc dégageait quelque chose de trop parfait, trop contrôlé, étrangement artificiel, voire dangereux.

-Allons votre altesse, il n'y a pas de quoi avoir peur. L'encouragea-t-il d'un ton qui se voulait rassurant.

La jeune femme parût soudain piquée au vif par ses paroles. Elle était point femme à manquer de courage. Mais la présence et l'attitude à la fois polie et désinvolte de cet homme, elle devait bien se l'avouer, la laissait perplexe.

-De quoi aurais-je peur? Répondit-elle sur la défensive. Elle s'approcha encore un peu plus près de lui, mais s'arrêta soudain quand ses yeux plongèrent vraiment dans les siens comme si elle les voyait pour la première fois. Le duc la vit se troubler, il n'en fut point surprit et devina sans peine l'origine de son trouble, il savait que ses yeux rouges laiteux pouvaient effrayer les mortels quoi qu'il fasse. Toutefois la jeune femme fit comme si de rien était. Lentement, elle lui tourna le dos, leva la main droite vers sa tête et d'un geste naturellement sensuel, elle dégagea ses beaux cheveux de sa nuque pour les faire reposer sur sa poitrine. L'homme qui n'avait rien perdu de cette élégante vision, observait fixement cette délicate courbe de sa nuque si gracieusement offerte à sa vue, en proie à d'obscures pensées, dont l'inconsciente humaine était loin d'imaginer en être la cause. L'homme s'approcha à pas de loup derrière elle. Son visage la dépassant d'une tête, maintenant si dangereusement proche d'elle, s'inclina légèrement vers la ligne fine de son cou où sa véritable nature, alors inconnue de la jeune fille, percevait des veines aussi palpitantes et frémissante de vie qu'un cœur battant à tout rompre. Sa jeune proie, lui tournant toujours le dos, n'y prit pas garde. Il huma discrètement son parfum encore une fois, cette senteur fraîche de rose si agréablement entêtante qui émanait de son jeune corps, l'homme luttait pour résister à cette douloureuse tentation que cette appétissante mortelle représentait pour lui. Sans attendre davantage et avant qu'elle ne s'aperçoive de quelque chose de suspect dans son attitude, il l'aida galamment à enfiler sa veste, et pendant qu'elle l'ajustait sur le devant et commençait à la boutonner, profitant des quelques nuages qui voilaient les rayons du soleil, le duc prit la liberté de prendre entre ses mains les cheveux bouclés de la jeune femme pour les ramener dans son dos, se faisant il porta ses doigts de chaque côté de son cou et fit mine de vouloir tirer en arrière quelques mèches rebelles qui seraient restées sur sa poitrine. En faisant cela l'homme put effleurer du bout de ses doigts glacés la douceur de sa nuque aussi chaude que frêle. Il n'eut cependant pas la possibilité de profiter outre mesure de ce premier contact physique entre eux, car la jeune fille qui avait perçu la fraicheur des mains de cet étranger sur sa peau s'était sentie glacée par cet attouchement inattendu. Et sans crier gare elle se déroba à son geste pour lui faire face, se retrouvant presque nez à nez avec lui.

Angélica se rendait bien compte que c'était la première fois qu'elle le voyait d'aussi près. Lui qui lui avait semblé jusque-là irréel, cette fois l'inconnu de Volterra se tenait à moins d'un mètre d'elle. Et ça c'était bien réel. Et la jeune femme reconnaissait volontiers qu'il était de loin l'homme le plus beau qu'elle ait jamais vue. Il devait avoir la mi-vingtaine voire peut-être plus. Un autre détail attira son attention quand elle l'observa un instant plus attentivement, il avait une chaîne autour de son cou avec un pendentif en forme de ''V''. A quelle armoirie familiale cela pouvait-il bien correspondre, se demandait-elle de plus en plus intriguée par cet étrange personnage. La jeune femme nota aussi qu'il avait une curieuse façon de la dévisager. Il avait l'air sincèrement fasciné. Jamais personne n'avait osé la regarder de la sorte, aussi ouvertement, et surtout pas un homme. La couleur de ses yeux si expressifs était très déstabilisante pour Angélica, qui s'était demandée si la vision de son interlocuteur en était affectée. Mais vu comment l'étranger l'observait depuis le début, visiblement il y voyait mieux qu'elle, qui n'avait pas remarqué de suite sa présence dans la clairière. Plus elle le regardait et plus elle avait l'impression que ses yeux rouges voilés lui souriaient et la jeune femme se sentie alors incapable de détourner les siens. Ils étaient fascinants, d'une manière toutefois surprenante que…déplaisante.

-Je vous remercie. Dit-elle simplement en se reculant pour remettre une distance respectable entre eux, tout en fermant le dernier bouton de son manteau. -Je n'ignore point qui vous êtes monsieur le duc. Poursuivie-t-elle d'une voix distante, malgré la fascination que cet homme étrange suscitait en elle.

-Vraiment? Répondit son interlocuteur visiblement ravi de cet aveu. -On vous aurait déjà parler de moi? J'en suis très flatté, je le confesse. Et oserais-je vous demandé ce qui vous a été dit à mon sujet?

-Oh, je crains de vous décevoir, monsieur. Ma franchise m'oblige à vous répondre; peu de chose en vérité si ce n'est votre titre et de quelle région vous venez. Mais laissons cela de côté pour l'instant voulez-vous… Car voyez-vous, il me plairait dans un premier temps, de connaitre la raison de cette visite impromptue? S'enquit-elle la mine feignant l'indifférence. -Et de plus comment avez-vous su où me trouver?

Le duc ne lui répondit pas de suite, il se contentait de lui sourire aimablement.

-Milles excuses. J'ai tendance et je le regrette, à aller trop vite parfois. C'est seulement que j'ai l'impression de vous connaître déjà…un peu. Ajouta-t-il avec un air mystérieux. -Sa majesté le prince. Reprit-il. -N'a pas tarit d'éloge sur votre aimable personne. C'est d'ailleurs cela qui m'amène à répondre à votre précédente question, sa majesté est en grande partie la raison de m'a présence ici. Je ne vous cacherai pas mademoiselle, que j'étais impatient de vous rencontrer, enfin officiellement...cette fois. Dit-il avec enthousiasme.

«Cette fois» Pensa la jeune femme qui comprenait sans peine à quoi l'homme au teint d'une pâleur presque translucide faisait allusion l'air de rien dans ces deux derniers mots.

-Et bien vous voilà exaucé. Lui rétorqua la jeune femme qui ne savait que penser de ses dires. -Sa majesté est trop bonne de vous avoir dépeint un portrait à ce point embelli de ma personne. Malheureusement, je crains de vous désappointer, monsieur, car il n'en est rien. Et il m'est d'avis que si le prince du Piémont vous faisait suffisamment confiance, comme tout le monde autour de moi s'accorde à le penser, il n'aurait point omis de vous dire que je n'ai d'angélique que le prénom…

Elle qui pensait déstabiliser son visiteur indésirable par sa franchise, elle fut surprise de constater que contre toute attente l'éblouissante figure de ce dernier se fendit d'un large sourire avant d'éclater de rire une nouvelle fois de ce même rire inoubliable, aiguë et espiègle qui donnait à son propriétaire un air excentrique. Angélica ne saisissait pas très bien ce que ces propos avaient d'hilarants pour lui.

-Vous n'avez point répondu à ma dernière question. Lui fit-elle remarquer un peu mal à l'aise à l'entente de ce rire à la sonorité un peu…démente et pour ramener son interlocuteur au sujet qui l'intéressait. -Alors?! Comment êtes-vous arrivé jusqu'ici? Et…Ajouta-t-elle d'un ton légèrement impatient en se mouvant pour venir à sa hauteur avant de le dépasser comme si elle comptait prendre sous peu le chemin du retour vers le château. -Vous me dîtes que c'est sa majesté qui vous envoie. Pourquoi je vous prie?

Le duc qui avait repris constance s'approcha à son tour de la jeune femme, qui observa qu'il se déplaçait avec une grâce qui la stupéfia, décidément cet homme était l'élégance personnifier. Bien que sa beauté et son charisme lui paraissent presque inhumains, ce ne faisait qu'ajouter à son malaise.

-Vous avez raison, mademoiselle. Déclara-t-il avec des accents de sincérité dans la voix. -Je m'égare, excusez m'en. En réalité je possède une résidence d'été à Florence et pour tout vous dire, mon domaine principal se trouve à deux bonnes heures d'ici en voiture. Je ne suis que de passage et venir chez vous ne représente pas un grand détour. C'est pourquoi avant d'initier mon retour en Toscane, sa majesté votre père m'a chargé de venir en personne vous remettre une lettre. En arrivant en ces lieux on m'a informé que je vous trouverai ici.

-Vraiment? S'étonna la jeune femme de ces paroles, étant donné que seule Cecilia avait été mise au fait de l'endroit où elle se rendait. Et la connaissant, sa duègne n'aurait jamais envoyé un homme s'entretenir seul à seul avec elle, surtout en la sachant dans cette tenue. Cela lui paraissait peu probable. -Une lettre dîtes-vous? Pardonnez mon indiscrétion, monsieur, mais je m'interroge, pourquoi sa majesté vous dépêcherait vous comme messager ? Je pense qu'un homme de votre condition à plus important à s'occuper, que de me livrer le courrier en main propre ? Je vous en prie…Poursuivit-elle d'une voix plus adoucie. -Il ne fallait point vous donner cette peine de venir jusqu'ici me trouver, vous auriez pu tout aussi bien laisser cette lettre à mon majordome au château.

-Et me priver du plaisir de faire votre connaissance ? Répliqua-t-il aussitôt, l'air faussement surprit. -Cela aurait été d'une telle impolitesse de ma part. Détrompez-vous, c'est avec joie que je m'acquitte de cette tâche.

-En ce cas, monsieur. Répondit la jeune femme la mine indiffère à ses paroles. Si sa majesté m'adresse cette lettre, je vous en prie, remettez-la-moi! Ordonna d'une voix douce mais ferme la princesse qui tendit sa main paume ouverte vers le messager de circonstance.

L'homme sourit de nouveau mais cette fois-ci de manière…indulgente. Comme si le ton autoritaire qu'elle avait employé ainsi que l'indifférence qu'elle affichait vis-à-vis de l'intérêt manifeste qu'il lui témoignait dans ses paroles lui avait déplût, en tout cas il avait l'élégance de ne pas le montrer. Le duc s'exécuta néanmoins et sorti d'une poche intérieure gauche de sa veste une enveloppe beige clair marqué sur l'arrière d'un cachet de cire rouge. L'homme fit quelques pas vers la jeune femme et la lui donna non sans rompre le contact visuel entre eux. C'est elle qui le brisa en premier quand elle observa le sceau royal sur le cachet de cire, c'était donc bien une missive officielle. Angélica décida qu'elle l'ouvrirait plus tard. Pour l'heure elle se demandait pourquoi le duca di Toscana aurait fait réellement tout ce chemin pour lui remettre une lettre de son père, que ce dernier aurait très bien pu faire envoyer par un messager officiel. Était-ce vraiment dans l'unique but de la rencontrer? Ou y avait-il autre chose de caché derrière ce prétexte ? Ce duc sorti de nulle part, ne lui inspirait pas confiance et ce malgré ses airs rassurants, sa prestance et sa politesse irréprochable. Pourtant une question lui brûlait les lèvres, et elle se demandait si elle pouvait se risquer à la lui poser. Devant son silence et sa mine soupçonneuse, cet homme de plus en plus mystérieux l'interpela doucement comme pour capter de nouveau son attention:

-Quelque chose ne va pas, votre altesse? S'enquit le duc, qui secrètement était un maître dans l'art de lire les émotions des autres. Et ce bien qu'Angélica affiche devant lui une indifférence polie, il devinait aisément que cette façade cachait une forte méfiance et un esprit libre.

-Non point, le sceau est authentique. Avait-elle répondu plus pour elle-même.

-Naturellement. Répondit simplement le duc sans se défaire de son sourire ainsi que de sa bonne humeur apparente.

La jeune femme se demandait s'il était toujours d'aussi plaisante humeur au quotidien ? Elle le regarda de nouveau dans les yeux et il lui sembla que l'atmosphère autour d'eux venait de changer brutalement. Le ciel s'était couvert de nuage et l'air était soudain lourd comme un temps d'orage. N'y tenant plus et ne supportant pas davantage toutes ses interrogations successives que cet homme magnétique suscitait en elle, Angélica prit son courage à deux mains et lui lança:

-Monsieur, puis-je vous parler sans détour?

-Mais certainement…Répondit l'homme la tête légèrement inclinée sur le côté signe qu'il lui accordait toute son attention.

-Quelle est la véritable raison de votre venue? L'interrogea-t-elle d'une voix franche et assurée.

Le duc parut surpris de ça demande puisqu'il lui répondit promptement la mine navrée : -Votre altesse, je dois avouer ne point savoir ce à quoi vous faite allusion.

-Oh vous me pardonnerez d'être convaincue du contraire. Ceci…Expliqua-t-elle en lui désignant la lettre entre ses mains d'un signe de tête. -N'est qu'un prétexte. Et vous le savez aussi bien que moi. Alors je reformule ma question, pourquoi ai-je le sentiment que vous me suivez telle une ombre ?

