Note de l'autrice :

Bonjour chères lectrices & lecteurs,

Je suis contente de vous retrouver pour ce nouveau chapitre. Comme toujours je remercie chaleureusement les personnes qui prennent le temps de me partager ce qu'elles pensent des chapitres postés ainsi que de l'histoire de manière générale. Ça me fait toujours autant plaisir d'échanger sur le sujet:)

Voilà, voilà, je vous laisse découvrir le chapitre V. Je vous en souhaite une bonne lecture !

A très bientôt…

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La Rose des Volturi – Chapitre V:

Un bouton de rose prêt à éclore.

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Château de la Venaria – Octobre 1710:

De son temps, Charles-Emmanuel II, le père de Vittorio-Amedeo, s'était fait construire à une vingtaine de kilomètres de Turin, un palais d'agrément et de chasse, la Venaria: un petit Versailles levé par l'architecte de la cour Castellamonte. Ici, plus encore qu'à Rivoli on continuait de chasser le cerf, l'ours ou le renard.

Quand la guerre en laissait le temps on venait y chasser deux fois par semaine. Le prince venait avec sa suite et franchissait la porte monumentale à l'entrée du bourg qui donnait sur une place ovale sur laquelle deux églises avaient été bâties face à face, puis rejoignait la Piazza a Teatro; plus loin on pénétrait dans la cour de l'horloge qui débouchait sur la place du Palais, laquelle était ornée de vastes parterres et de la fontaine du Cerf. Cette place était délimitée à gauche par les écuries, ainsi que la cour des chevaux, par le bâtiment de chenils, parallèles aux écuries. A droite, par contraste on pouvait admirer des jardins à l'italienne et en contrebas le «Grand Canal», un bassin alimenté par des fontaines. Derrière le palais s'étendait un luxuriant jardin qui était irrigué par un canal artificiel qui menait, après une course à travers le bois des rouvres, au gracieux temple de Diane chasseresse qui semblait lui-même émerger de l'eau.

Une centaine de personne habitant le bourg s'occupaient, des écuries, des chenils, des refuges du gibier, entretenaient les potagers et les jardins. Il y avait des vétérinaires et des maréchaux-ferrants, des selliers et des fauconniers. Il y avait par-dessus tout, les gardes-chasses qui arpentaient les bois, la veille des rendez-vous, pour en délimiter avec des kilomètres de ruban les zones les plus riches en gibier et que l'on réservait à la battue.

Sous le règne de Vittorio-Amedeo, le faste en raison de la situation financière de l'État, avait perdu de sa grandeur, mais au moment où l'éclat de sa favorite Jeanne-Baptiste se réfléchissait sur les rendez-vous mondains, La Venaria se consumait dans les derniers feux de la décadence. L'une des dernières chasses à l'image des fastes d'antan fut organiser en l'honneur de l'électeur de Bavière en visite à Turin.

Aujourd'hui, il ne restait rien de ce faste d'antan et en ce beau début d'automne, le vert sombre des prés et la rousseur brune des bois donnaient aux paysages de La Venaria un air particulièrement chaleureux et paisible en comparaison de l'agitation de la capitale turinoise à seulement quelques lieux de là. C'était justement en cette saison automnale qu'il était plaisant de résider au palais. La princesse Angélica ne s'y était installée que depuis quelques semaines avec son frère Amedeo, même si ce dernier se trouvait plus souvent au palais royal de Turin en journée qu'à La Venaria. Angélica appréciait notamment le calme, la beauté de la nature et l'air de la montagne qui régnaient en maître dans cet endroit si agréable.

Enfin pour ce qui était du «calme» Il faut dire que la jeune femme n'en profita pas longtemps car il ne dura pas. En effet la princesse qui avait espéré en gagnant ce pari contre son père, trouver à La Venaria un semblant de liberté…Déchanta vite quand elle apprit que sa grand-mère la duchesse douairière lui avait mandaté une de ses suivantes pour lui faire office de duègne, la marquise de Saint-Germain. Une femme austère et stricte, plus de la première jeunesse étant donné que la marquise fut autrefois la gouvernante du père d'Angélica, dans ses jeunes années. La jeune femme n'était pas dupe des réelles motivations de sa grand-mère à nommer son amie la plus dévouée à son service pour «surveiller»et lui rapporter, ses moindres faits et Royale, ainsi qu'on nommait respectueusement la mère du prince du Piémont à la cour, n'avait point désigné la comtesse Di Sommariva comme on aurait pu s'y attendre pour chaperonner la jeune fille, car il était de notoriété publique que les deux femmes ne s'appréciaient guère, «Divergence de point de vue.» Disait souvent la comtesse pour évoquer les origines de mésentente entre elles. En effet, la comtesse avait été une amie proche de la mère d'Angélica, c'était assez en dire. Car la jeune princesse n'ignorait pas non plus le caractère ambitieux et autoritaire de la duchesse douairière, rien de surprenant à ce que la vieille femme souhaite exercer un étroit contrôle sur sa petite-fille chez qui elle avait vite descellé une dangereuse volonté d'indépendance. Et ce pari gagné contre son père, n'avait fait que confirmer ce que la vieille duchesse avait pressentie concernant sa petite-fille.

Quoi qu'il en soit, Angélica supporta très patiemment cette situation. Ne souhaitant pas attirer l'attention sur elle, elle se contentait de jouer son rôle, en observant la conduite la plus respectueuse et détachée en public, de sorte que sa duègne de circonstance ne trouve rien à redire d'elle auprès de la duchesse. Cependant, il n'était point question de se laisser faire en sa demeure. Car il n'avait échappé à personne résidant ou travaillant au palais, que la marquise de Saint-Germain avait tendance à s'y comporter en maitresse autoritaire. Pour l'instant Angélica avait volontairement choisi de la laisser agir à sa guise pour endormir l'œil vigilant de sa grand-mère à son égard. Mais aussi parce que la jeune femme, était en proie à d'autres préoccupations que celle-ci. En effet, fin septembre, elle avait eu une curieuse surprise en ouvrant un des tiroirs de son secrétaire.

La jeune femme y avait trouvé une lettre qui, elle en était sûre, n'y était pas la veille. Et chose plus intrigante, l'enveloppe était encore cachetée. Chose surprenante étant donné que la princesse savait que sa correspondance en dehors des lettres de certains membres de sa famille et notamment de son père, était ouverte et lue avant qu'elle lui soit remise ou non d'ailleurs. Angélica trouvait ce procédé intrusif et humiliant, ne laissant point de place à une once de vie privée. Voilà pourquoi, après avoir fermé discrètement à clé la porte de sa chambre pour être sûre de ne point être dérangée, elle avait observé le sceau apposé sur le dos de l'enveloppe 'V' Cette armoirie, elle l'avait déjà vue, sans pour autant savoir à quoi elle correspondait. Cependant, elle savait, qui, l'arborait en collier d'or autour du cou. Angélica, réalisant cela, avait senti son cœur s'emballer sans raison dans sa poitrine. Elle était allée s'asseoir devant sa coiffeuse, en proie à une vive curiosité qui s'était emparée de son esprit quand elle avait ouvert prestement l'enveloppe et commencer à lire son contenue:

«Votre gracieuse Altesse,

J'espère que vous ne m'en tiendrez point rigueur si j'ose vous faire parvenir ces quelques lignes «à la dérobée». Ce genre de procédé, bien que peu conventionnel, est ingénieux vous en conviendrez avec moi j'en suis sûr. Cependant, je craignais à juste titre qu'une lettre envoyée de manière plus traditionnelle ne soit en premier lieu lu par des yeux indiscrets qui n'auraient par la suite point consenti à remettre cette missive en vos mains charmantes. C'est la raison pour laquelle je vous prie instamment, de ne pas essayer de découvrir par quel moyen cette lettre est arrivée jusqu'à vous. De plus, il me plait de penser que vous et moi partageons ce même goût pour les secrets.

Voyez-vous chère mademoiselle, depuis le premier regard que j'ai posé sur votre aimable personne, j'ai su que j'avais sous les yeux une créature qui n'était point ce qu'elle avait semblé être sur l'instant. Et cette certitude s'est considérablement fait de marbre au fil de nos rencontres où j'ai pu en entrevoir davantage vous concernant et il m'est apparu très clairement que personne à la cour n'a eu comme moi le privilège de vous voir tel que vous êtes…Courageuse, forte et d'une noblesse sans pareille et…à la fois emprunte d'une si douce vulnérabilité.