Son interlocuteur laissa volontairement un silence planer entre eux, puis il adressa un sourire désarmant à la jeune femme: -On m'avez vanté votre intelligence et votre perspicacité votre altesse. Mais j'observe aussi que vous êtes très franche, ce sont-là des qualités que j'apprécie. Avoua-t-il sans gêne avant de poursuivre: -Vous êtes vraiment une jeune personne des plus exaltante. La complimenta-t-il avec une touche d'admiration dans la voix.

-Oui, je suis de nature à être directe. Répondit la jeune femme en ignorant royalement les flatteries du duc. Et on a tendance à m'en faire le reproche assez souvent je dois dire. Vous semblez être le seul à considérer que c'est une qualité. Mais je vous ferai remarquer que vous ne répondez guère à mes interrogations, monsieur. Dit-elle la mine toujours sérieuse.

-Ne vous méprenez point, mademoiselle. Répondit posément le duc en s'avançant vers elle, un rictus amusé sur ses lèvres pâles. -Comme je vous l'ai dit plus tôt, je désirais seulement vous rencontrer. Et puisque vous m'avez honoré de votre franchise, je suis sûr que vous ne m'en tiendrez point rigueur si j'ose user de la même liberté de parole à votre égard. Non vous ne me désappointez nullement, au contraire. Dit-il presque dans un murmure -Vous correspondez en tout point à l'image que j'avais gardé de vous ce fameux jour de juin.

« Nous y voilà» Se disait-elle maintenant anxieuse de l'entendre aborder le sujet.

-Comment avez-vous… Commença-t-elle d'une voix troublée, avant que son mystérieux visiteur ne l'interrompe.

-…Su qui vous étiez? Termina-t-il sa phrase comme s'il avait deviné ses pensées. -Voyez-vous, c'est que j'ai beaucoup d'obligés. Avoua-t-il d'un ton désinvolte lui révélant ainsi qu'il disposait d'un ensemble de gens dévoués à son service. Et puis, vous-même bien sûr, je vous dois de m'avoir mis sur la voie de votre véritable identité en attisant mon insatiable curiosité naturelle. Expliqua-t-il joyeusement, comme s'il était fier d'avoir résolu un grand mystère.

-Moi…Répéta-t-elle incrédule. -Je ne vois pas comment…

-Mais cela va de soi pourtant. Répliqua-t-il comme si la chose était évidente, quand l'homme commença à se mouvoir lentement avec grâce autour d'elle, observant ses réactions, captant visiblement ses pensées par ses expressions subtiles tout en ajustant son comportement pour ne pas l'effrayer ou la rebuter. Angélica ne le lâchant pas des yeux un seul instant, ne lui tournant jamais le dos, l'homme ne fit qu'un tour et pourtant son attitude laissait penser à un oiseau de proie volant de façon circulaire au-dessus d'un animal sans défense prêt à fondre sur lui à tout instant, ce qui contrastait nettement avec les sourires éblouissants qu'il n'avait de cesse de lui adresser. -Je pourrai vous donner des raisons…Votre port de tête, votre maintien, l'exquise blancheur de votre teint. Tout ce charmant ensemble qui vous caractérise, vous a trahi et en dit bien plus que vous ne le voudriez sur vos origines. Expliqua-t-il en lui faisant de nouveau face.

-C'est peut-être vrai. Admit-elle en essayant tant bien que mal de dissimuler son embarras, elle reconnaissait qu'elle avait visiblement à faire à un être particulièrement intelligent et très possiblement manipulateur et le fait qu'il est pu voir et comprendre autant de choses d'elle ce jour-là lui fit éprouver un sentiment de...malaise grandissant. -En tout cas j'espère que vous saurez…

-…Garder secret ce que nous savons tous deux de cette matinée à Volterra? La coupa-t-il une nouvelle fois, sachant très bien ce qu'elle allait lui demander. -Mais certainement.

-Vous n'en avez touché mot à personne? S'enquit-elle l'air un peu étonnée. -Pas même au prince?

-Surtout pas à lui. Déclara-t-il réellement amusé de la mine perplexe de la jeune femme, comme s'il se délectait être parvenu à la déstabiliser. -Vous n'avez guère besoin de ce genre d'ennuis inutile, je pense. Et je serai impardonnable d'en être la cause.

-Ne me dîtes pas que vous attendez que je vous remercie de votre discrétion à ce sujet ? Lui rétorqua d'un ton un peu railleur Angélica.

Le duc rit encore à ses paroles, qui semblaient beaucoup le divertir. Et il admettait secrètement que le caractère clairement indépendant et effronté de cette jeune princesse peu ordinaire, lui donnait un certain…charme. De plus, le fait qu'elle ne se soit pas laissé impressionner immédiatement par son charme ténébreux et ce depuis le début de leur échange, ne faisait que le fasciner davantage.

-Oh non, ne me remerciez pas. Car je l'avoue, c'est un peu pour moi que je le fais…Dit-il avec un air énigmatique, l'homme s'approcha encore d'un pas, de sorte qu'il y ait moins d'un mètre entre eux. Et lui murmura d'un ton plein d'assurance, comme s'il lui révélait un secret: -Quand je savoure un moment d'une rare beauté, il me plait de vivre pleinement cet instant hors du temps. Vous me pardonnerez, chère mademoiselle, de garder ce que j'ai vu juste pour moi seul.

Angélica, cette fois ne savais plus quoi dire tant cet homme la déconcertait. Et le fait qu'il soit si proche d'elle l'ébranla fortement. Les battements de son cœur s'étaient subitement accélérés à la vue de l'expression pénétrante et indéchiffrable qu'avait en cet instant son regard rougeâtre sur elle. Cela accentua son sentiment de malaise qu'elle parvenait difficilement à s'expliquer. Angélica sentait que son instinct cherchait désespérément à lui dire quelque chose, une chose que sa raison, elle, ne voulait pas entendre. Tout son être lui commandait inlassablement de prendre la fuite, mais ses jambes refusaient obstinément d'obéir. Le regard si magnétique de cet homme semblait l'avoir paralysé sur place.

-Maintenant…Poursuivi le duc sans prêter attention au trouble de la jeune fille visible sur son doux visage. -Je suis au regret de devoir prendre congé. Comme vous l'avez deviné je suis un homme qui a de nombreuses obligations. Cependant, je vous sais gré du temps que vous m'avez accordé votre altesse, cela m'a permis de converser avec une jeune femme…fascinante. Dit-il en prononçant ce dernier mot dans un soupire, avec toujours cette même douceur singulière dans sa voix. -Nous nous reverrons, mademoiselle. Dit-il comme une promesse qu'il lui faisait. -J'ai grande hâte! Ajouta-t-il avec un enthousiasme non dissimulé, avant de faire quelques pas en arrière pour lui adresser une élégante révérence.

Angélica encore subjuguée par tant de charisme et sidérée de cette rencontre inattendue qu'elle venait de vivre, ne lui rendit pas son salut. Cependant, l'envoutement auquel elle était en proie et qui la tenait soudainement muette et figée dans son corps se brisa quand elle entendit un hennissement strident venant de l'autre côté du lac. Par réflexe la jeune femme détourna ses yeux de son singulier visiteur et regarda sur sa droite, pour reconnaitre sur la rive d'en face son cheval Tonnerre qui était réapparût comme par magie. L'animal piaffait, ruait et se cabrait de façon frénétique. Angélica ne comprenait pas ce qui pouvait l'avoir mis dans un tel état de frénésie. Tout à coup la princesse sentit sur sa joue quelque chose de furtif et de froid, c'était une goutte d'eau. Un bruit de grondement se fit entendre dans le ciel, automatiquement elle leva les yeux et vit des nuages sombres arriver sur elle. D'autres gouttes d'eau commencèrent à tomber. Angélica reporta alors son regard en direction du duc comme si elle s'était soudainement souvenue de sa présence. Et là! Un sentiment d'effroi l'a parcourue dans tout son être quand elle se rendit compte que l'homme n'était plus là, il avait disparu…une nouvelle fois. Décidément cela était une manie chez lui, de se volatiliser sans rien dire. Par où était-il parti? S'interrogea-t-elle en le cherchant du regard tout autour d'elle en proie à une forte anxiété. Il était impossible qu'il puisse se dérober à sa vue de la sorte sans qu'elle s'en aperçoive. Retrouvant soudain l'usage de ses jambes et prise de panique, la jeune femme fit volte-face et fit ce que son instinct lui ordonnait de faire depuis le début: prendre la fuite. Elle releva légèrement sa jupe sur le devant pour pouvoir se mouvoir plus facilement et courut à toutes jambes hors de la clairière, puis à travers la forêt en direction du château sous un ciel orageux et une pluie qui au fil des minutes redoubla d'intensité. Elle courait comme un animal prit en chasse, ses poumons presque en feu sous l'effort, le souffle court. Un millier de questions tournant sans relâche dans sa tête. Devenait-elle folle elle aussi, comme son cheval Tonnerre. Avait-elle rêvé ce qui venait de se passer? Pour l'instant tout ce qu'elle savait c'est qu'elle avait peur. Elle avait l'impression de vouloir échapper à quelque chose qu'elle ne comprenait pas, une force invisible, insaisissable qui en avait après elle. Angélica eut le sentiment que le chemin du château n'avait jamais était aussi long qu'en cet instant.

X.X.X

-Mais où est donc cette enfant? Je vais finir par croire qu'elle s'amuse de me faire faire du mauvais sang. Se mortifiait Cecilia qui regardait avec anxiété la pluie tomber à grosse goutte dans la cour par l'une des fenêtres des cuisines. Il n'était pas tout à fait midi et la princesse n'était toujours pas rentrée au château. Dans les cuisines, les domestiques s'afféraient à préparer le déjeuner.

-Ne vous inquiétez pas dame Cecilia. Tenta de la rassurer la jeune Bianca en lui tapotant gentiment l'épaule. -Son altesse ne devrait plus tarder.

-Je l'espère ma petite. Soupira l'intendante. -En attendant son retour, filez donc préparer un bain chaud et des vêtements propres pour son altesse. Ordonna-t-elle par anticipation. -Vu le temps qu'il fait dehors, elle va nous revenir trempée de la tête aux pieds.

-J'y vais de suite, madame. Lui répondit Bianca d'une voix encore enfantine avant de partir dans les étages.

Une bonne dizaine de minute plus tard il n'y avait toujours pas de signe de la princesse. Sa duègne qui était en train de couper quelques légumes commençait vraiment à trouver le temps long, elle avait souvent tendance à s'inquiéter beaucoup trop, ce que sa jeune maîtresse lui reprochait docilement de temps en temps. Ne la voyant point revenir, elle s'impatienta.

-Je vous le dit. Lança-t-elle plus pour elle-même que pour les autres femmes présentes dans les cuisines. -Cette petite me fera avoir des cheveux blancs avant l'heure…Nom de dieu! Jura-t-elle en voyant au même moment passer sous le déluge à toute allure une fine silhouette bordeaux devant la fenêtre. -Oh, pardon seigneur, j'ai juré. Se fustigea Cecilia de ses paroles en faisant son signe de croix sur sa poitrine en signe de rédemption. La créature qu'elle avait vue passer dehors, lui avait donné l'impression d'avoir le feu aux jupes tellement elle courait vite. Subitement, la domestique alla ouvrir la porte qui donnait sur la cour. C'est à ce moment précis qu'Angélica entra prestement dans les cuisines, complétement trempée et hors d'haleine sous le regard médusé de Cecilia et de quelques autres domestiques.

-Jésus, Marie, Joseph…S'écria sa duègne en voyant le bas de sa jupe couvert de boue. -Mademoiselle…mais enfin d'où venez-vous? Voyez dans quel état vous êtes.

-Mes excuses…les plus...sincères…Répondit péniblement la princesse qui essayait de reprendre son souffle. -Mais j'ai rencontré un imprévu en chemin…

-Un imprévu? S'étonna Cecilia qui était venue à côté d'elle, pour recouvrir les frêles épaules de la jeune fille d'une épaisse couverture qu'une autre domestique lui avait glissé précédemment entre les mains. Elle guida ensuite la princesse vers l'âtre de la cheminée pour qu'elle puisse se réchauffer un peu. -Venez mademoiselle, vous tremblée comme une feuille, asseyez-vous là sur ce tabouret.

Bien entendu quand Angélica parlait d'un imprévu, elle pensait surtout au duc. Mais il n'était pas question d'évoquer le sujet avec son ancienne gouvernante. Alors une fois assise, pendant que Cecilia l'aidait à se délester de ses bottines en piteux état, elle lui expliqua:

-Tonnerre m'a faussé compagnie, il a sauté la barrière de l'enclos où je l'avais laissé. Je crois qu'il a eu peur de l'orage. Menti-t-elle remarquablement bien. -Mais il reviendra. Toutefois quand le temps se fera plus clément, je vous serai obligé d'envoyer des gens à sa recherche.

-La chose est amusante. Un étalon nommé Tonnerre qui a peur de l'orage…Commença sa duègne d'un ton léger. -C'est un comble.

-Oui en effet! Répondit la jeune femme en riant à sa remarque.

-Tranquillisez-vous mademoiselle, le maître d'écurie s'occupera de ramener cet animal sain et sauf. Pour l'heure occupons-nous de vous. Regardez plutôt l'état de vos bas? Mon dieu, mon dieu…Se désola Cecilia. Même avec les talents de notre blanchisseuse ils sont irrécupérables, comme votre jupon. En revanche ça ne devrait pas poser de problème pour votre manteau.

-Excusez-moi encore de vous avoir inquiété, Cecilia. Dit la jeune fille l'air sincère.

-Ce n'est rien, mademoiselle, vous êtes là c'est tout ce qui importe. J'ai envoyé votre dame de chambre vous préparer un bain chaud, il ne faudrait point que vous attrapiez la mort. Allez-y donc…

-J'y vais de ce pas merci beaucoup. Vous pensez toujours à tout. La remercia Angélica qui se releva pour se rendre à toute vitesse dans ses appartements.

X.X.X

Le prince Amedeo qui était revenu de Florence en fin d'après-midi se trouvait maintenant en compagnie de sa sœur dans un de ses ateliers aménagé dans l'immense grenier du château. Le jeune prince était passionné par beaucoup de chose dont la physique et l'ingénierie. Il aimait par-dessus tout créer des machines complexes ou encore de simples mécanismes, de toutes sortes et pour toutes les fonctions possibles. Son travail consistait à fournir des solutions techniques à tout problème civil ou militaire. Mais dans sa quête de création technique, la machine volante était de loin l'objet de ses recherches en ingénieries auxquelles Amedeo aimait consacrer le plus de son temps libre. Dans ces domaines Amedeo possédait d'indéniables qualités, il s'était révélé comme un mécanicien observateur et imaginatif ainsi qu'un dessinateur brillant. L'atelier était d'ailleurs envahi d'esquisses, de croquis fait de sa main et parfois dessiné avec l'aide de sa sœur qui venait lui tenir compagnie où l'aider dans ses projets de temps en temps dans ce qu'elle appelait «l'antre» de son frère. Angélica aussi avait son jardin secret et c'était principalement dans la nature qu'elle pouvait se laisser aller à rêver, dans les vastes forêts qui entouraient leur domaine. En dehors de ça, elle, était plus portée sur les arts tels que la musique et la danse ainsi que l'écriture. Toutefois, les deux jeunes gens avaient des centres d'intérêts qui les réunissaient, comme: L'art du dessin, le maniement des armes, l'équitation et bien d'autres choses encore.

Le frère et la sœur avaient la réputation dans la région d'être des rêveurs éclairés, des libres penseurs. Cette façon de penser si libre, avait souvent tendance à créer un faussé entre eux et leurs contemporains. Mais peu importe se disaient-ils, du moment qu'ils se comprenaient tous les deux. C'est à ce moment où ils étaient seuls, sans la présence de domestique, qu'Angélica choisi de parler à son frère de la lettre qu'elle avait reçu plus tôt dans la journée. En omettant bien sûr d'évoquer sa troublante rencontre avec le duca di Toscana. Pour la première fois de sa vie Angélica sentait qu'elle commençait à avoir des secrets rien que pour elle, et qu'elle ne pouvait pas s'en ouvrir à son frère. Rien que l'idée de lui en parler lui nouait la gorge si fort qu'aucuns sons n'auraient pu sortir de sa bouche.

-Frère. Appela-t-elle en faisant lever les yeux de ce dernier de ses croquis. -Une lettre venant de notre père est arrivé ce matin.

-Et tu me dis ça seulement maintenant, petite sœur? Ricana gentiment Amedeo en s'adossant à son siège. -Tu l'as déjà lu j'imagine. Alors dit-moi un peu les nouvelles du palais de Turin.

Sa sœur vint vers lui en sortant la lettre d'une des poches de son pantalon et la lui tendit:

-Tiens lit toi-même. Je gage que tu seras aussi surprit que moi.

-Non, vas-y je t'en prie lis toi. Insista-t-il en donnant des coups de crayons sur l'un de ses croquis devant lui. -Je t'écoute avec attention.

-Comme tu voudras. Répliqua sa sœur qui s'éclaircit la voix avant de déplier la lettre et de la lire à voix haute:

«Le 20 Juillet 1710

Mes chers enfants,

Nous espérons que cette lettre vous trouvera tous deux en bonne santé, votre retour à Turin est prévu dans un mois et pourtant dieu sait combien nous souhaiterions que vous soyez déjà là auprès de notre famille. Nous avons le plaisir de vous informer que notre chasse à courre annuelle se tiendra le 14 septembre, nous entendons que vous y preniez part. De plus mes enfants, si nous vous écrivons c'est également pour vous enjoindre à faire la connaissance d'un homme que nous tenons en haute estime, il s'agit du Duca di Toscana. Il demeure à Florence pour cet été et il nous plairait beaucoup que vous lui fassiez bon accueil. Nous gageons qu'il saura vous être agréable et que vous l'apprécierez comme il se doit. Et nous l'espérons, devenir votre ami autant qu'il est devenu le nôtre.

En attendant votre retour, mes enfants, soyez assurés de notre sincère affection.

Votre père.»

Une fois qu'elle eut fini de lire, son frère se leva prestement en étendant le bras vers elle en s'écriant ahuri:

-Fait dont voir!

-Tu vois, je te l'avais dit que tu serais surprit. Ricana légèrement sa sœur amusée de sa réaction, en lui remettant dans la main la lettre pour qu'il la lise à son tour en silence.

-Ça par exemple, il m'est difficile de croire ce que je lis. S'étonna le jeune homme les sourcils froncés.

-Moi aussi, ça ne ressemble pas à notre père et pourtant il s'agit bien de son écriture.

-Oui, je vois. Répliqua Amedeo. -Quoi qu'il en soit cette lettre pique ma curiosité…Déclara le jeune homme avec une mine concentrée comme s'il réfléchissait à quelque chose de bien précis.

-A quoi songes-tu? Lui demanda sa sœur qui connaissait par cœur cette mine pensive et cet air grave dans les yeux de son frère.

-Je pense qu'il faut faire ce que notre père nous demande et rencontrer cet homme! Avoua-t-il sans détour, sans remarquer l'anxiété soudaine qui passa sur le doux visage d'Angélica des suites de cette déclaration inattendue.

-Tu crois? Balbutia-t-elle.

-Allons Ange, tu n'es pas intriguée de voir à quoi ressemble cet étranger? S'étonna son frère devant le peu d'intérêt que manifestait sa petite sœur d'ordinaire si curieuse de tout. -Et de savoir d'où il vient... Poursuivit le jeune homme en la fixant de ses yeux marrons-verts. -…Lui qui est sorti de dieu seul sait où et je te rappelle, que c'est également cet étranger que notre père a, aussi surprenant que cela puisse paraître, considéré avec tant de hâte comme son «ami» ? De plus, j'ai ouïe dire que personne ne le connaissait à la cour de Turin.

-Détrompe-toi, je suis aussi intriguée que toi de savoir qui il est. Lui répondit sa sœur d'une voix légèrement sur la défensive. -Si notre père désire que nous fassions sa connaissance, alors soit!

Amedeo pour seul réponse acquiesça de la tête, l'air toujours aussi pensif. Il contemplait avec attention la lettre qu'il tenait dans sa main.

-Tu as une idée en tête. Lui dit Angélica, d'une intonation qui sonnait plus comme une affirmation, qu'une question.

-Oui, je compte me renseigner pour savoir où ce duc demeure à Florence. Car comme tu le sais, il était convenu que nous recevions nos amis le 23 de ce mois. Convions-le, lui aussi au château. Ainsi nous pourrons voir de quoi cet homme à l'air et nous faire notre propre idée sur ce curieux personnage qui semble tant plaire au prince du Piémont.

-L'idée n'est pas mauvaise, frère. Admis sa sœur après un instant de réflexion. -Le recevoir en comité restreint sera la meilleure façon pour nous de faire sa connaissance.

-Oui c'est certain. Et…poursuivit Amedeo d'une voix tout à coup hésitante. -J'aimerai…pouvoir compter sur ton aide.

-Mon aide? Répéta-t-elle sans comprendre.

-Oui…ton aide me serait précieuse Ange. Tu es plus habile que moi pour ce qui est de l'art de faire la conversation. Si je suis à l'aise en compagnie de mes amis, je ne suis guère autant bon hôte que toi et avouons-le tu es bien plus enjouée que moi avec les invités. Que veux-tu, à chacun ses talents. Expliqua-t-il d'un air désinvolte.

-Je vois…Murmura Angélica en arquant un sourcil, signe qu'elle n'appréciait guère l'idée de servir d'appât pour satisfaire les interrogations légitimes de son frère auprès de l'énigmatique duc. -Si nous nous résumons, en fait tu me demandes de jouer de mon charme naturel sur cet inconnu pour le pousser à la confidence sur les raisons de sa présence soudaine à la cour de Turin. Lui rétorqua-t-elle d'un ton sarcastique.

-Tu comprends toujours tout ma sœur. Reconnu Amedeo dans un sourire sincère. -Oui et c'est dans notre intérêt de le faire tu peux me croire. Car un homme qui est parvenu aussi vite à éveiller l'attention et l'intérêt de notre père jusqu'à même être gratifier ouvertement de son amitié. Je trouve ça…suspect! Avoua-t-il enfin. -Pour moi cela cache quelque chose qui m'échappe encore. Ce que je te demande Ange, c'est important…Je te demande de faire confiance à mon instinct. S'il te plaît, accorde-moi cette requête comme une faveur. Tanta-t-il de la convaincre.

Angélica demeurait silencieuse, elle réfléchissait aux dires de son frère, en commençant à faire les cent pas dans l'atelier. Elle savait qu'Amedeo avait raison. Et ce n'était pas qu'elle ne voulait pas l'aider en faisant ce qu'il lui demandait, non. En réalité elle craignait de ne pas pouvoir être en mesure de le faire. Car pour avoir rencontré quelques heures plus tôt le Duca di Toscana, elle savait à quel point il pouvait être déstabilisant et impressionnant. Elle-même qui pourtant avait plutôt confiance en elle, s'était retrouvée complétement désemparée face à lui. Rien que le souvenir de cette rencontre si troublante la faisait encore frémir d'un sentiment de malaise qu'elle ne parvenait toujours pas à s'expliquer. Elle doutait de pouvoir cerner qui était cet homme ainsi que ses motivations. Néanmoins rien ne lui interdisait d'essayer. Bien sûr qu'Angélica désirait autant que son frère d'en apprendre plus sur ce duc. Mais son instinct à elle, lui disait d'observer un peu plus de réserve vis-à-vis de cet homme. Angélica était peut-être de nature téméraire, mais elle savait aussi faire preuve de prudence.

Tout à coup, l'attention des deux jeunes gens fut attirée en direction de l'escalier en bois qu'ils entendirent grincer, signe que quelqu'un montait les voir.

-Vos altesses! Appela la voix un peu essoufflée de Cecilia qui venait d'apparaître dans l'atelier, portant à son bras un panier rempli de bougie pour faire le changement sur les chandeliers. Dieu du ciel ! Je ne m'y ferais jamais à ses marches…Murmura-t-elle en reprenant un moment son souffle.

Le prince se leva de sa chaise et vient vers elle l'air gai, pour la soulager du poids du panier qu'il prit dans ses mains avant de lui dire: -Allons dame Cecilia, je vous ai déjà dit mille fois de laisser à Lucio le soin de monter ici s'il y a des choses à nous apporter. Je vous en prie, asseyez-vous un instant.

-Merci de votre sollicitude Amedeo. Mais c'est inutile, je vais redescendre, juste le temps de changer les bougies et je vous laisse. S'empressa de répondre leur ancienne nourrice. Cette dernière fit quelques pas dans la pièce et se figea net quand son regard se posa sur la princesse et plus principalement sur la façon dont elle était accoutrée. Cecilia soupira et s'écria la mine soudain désapprobatrice:

-Mademoiselle, je vous l'ai déjà dit il me semble…que vous vous vêtissiez comme un homme quand vous ferraillez avec votre frère, je le conçois. Mais pouvez-vous m'expliquer pourquoi vous vous obstinez à ne point vouloir vous vêtir comme une dame de votre rang? C'est dont-là une tenue pour une jeune femme? Pantalon, chemise d'homme, il ne vous manque qu'une épée à la ceinture…

Angélica ne répondit pas aux remontrances de Cecilia, elle se contentait de rire à ses remarques comme une enfant espiègle. Ce n'était pas la première fois qu'elle les entendait. Cela ne la touchait même pas. C'est son grand frère qui posa le panier de bougie sur la table qui intervint pour elle auprès de la gouvernante:

-Voyons, Cecilia… Commença-t-il d'un ton amusé. -Ne trouvez-vous point que cela lui sied bien? Et puis, convenez-en, comment voulez-vous que ma charmante sœur m'aide dans mon atelier, vêtue d'une robe qui s'accrocherait partout et manquerait de la faire tomber, faute de mobilité. On n'a pas idée!