J'imagine que votre curiosité vous enclin à vous demander, pourquoi ai-je pris la plume dans le but de vous écrire ceci? Faudrait-il vraiment une raison autre que le plaisir de prolonger ainsi nos discussions si intéressantes en vous parlant librement au travers de ce papier, qui sera ma voix pour vous dévoiler quelques-unes des nombreuses réflexions que vous m'avez inspirées. Tout en vous n'est que sensibilité, et sachez que cette aimable qualité ne s'acquiert pas, elle est une richesse que seule l'âme authentique possède. Oui mademoiselle, je vous demande humblement ici, qu'il me soit permis de vous écrire et de prier le ciel qu'il vous inspire la charité de me répondre.

Quelle que soit votre décision, je gage que je m'attacherai à vous répondre du mieux que je pourrai. Aussi, dans l'attente de gouter au plaisir de vous lire ainsi que de vous revoir très bientôt je l'espère. Je vous prie de croire, chère princesse, en l'assurance de ma plus haute considération et demeure votre dévoué et discret serviteur.

Aro V»

La lecture de cette lettre avait fortement ébranlé la jeune femme qui tout en relevant la tête vers le miroir de sa coiffeuse, avait remarqué de suite le rouge qui lui avait sur le moment brûlé les joues. «Quelle audace!» S'était-elle dit, partagée entre l'inconvenance de la situation dans laquelle cet homme la plaçait et la flatterie que ses propos lui inspiraient malgré elle. Et d'un autre côté la jeune femme s'était sentie presque en colère de l'effronterie du duc. Cet homme se permettait des libertés comme s'il n'avait rien à craindre de ses actes comme de ses témérités. Milles et unes questions avaient alors traversés l'esprit de la princesse qui s'était demandée en premier lieu; comment avait-il pu lui faire parvenir cette lettre dans un tiroir de son secrétaire fermé à clé. Avait-il usé de la complicité d'une femme de chambre? Aucun moyen de le savoir, et il était impossible de mener une enquête à ce sujet sans risquer de se trahir. En vérité même si ces mots la touchaient plus que ce qu'elle voulait bien se l'avouer, Angélica s'était demandée à quel sorte de jeu, s'amusait le duc en lui adressant cette lettre. La jeune femme ne l'avait point revu depuis la chasse à courre, d'ailleurs il n'était pas resté, une fois la fin de la chasse sonnée le duc avait pris congé. Dès lors plus de nouvelles jusqu'à cette fameuse lettre.

«Que faire?» Avait-elle pensé perplexe, lui répondre? Elle s'était alors souvenue qu'un mois plus tôt, son frère avait mandé au duc une invitation dans sa demeure à Florence. Elle s'était donc dit que, quel que soit ce qu'elle déciderait, elle pourrait répondre au duc, discrètement à cette seule adresse qu'on lui connaissait. Mais pour cela elle savait qu'elle aurait besoin de la complicité d'une personne de confiance. Chose rare, dans le milieu dans lequel elle évoluait. Cependant, elle avait bien eu quelqu'un en tête, une personne qui ne poserait pas de question sur ses affaires et qui ferait ce qu'elle lui ordonnerait.

Début octobre, Angélica se retrouvait toujours face à ce dilemme, elle hésitait encore; se disant qu'elle pourrait tout aussi bien ne pas lui répondre et brûler cette lettre. Mais l'égo de la jeune femme, l'en avait empêché et la poussait à relire inlassablement ces mots. Ce que lui disait le duc, était une succession de compliments, pourquoi donc jeter un beau bouquet de fleur quand il n'est destiné qu'a vous ? Elle admit que le duc par ces marques d'estimes qu'il lui témoignait, piquait sa curiosité naturelle, notamment par ces phrases: «…vous dévoiler quelques-unes des nombreuses réflexions que vous m'avez inspirées» ou encore « …dans l'attente de gouter au plaisir de vous lire ainsi que de vous revoir très bientôt» Cette première lettre, était déjà fort galante et très bien écrite, de plus, l'élégance de son écriture régulière et raffinée sur le papier était un réel plaisir à lire, pensait la jeune femme, qui se demandait alors à quoi pourrait bien ressembler une prochaine lettre de lui. Et elle-même, que pourrait-elle bien lui répondre, si elle se décidait enfin à le faire?

-Pourquoi ne point saisir l'occasion qui m'est donnée, de découvrir certains mystères qui entoure cet intriguant personnage. Pensa-t-elle à voix haute, assise devant son secrétaire, la lettre entre les mains, le regard vague. -Je ne vois point de mal à lui répondre, mais il faut impérativement que je puisse cerner ses intentions. Que veut-il réellement de moi? Je sens qu'il y a toujours obstinément quelque chose qui m'échappe avec lui…

Tout à coup, la jeune femme sursauta en entendant toquer à sa porte.

-Votre altesse…Appela une domestique derrière la porte. -On m'envoie vous dire que le carrosse est attelé dans la cour.

-Très bien merci. J'arrive tout de suite. Répondit Angélica d'une voix blanche, en cachant hâtivement dans son corsage, la lettre qu'elle venait encore de relire si bien qu'elle la connaissait maintenant par cœur. Décidément cela risquait de devenir une habitude, mais au moins sa duègne n'aurait pas l'idée de venir fouiner par ici, pensa-t-elle avec ironie tout en songeant qu'il faudrait l'avenir trouver une meilleure cachette pour ses échanges épistolaires secrets. Pour l'heure Angélica s'apprêtait à rendre visite à une vieille amie avec un objectif bien précis en tête, qui pourrait servir ses intérêts.

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Ce fût vers l'âge de treize-quatorze ans, que le prince Amedeo était paru pour la première fois à la cour. C'était un âge où les enfants royaux étaient considérés comme digne d'être vu. L'usage voulait que le prince comme la princesse soient alors observés par les représentants des cours européennes qui par la suite diffusaient des portraits afin d'envisager d'après leurs traits physiques des alliances possibles. Ce qui importait alors dans le cas d'Amedeo, c'était sa qualité de représentation, sa conformité au modèle princier, son adaptation à la vie de cour.

Pour ce qui était de l'adaptation et de la discrétion le frère d'Angélica, était passé maître en la matière. Avec le temps le prince Amedeo s'était forgé une excellente réputation à la cour de Turin. Comme sa sœur du reste, le beau jeune homme y portait ce qu'il appelait un «masque de représentation» à chaque fois qu'il y paraissait, on disait de lui qu'en dépit de cette discrétion qui le caractérisait, qu'il était franc, et avait comme son père du tempérament dissimulé sous ses beaux traits de visage hérités de sa mère. Comme sa sœur adorée, il était quelqu'un de réfléchi, cependant moins éloquent qu'elle en société. Et cela se ressentait quand le jeune homme venait à la cour, car certains courtisans s'enquéraient souvent de savoir quand sa sœur allait daigner l'accompagner, car Angélica avait cette espèce de charme mystérieux, pourrait-on dire, qui attire la foule à elle sans qu'elle le recherche. En effet beaucoup de gens avaient du mal à les dissocier l'un de l'autre, tel des siamois. Amedeo en toutes circonstances s'efforçait de faire honneur à sa réputation. Malgré ses airs réservés, il était sociable et ouvert d'esprit, attentif aux idées nouvelles. Cherchant toujours le pourquoi du comment à toute chose. Le jeune homme n'avait pas beaucoup d'amis, mais ils étaient bien choisis. Amedeo était également d'un caractère prudent et surtout protecteur avec les personnes qu'il chérissait le plus.

Le jeune prince en vérité, parlait peu. Et cela suffisait à le rendre intriguant aux yeux des autres et donnait également à sa beauté naturelle quelque chose de magnétique. Il n'était alors pas rare de voir des jeunes demoiselles accompagnées de leurs mères, en quête de galantes attentions lui tourner autour. Si ce genre de manifestation avait pu être divertissant au début, le fait de plaire aux jeunes filles naïves l'avait lassé et complétement refroidi quand il arrivait parfois aux mères de ses dernières de papillonner devant lui comme des adolescentes. Angélica, se moquait d'ailleurs beaucoup de son frère, quand il lui rapportait les avances plus qu'explicites que lui faisait certaines femmes plus âgées que lui. Dans tous les cas, Amedeo ne faisait pas la chasse aux jolies filles, cela pour une raison simple, il n'avait aucun goût pour ça. Cependant, le jeune prince ne demeurait pas insensible aux charmes féminins, plusieurs fois son cœur s'était ému au passage de certaines dames de la cour, mais jamais pour qu'il envisage de faire réellement la cour à l'une d'entre elles. Sauf peut-être une…Adalina.