La gouvernante arqua un sourcil, peu convaincue par les dires du prince. Puis elle soupira et dit d'une voix lasse:

-Pourquoi ça ne me surprend pas de vous entendre dire cela, Amedeo. De toute façon vous prenez toujours la défense de mademoiselle votre sœur.

-A quoi sert la famille?! Lui lança Angélica d'un ton rieur, le regard effronté. -S'il me plaît à moi d'être vêtue ainsi.

-Fort bien…fort bien! Je n'insiste pas d'avantage! Lui rétorqua la gouvernante un peu agacée de ce qu'elle considérait comme des enfantillages de la part de la jeune femme mais qui en même temps savait bien qu'il était inutile d'essayer de lutter sur ce sujet avec eux deux. Elle se détourna d'eux pour commencer à changer certaine bougie sur les chandeliers. -Vous ferez comme bon vous semble de toute manière têtue comme vous êtes! Marmonna-t-elle entre ses dents la mine renfrognée.

-Oh…Badina Angélica avec un léger rire en venant enlacer gentiment celle qu'elle considérait secrètement comme la mère qui lui avait toujours manqué. -Ne vous vexez pas Cecilia. C'est promis, demain je remettrais une robe, s'il n'y a que cela pour vous faire plaisir. Allons faîtes-moi un petit sourire.

Angélica entendit son frère derrière elle pouffer de rire dans sa main. Ces scènes toujours privées entre eux étaient assez courantes à vrai dire. Il n'y avait qu'en privé que la gouvernante s'autorisait à les appeler par leurs prénoms. Et même si les démonstrations d'affections des deux jeunes gens envers la femme qui les avait pratiquement élevés, la touchait fortement, Cecilia restait malgré tout une femme très pudique. La gouvernante attendrie, mais un peu gênée de cette étreinte inattendue des bras souples de la jeune fille autour de ses épaules, tapota gentiment l'avant-bras de cette dernière de sa main libre avec un petit sourire discret, se disant que la princesse n'avait pas perdu ce côté «câlin» comme elle l'appelait, que la jeune femme avait depuis l'enfance. Cecilia savait que c'était un peu la façon d'Angélica de lui démontrer son affection à défaut de pouvoir l'exprimer verbalement.

-Bon…J'imagine que ce n'est pas si grave. Murmura Cecilia plus pour elle-même. -Allons, allons ma fille. Poursuivit-elle les joues empourprées de gêne qu'elle essayait en vain de dissimuler. -Aidez donc votre frère…vous êtes là pour ça non?!

Angélica rit devant sa pudeur presque maternelle et rompit son étreinte pour venir vers son frère qui se tenait en partie appuyez sur la table la mine hilare en voyant l'embarras visible de la gouvernante qui s'empressa de finir son office. Une fois cela fait, la femme se dirigea vers l'escalier avant de se retourner vers le prince et sa sœur côte à côte, qui se retenaient tant bien que mal de rire.

-Au fait j'y pense, je vous ai préparé un gâteau aux framboises pour le dessert de ce soir. Informa Cecilia d'une voix devenue plus gaie, sachant très bien que c'était leur dessert préféré à tous les deux. Ça, c'était la manière très pudique à leur ancienne nourrice de leur dire qu'elle les aimait comme s'ils étaient ses enfants.

-Oh…merveilleux! Répondirent en cœur Angélica et Amedeo avec enthousiasme.

-Hum…émit la gouvernante avec un sourire avant de commencer à descendre les escaliers. -Le souper est à 20h, soyez bien à l'heure tous les deux! Leur lança-t-elle.

-Promis! Répondirent à voix haute le frère et la sœur avant de pouffer de rire une fois qu'ils la savaient partie.

-C'est moi, où Cecilia vient de prendre la fuite…Murmura Amedeo amusé. -Elle me fera toujours rire…

-Elle est touchante. Renchérie Angélica avec un grand sourire. -Enfin…Laissa-t-elle échapper dans un soupir. -Dis-moi de quoi donc parlions nous précédemment?

-Du Duca di Toscana. Répondit aussitôt son frère les traits de son beau visage redevenus sérieux.

-Ah oui, le duc… Fit-elle l'air pensive. -Écoute, frère. Poursuivit-elle. Je ne te promets rien le concernant, mais je ferais de mon meilleur pour t'aider.

-Merci à toi, petite sœur. La remercia son frère en lui caressant affectueusement la joue.

-Oh ne me remercie pas mon frère. Dit-elle en lui adressant un tendre sourire tout en prenant sa main dans la sienne. Comme tu l'as justement dit, c'est dans notre intérêt. Fais-le, invite le duc au château !

X.X.X

Les semaines passèrent et le jour du 23 août arriva très vite. C'est en fin d'après-midi, que leurs convives arrivèrent au château. Ces invités étaient des jeunes nobles plutôt proches de la famille Di Rosebourg. Parmi eux, il y avait le meilleur ami du prince Amedeo, le marquis Giovanni dit «Silvio» de la maison des Frescobaldi (l'une des familles florentines les plus importantes sur le plan politique, économique et social) ainsi que sa cousine Clara, tous deux étaient originaire de la noblesse Florentine et c'est en compagnie du baron Ettore Corti qui lui venait de la république de Venise que les jeunes aristocrates étaient venus passer l'après-midi et la soirée au château des Di Rosebourg. Ils avaient tous les trois l'avantage de connaître le prince et la princesse depuis leur adolescence.

Ainsi qu'ils en avaient convenu quelques semaines auparavant, le prince Amedeo avait fait envoyer une invitation au Duca di Toscana. Ce dernier, n'avait d'ailleurs point tardé à lui répondre favorablement et lui avait assuré qu'il serait présent ce jour-là. Pourtant à l'heure du dîner le duc n'était toujours pas arrivé au château. Avait-il eu un empêchement? Quoi qu'il en fût, la soirée suivit son cours sur la terrasse extérieure sur la gauche du château, la demeure avait été bâti sur un terrain surélevé, sur au moins trois niveaux. Le premier niveau donnait accès au château par l'allée principale par laquelle arrivait les visiteurs, puis en contre bas de la grande allée, le deuxième niveau était accessible par deux escaliers en pierre ornés de vases Médicis, qui se rejoignaient l'un l'autre donnant sur une autre partie et entrée du château ainsi que sur une terrasse et les jardins. Enfin un autre petit escalier descendait sur le dernier niveau du terrain où se trouvait un grand bassin de forme rectangulaire. Quand on arrivait par l'escalier on pouvait voir sur la droite, de l'autre côté du bassin qu'un monument de style baroque en pierre blanche y avait été construit, c'était la chapelle du château.

L'ambiance autour de la table sur la terrasse était gaie, légère. Les jeunes amis qui avaient fini de dîner depuis peu s'étaient lancés dans une de leur profonde discussion philosophique, sur la vie, l'existence…Et tant d'autres sujet qui passionnait la jeunesse de leur époque.

-…Non vraiment, mes amis. Reprit le prince assit en bout de table en face de sa sœur, qui reprenait peu à peu son sérieux après qu'Ettore eu fait une plaisanterie sur les philosophes qui avait fait rire toute l'assemblée autour de la table. -Je ne suis point de ces hommes qui exhibent des certitudes, mais je vous l'assure, c'est la connaissance, l'instruction des peuples, et par le résonnement que le monde sortira des ténèbres...

-Ah, je reconnais bien là l'esprit des Di Rosebourg. Lui répondit Silvio guère surpris d'entendre le prince parler ainsi. Je dois avouer que vos idées, précisa-t-il en pointant du doigt tour à tour Amedeo et Angélica, parfois me heurtent, mais je sens bien qu'elles vont dans le sens de l'avenir.

-Ce cher Silvio a raison. Intervint d'un ton désinvolte Ettore, assit à gauche de ce dernier. -Vous nous influencerez presque tous les deux.

-Nous monsieur? Répliqua la princesse faisant mine de ne pas savoir ce qu'il voulait dire. -Jamais! Ajouta-t-elle avant de laisser échapper un rire joyeux.

De nouveaux éclats de rire s'élevèrent autour de la table. Environ une demi-heure plus tard la nuit était tombée et les domestiques avaient installé quelques torches sur les présentoirs autour de la terrasse avec en plus des chandeliers sur la grande table. Trop occupés à refaire le monde, le petit groupe d'amis ne s'étaient point aperçu qu'une voiture venait d'arriver dans l'enceinte de la cour du château. Ils continuaient de deviser, de rire aux plaisanteries des uns et des autres. Les sujets de conversations allaient et venaient dans tous les sens passant des phénomènes de société aux conditions humaines, des philosophes aux auteurs et bien sûr l'art et la musique. Seul deux sujets ne venaient jamais sur la table: La cour de Turin et la famille au sens général. C'était une règle silencieuse établie entre eux dans ce groupe d'amis si restreint.

-Écoutez, prenez pour exemple Racine…Commença à expliquer Clara avec conviction. Il peint les hommes tels qu'ils sont et Corneille tels qu'ils devraient être…

-Oh Corneille…Cita Angélica avec enthousiasme. -Magnifique, écoutez donc «En ce moment mon cœur s'oublie et se souvient seulement qu'il vous aime» C'est tout simplement sublime.

Pendant que les jeunes gens parlaient maintenant littérature française, un domestique venait de se glisser discrètement auprès du prince Amedeo pour lui annoncer que le dernier invité qu'ils attendaient venait d'arriver au château.

-Vraiment, il est venu finalement?! S'étonna le prince en adressant un regard à sa sœur, qui quant à elle, avait retrouvé une mine plutôt sérieuse. -Et bien c'est que nous ne l'espérions plus. Introduisez-le je vous prie. Ordonna-t-il au domestique qui s'inclina respectueusement avant de tourner les talons pour aller chercher ce dernier convive.

-J'ignorais que vous attendiez encore quelqu'un. Souffla Ettore à Amedeo pour le coup réellement surprit au même titre que les autres convives.

-Nous feriez-vous quelques cachoteries, vos altesses. Renchéri Silvio sa curiosité naturelle piquée au vif, en s'adressant plus à la princesse assise en bout de table à sa droite, qu'au frère de cette dernière.

-Nous n'avouerons rien Silvio. Lui répondit d'un air mystérieux Angélica à son voisin de table. Vous verrez bien par vous-même de qui il s'agit…

-Allons Rose, ne faites point de mystère avec vos amis. S'impatienta le jeune marquis en lui adressant un franc sourire comme si cela avait une chance de faire dire à la jeune princesse qui était cet inattendu retardataire. -De grâce ne nous faites point languir davantage. Qui est-il donc?

-Voyons, Silvio ce ne sont point tes affaires. Le sermonna gentiment sa cousine guère surprise de le voir insister. -Nous n'avons point à nous mêler. Mes amis veuillez excuser mon cousin. Quand il est curieux il devient pire qu'un enfant trop impatient. Ricana-t-elle en connaissance de cause.

-Laissez Clara. Nous savons tous comment il est depuis le temps. Répondit d'une voix tolérante le prince amusé de leur réaction si impatiente. N'insistez pas mon ami. Ajouta-t-il à l'attention de Silvio. -Ma charmante sœur ne vous dira rien à ce sujet car comme moi elle n'était pas sûre de la venue de cet homme. Quoi qu'il en soit je suis certain que vous nous pardonnerez d'avoir tenue la chose secrète étant donné que comme vous nous allons faire sa connaissance ce soir.

«Oui, si on veut» Pensa aussitôt Angélica en entendant les paroles de son frère. Dans le fond, elle avait ardemment désiré que le duc ne vienne pas. Le souvenir de leur dernière et troublante rencontre était encore bien présent dans l'esprit de la jeune femme. Angélica se demandait comment cet homme allait se comporter cette fois-ci, étant donné qu'ils se connaissaient déjà tous les deux. Mais elle avait gardé en mémoire ce qu'il lui avait dit « …Vous me pardonnerez, chère mademoiselle, de garder ce que j'ai vu juste pour moi seul.» Cette simple phrase lui avait laissé croire qu'il ferait sans doute mine de ne point la connaitre et de feindre de la rencontrer pour la première fois.

Tout à coup, le regard jusque-là pensif de la jeune femme passa par-dessus l'épaule de son frère à quelques mètres plus loin derrière lui, pour aller se poser au sommet de l'escalier en pierre qui menait à la grande allée du château. Là, un homme s'y tenait et regardait fixement dans leur direction, ou plus exactement dans «sa» direction. En le reconnaissant Angélica se jura que comme la dernière fois, son cœur avait raté un battement. Ses yeux étaient comme attachés à cette élégante silhouette qui descendait maintenant l'escalier précédé par le majordome qui venait à leur rencontre. Elle ne parvenait pas à se retenir de dévisager le duc. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait, Angélica pu l'étudier plus attentivement, l'homme était en tout point semblable à celui qu'elle avait rencontré bien malgré elle quelques semaines auparavant aux abords du lac. La seule différence était que cette fois, il n'était point en habit de voyage, mais bien en habit de soirée. Ses cheveux naturels toujours impeccablement bien coiffés. Paré d'un ensemble bleu-gris orné de broderie argentée, il était d'une prestance inégalable, à couper le souffle. La jeune princesse qui secrètement se réjouissait d'être plus vêtue que lors de leur dernière entrevue, se trouvait cependant à l'instar de lui en le voyant, parée joliment mais cependant, le plus simplement du monde, qu'elle fut presque gênée de tant de prestance chez leur invité. Elle portait une robe blanche au tissu satinée parsemée par endroit de petites fleurs roses brodées avec pour seul autre ornement qu'une parure de diamant attaché à son cou. Pour le reste ses cheveux rebelles étaient en partie détachés. Il était vrai qu'Angélica, dans sa façon de vivre chez elle et sur ses terres, avait des goûts plutôt simples et privilégiait une manière d'être plus naturelle. Toutefois la jeune femme n'en demeurait pas moins coquette sans être superficielle. Il lui plaisait d'accorder de l'importance à son apparence et d'en prendre soin, surtout quand elle recevait en sa demeure. Et elle ne cachait pas son amour des belles choses.

Angélica, voyant les deux hommes s'approcher de la terrasse, adressa un coup d'œil entendu à son frère qui se trouvait de dos par rapport à eux, pour lui faire comprendre qu'ils arrivaient vers lui. Coup d'œil que ce dernier compris de suite puisqu'il se retourna à demi sur son siège au même moment où le domestique se posta à côté de lui pour annoncer officiellement à sa sœur et à lui :

-Vos altesses, votre invité le duca di Toscana. Dit-il d'une voix formelle, avant de s'incliner et de laisser la place au duc. Les autres convives s'étaient levés pour accueillir comme il se devait le dernier invité. Le prince et la princesse quant à eux étaient restés assis. L'homme s'avança avec grâce vers le prince en affichant un sourire qui sembla illuminer tout son visage. Angélica ressentie une fois encore cette même aura charismatique qui irradiait de lui telle une vague vous frappant de plein fouet le visage. Et elle remarqua sans peine que son frère ressentait visiblement la même chose qu'elle, car en découvrant son invité le jeune homme était demeuré impassible, aucune parole ne s'était échappée de ses lèvres pourtant légèrement entre ouvertes. Quand on connaissait Amedeo, on savait que c'était sa réaction habituelle quand il était surpris ou pris au dépourvu. Cette réaction n'échappa pas à Angélica, qui quant à elle se sentait soulagée de voir qu'elle n'était pas la seule à réagir de cette manière en présence du duc et elle nota même que leurs autres convives cachaient assez mal leur étonnement. L'ambiance autour de la table était désormais accablée d'un silence presque religieux. Est-ce que le duc s'en était aperçu? Ou peut-être était-il tout simplement habitué à ce genre de stupéfaction vis-à-vis de sa personne, puisqu'il n'en montra aucun trouble.

-Votre altesse. Salua le duc en adressant une respectueuse révérence au prince. -C'est un honneur de vous être présenté. Je vous remercie de votre aimable invitation. Cependant, vous me voyez confus de ce retard impromptu. Cela n'est guère dans mes habitudes, mais une affaire de dernière minute m'a retenue.

Angélica s'aperçut de suite que leur invité avait toujours cette même façon de s'exprimer, d'une voix agréable et posée, mais pleine d'assurance. Son frère qui n'avait pas encore dit mot fini par desserrer les lèvres:

-Il est vrai que vous vous êtes fait attendre monsieur, Mais nous vous excusons volontiers. Répondit courtoisement le prince qui parlait en son nom et celui de sa sœur. -Et je vous en prie tout l'honneur est pour nous. Ma sœur et moi-même sommes ravis d'enfin pouvoir mettre un nom sur un visage.

Le duc pour seule réponse inclina la tête sans se défaire de son sourire attrayant. Sans un mot son regard si singulier vint se poser sur la jeune princesse, qui il le savait, l'observait avec un intérêt à peine dissimulé de l'autre bout de la table.

-…Ah oui. Se reprit le prince en sortant prestement de sa contemplation de cet individu. -Permettez monsieur le duc, j'ai le plaisir de vous présenter…Lui annonça-t-il d'une voix chaleureuse en levant une main paume ouverte en direction de sa sœur toujours silencieuse mais très attentive à cet échange. -…ma très chère sœur, son altesse la princesse Angélica.

Cette dernière vit alors le duc se mouvoir avec élégance et commencer à s'approcher d'elle d'un pas lent mais décidé, avec un port de tête que n'importe quel roi lui aurait envié. Ses traits sublimes semblaient figés comme son sourire. Ses pupilles peu ordinaires plongées dans les siennes avaient en cet instant une expression que la jeune femme ne parvenait pas à s'expliquer. Angélica n'était guère habituée à ce qu'on la dévisage aussi ouvertement. A vrai dire cela ne se faisait pas vraiment dans le milieu dans lequel ils vivaient. Il était dit convenable d'observer plus de pudeur et de retenue en présence d'un membre d'une famille royale. Mais même de manière générale la noblesse était un petit monde très codifié aux usages d'ordinaire religieusement respectés par les aristocrates. Ce qui troublait la jeune princesse c'était le fait que cet étrange duc ne la voyait pas, non, il la regardait, cette simple nuance avait son importance. Angélica, n'avait pas cherché à fuir son regard si particulier, au contraire. Mais ces yeux à l'expression si perçante et ce large sourire qu'il lui adressait donnait en ce moment précis à cet homme quelque chose…d'inquiétant, mais à la fois tout aussi…séduisant. Ces impressions si contradictoires les unes entre elles que ce duc faisait naitre en elle l'ébranlait fortement. Bien qu'Angélica s'efforçât de ne rien laisser paraitre sur son visage, ainsi que des frisons inexplicables qui parcouraient son dos au fur et à mesure que cet homme s'avançait vers elle.

Une fois arrivé à sa hauteur, l'homme lui fit sa révérence, puis tout en se redressant il lui dit:

-Votre altesse. Permettez-moi de vous présenter mes hommages. Angélica remarqua tout de suite que le ton qu'il employait quand il s'adressait à elle était le même que lors de leur première rencontre, un ton presque caressant tel une plume vous frôlant langoureusement la peau. Et bien entendu la jeune femme éprouvait en cet instant une désagréable impression de déjà-vu. -Si vous me permettez, je dois vous avouer, mademoiselle. Reprit au même moment le duc. -…que vous voyant je réalise que ceux qui mon peint votre portrait étaient de mauvais peintres.

Voilà qui ne manquait pas d'audace, se disait la jeune femme un peu mal à l'aise en entendant ce compliment, surtout quand on avait connaissance du secret qu'ils partageaient déjà tous les deux. Ainsi qu'elle s'y était attendu le duc avait fait mine de lui être présenté pour la première fois. Elle ne répondit pas directement à ce qu'il venait de lui dire, mais le remercia d'un bref signe de tête avant de lui adresser la parole:

-Soyez le bienvenu parmi nous monsieur. Nous commencions à croire que vous vous étiez perdu en chemin. Lui lança-t-elle avec un sourire amusé mais toutefois discret. -Mais qu'importe, vous voilà c'est tout ce qui compte. Permettez que je vous présente à mon tour nos amis. Le baron Ettore Corti. Qu'elle désignât au même moment de la main, assit aux côtés de son frère. Ce dernier salua d'un hochement de tête le duc. -Ainsi que…Poursuivit la princesse. -Le marquis Giovanni Frescobaldi et sa charmante cousine Clara.

-Mademoiselle, messieurs. Salua poliment le duc avec un sourire cette fois plus courtois.

Angélica vit aussitôt qu'Ettore s'apprêtait à se lever pour laisser son siège aux côtés du prince au nouvel arrivant. Mais la jeune femme l'interrompit dans son geste:

-Laissez Ettore. L'enjoint-elle d'une voix douce. -Monsieur le duc. Appela-t-elle en tournant la tête vers lui. -Je vous en prie ne restez point debout. Prenez place! Le pria-t-elle poliment en lui accordant un sourire tout en désignant le siège inoccupé à côté d'elle sur sa droite.

-Avec plaisir, votre altesse. Je vous remercie. Répondit-il d'une voix enjouée tout en s'exécutant.

Une fois qu'il fut installé, Angélica nota que l'ambiance générale autour de la table était manifestement toujours en état de sidération. Finalement, la jeune femme se disait que ce n'était peut-être pas si mal d'avoir rencontré secrètement cet homme si…stupéfiant, avant tout le monde. Elle sentie alors qu'elle avait bien fait de le placer près d'elle à table et qu'il allait falloir, avant que la glace ne prenne entre les convives, qu'elle relance la discussion et remettent à son aise tout ce beau monde.

-Vous savez monsieur…Commença-t-elle en s'adressant au duc qui la fixait avec attention. -Nous sommes flattés que vous ayez accepté l'invitation que vous a adressé mon frère. Mais nous aurions compris que vos affaires ne vous permettaient point de venir nous rendre visite aujourd'hui. Mon frère et moi-même savons qu'il est des imprévus que nous ne puissions éviter.

La jeune femme vit le duc l'observer un bref instant la mine impassible avant de lui adresser un sourire en coin des lèvres. Même assit il n'en demeurait pas moins impressionnant, dans le sens intimidant, on aurait dit qu'il avait quelque chose d'inatteignable, d'insaisissable dans sa façon d'être en ce moment. Non pas qu'il semblait arrogant dans son attitude ou encore dans sa posture parfaitement droite. Loin de là, et cette manière qu'il avait de vous sourire où on se leurrerait volontiers à croire qu'il ne voyait que vous et personne d'autre. C'était très déstabilisant pour Angélica qui se disait que cet homme ne ressemblait décidément à personne.

-Votre sollicitude, mademoiselle, me touche. Avoua-t-il d'une voix aux accents toujours aussi sincère. Mais sachez qu'aucun imprévu ne m'aurait fait manquer l'occasion de rencontrer les enfants de sa majesté Vittorio-Amedeo II. Je m'en serais voulu de ne point pouvoir répondre favorablement à votre invitation.

-Vous êtes trop aimable. Répondit Angélica d'une voix un peu détachée. -J'imagine monsieur, que dans votre hâte de nous rejoindre vous n'avez guère eu le temps de souper? Se hasarda-t-elle à demander.

L'homme lui sourit une nouvelle fois de ce même sourire en coin que tout à l'heure. Puis lui répondit:

-Je vous remercie, mais j'ai déjà soupé. Lui assura-t-il.

-Vous boirez bien quelque chose, alors? Lui lança le prince. -Un peu de vin, vous ferait-il plaisir?

Le duc détourna lentement son regard de la princesse pour tourner la tête en direction du jeune homme:

-Oui, avec grand plaisir votre altesse. Je crois savoir que le vin produit sur vos terres, est un vrai nectar?

-Voilà un homme bien informé. Lança Ettore avec un sourire en adressant un coup d'œil à Amedeo. Ce dernier fit signe à un serviteur non loin de la table de servir un verre au duc.

-En effet c'est ce qui se dit. Confirma le prince ravi malgré lui par la remarque du duc. -Monsieur serait-il connaisseur? Interrogea-t-il curieux.

-En effet altesse, et je m'intéresse de près aux saveurs d'exceptions. Précisa-t-il avec un air affable.

-Voilà qui est joliment formulé. Dans ce cas je pense pouvoir affirmer sans me tromper que vous ne serez point déçu de l'expérience. Commenta le prince amusé. -Ici on consomme le vin généralement avec le repas, mais on ne s'interdit point de partager une bouteille entre amis, le soir juste pour le plaisir. Nous sommes un pays de tradition.

-Présenté comme cela je serai impardonnable de refuser d'y gouter. Répliqua le duc avec entrain, avant de lever son verre et de faire tourner le liquide aux reflets rubis devant ses yeux de la même couleur si troublante pour en juger la qualité, il en huma l'odeur, puis en bu une gorgée.

-En effet. Intervint Angélica. -Vous auriez offensé mon frère si vous aviez décliner son invitation à gouter au vin de nos vignes. Dit-elle d'un ton taquin. -Alors, votre verdict? En toute honnêteté cela va de soi. Demanda-t-elle l'air de rien.

-C'est un délice, mademoiselle. Répondit l'homme en buvant une seconde gorgée. -Je ne peux que donner raison à cette bonne réputation qu'on lui prête si justement.

-Je vous remercie, seigneur. Avoir un homme de bon goût à sa table est toujours plaisant. Dit Amedeo visiblement détendu depuis quelques instants. -Alors monsieur, le prince mon père m'a parler de vous et vous présente comme un homme de grande expérience en bien des domaines.

-C'est bien trop d'honneur, altesse. Répondit simplement le duc d'un ton désinvolte. -Disons que j'ai beaucoup voyagé et pour tout vous dire mes intérêts me portent naturellement vers les arts et les sciences.

A ces mots Angélica vit que les yeux de son frère se mirent à briller, signe que cet homme avait fait mouche. Cela l'amusa grandement et il lui sembla que l'auditoire se retrouva maintenant captivé par l'aparté du prince avec le duca di Toscana.

-Alors, vous allez bien vous entendre avec mon frère, seigneur. Déclara la jeune princesse. Mais prenez garde qu'il ne vous mène dans son atelier. Il n'y a pas si longtemps il voulut faire une petite démonstration de sa dernière invention et monsieur mon frère a bien failli faire bruler la toiture.