-Alors cher ami, vous étudiez ou vous comptez les nuages? Dit Silvio d'un air railleur à son ami le prince posté devant une grande fenêtre le regard lointain dirigé vers l'extérieur.

Les deux jeunes hommes se trouvaient dans la grande bibliothèque du château de la Venaria. Aux accents moqueurs de la voix de Silvio, le jeune Amedeo sorti de ses pensées et reporta son attention sur son ami qui l'observait depuis l'échelle sur laquelle il était monté pour prendre un livre sur l'une des étagères. La passion des études et des sciences avait toujours été la base de leur amitié. Et en ce jour pluvieux Silvio était venu de Turin pour rendre une dernière fois visite à son ami avant de repartir pour Florence en fin de semaine. Cependant le jeune florentin voyait bien que l'esprit du prince n'était pas à l'étude aujourd'hui. Et il lui avait semblé que depuis quelque temps Amedeo était plus distrait, absent par moment, comme maintenant. Bien qu'ils soient amis, le prince gardait pour lui certains de ses secrets, Silvio ne pouvait pas lui en faire le reproche étant donné que lui aussi en gardait un jalousement pour lui.

-Excusez-moi cher ami, j'étais dans mes pensées…

-Non vraiment? Je ne l'avais point remarqué. Ironisa Silvio en redescendant de l'échelle.

Amedeo rit à sa remarque emprunte d'un sarcasme évident avant de faire quelques pas vers la table encombrée d'ouvrages divers.

-Ne voulez-vous donc point me dire ce qui occupe vos pensées? Interrogea son ami d'un ton curieux.

-Oh, ce n'est rien Silvio, je n'ai seulement pas l'esprit aux sciences aujourd'hui…Répondit simplement Amedeo en venant prendre place sur la chaise en bout de table.

-Je vois, en ce cas que proposez-vous que nous fassions? Demanda le florentin tout en feuilletant les pages du livre qu'il avait dans les mains.

-Causons…Proposa simplement le prince.

-Si tel est votre désir. Acquiesça Silvio sans détourner les yeux de son livre.

-Vous devez, vous réjouir de rentrer à Florence bientôt?

-Oui, j'avoue que notre Toscane me manque. Mais sans vous, les Di Rosebourg, je crains qu'elle ne soit pas aussi attrayante que d'habitude.

-Vous nous flattez! Je suis cependant certain que vous trouverez de quoi vous consoler et vous divertir en notre absence. Quoi qu'il en soit, il vous faudra revenir nous voir à Turin plus souvent, ça a été un réel plaisir de vous avoir parmi nous ces dernières semaines. Lui répondit le prince avec sympathie, puis il ajouta : -Au fait j'y songe…Si d'aventure, vous rencontrez le Duca di Toscana à Florence, transmettez-lui mes salutations.

A la mention du nom de cet homme, Amedeo vit aussitôt le visage de son ami se fermer et le prince ressenti comme un malaise, comme lorsqu'on aborde sans le savoir un sujet épineux. Cette réaction spontanée de Silvio l'intrigua, si bien qu'il lui demanda très calmement: -Y aurait-il un problème?

-Non point. Répondit spontanément Silvio le regard un peu fuyant tout en refermant le livre qu'il tenait toujours entre ses mains pour ensuite le poser avec un soudain désintérêt sur la table de travail. -Si vous y tenez je le ferai.

-Arrêtez mon ami, je vous connais trop bien, quelque chose vous cause soucis concernant cet homme, je me trompe? Amedeo vit que Silvio semblait réfléchir à ce qu'il allait lui répondre, puis d'un ton hésitant il s'exprima:

-…Disons que ce gentilhomme ne m'inspire pas autant de sympathie et d'intérêt…contrairement à certains membres de votre famille. Avoua enfin Silvio en choisissant manifestement ses mots avec soin.

Un silence s'abattit sans crier gare dans la pièce des suites de cet aveu. Amedeo ne savait que penser de ce que son ami venait de lui dire.

-Quand vous dîtes contrairement à certains…Commença Amedeo d'un ton prudent, en rompant le silence en premier. -Vous pensez à mon père, j'imagine. Je ne puis vous donner tort, tant il est vrai que mon père lui a inexplicablement voué en peu de temps une admiration à laquelle on ne se serait pas attendu venant de lui…

-S'il n'y avait que sa majesté…Marmonna le florentin entre ses dents avec un air entendu.

-Qu'est-ce que vous insinuez? Demanda Amedeo sans agressivité mais clairement sur la défensive, s'imaginant sans doute que son ami parlait de lui. Ce que ce dernier comprit puisqu'il répondit aussitôt:

-Détrompez-vous Amedeo, ce n'était point à vous que je songeais en disant cela.

-Alors à qui donc songez-vous, en ce cas?

Silvio sembla tout à coup gêné d'avoir à se justifier de la sorte sur ses réflexions personnelles. A la mine qu'il affichait en cet instant on comprenait sans mal qu'il ne souhaitait pas en dire davantage.

-Eh bien? Insista calmement le prince devant le mutisme du florentin.

Voyant qu'il n'avait plus vraiment le choix face au caractère obstiné de son ami qui avait toujours à cœur d'aller au bout des choses, Silvio, de mauvaise grâce fini par céder:

-…A votre sœur Angélica.

Un air d'incrédulité passa dans les yeux vifs d'Amedeo laissant place à une surprise non dissimulée dans l'expression de son visage aux traits réguliers.

-Je vous avoue cher ami que ce que vous me dîtes me laisse perplexe. Qu'est-ce qui vous laisse à penser cela? Ma sœur fait simplement preuve de courtoisie et d'amabilité à son égard ainsi que moi-même, mais de là insinuer que comme notre père, elle…

-…elle n'est point insensible à sa présence. L'interrompit Silvio en parlant plus pour lui-même.

-Naturellement! Répondit Amedeo qui ne comprenait pas ce qui semblait poser problème à son ami. -Je ne vois rien de surprenant à ça, et j'ajouterai même que ce n'est pas non plus une raison pour s'imaginer des choses qui n'existe pas. Ma sœur n'est point un être insensible à la beauté comme nous tous ce me semble et disons-le cet homme est bien fait de sa personne et a de l'esprit, ce n'est pas un mal de l'admettre. Cependant, Angélica est trop intelligente pour s'arrêter à ces simples détails. Et s'il y avait autre chose à savoir, elle s'en serait ouverte à moi j'en suis sûr. Conclu le prince avec certitude sur ce dernier point.

-Certes…Dit simplement Silvio l'air de quelqu'un qui n'était pas complétement convaincu.

-Cet homme vous déplait tant que cela? Interrogea le prince cherchant toujours à comprendre l'attitude de défiance de Silvio.

-Écoutez Amedeo, nous sommes amis depuis longtemps. Alors je vous en prie ne m'en tenez point rigueur si je suis sur le point d'être très franc dans mes dires…Commença Silvio en pesant chacun de ses mots.

-Mais bien sûr mon ami. Le rassura Amedeo. -Vous n'avez pas à craindre d'être direct avec moi. Cela me change des courbettes que l'on m'adresse à la cour vous pouvez me croire. Dit-il avec une touche d'ironie. -Je vous en prie, dîtes-moi le fond de votre pensée.

Le florentin inspira profondément avant de s'exprimer:

-Oui je confesse qu'il y a un je ne sais quoi chez ce duc qui depuis notre rencontre me mets mal à l'aise, en dehors de ses yeux si perturbants, bien sûr. Plaisanta-t-il un peu nerveux avant de poursuivre: -Sans que je ne sache vraiment expliquer pourquoi…Comme je vous l'ai déjà dit, je n'ai jamais vu ou entendu parler de cet homme dans l'aristocratie Florentine. Non pas que j'ai la prétention de connaitre tous les membres des familles nobles de Florence bien entendu. Mais ce qui m'intrigue dans cette histoire c'est que ce duc soit apparu de nulle part et j'ai le sentiment qu'il cache des choses…Oh je vous vois venir. Dit-il en levant la main comme pour empêcher d'être interrompu, connaissant assez bien le prince qui venait d'entrouvrir les lèvres, s'apprêtant à parler. -...Comme tout le monde me direz-vous. Mais lui, il a une attitude bien particulière. Vous l'avez remarqué comme moi et une bonne partie des questions que je me pose le concernant vous vous les êtes posées aussi j'en suis sûr. Par exemple; pourquoi est-il venu à la cour de Turin? Personne n'y vient sans raison ou quelques intérêts, que je sache. Et pourquoi en sait-on encore à ce jour si peu de lui? Non vraiment, plus j'y pense plus il m'est d'avis que cet homme n'est pas digne de confiance et que sa venue à la cour dissimule un objectif bien précis…dont j'ignore encore les motivations, mais je compte bien découvrir ce qu'il en est.