A cette déclaration les convives éclatèrent de rire, à l'exception du duc qui lui avait ricané plus discrètement mais avait la mine clairement amusée de l'anecdote. Le prince n'en fit pas grand cas de ses rires, puisque c'était vrai.

-…Ah oui ça on s'en souvient encore. Commenta Silvio qui riait en se remémorant la scène.

Pendant que le prince tentait de se justifier une énième fois de cet embarrassant événement auprès de ses amis qui ne l'écoutaient guère dans sa plaidoirie, le duc quant à lui s'était légèrement penché vers Angélica qui était en train de boire une gorgée de vin.

-Vous vivez dangereusement dite moi. Lui souffla-t-il d'une voix teintée d'humour.

-Vraiment vous l'avez remarqué? Lui rétorqua-t-elle spontanément prenant l'air faussement étonnée.

Aussitôt le duc pouffa d'un petit rire, fortement amusé, il avait l'air de vouloir se retenir d'éclater de rire. Sans doute ne souhaitait-il pas faire profiter l'assemblée de son rire si original que la jeune femme lui connaissait. Quant à cette dernière, elle lui souriait sincèrement pour la première fois, ce que le duc ne manqua pas de remarquer puisqu'il lui dit:

-Le sourire vous sied à ravir.

Angélica qui fut surprise de cette flatterie spontanée comme du regard très captivant de cet homme sur sa personne, ne s'était point aperçue qu'on les observait. Ou plus précisément que Silvio les écoutait d'une oreille attentive, car tout à coup il apostropha sans raison apparente le duc:

-Excusez-moi mon seigneur, vous me pardonnerez cette curiosité, c'est que voyez-vous je suis florentin et votre nom m'est familier mais point votre visage. Vous êtes apparenté à la famille des…? Demanda-t-il d'une voix légère et intriguée par ce détail, cependant, l'ombre qui passa dans ses yeux verts trahissait une attitude de méfiance à l'égard du duc. En tout cas c'est comme cela qu'Angélica l'interpréta sur le moment.

La jeune femme entendit Clara émettre un petit raclement de gorge dès qu'elle eut entendu son cousin parler «famille» avec le duc, réaction que ce dernier ignora royalement. Angélica nota que Silvio avait une drôle de façon de dévisager l'homme assis en face de lui, il avait l'air soudain froid en dépit de son sourire complaisant. Et il apparaissait à la jeune femme que la question du jeune et fringuant florentin n'était pas dénuée d'une certaine suspicion vis-à-vis de cet homme qui se prétendait issue de la même aristocratie florentine. Angélica reporta alors son attention sur son singulier invité et vit que le duc avait repris une mine impassible et s'était lentement recentré sur son siège en se tenant maintenant aussi parfaitement immobile qu'une statue. Il souriait de façon presque tolérante au jeune homme qui venait d'interrompre son aparté avec la jeune princesse.

-Que mon nom vous semble familier monsieur le marquis, cela ne m'étonne point. Et pour vous répondre je suis de parenté avec la famille de Médicis. Cela n'a rien de surprenant que vous ne vous souveniez point m'avoir déjà rencontré, car ainsi que je l'ai mentionné précédemment j'ai beaucoup voyagé ces dernières années et je ne me mêle que très peu aux grandes cours d'Europe. J'imagine que j'apprécie trop ma liberté d'aller et venir ou bon me semble. Expliqua-t-il calmement.

-A vous entendre monsieur…Intervint soudainement le prince avant que son ami Silvio puisse renchérir aux dires du duc, en effet Amedeo avait de suite vu l'œillade que sa sœur lui avait furtivement adressé, l'air de lui dire d'intervenir pour couper court à ce début d'interrogatoire, pendant que le duc répondait posément et avec assurance à la question qui lui avait été posée par le florentin. -J'en déduis que la cour de Turin n'est guère à votre goût ?

-Votre altesse, m'accordez-vous de vous parler en toute franchise? Demanda le duc en reportant son attention sur le prince.

-Mais certainement, je dirais même que vous le devez. Je vous en prie soyez franc. L'enjoint ce dernier d'une voix soudainement sérieuse.

-Disons seulement pour vous répondre, que j'imaginais cette cour peuplée d'esprits plus ouverts. Expliqua l'homme d'une voix contenue comme s'il choisissait soigneusement ses mots.

-Oui, je suis fort aise d'entendre d'autres personnes que nous, s'en rendre compte et le dire. En effet, le protocole de la cour de Turin comme dans bien d'autres d'Europe, interdit toutes conversations sur les affaires du royaume… Admit le prince guère désappointé par la remarque pertinente du duc.

-Alors il ne reste qu'à ces «beaux esprits» Reprit la princesse en voulant par cette expression parler des courtisans avec un ton légèrement méprisant. -…que les commérages et les ragots pour se divertir. Conclue Angélica d'un ton un peu blasé.

-Oui ces nobles gens ne sont point capables de s'amuser sans médire de leurs voisins. Renchéri Ettore sur le même ton.

-N'ayez crainte, ici vous pouvez parler à cœur ouvert, nous apprécions les êtres sincères. Rima Angélica avec un air complice en direction d'Ettore qui lui sourit en retour tout en sortant d'une poche de sa veste un petit carnet avec une pochette de laquelle il sorti un bout de fusain bien noir avec lequel il traça, non sans un certain enthousiasme, un trait sur le papier du carnet.

-Et voilà c'est parti! Déclara-t-il visiblement ravi.

-Ma sœur a raison, chez nous, vous n'êtes point à la cour, dites ici ce que vous pensez toujours. Rima à son tour Amedeo avec un grand sourire complice en direction de son voisin de table.

Angélica qui avait senti le regard interrogateur du duc sur elle, tourna la tête vers lui et lui expliqua:

-Je vois que vous n'êtes pas au fait de ce petit jeu d'esprit, monsieur. Que je vous l'explique vous verrez c'est très simple, le but est de faire le plus de rime à chacune de vos phrases à la fin de la soirée ce cher Ettore comptabilise les points et annonce le gagnant.

En réalité Angélica avait consciemment fait lancer ce jeu pour détourner la conversation. Car il était préférable que Silvio, n'intervienne pas sans le savoir dans la petite enquête que menaient les Di Rosebourg sur leur mystérieux visiteur, en lui posant des questions trop directes.

-Ce jeu semble divertissant. Il est heureux que j'aie tout mon temps. Faire du bel esprit la chose est facile et en plaisante compagnie cela me ravi. Répliqua le duc en entrant ainsi dans le jeu.

La princesse pour seule réponse lui adressa un sourire. Puis son attention se reporta sur Clara qui prit la parole:

-Et pourquoi, ne point poursuivre ce jeu sur quelques aires dansants. Il me plairait d'entendre maintenant une de nos mélodies d'antan.

-Jolie, cousine! Lança Silvio admiratif de sa phrase, puis il pivota vers la princesse pour la prier d'ouvrir le bal:

-Rose, nous feriez-vous l'honneur?

-Oui ma sœur. Lui dit son frère en faisant signe au majordome qui se tenait en retrait d'apporter quelques instruments. -Pourquoi ne point nous faire profiter de vos talents de danseuse à toutes les deux, mesdemoiselles? Nous nous ferons un plaisir ces messieurs et moi-même de vous accompagner en musique. Leur proposa-t-il avec enthousiasme. -Vous jouez d'un instrument seigneur? S'enquit-il auprès du duc.

-Mais certainement. Répondit simplement le duc dans un hochement de tête.

-Je ne suis pas sûr que…Tenta de décliner poliment la princesse sur un ton empreint de réserve, mais la jeune Clara insista.

-Oh s'il vous plaît, Rose. Vous qui aimez tant danser. Venez donc avec moi prendre place pendant que ces messieurs accordent leurs instruments.

-…Je crois savoir. Intervint à son tour le duc d'un ton désinvolte. -Que vous avez la réputation d'être une admirable et habile danseuse, votre altesse. Dit-il en dévisageant la jeune femme avec un air entendu qui, il le savait, elle seule pouvait comprendre.

-Vous savez cela? S'étonna Amedeo en arquant un sourcil interrogateur.

-Les talents de votre sœur en tous lieux la précède, altesse. Lui répondit le duc l'air de rien. -Et cette fois-ci, il m'est d'avis, que celui qui m'a dépeint avec passion son gracieux don, l'a fait de la plus fidèle et exquise des façons.

-Oh, très jolie rime, monsieur. Le félicita Ettore de sa rime bien placée avant d'ajouter un trait dans son carnet. -Quoi? Dit-il d'un air sur la défensive quand il remarqua le regard quelque peu désapprobateur que lui lançait son ami Silvio. -Hum, Rabat-joie! Lui souffla Ettore, taquin, à voix basse.

Angélica qui n'avait point quitté le duc des yeux, se sentait quelque peu embarrassée de cette rime si bien formulée. Décidément, ce curieux personnage avait bien et surtout habilement saisi les règles du jeu. D'ordinaire, la jeune femme ne manquait jamais une occasion de danser, mais cette fois elle n'avait guère envie de le faire. Et ce pour une raison simple, l'idée de danser devant le duc la mettait mal à l'aise. Surtout quand on savait dans quelles circonstances cet homme l'avait vu la première fois. Danser maintenant lui aurait donné l'impression d'être actrice d'une sorte de jeu malsain. C'est pourquoi elle choisit une alternative.

-Vous m'en voyez désolée messieurs, et vous aussi ma chère Clara. Mais je ne me sens point l'envie de danser ce soir. En revanche c'est avec plaisir que je vous jouerais un air de luth.

-Comme il vous plaira, Rose. Fit Clara déçue en affichant une moue un peu boudeuse. Toutefois à défaut de nous faire le plaisir de vous voir danser, je vous saurais gré de bien vouloir chanter.

-Et encore un point pour notre Clara! Déclara Ettore l'air clairement plus amusé que jamais en le notant d'un trait dans son carnet. -Allez réveillez-vous un peu vous autres, qui fera mieux?!

-Très bien ma sœur. Déclara Amedeo tout sourire. -Nous te prenons aux mots. Mettons la deuxième meilleure partie de nous à l'honneur. Chante donc à nos amis un poème harmonique mit en musique, mais en français tel sera le défi.

-Magnifique! S'extasiait encore Ettore plus pour lui-même en tenant admirablement bien les comptes. -Continuez, continuez!

-En voilà une bonne idée! En français c'est toujours apprécié. Chère amie faites dont rêver vos invités. S'écria Silvio, qui semblait avoir retrouver un peu de gaité dans la voix.

Angélica qui avait profité de leur échange de rimes pour se faire apporter un luth, affichait un sourire amusé tout en se redressant parfaitement sur son siège, avant de positionner ses fines et jolies mains sur l'instrument.

-Soit vous l'aurez voulu, alors ne soyez point trop déçus si je vous prends au dépourvu. Certes vous me rendez la tâche ardue mais ça ne m'empêchera pas de vous en mettre plein la vue!

-Excellant! Ricana joyeusement Ettore. -Et un autre point pour son altesse.

Des rires s'élevèrent de l'assemblée avant que ses membres se mettent à observer le silence pour écouter avec attention la cantatrice qui avait commencé à faire vibrer les premières cordes du luth. Quelques secondes après Angélica se mit à fredonner pour chauffer un peu sa voix, puis les premières notes sortirent naturellement de sa bouche.

-La jeune Iris me fait aimer ses charmes, Bien que son cœur s'oppose à mes désirs. Ah ! si l'Amour a de si douces peines, Hélas ! qu'est-ce donc que ses plaisirs ?

Tout en chantant la jeune femme gardait le contact visuel avec ses invités qui avaient pour certains pivoté sur leur chaise de sorte que leurs torses soient positionnés dans sa direction, signe qu'ils accordaient toute leur attention à sa prestation.

-Mon trouble croît, ma langueur est extrême, Plus je soupire, et plus je suis charmé. Ah ! qu'il est doux de souffrir, quand on aime, Hélas ! qu'est-ce donc que d'être aimé ?

La jeune femme avait une maitrise parfaite de son instrument. Elle possédait le talent de captiver son auditoire. Sa grâce naturelle donnait un charme certain à chacun de ses mouvements. Angélica était ce que l'on appelait communément une jeune fille accomplie. Elle avait une voix naturelle de soprano, d'une étendue de trois octaves, d'un timbre très clair, douce et pénétrante.

-Dans mes tourments je me flatte moi-même, D'un doux espoir mon cœur est enflammé, S'il est si doux d'espérer, quand on aime, hélas ! qu'est-ce donc que d'être aimé ?

Après ces dernières notes de luth jouées, une seconde de silence s'écoula avant que le public de la jeune princesse ne sorte de cet état second dans lequel sa délicieuse voix l'avait plongé et se mette à applaudir avec enthousiasme sa prestation.

-Magnifique ! S'écria son frère d'une voix admirative. -Comme toujours! Précisa-t-il ravi.

-Brava, brava*…Lança Ettore sur le même ton que le prince.

-Si vous n'étiez princesse…Commença Clara. -Je vous voudrais de tout cœur à l'opéra. De grâce chantez-nous encore un air. Supplia-t-elle.