Un nouveau silence assourdissant cette fois s'installa entre eux quand Silvio eu fini de parler. Amedeo, lui, était fort surpris des dires de son ami et s'étonnait même qu'il ne lui en ait jamais touché le moindre mot à ce sujet avant. Quoi qu'il en soit Silvio lui avait donné matière à la réflexion. Et le prince se disait qu'effectivement ces questions il se les était déjà posées, mais le jeune homme avait fini par se dire que cet homme venu de Toscane était simplement un excentrique dont il fallait accepter la différence, car après tout, il n'avait rien à lui reprocher, le duca di Toscana était semble-t-il en apparence un homme irréprochable. Mais cette fois les soupçons de son ami Silvio, suffirent à faire naitre en lui de nouvelles interrogations. Amedeo pensa alors à en parler à sa sœur, peut-être avait-elle pu en apprendre davantage auprès du duc lors de cette chasse à courre, et en réalisant cela son frère ne s'expliquait pas pourquoi à ce jour il n'en avait toujours pas parlé avec elle. S'en doute parce qu'il avait attendu que cela vienne d'elle. Mais non, étonnamment le frère et la sœur n'avaient point évoqué le duc depuis le jour de la chasse. Amedeo éprouva une drôle de sensation à l'idée qu'Angélica puisse volontairement lui cacher quelque chose, ça ne lui ressemblait guère. Eux qui avaient toujours eu l'habitude de fonctionner ensemble et non en solitaire face à l'adversité. Et il ne savait pas s'il devait essayer d'aborder le sujet avec elle en premier ou au contraire être plus attentif, patienter un peu et observer discrètement avant de faire quoi que ce soit. Et puis une autre interrogation lui vint aussitôt à l'esprit, concernant Silvio cette fois. Pour quelle raison son ami s'intéressait-il à ce point au duc? Et dans le fond Amedeo pensait déjà connaître une partie de la réponse à cette question.

-Ce sont là de graves soupçons que vous portez à son encontre, mon ami. Finit par dire Amedeo l'air songeur. -Avez-vous ne serait-ce qu'une preuve de ce que vous avancez?

-Non, ou du moins pas encore…Rectifia le jeune marquis. -Pour être totalement franc avec vous j'ai l'intention de profité de mon retour à Florence pour essayer d'en apprendre plus sur cet homme.

-Je m'interroge Silvio…Commença le prince d'une voix pensive. -Pourquoi tant de défiance vis-à-vis de lui? Et de plus, je ne puis m'empêcher de me demander quelle est la raison qui vous motive à vouloir mener une «enquête» si je puis dire, sur cet homme et ses intentions ? Car honnêtement disons-le, qu'est-ce que cela peut bien vous faire après tout?!

Un bref instant le florentin eu l'air mal à l'aise des suites de ces questions pertinentes. Comme quelqu'un qui en avait trop dit ou pas assez et maintenant se retrouvait pris au piège. Il savait que le prince n'allait point lâcher prise avant qu'il ne lui dise ce qu'il voulait savoir. Toutefois Silvio tenta de résister à ce tournant de leur conversation qui ressemblait maintenant plus à un interrogatoire. Il fallait reconnaitre qu'Amedeo était particulièrement doué pour ça, il savait comment obtenir des réponses à ses questions sans grande difficulté, sa sœur en revanche semblait être la seule personne immunisée contre ce talent.

-Je préférerais garder ça pour moi si ça ne vous dérange pas. Tenta malgré tout Silvio sachant pourtant que cette volte-face maladroite ne suffirait pas à faire lâcher prise au prince.

-Qu'est-ce qui vous souci mon ami? Demanda Amedeo en ignorant royalement sa réponse. -Vous avez été très franc jusqu'ici, je vous en prie continuez…l'encouragea-t-il d'une voix qui laissait transparaitre une certaine fermeté. Cette nuance n'échappa guère à Silvio, qui n'appréciait pas les rares fois où Amedeo usait de son statut pour lui faire avouer des choses qu'il aurait préféré garder contre son cœur. Alors il lui demanda d'un ton grave, ses yeux affichant une subtile défiance:

-Est-ce l'ami ou le prince qui me le demande?

Son ami l'observa en silence le regard perçant dont l'étincelle qui y brillait en cet instant était si semblable à celle qu'on retrouvait dans les yeux de son père, quand il parvenait à voir juste et ainsi déstabiliser ses interlocuteurs.

-Les deux! Répondit très posément le prince.

-Permettez-moi de vous dire qu'il me déplait de vous voir user de vos noires qualités de la sorte à mon égard. Lui rétorqua Silvio offusqué, ce à quoi le prince ricana d'amusement mais ne répondit rien à cela.

-Fort bien, puisque visiblement je n'ai guère le choix…Se résigna Silvio de mauvaise grâce. -Voilà j'ai des raisons de penser que…ce duc semble s'intéresser particulièrement à quelqu'un proche de vous. Et cela me préoccupe car ainsi que je vous l'ai expliqué, cet homme ne m'inspire pas confiance…

-Je vois, j'imagine que vous ne songez point au Prince du Piémont en me disant ça ? Devina sans mal Amedeo, bien trop perspicace.

-Non en effet.

-Donc, par élimination je ne vois qu'une personne, vous pensez que l'objet de son attention est ma sœur. Conclu Amedeo ne voyant point autre personne suffisamment proche de lui, à laquelle le florentin pourrait faire allusion dans ses sous-entendus.

-Oui. Admis Silvio la mine renfermée. -C'est ce que je crois, comme je crois aussi que cette attention qu'il lui témoigne est réciproque, cependant je ne saurais dire jusqu'à quel point. En tout cas, j'ai observé qu'Angélica dissimulait mieux que votre père son intérêt pour le duc.

« Cet homme quand il parle, Angélica l'écoute avec une attention discrète, certes…mais elle l'écoute. C'est assez en dire…» Pensa Silvio en se remémorant les moments où il avait semblé être le seul à s'apercevoir des regards qu'Angélica et le duc avaient pu s'échanger, tel un témoin discret des silences assourdissants de vérité qui ne pouvait le laissez aveugle ou dupe.

Amedeo ne disait rien, mais reconnaissait que Silvio n'était point un sot au contraire, le jeune homme était particulièrement intelligent et perspicace. C'était d'ailleurs aussi pour cela qu'ils étaient amis. Seulement, ce dont le florentin n'avait pas connaissance à ce jour, c'est que c'était Amedeo lui-même, qui avait demandé à sa sœur d'essayer d'en apprendre plus sur cet étranger. Et on pouvait de ce fait aisément comprendre que Silvio ait pu croire qu'Angélica puisse éprouver une certaine inclination envers le duc. Mais pour l'instant Silvio ne devait point être mit au courant de l'affaire. Quoi qu'il en soit, sa défiance vis-à-vis du duc en disait plus qu'il ne voulait bien l'admettre sur ce qui le motivait réellement à enquêter sur lui.

-C'est donc le fait que ma sœur, selon vous, soit réceptive à l'attention que cet homme lui témoigne qui vous déplait, n'est-ce pas?! S'exclama enfin Amedeo. -Seriez-vous devenu jaloux, cela m'étonne de vous? Ajouta-t-il, non pas sur un ton d'ironie comme on aurait pu s'y attendre, non au contraire le jeune homme était très sérieux quand il s'agissait de sa sœur bien-aimée.

-Non point! Qu'allez-vous dont chercher? Se défendit Silvio comme piqué au vif de voir ses sentiments qu'il avait tant essayé de cacher, mis à jour par le prince.

-Mon ami, pardonnez-moi de vous dire que vous mentez assez mal. Pourtant, je vous ai connu plus habile à ce jeu-là. Lui fit observer Amedeo lui laissant clairement entendre qu'il n'était pas dupe face à ses dénégations. -Soyons logique, je ne pense pas que les agissements de cet homme occuperaient autant votre esprit s'il réservait ses attentions à une autre dame que ma sœur.

Le jeune marquis ne répondit rien, comme s'il avait soudain décidé qu'il était maintenant préférable pour lui d'observer le silence. En vérité il en voulait à son ami de lui avoir forcé la main, le poussant ainsi à se dévoiler. Ce qu'Amedeo comprît en voyant l'expression de reproche qu'avait en cet instant les yeux verts de Silvio. C'est pourquoi il reprit d'une voix plus douce:

-Voilà longtemps que vous éprouvez cette inclination pour ma sœur. Dit Amedeo d'une voix qui sonnait plus comme une affirmation qu'une question.

-Vous le saviez? S'étonna son ami prit au dépourvu.

-Je m'en doutais. Corrigea Amedeo d'une voix blanche. -J'admets que vous l'aviez jusqu'ici bien caché.

-Jusqu'ici oui, car je redoutais votre réaction et si vous ne m'aviez point forcé à l'avouer, jamais…

-Ne soyez point fâché de cela Silvio. L'interrompit Amedeo. -Pour quelle raison l'aurais-je mal pris, voyons ? Vous n'avez rien fait de répréhensible que je sache. Et vu votre réticence à me faire part de votre inclination pour ma sœur, je devine sans mal que vous n'avez point osé vous déclarer auprès d'elle?

-Certes non. Répondit avec force le florentin comme si la chose lui paraissait impensable. -Et c'est mieux ainsi, de grâce, ne lui en touchez pas le moindre mot, je vous en prie. Demanda aussitôt Silvio à son ami, telle une faveur, comptant bien sur sa discrétion à ce sujet.

-Certainement. Ce n'est point à moi de le faire…Et honnêtement ça ne devrait plus me surprendre maintenant. Déclara Amedeo l'air un tantinet blasé, car il n'était pas sans savoir qu'Angélica était devenue une jeune femme très intelligente à la beauté remarquable et ce où qu'elle aille et de ce simple fait qu'il était naturel qu'elle suscite l'intérêt de la gente masculine. De plus, son statut de membre de la famille royale ainsi que la réputation sulfureuse qu'on prêtait à leur mère jadis à la cour, donnait à son aura et ce qu'elle le veuille ou non, un certain prestige tout en y mêlant un «je ne sais quoi» de captivant, d'énigmatique, d'inaccessible. Quoi d'étonnant à ce que Silvio se soit laissé vaincre par le charme mystérieux d'Angélica. Songea alors Amedeo sans plus de surprise.

-Qu'entendez-vous par là ? Lui demanda Silvio sans comprendre, la mine renfermée par les paroles d'Amedeo, comme si cela le vexait légèrement que son ami puisse penser de lui qu'il n'était-là qu'un soupirant de plus, espérant en silence mériter un jour les faveurs de sa sœur.

-Savez-vous ce que j'ai dernièrement ouïe dire d'elle dans un des salons du palais royal de Turin ? Que ses yeux, ont fait plus de blessés à la cour que toutes les campagnes de notre père contre la France. Amusant vraiment ricana le prince d'un rire sans joie.

-Non sans raison… Fit remarquer Silvio guère plus étonné. -Et il faudrait être aveugle pour ne point tomber sous son charme... Et entre nous le duca Di Toscana…est loin d'être aveugle, cependant, la façon dont il regarde votre sœur me déplait.

-De quelle façon? Lui rétorqua Amedeo en fronçant les sourcils avant de le prier instamment d'être plus clair. -Expliquez-vous, mon ami.

-Avec…insistance. Répondit alors Silvio comme s'il avait cherché le mot le plus juste pour définir sa pensée.

-Hum…fit le prince dubitatif. -Honnêtement mon ami, après tout ce que vous venez de m'instruire, je me demande s'il serait sage de ma part de vous laisser mener votre enquête à Florence. Voyez-vous votre désir dans cette affaire me semble plus dicté par vos sentiments que par votre raison. De plus si vous veniez à être découvert dans votre entreprise par le duc lui-même et que cela venait à remonter à l'attention du prince, je crains que même l'amitié que je vous porte ne puisse être d'une quelconque assistance face à sa colère.

-Certes, j'entends vos arguments, Amedeo, et je ne nie point qu'une partie de cette affaire m'est personnel, cependant vous savez ma discrétion, je vous demande de me faire confiance quand je vous dis que cet homme ne me parait point digne de foi. Je suis convaincu qu'il y a quelque chose d'étrange chez lui. Expliqua alors le florentin comprenant parfaitement les inquiétudes de son ami, cependant il n'était guère disposé à renoncer à son idée, voilà pourquoi il persista: -Laissez-moi voir ce qu'il en ait réellement à Florence, s'il s'avère que je me fourvoie, soit, mon flair m'aura joué un bien mauvais tour, mais en tous cas je saurai à qui j'ai à faire et à quoi m'en tenir. Je vous en prie, mon ami accordez-moi cette faveur.

Amedeo, de son côté se sentait face à un dilemme. Car s'il y avait une qualité commune sur laquelle Silvio et lui avaient toujours pu se fier l'un l'autre, c'est bien leur intuition. Le prince n'avait aucun doute sur la discrétion de son ami, déjà par le passé il avait eu recours aux services du florentin pour quelques missions secrètes visant à espionner et se renseigner sur certaines personnes. Silvio s'en était toujours acquitté avec brio. Mais là, il s'agissait d'enquêter sur un «Ami» du Prince du Piémont, la mission n'était pas sans risque de se voir confronté à de grave répercutions pour le florentin comme pour sa famille si cela venait à se savoir. Et qui sait, si les sentiments de son plus proche ami pour sa sœur, ne lui faisait pas voir les choses de travers en fin de compte? «Que faire?» Se demandait le jeune homme perplexe, ne voulant pas que Silvio prenne de tels risques, pour peut-être ce qui ne serait qu'une mauvaise intuition.

-Bonjour vous deux! Lança avec gaité une voix féminine à l'entrée de la pièce.

Les deux jeunes hommes tournèrent aussitôt la tête dans sa direction, pour voir une élégante dame en robe couleur rose vieilli et blanc apparaitre dans l'embrasure de la porte. La jeune femme arborait un joli sourire avant de leur dire:

-Je ne trouble point vos profondes réflexions j'espère? Dit-elle amusée de leurs mines prises au dépourvue.

-Ma sœur. L'accueilli son frère en reprenant constance. -Non non, bien sûr. Tu ne déranges jamais tu le sais. N'est-ce pas Silvio…lança-t-il avec un regard entendu à celui-ci.

-Jamais. Répondit simplement et avec connivence le florentin, non sans adresser un noir coup d'œil à Amedeo avant de reporter son attention sur la jolie jeune femme qui leur souriait. Elle portait encore son manteau signe qu'elle venait tout juste de rentrer au château.

-Vous êtes trop aimable Silvio. Lui répondit Angélica en ôtant ses gants avec une bonne humeur visible sur son visage, ce qui n'échappa guère à son frère.

-Tu nous reviens de chez madame la comtesse Di Sommariva, se porte-t-elle bien? S'enquit ce dernier.

-Oh…tu sais bien comment elle est…elle nous enterra tous. Répondit sa sœur avec humour en faisant quelques pas vers eux. -Elle se porte comme un charme. C'est fort plaisant de lui rendre visite, depuis le temps que nous nous étions vues. D'ailleurs, cette visite de courtoisie m'a permis de lui demander une petite faveur…dit-elle d'une voix qui se voulait mystérieuse.

-Voyez-vous ça…Rétorqua son frère avec amusement en voyant la malice briller dans les beaux yeux sombres de sa petite-sœur. -Et peut-on savoir ce que tu complotes ?

-Moi comploter ? Dit-elle l'air faussement offensé. -Je pourrais vous retourner la question à tous les deux. Dit-elle d'une voix soupçonneuse, en sachant bien qu'elle les avait interrompus dans leur discussion et vue la mine surprise qu'ils lui avaient adressés à son arrivée dans la pièce, la jeune femme, trop maline, ne doutait point que ces deux-là manigançaient quelque chose. Mais cela ne l'intéressait pas d'en savoir davantage, c'est pourquoi elle ditavec un geste nonchalant de la main : -Enfin passons, figurez-vous messieurs, que je ne reviens pas seule de chez madame la comtesse.