-Oh vous me flattez chère Clara! Mais un seul me parait amplement suffisant. Répondit la princesse en faisant signe au serviteur à proximité d'elle de venir prendre le luth qu'elle tenait encore dans ses bras.

-Je suis désolé, Rose. Intervint à son tour Silvio avec un sourire. -Mais je donne raison à ma cousine. Nous ne vous tenons pas quitte. Il faut absolument que vous nous chantiez quelque chose d'autre…

-Ciel! Quel entêtement! Déclara la jeune femme d'un air faussement réprobateur. -Vous n'êtes pas venus ici, que je sache pour m'entendre vous jouer un récital. Ajouta-t-elle en donnant en même temps le luth au domestique.

-Et encore un point de plus pour notre Rose! Laissa échapper Ettore, toujours son carnet de jeu en main.

-S'il vous plaît! La pria le duc qui s'exprimait seulement maintenant, mais en français cette fois au grand étonnement de la jeune femme, qui remarqua que le ton de sa demande n'était point obligeant, mais il y avait dedans un air…ferme. C'était une intonation mêlée paradoxalement, de douceur et de fermeté, ce qui rappela de suite à Angélica celle qu'elle entendait d'ordinaire dans la bouche de son père, et uniquement dans la sienne. Cette façon qu'avait le souverain qu'il était, d'ordonner «sous des aires aimables » si on pouvait le dire ainsi. Et elle n'aurait su dire si le duc avait pu lire ce raisonnement dans ses yeux, car il reprit, toujours dans un français parfait: -Votre altesse, auriez-vous la bonté de nous faire profiter une dernière fois de vos talents?

Angélica demeura quelques secondes, silencieuse tout en le dévisageant la mine impassible. En elle, une sorte de voix intérieure ne se sentait pas de lui refuser cette requête. Et après tout pourquoi pas? Ce n'était pas grand-chose qu'on lui demandait. Toutefois, à la cour la jeune femme était habituée à «se mettre en scène» constamment, cela voulait dire qu'elle comme son frère, devaient en toutes circonstances paraître, susciter l'admiration de tous en se comportant en prince et princesse exemplaires. Ce rôle de figuration lui était terriblement pesant et fatiguant dans le sens qu'Angélica n'avait pas le loisir d'être elle-même à la cour de Turin et n'avait droit à aucun faux pas, alors quand elle était sur ses terres en toscane, la jeune princesse souhaitait plus que tout pouvoir faire ce que bon lui semblait sans être en représentation permanente. Cependant ce soir les choses étaient différentes, ils étaient entre amis. Enfin mise à part le duc bien sûr qui était, encore maintenant, un étranger pour elle et le regard rougeâtre si dérangeant de cet homme sur sa personne la subjuguait autant qu'il la troublait.

-Et bien…Commença la princesse d'une voix empreinte d'ironie pour dissimuler son embarras. -Devant cette hystérie collective, je cède. Les convives ainsi que son frère rirent de bon cœur à sa remarque. -Apportez mon violoncelle, je vous prie. Demanda-t-elle en même temps au serviteur qui lui avait repris le luth. Ce dernier le lui apporta rapidement, et la jeune femme se recula légèrement de sorte à laisser un peu plus d'espace entre la table et elle. Ensuite elle dégagea un peu les plis du bas de sa robe, pour pouvoir placer correctement son instrument préféré entre ses jambes. On ne lui avait point demandé de jouer un air en particulier alors elle en choisi un, qui lui plaisait beaucoup, après une inspiration Angélica commença à faire glisser son archet sur les cordes de l'instrument, les premières notes jouées elle se mit à chanter:

-Lascia ch'io pianga. Mia cruda sorte. E che sospiri la liberta! E che sospiri. E che sospiri la liberta! Lascia ch'io pianga. Mia cruda sorte. E che sospiri la liberta! *

Dans la voix de la jeune femme se trouvaient réunies la force, la douceur et l'étendue, et dans son style la tendresse, la grâce et l'agilité.

-In duolo infranga. Queste ritorte. De miei martiri. Sol per pieta! Lascia ch'io pianga. Mia cruda sorte. E che sospiri. E che sospiri la liberta! *

En vérité, la jeune princesse était une vraie virtuose. Mais qui restait modeste en toutes circonstances, elle n'aimait pas faire étalage de ses talents. Et puis, le chant était pour elle quelque chose d'intime. Et cet air qu'elle chantait en cet instant la touchait particulièrement. En entonnant la dernière phrase de son chant, elle mit tout son cœur dans ses ultimes notes, qu'elle tenue comme en suspend dans les airs, avec une maitrise et une justesse parfaite.

-Lascia ch'io pianga. Mia cruda sorte. E che sospiri la liberta! *

Dès que la musique se tue le public se mit simultanément à applaudir la jeune femme avec euphorie.

-Incroyable ! Murmura Ettore comme dans un état second. -On aurait dit le chant sublime d'un oiseau.

-Ciel, j'en tremble encore…Ajouta à son tour Clara qui avait senti ses poils s'hérisser sur ses avant-bras en entendant la voix si émouvante et magnifique de la princesse. La jeune aristocrate avait bien cru avoir cessé de respirer quand elle entendit Angélica tenir la dernière note aiguë de son chant pendant quelques secondes sans vaciller.

Amedeo et Silvio quant à eux, ils ne disaient mots, mais affichaient tous deux un sourire admiratif.

-Fascinant ! Soupira tout à coup le duc à côté d'elle, arborant un large sourire et un enthousiasme débordant, ainsi que des yeux brillants d'une lueur étrange, tout en applaudissant des deux mains la jeune cantatrice, qui cette fois ne put retenir ses joues de prendre une teinte légèrement rosée sous l'insistance du regard de cet homme.

-Quel talent ! Lâcha enfin Silvio l'air subjugué. -Il est fort dommage que l'on ne vous entende pas plus souvent chanter chère Rose.

-Oh, je vous en prie Silvio, ne me flattez pas. Lui répondit la jeune femme d'un ton modeste, tout en redonnant en même temps au domestique l'instrument dont elle venait de se servir.

-Ma sœur, accepte difficilement de recevoir des compliments. Commenta le prince en adressant un tendre sourire à cette dernière.

Plus tard en fin de soirée, Angélica et Clara étaient allées se dégourdir un peu les jambes près du bassin en contre bas de la terrasse. Les deux jeunes nobles dames s'entendaient bien et on pouvait dire qu'elles étaient amies depuis plusieurs années maintenant. Et ce n'étaient pas qu'elles souhaitaient fuir la compagnie de ces messieurs partis à l'intérieur converser entre hommes, mais elles avaient eu envie d'un petit moment entre femmes. Elles parlèrent de tout et de rien, changeant fréquemment de sujet au fil de leur conversation.

-Non vraiment Rose, je suis confuse de l'attitude de mon cousin.

-Mais laissez, vous dis-je. C'est Silvio après tout…

-Certes, mais tout de même, ce ne sont pas des manières de gentilhomme. Il est trop curieux et de ce fait peut faire preuve d'indiscrétion, même sa mère lui en fait le reproche parfois, c'est vous dire. Vous l'avez vu comme moi tout à l'heure. D'ailleurs je n'ai pas vraiment compris son attitude au cours de la soirée…

-Oui vous avez sans doute raison, mais je vous assure Clara, oublions cela. Votre cousin n'a rien dit ou fait de mal que je sache. Répondit-elle avec tolérance.

-Vous êtes trop bonne, chère Rose. Répondit simplement Clara en frissonnant sous la légère brise qui venait de souffler dans leur direction. -Ouh…L'air est bien frais tout à coup. Poursuivit-elle en croisant ses mains sur ses bras en les frottant un peu comme pour se réchauffer. -Vous, je vois, vous avait eu la présence d'esprit de prendre votre châle.

-En effet. Dit simplement la princesse en réajustant son châle couleur rose vieilli, qui reposait sur ses avant-bras. -Vous devriez aller de ce pas chercher le vôtre. Je ne voudrai pas que vous attrapiez froid ma chère amie.

-Vous avez raison, Rose, qu'elle étourdie je fais. Acquiesça vivement de la tête Clara. Attendez-moi je reviens. La pria-t-elle avant de tourner les talons pour aller chercher de quoi se couvrir les épaules.

-Soyez tranquille je vous attends là. Lui assura la jeune femme d'un air amusé en voyant Clara partir à la hâte vers l'escalier en pierre. En l'attendant Angélica faisait quelques pas près du bassin, l'air songeur. Il devait être presque minuit. La soirée c'était plutôt bien déroulée. Pensait-elle. Après qu'elle eut chanté son dernier chant, les jeunes gens avaient repris leur discussion et le sujet cette fois avait tourné autour des voyages. Angélica ne pouvait pas vraiment s'exprimer à ce sujet étant donné que le seul vrai voyage qu'elle ait pu faire dans sa vie était celui qu'elle avait fait avec son frère de Viterbo à Turin, voyage qu'il fallait évidemment garder secret. Elle n'avait jamais eu la chance de voyager en dehors d'Italie. Et c'était une chose qu'elle regrettait. Malheureusement les jeunes femmes de son époque ne voyageaient pas beaucoup, voire pas du tout, contrairement aux hommes. Pourtant voyager c'était précisément ce qu'elle aurait voulu faire. Au cours de la soirée le duc avait évoqué certain de ses voyages en Europe. Et les convives ainsi qu'Angélica l'avaient écouté avec attention et intérêt. Cet homme était en réalité fort intriguant et savait s'exprimer avec une aisance peu commune pour capter sans mal son auditoire. Angélica, se rendait bien compte en l'écoutant que c'était là un homme très cultivé, rien de surprenant alors dans le fait que cela ait retenu l'attention de son père. Toutefois, il n'échappa pas à la jeune femme que les paroles de cet individu avaient cette fâcheuse manie de donner quelques informations sur lui, mais en même temps rien sinon peu de chose en vérité. Dans le sens qu'il n'y avait jamais rien de personnel qui ressortait de ses mots. Ce qui rendait le duc encore plus difficile à cerner.

Soudainement la jeune femme frémit, car elle avait eu l'impression de sentir un courant d'air passer prestement sur sa peau d'ivoire, Angélica n'y attacha toutefois guère plus d'importance. Elle réajusta une nouvelle fois son châle tout en se retournant quand tout à coup la jeune femme tressaillit violemment, étouffant un cri de surprise en voyant que le duc se tenait juste derrière elle. Ses yeux de braises attachés sur elle, la mine impassible.

-Oh Dieu du ciel! Laissa-t-elle échapper malgré elle, en posant une main sur sa poitrine comme pour se rassurer et calmer son cœur qui s'était subitement emballé par la frayeur que le duc lui avait inspiré en apparaissant ainsi de nulle part, dans la pénombre. La jeune femme vit cet homme lui sourire, de façon mi-amusé, mi-navré. Puis il s'empressa de lui dire d'une voix qui se voulait douce et rassurante :

-Veuillez m'excuser, votre altesse. Mon désir n'était point de vous faire peur…

-…Vous ne m'avez point fait peur, comme vous dites! Le coupa plutôt vivement la jeune princesse tout en reprenant petit à petit constance. -Vous m'avez surprise. Rectifia-telle trop fière pour avouer qu'il lui avait clairement fait peur. -Vous n'étiez pas vraiment la personne que j'attendais. Voilà tout. Avoua-t-elle quelque peu embarrassée.

-Si ma présence vous importune, mademoiselle, ma foi, je ne vous l'imposerai point davantage. Dit-il sur un ton dénué de reproche, mais des plus courtois. -Je venais seulement vous saluer, avant de devoir prendre congé.

-Non, restez! L'enjoint d'une voix un peu hâtive la jeune femme en le voyant visiblement prêt à tourner les talons. Il s'interrompit net dans son mouvement en lui jetant un coup d'œil vif, attentif à ce qu'elle allait lui dire. -Enfin je veux dire…Balbutia-t-elle dans un léger rire, gênée de la situation. -Laissons cela ne fait rien, j'étais perdue dans mes pensées je ne vous ai point entendu arriver.

La jeune femme trembla en sentant l'air froid sur ses épaules, dans sa surprise, elle ne s'était pas rendu compte qu'elle avait par mégarde laissé tomber son châle à terre.

-Je vous en prie, voyons, je suis entièrement fautif, mademoiselle. Répondit le duc avec un sourire désarmant, en faisant quelques pas vers elle pour venir ramasser avec élégance le châle rose tombé à côté d'elle. -C'est moi qui aurais dû vous révéler ma présence. Termina-t-il sa phrase tout en époussetant d'un geste de la main le tissu avant de le rendre à sa propriétaire. -Bel ouvrage. Ajouta-t-il en parlant du tissu -Si vous me permettez, cette couleur vous sied joliment au teint.

-Merci. Dit-elle simplement, un léger embarras toujours visible sur son charmant visage. -Figurez-vous que j'en avais un autre bordeaux que j'affectionnais beaucoup. Poursuivit-elle en replaçant habilement le châle sur ses épaules. -Mais allez savoir comment, je l'ai malencontreusement égaré.

-C'est fort dommage. Répondit l'homme d'une voix posée avec un sourire plutôt énigmatique sur les lèvres.