-Vraiment? S'étonna Amedeo en jetant un bref coup d'œil à son comparse qui quant à lui dévisageait la jeune femme avec un intérêt poli.

-Voyez vous-même. Dit-elle en pivotant de moitié vers l'entrée en s'écriant d'une voix claire : -Tu peux venir, entre donc.

Aussitôt, une nouvelle jeune personne, modestement vêtue, entra à son tour dans la bibliothèque. Bien sûr le prince l'a reconnu de suite.

-Elenora. Dit ce dernier en la regardant lui adresser une respectueuse révérence. -C'est un plaisir de te revoir. Je comprends maintenant l'enthousiasme de ma sœur.

-Merci, votre altesse. Répondit poliment l'intéressée en se redressant, tout en gardant cependant les yeux baissés.

-Ma chère Elenora, sera à mon service désormais et je suis ravie qu'elle est acceptée ma proposition.

-Voilà dont la faveur demandée à madame la comtesse. Comprit le prince avec un rictus amusé.

-Eh oui, vois-tu ma duègne de circonstance, m'a fait part récemment du fait qu'il me fallait une femme de chambre de confiance, enfin plus précisément en qui elle aurait confiance. Corrigea la jeune femme non sans une touche de mépris à peine voilé. Et elle avait bien raison pour une fois, je l'admets. Cependant, je ne comptais point la laisser me choisir n'importe qui, certes non, pour moi, ma chère Elenora m'a semblé de suite la compagne toute indiquée. Et j'ose ajouter qu'il n'a point été aisé de convaincre la comtesse de la laisser quitter son service pour entrer au mien. Mais je sais me montrée convaincante quand la situation l'exige.

-Ha…rit doucement Amedeo. -Ça je l'imagine volontiers, tout comme j'imagine que Madame la marquise de Saint-Germain risque de ne pas apprécier ton initiative. Mais sache que tu as tout mon soutien dans ton choix chère sœur.

-Merci. Répondit sa sœur avec reconnaissance avant de dire plus bas comme une confidence: -Entre nous, c'est aussi pour ça que je le fais et madame la marquise pourra bien dire ce qu'elle voudra, je ne reviendrai point sur ma décision.

-Ha ha. Rit une nouvelle fois Amedeo, imité plus discrètement par Silvio. -Je te reconnais bien là ma sœur. Cela va encore faire une belle musique…

-N'est-ce pas. Enfin messieurs votre compagnie m'est très agréable mais nous devons vous laisser, il me faut montrer certaines parties du château à Elenora. En disant cela Angélica pivota vers cette dernière pour lui dire: -Pour le reste la gouvernante t'expliquera tout ce qu'il faut savoir. Puis elle reporta son attention sur les deux hommes en face d'elles. -Mon frère, Silvio, je vous dis à tout à l'heure.

-Bien sûr. Répondit le prince en voyant sa sœur et sa nouvelle suivante s'en aller.

-Au fait, Silvio. S'interrompit la princesse avant de sortir se retournant de moitié vers lui. -Vous restez avec nous pour le dîner je suppose?

-Oh…chère Rose…Commença le jeune marquis avec l'intention de refuser la proposition, avant que le prince n'intervienne.

-Mais bien sûr qu'il reste. Je l'ai justement convié plutôt à passer la soirée avec nous, que nous puissions encore profiter de sa présence avant son départ pour Florence.

-Voilà qui est parfait. A plus tard dans ce cas. Dit-elle avec enthousiasme.

En regardant les deux demoiselles sortir de la bibliothèque, Amedeo semblait tout à coup pensif en voyant sa sœur si joyeuse, ce qui était plutôt rare de la voir ainsi autre part qu'en toscane. La cour de Turin avait plus souvent tendance à lui assombrir l'humeur. Tout à coup l'esprit du prince, se trouvait en proie aux doutes que Silvio avait éveillés en lui concernant le duc. En voyant sa sœur à l'instant si radieuse, le jeune homme se demandait si le duc aurait pour dessein de demander au prince du Piémont la permission de courtiser sa fille, et pourquoi non après tout, rien ne s'y opposait pour une personne de son rang et lui son frère, n'aurait rien à redire à ça. Voilà pourquoi il était maintenant convaincu qu'avant toute chose, il fallait lever le voile de mystère dont semblait enveloppé le duca di Toscana. Le jeune prince ne voulait point faire preuve de discrimination concernant cet homme si singulier, lui-même et sa sœur du fait de leur naissance en avaient été souvent victimes, de ce fait ils se flattaient d'être des gens tolérants et ouverts d'esprits, mais d'un autre côté, s'il s'avérait que Silvio ait raison à son sujet, alors il deviendrait trop dangereux de laisser cet étranger s'approcher d'Angélica. Au fond de lui, Amedeo savait qu'il avait pris sa décision quant à ce qu'il convenait de faire.

-Soit! Je vous accorde cette faveur, Silvio. Lâcha-t-il sans détour à son complice. -Cependant, je ne puis vous laisser qu'un mois guère plus, pour mener à bien votre enquête sur cet homme, et bien entendu je vous ordonne la plus grande des discrétions dans cette affaire, personne ne doit savoir. Ai-je votre parole?

-Votre confiance m'honore, Amedeo. Répondit Silvio en s'inclinant à demi en signe de reconnaissance, tout en ajoutant: -Oui vous avez ma parole.

X.X.X

Le XVIIIe siècle, souvent présenté comme le triomphe de la raison et du raffinement, était un siècle où on évoquait une vie de société fondée sur le loisir intelligent et l'art. Mais toute médaille a un revers. Le XVIIIe siècle était aussi un siècle cru où l'on disait tout haut beaucoup de choses. Les tabous tombaient. L'irréligion, le sexe n'étaient plus passés sous silence.

La poésie au XVIIIe siècle était reine. Mais elle était sans doute très conventionnelle, cependant, elle faisait partie de la vie sociale. Les premiers journaux littéraires, par exemple le Mercure de France, imprimaient les poèmes de leurs lecteurs. Les correspondances étaient truffées d'envois de poèmes. Quant au théâtre, on pensait généralement que les tragédies du XVIIIe siècle étaient de pâles imitations de Racine, que les comédies imitaient Molière. On oubliait les centaines, voire les milliers de pièces créées, applaudies, discutées, décriées ; ainsi la passion pour le théâtre qui animait un large public ; on oubliait aussi le culte des acteurs et surtout des actrices.

Le maître mot du XVIIIe siècle, n'était pas le mot « raison », mais le mot « sensation ». Qu'il s'agissait de prendre le mot dans son sens affectif, en se passionnant pour les sentiments et les passions, comme le faisaient les principaux romanciers du siècle, qu'il s'agissait d'analyser philosophiquement l'importance de nos sens dans l'acquisition de nos connaissances, le sensualisme restait la révolution philosophique de ce siècle.

Et Angélica, en jeune femme instruite n'était guère insensible aux nouvelles idées comme au concept de « sensation ». Comme beaucoup de jeunes gens de son âge, elle était le reflet de son siècle qui se voulait éclairer, moderne et aventurier.

Vers la mi-octobre l'automne était définitivement installé à la Venaria. Les arbres arboraient plus que jamais leurs plus belles parures de teinte orangée, parsemée de rouge et de jaune. Ce camaïeu de couleurs vives propre à l'automne donnait au domaine de la Venaria un charme authentique. Le vent qui soufflait à travers les branches des arbres était encore doux et agréable vestige d'un été particulièrement chaud. C'est ce jour-là, que profitant de l'absence de sa duègne partie pour la matinée à Turin, Angélica se décida à donner suite à la lettre qu'elle avait secrètement reçue fin septembre. Assise à son secrétaire, elle trempa sa plume dans l'encrier et commença à rédiger de sa plus belle écriture les premiers mots sur le papier.

«Monsieur le duc,

Enfin je consens à vous écrire, et je commencerai par vous dire que vous ne manquez point d'audace de m'avoir fait parvenir votre lettre de la sorte. C'est la raison pour laquelle j'ai longuement médité avant d'accepter d'y répondre. Car ainsi que vous vous en doutez je ne suis point libre d'entretenir des correspondances comme je le souhaiterais et encore moins avec qui je le voudrais. C'est pourquoi j'espère que vous saurez taire, que je vous ai écrit en retour. Car je n'y voyais point mal à le faire. De plus, je tenais à vous remercier de ces aimables marques d'estimes que vous m'avez adressé dans votre lettre.

Et j'admets que vous n'avez pas tort sur un point …Vous et moi sommes des êtres qui cultivent l'art du secret, comme d'autres leur roseraie. Et vous en conviendrez, que je vous en ai déjà dévoilé quelques-uns des miens contrairement à vous. Ce qui ne me parait point équitable ne trouvez-vous point? Dans votre lettre monsieur, vous avez laissé entendre que vous souhaiteriez qu'une correspondance s'établisse entre nous, pour ma part rien ne s'y oppose. Toutefois, j'y poserai une condition: Que vous dévoiliez en retour ne serait-ce qu'une petite partie de votre âme. Libre à vous d'accepter ou de refuser. Car si je vous inspire de 'nombreuses réflexions' je puis en dire autant à votre sujet. Dîtes-moi monsieur, répondrez-vous enfin à certaines de mes interrogations dont vous faites l'objet? Lors de notre dernière rencontre vous m'avez confié souhaiter qu'un prochain jour je consente à vous considérer en ami. Ma foi je ne demande pas mieux que de vous accorder mon amitié ainsi que ma confiance, si vous faites preuve de les mériter cela va de soi.

Maintenant cher duc, il me faut vous dire adieu, hélas je ne dispose point de tout le temps que je souhaiterais. Sachez qu'il ne me sera pas aisé de vous faire parvenir cette lettre, mais je gage que je ferai de mon meilleur.

Adieu Monsieur le duc, je vous prie de croire en l'expression de mes plus respectueuses salutations.

Signa. Angélica Di Rosebourg»

Angélica n'avait pas jugé nécessaire de signer sa lettre de ses titres de Princesse de Savoie ou encore de Duchesse Di Rosebourg, car cette lettre n'avait rien d'officielle, Angélica avait bien noté que le duc n'avait pas cette réserve que ce devait d'avoir un gentilhomme en s'adressant à une altesse royale, même Silvio ou Ettore qui étaient des amis de son frère et qu'elle côtoyait depuis plus longtemps que le duc ne se permettaient guère de lui parler comme le faisait le duc; presque d'égale à égale.

La jeune femme savait qu'il faudrait à son messager de circonstance approximativement deux semaines de voyage, le temps d'acheminer cette lettre jusqu'à son destinataire. A dire vrai, si Angélica avait mis autant de temps avant de répondre à cet homme, c'était pour plusieurs raisons, la première était qu'il lui avait fallu trouver le temps pour le faire, car entre ses obligations dû à son rang et la surveillance étroite de sa duègne, on comprenait qu'il eut été difficile de trouver un instant à soi pour écrire à quelqu'un en secret. Mais le plus dur ne fût point d'écrire cette lettre, non, il avait aussi fallu à la jeune femme trouver comment envoyer cette lettre au duc en secret. Elle ne pouvait guère se risquer à confier cette tâche à n'importe qui. Voilà pourquoi après de longues heures à chercher toutes les solutions possibles et imaginables, une idée finie par lui venir en tête comme une évidence. Angélica, avait eu l'idée de solliciter l'aide de Marcello, l'homme à qui elle avait sauvé la vie lors de la chasse à courre. Afin de pouvoir entrer en contact avec lui sans éveiller de soupçons, la jeune femme avait chargé sa domestique d'aller le trouver dimanche dernier lors de la sainte messe à l'église du bourg où elle était presque sûre que l'homme s'y trouverait avec sa famille. Et en effet ce fut le cas, Elenora l'avait alors pris à part à la sortie de l'église pour l'instruire discrètement de la demande de sa maîtresse. Et Marcello, n'avait pas hésité une seconde à accepter de rendre ce service à sa bienfaitrice. L'homme avait alors suggéré de confier cette missive à son frère contre-porteur* de son état qui allait prochainement se rendre en toscane pour y vendre ses marchandises. Quand Elenora lui avait dit au nom de sa maîtresse que son prix serait le siens pour ce service, le paysan avait répondu qu'aux vus de ce que sa maîtresse avait fait pour lui (sans préciser de quoi il s'agissait à la domestique) il ne demandait rien en retour et qu'il le ferait de bon cœur pour elle. Cependant, Angélica, entendait et tenait n'en déplaise à Marcello, à rémunérer les deux hommes pour leur aide.

-Elenora! Appela la princesse sans la sonner, la sachant dans la pièce voisine.

-Oui, mademoiselle. Répondit l'intéressée en entrant dans la chambre.

-Approche. Ordonna doucement sa jeune maîtresse tout en cachetant de son sceau représentant une rose, symbole de ses armoiries personnelles, sur le dos de l'enveloppe. -Tu vas allez trouver notre ami pour ce que tu sais. Précisa-t-elle d'un air entendu avec une voix un peu basse, comme on confie un secret.

-Oui comptez sur moi, mademoiselle. Répondit sa fidèle femme de chambre.

-Encore une chose, reste bien sur tes gardes, veille à ce qu'on ne te suive pas. En disant cela la jeune femme ouvrit une boîte sur son secrétaire et en sorti une bourse qu'elle tendit à sa femme de chambre. -Donne ceci à notre ami pour leur peine et dit lui bien que, je lui sais gré du service que lui et son frère me rendent.

-Ce sera fait, mademoiselle. Répondit la domestique en se saisissant de la bourse qu'elle cacha dans les poches profondes de sa jupe et quand sa maîtresse lui tendit la lettre, Elenora (qui savait lire et écrire) s'aperçut en la prenant qu'il n'y avait point de nom écrit dessus, seulement une adresse. Elenora qui bien sûr n'avait aucune idée de l'identité de la personne à qui était destiné cette lettre, ne posa pas de question, se disant que cela devait être important pour que sa maîtresse prenne autant de précaution et se donne tant de mal pour acheminer clandestinement cette lettre en Toscane. Et des précautions, elle en prenait si bien qu'elle lui avait même demandé de coudre une poche sur l'intérieur de ses jupes pour transporter ses courriers qu'elle lui confiait car des lettres ils y en avaient d'autres, des correspondances privées que la princesse ne voulait pas donner à sa duègne ainsi qu'elle était normalement obligée de le faire afin que la vieille marquise contrôle les noms des destinataires. Plusieurs fois déjà, la soupçonneuse marquise avait demandé à la jeune femme de chambre de vider ses poches devant elle afin de vérifier si elle ne transportait pas des lettres pour le compte de sa maîtresse. Forte heureusement, la vieille femme n'avait point l'idée de regarder les dessous des domestiques.

Voilà une des raisons qui avaient motivé la princesse à prendre Elenora à son service. En effet, elle avait convaincu l'ancienne maîtresse de la jeune domestique qu'il la fallait elle et elle seule à son service. Bien sûr qu'Elenora aurait pu quitter le service de la comtesse Di Sommariva d'elle-même, mais c'était un pari risqué quand on était une jeune femme, orpheline et sans famille. Ses défunts parents avaient d'ailleurs passé presque toute leur vie au service de la comtesse avant de mourir prématurément de maladie. Voilà pourquoi Angélica avait dû insister, car c'était dans un but bien précis dont elle avait mis seule Elenora dans la confidence en s'entretenant au préalable en privée avec elle. L'idée de base de la princesse était d'établir son propre réseau de correspondance clandestine. Et depuis qu'Elenora était avec elle, cela fonctionnait plutôt bien. La jeune domestique ne posait pas de question sur ses affaires et faisait brillamment ce qu'on lui demandait.

En vérité, Elenora était plus une dame de compagnie qu'une femme de chambre aux yeux d'Angélica. Ces deux années passées au couvent de Viterbo avaient favorisé une sorte d'amitié entre les jeunes femmes, un lien de confiance mutuelle fort et cela pouvait rendre la distinction sociale un peu floue. Car comme on le sait la femme de chambre évolue constamment dans l'intimité de sa maîtresse. Reste qu'elles ne sont pas du même rang : l'une est la maîtresse, l'autre la servante. Si la maîtresse souhaitait avoir auprès d'elle une amie à qui elle puisse se confier d'égale à égale, alors il lui faudrait se procurer une vraie dame de compagnie, dans le cas d'Angélica, le choix devrait se faire parmi les dames de la noblesse, notamment celles de la cour de Turin.