-Oh, Laissez. Je me rends compte que cela n'a que peu d'intérêt pour vous et je vois que je vous mets en retard pour bien des futilités.

-Non point. Lui assura-t-il sans se défaire de son sourire.

-La soirée vous a-t-elle, diverti? Lui demanda la jeune femme, pour changer hâtivement de sujet.

-Follement. Répondit simplement l'homme de façon enjouée. -Je vous remercie encore de m'avoir invité. C'était une soirée délicieuse. Votre frère est un jeune homme ingénieux, il m'a parlé de ses travaux. Ils sont intéressants et ambitieux.

-Oui, il est vrai qu'il a de la suite dans les idées. Reconnue la jeune femme avec un sourire.

-Et il va de soi que vous êtes tout autant que lui, pleine de surprise vous aussi. La complimenta le duc avec un sourire.

-Dois-je en conclure que les airs, que j'ai chanté ont trouvés grâce à vos yeux? Se hasarda-t-elle à demander ensuite.

-Votre charmant accent quand vous chantez en français, ainsi que votre voix bouleversante feraient aimer tous les airs du monde, mademoiselle. Lui répondit-il en lui adressant un sourire éblouissant.

Angélica sentie une nouvelle fois ses joues prendre une teinte rosée en entendant tous ces compliments qu'il lui faisait.

-Vous reverrais-je bientôt ? Demanda-t-il soudain très calmement.

Angélica un peu étonnée de sa question n'y répondit pas de suite. Elle n'était pas aveugle, elle avait bien vu que cet homme si peu commun semblait lui porter un certain…intérêt, dont elle ne parvenait pas à s'expliquer la raison. En général, la jeune femme était habituée à ce que certains courtisans ou courtisanes s'intéressent à elle, plus à des fins d'approcher son père, que pour sa personne. D'où sa méfiance et son insensibilité aux flatteries. Cependant, venant du duc cela paraissait sincère. Et puis il n'avait semble-t-il guère besoin de s'attacher à lui plaire pour arriver jusqu'au souverain du Piémont, se disait-elle, puisqu'il avait visiblement par on ne sait quels miracles déjà les bonnes grâces de ce dernier.

La beauté naturelle d'Angélica, lui avait bien sûr valu de traîner plusieurs cœurs après elle, mais elle n'y accordait pas la moindre importance. Elle savait et voyait qu'elle pouvait parfois susciter le désir dans les yeux de certaine personne, mais elle avait toujours fait mine de l'ignorer ou parfois même elle ne se rendait tout simplement pas compte de son charme. Dans le fond elle se savait être une âme solitaire, mais qui secrètement aspirait à ce qu'on appelait «l'amour». Bien que cette dernière chose, lui faisait peur autant que cela lui semblait hors d'atteinte voire interdite aux femmes de son rang. Seulement voilà, pour la première fois de sa vie, Angélica avait l'impression que quelqu'un semblait réellement vouloir connaitre la jeune femme et non la princesse qu'elle était.

-Si vous avez d'autres voyages fabuleux à me conter ? Demanda-t-elle sans répondre à sa question.

Même si l'intérêt manifeste de cet homme ne la laissait pas aussi indifférente qu'elle le croyait, une partie d'elle ne souhaitait pas vraiment se retrouver de nouveau face à lui. Elle se sentait pour une raison inexplicable troublée par sa simple présence. Et elle gardait bien en tête qu'elle ne savait rien de cet homme en vérité. Quelles étaient ses intentions ou ses motivations? Pourquoi lui donnait-il l'impression de lui porter un réel intérêt? Vraiment, malgré son sourire affable et ses bonnes manières, la jeune femme ne semblait pas vouloir baisser la garde face à lui. S'en doutait-il? Peut-être, puisqu'il lui répondit d'une voix assurée, mais les yeux clairement rieurs:

-Je vois dans vos yeux si expressifs que vous semblez mademoiselle, avoir sur ma personne une idée bien arrêté. J'aimerais qu'il me soit permit de vous faire changer d'avis.

-Vous pouvez toujours essayer, monsieur. Répliqua-t-elle sans pour autant le contredire, avec un air de défi dans le regard comme dans sa jolie voix, comme si elle doutait qu'il puisse y parvenir.

-Je vous prends au mots mademoiselle. Répondit le duc, avec une lueur de malice dans ses yeux rouges, si perturbants, avant de reprendre: -Viendrez-vous à la chasse à courre du prince du Piémont qui se tiendra mi-septembre ? Interrogea-t-il sans se défaire du ton caressant qu'il avait dans la voix, cette douceur d'intonation qu'il ne semblait dédier qu'à elle.

-Bien entendu monsieur. Notre père nous y souhaite mon frère et moi. Répondit-elle comme si cela était plus une corvée qu'autre chose.

-Vous n'aimez guère la chasse? Devina-t-il en voyant son manque d'enthousiasme flagrant.

-Non, en effet. Admit-elle plus pour elle-même. -Et vous-même? Chassez-vous monsieur?

-Oui parfois. D'expérience je sais qu'il est certaine proie plus difficile à attraper que d'autre. Mais il me plait de prendre mon temps, d'observer, avant toute chose. Il faut dans cet art, savoir faire preuve de patience. Dit-il presque comme une recommandation. -Et je n'en manque pas. Précisa-t-il d'une voix étonnamment calme.

La jeune femme ne répondit rien, tout à coup son regard se porta sur la ceinture que portait le duc, ceinture qu'il n'avait pas quand il était arrivé sur la terrasse. Une épée dans son fourreau y était attachée. La jeune femme était comme son frère, passionnée d'escrime et d'arme à feu. Et le pommeau joliment ouvragé avec un filigrane en or sur la poignée de l'arme traditionnellement portée en ceinturon par les gentilshommes avait attiré son œil expert.

-Permettriez-vous que j'observe un instant votre épée, monsieur ? Demanda Angélica d'une voix qui trahissait une certaine impatience.

Le duc paru agréablement surpris, mais aussi étonné de cette demande soudaine à laquelle il ne s'était point attendu venant d'elle. Toutefois, il s'exécuta en silence et sortie dans un bruit métallique caractéristique, l'épée de son fourreau pour ensuite lui tendre l'arme. La jeune femme le remercia d'un signe de tête. Et saisit habilement le manche ou plus justement appeler la fusée de cette épée, qu'elle mit face à elle, la pointe de l'arme diriger vers le ciel pour mieux étudier la lame à double tranchants qu'elle observa avec minutie. L'épée semblait ancienne, mais à la fois moderne avec des ornements minutieux. Vraiment cette épée atypique ressemblait à si méprendre à son propriétaire.

-Lame en acier feuilleté? Interrogea-t-elle en connaissant toutefois la réponse.

-En effet. Confirma le duc en lui adressant un large sourire.

La jeune femme étendit ensuite le bras sur sa gauche en direction du bassin, examinant ainsi l'équilibre de l'épée dans le prolongement de son bras.

-L'équilibre idéal. Commenta-elle d'une voix experte. -J'avoue n'avoir jamais vu une épée comme celle-ci auparavant. Oserai-je vous demander d'où vous tenez pareille merveille ? L'interrogea Angélica avec une touche d'envie dans la voix.

-Vous avez vos secrets altesse, permettez-moi de conserver les miens. Répondit simplement le duc qui n'avait rien perdu de ce sourire à la fois ravi et rêveur que la princesse affichait ainsi que de la fascination qu'il avait vu luire dans les yeux de la jeune femme pendant qu'elle examinait son arme comme s'il n'était pas là. L'homme en toute franchise au premier abord ne se serait point douté une seconde de ce genre d'intérêt pour les armes chez la jeune princesse.

La demoiselle ne répondit rien, puis à la grande surprise de son interlocuteur, sans crier garde elle envoya avec adresse l'épée virevolté dans les aires avant de la rattraper habilement entre ses mains pour la tendre en direction de son propriétaire, le pommeau de l'arme dirigé vers lui.

-Fort bien, je vois que vous n'êtes point d'humeur à confidence. Tenez, je vous rends ce qui est à vous.

-Très impressionnant! Admit avec plaisir l'homme en voyant le sourire un peu espiègle que lui adressait en cette instant la jeune femme.

Le duc reprit l'épée et la replaça dans son fourreau en ajoutant : -Je dois avouer que je suis agréablement étonné de vous savoir experte en maniement des armes, mademoiselle, cela est assez inhabituel.

-Comme quoi les apparences sont parfois trompeuses. Elle le vit lui sourire étrangement à cette réflexion, puis la jeune femme se disait qu'il était temps de mettre fin à cette entrevue avant le retour de Clara, qui tardait à revenir d'ailleurs, que pouvait-elle bien faire, qui la retienne aussi longtemps ?

-Je ne vous ai que trop retardé il me semble. Excusez m'en. Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter bon retour. Dit-elle une voix douce mais un peu formelle.

-Je vous en prie. C'était un réel plaisir de revoir la charmante demoiselle du lac. Dit-il en s'avançant vers elle, les yeux brillants d'une lueur étrange, qui la fit frissonner malgré elle. Dieu que cette sensation lui était déplaisante.

Le duc étendit son bras et glissa sa main sur l'avant-bras de la jeune demoiselle, qui étrangement, sans qu'elle se l'explique, le laissa faire. Elle sentit ses doigts glacés se refermer sur sa peau, ce qui l'a fit frémir dans tout son corps, quand il les laissa doucement redescendre en une caresse, jusqu'à son poignet. Amenant sa main à ses lèvres, il y déposa un baiser sur les jointures. La froideur ainsi que la singulière dureté de ses lèvres sur sa peau la troublèrent faisant par la même occasion accélérer son rythme cardiaque tant ce regard qu'il lui adressait en cet instant la subjuguait, devant l'expression assurée de son visage, ses yeux étrangement voilés la dévisageant avec insistance. L'homme aux galantes manières, avait plongé sans gêne aucune ses prunelles qui semblaient maintenant presque noires dans les grands yeux marron sombre, si expressifs et si profonds de la jeune dame, des yeux où (se disait le duc) on s'y serait volontiers égaré en risquant avec plaisir d'y abandonner son âme.

Contre toute attente la jeune femme retira vivement sa main de la sienne. Comme si elle s'y était brûlée. Elle essaya tant bien que mal de dissimuler son embarras qui empourprait une nouvelle fois ses joues, mais en vain. Sa peau trop claire trahissait sa gêne, toutes les rares fois où elle rougissait.

-Bonsoir monsieur. Le salua-t-elle plutôt sèchement sans vraiment le vouloir. Tout en sentant son cœur s'affoler et cogner dans sa poitrine. Elle n'avait de mémoire jamais ressenti ça auparavant.

Le duc dont la main s'était refermée sur elle-même, la gratifia d'un sourire aimable avant de lui adresser une respectueuse et gracieuse révérence.

-Je ne désire point abusez plus longtemps de votre temps. Aussi, mademoiselle, je me retire. Avec le plaisir de vous revoir prochainement. Je vous souhaite le bonsoir.

Sans en ajouter davantage il rompit le contact visuel entre eux et tourna les talons en direction de l'escalier en pierre.

-Attendez! Appela la jeune femme derrière lui, il se stoppa, pivotant ensuite de moitié dans sa direction. -Il y a une chose que vous ne m'avez toujours point dite, monsieur. J'ajouterai même que vous auriez dû commencer par cela dès notre première rencontre.

-Et c'est? Interrogea-t-il curieux, mais la mine redevenue impassible.

-Vous parlez bien, très bien même. Répondit la princesse en faisant quelques pas vers lui, le bruit de ses talons claquant sur le dallage en pierre qui ornait tout le tour du bassin. -Mais jamais de vous. Précisa-t-elle avant de continuer: -Preuve en est faite, puisque même maintenant j'ignore jusqu'à votre prénom. Il ne me parait pourtant point indiscret de le connaître ? Allez-vous enfin me dire comment vous vous prénommez?

L'homme sembla hésité un instant. Ce qui intrigua Angélica, qui se demandait pourquoi tant de mystère. Puis il desserra les lèvres comme quelqu'un qui était sur le point de révéler un secret, d'une voix caressante il finit par lui répondre avant de s'en aller : Je me nomme… Aro.

X.X.X

A Suivre…

Note de l'autrice :

Personnellement j'ai adoré écrire ce chapitre :) J'y ai passé beaucoup de temps, en même temps dans ce chapitre, il s'agit de la rencontre d'Aro et Angélica. (Ce n'est pas qu'une rencontre, c'est LA rencontre).

J'espère qu'il vous aura plu. Je vous laisse le soin de me dire ce que vous en avez pensé en commentaire ou en message privé.

Rendez-vous au chapitre suivant !

Martisa21 ;)

X.X.X

Traduction chant:

Laisse-moi pleurer mon cruel destin et soupirer après ma liberté. Laisse-moi pleurer mon cruel destin et soupirer après ma liberté. Et soupirer et soupirer après ma liberté, liberté.

Laisse-moi pleurer mon cruel destin et soupirer après ma liberté. Que la douleur brise les liens de mon martyre, ne fût-ce que par pitié, de mon martyre, ne fût-ce que par pitié.

Laisse-moi pleurer mon cruel destin et soupirer après ma liberté.

*Mots Italiens:

-Brava: Bravo