Et pour ce qui était du statut d'Elenora, elle était d'un rang supérieur à celui d'une simple servante, et gagnait de meilleurs gages pour un travail moins pénible et cette nouvelle place auprès de la princesse de Savoie était un grand honneur. Car une femme de chambre n'avait pas du tout les mêmes tâches qu'une servante. Elle ne s'occupait pas du ménage, mais uniquement de sa maîtresse, et en cela elle était l'équivalent féminin du valet de chambre (le serviteur personnel du maître). Parmi les tâches habituelles d'Elenora il y avaient : réveiller sa maîtresse, lui apporter le petit déjeuner, puis aérer la chambre et faire le lit. L'aider aux soins du corps (préparer le bain, laver les cheveux, parfums…) habiller, maquiller, coiffer, et inversement, car une dame de la noblesse changeait de vêtements plusieurs fois par jour, en fonction des activités de la journée (par exemple : rester à la maison le matin, recevoir des visites de courtoisie, faire une promenade à cheval, dîner en famille, sortir au théâtre…). Une femme de chambre se devait donc de connaître toutes les subtilités de la mode et de l'étiquette vestimentaire, et c'était un travail à plein temps que de s'assurer que sa maîtresse soit toujours parfaitement vêtue et apprêtée pour chaque occasion. Elenora avait également pour tâche d'entretenir la garde-robe (nettoyer les petites taches, repasser, coudre ou repriser, laver à la main le linge délicat ou intime que la maîtresse ne souhaitait pas confier aux blanchisseuses) entretenir les souliers, veiller sur les bijoux, garder la chambre et la garde-robe en ordre, faire de petites courses pour sa maîtresse, faire les bagages et enfin accompagner sa maîtresse dans ses déplacements. Et Elenora s'acquittait très bien de toutes ses tâches et sa présence faisait beaucoup de bien à Angélica qui avait quelqu'un avec qui parler de tout et de rien. Elenora était d'ailleurs devenue moins timide à son contacte. Cette complicité entre les deux jeunes femmes, n'était pas vu d'un très bon œil par la marquise de Saint-Germain, qui ne manquait pas de le faire savoir constamment à la princesse, ce qui avait sur le moment provoqué les premières tensions entre Angélica et sa duègne. Le caractère naturellement indépendant de la jeune femme refaisait surface, face à cette figure d'autorité rigide qu'on lui avait assigné chez elle. Donc afin d'éviter toutes tensions ou confrontations entre elles, Angélica essayait de l'éviter le plus possible, en sortant dans les jardins, en montant à cheval aussi longtemps que possible certains après-midis. Mais le reste du temps elle était bien obligée de souffrir la présence austère de la vieille femme, que ce soit aux repas, dans les salons les quelques fois où elle recevait, dans les lieux où elle se rendait. En vérité tout cela commençait à devenir pesant voire oppressant pour la jeune femme qui n'avait pour l'heure guère d'échappatoire.

X.X.X

Quelques semaines plus tard:

Début novembre, les relations entre Angélica et la marquise ne s'étaient pas améliorées, au contraire. Le rapport de force entre elles était palpable et ne favorisait guère une bonne ambiance au château. Angélica s'efforçait de maintenir une attitude respectueuse mais sans pour autant se défaire de son masque de froide indifférence envers elle. Ce qui irritait par-dessus tout, la marquise, c'était l'impression de n'avoir aucune prise sur la jeune princesse, et sa cinquantaine d'années ne l'empêchait pas de se douter que cette petite manigançait quelque chose dans son dos, mais elle ne parvenait jamais à la prendre sur le fait. La marquise de Saint-Germain reconnaissait volontiers que cette enfant était maline et très intelligente. En effet, en la côtoyant quotidiennement sa duègne avait remarqué que la jeune femme savait bien jouer le rôle qui était le sien devant le monde, mais derrière le rideau cette petite impertinente entendait faire ce que bon lui semblait, quoi qu'on en dise. Et comme cela ne suffisait guère cette enfant possédait le talent d'avoir le caquet bien affilé, autrement dit, sa répartie naturelle souvent bien placée dans ses phrases, frôlait de peu l'insolence toutefois sans jamais franchir la limite invisible entre ces deux points, ce qui ne permettait pas de la réprimander puisque dans le fond elle ne manquait point de respect à son interlocutrice qui s'en trouvait d'autant plus frustrée, maudissant la jeune Angélica qui excellait en la matière avec l'adresse d'une chèvre des montagnes piémontaises.

La duchesse douairière n'avait guère exagéré quant à l'ampleur de la tâche avec sa petite-fille, dompter la farouche volonté qui luisait dans ses yeux sombres s'était avéré plus difficile que ce que la marquise avait escompté au départ. Car la jeune femme ne se soumettait pas complétement à son autorité. Notamment quand la princesse lui avait tenu tête en lui imposant son choix de femme de chambre alors que la marquise désapprouvait fortement son choix en raison du fait que cette servante venait de la domesticité de la comtesse Di Sommariva, une femme qu'elle n'appréciait guère au même titre que la duchesse douairière, les deux femmes étaient persuadées que cette comtesse exerçait une mauvaise influence sur l'esprit de la jeune princesse. Rien d'étonnant à ce que la jeune femme soit une petite effrontée sans respect pour l'autorité de ses aînées. La grand-mère d'Angélica, avait alors jugé nécessaire de brider les élans fougueux de cette dernière, ne souhaitant point que sa petite-fille par son attitude insoumise répète les frasques de sa mère. Cela seul, justifiait aux yeux de madame royale la présence de la marquise de Saint-Germain auprès de la princesse.

Ce beau début d'après-midi du 5 novembre, le temps était pourtant à l'orage au château. Les confrontations entre la marquise et la princesse étaient maintenant devenues monnaie courante. Les deux femmes ne se disputaient point ouvertement, mais on sentait bien qu'il aurait suffi d'un rien, d'un mot mal formulé, pour qu'elles finissent par se quereller pour de bon. Évidemment, dans cette histoire c'était la princesse qui prenait le plus sur elle, afin que la situation ne se dégrade pas davantage, cependant, elle sentait en elle les limites de sa patience qui commençaient dangereusement à vaciller. Angélica savait qu'il aurait été vain d'écrire à son père pour lui demander d'intervenir dans cette situation qui lui semblait dans l'impasse. Elle comprenait, qu'après l'épisode du couvent qu'il lui avait pardonné, plus le pari perdu contre elle où il avait dû s'incliner. Cela faisait beaucoup, et le prince, son père, lui avait bien ordonné de ne plus faire parler d'elle. Angélica savait que son père n'interfèrerait point en sa faveur dans la décision de sa mère la duchesse douairière et même sans doute l'approuvait-il?

Angélica se sentait étouffé au sein de sa «jolie cage» comme elle l'appelait avec une triste ironie. Son frère, elle ne le voyait que très peu en vérité, ses obligations le retenant constamment à Turin. Elle s'ennuyait beaucoup, et sans la présence d'Elenora, elle se serait sans doute laissait aller à la mélancolie. Aujourd'hui, on lui avait fait savoir que le prince Charles-Emmanuel comptait lui rendre visite en fin de journée, une visite dont la jeune femme se serait volontiers fait excuser prétextant d'être indisposée mais il y avait malheureusement pour elle peu de chance que cela fonctionne. Pour l'heure Angélica se retrouvait seule dans ses appartements, assise dans un fauteuil près de la fenêtre qui donnait sur les jardins, c'était un peu son refuge pour échapper aux paroles aigries de sa duègne. Angélica avait une telle envie de s'amuser un peu, de respirer, de s'évader de ce château quelques heures mais même pour sortir, la vieille marquise aurait dû l'accompagner ou la faire escorter.

-Eh bien votre altesse. Appela doucement sa femme de chambre qui venait déposer un plateau à thé sur une console à proximité du fauteuil. -Vous avez vraiment une petite mine. Ajouta Elenora en versant soigneusement le thé dans une petite tasse de porcelaine pour ensuite la tendre à sa maîtresse. -Je n'aime pas vous voir comme ça.

-Merci de ta sollicitude Elenora. La remercia la jeune femme en prenant avec un discret sourire la tasse que sa domestique lui tendait.

-C'est cette odieuse femme qui vous cause du souci, vous avez bien du courage de prendre autant sur vous. Et moi qui croyais avoir tout vu avec la mère supérieure du couvent. Laissa échapper spontanément Elenora, ce qui eut le mérite de faire rire sa maîtresse. -Au moins ce que je dis vous amuse.

-Oui, tu n'as point tort. Si tu savais ce que je donnerai pour m'échapper d'ici quelques heures. Lui avoua la jeune femme d'un ton rêveur. -Ainsi que pour éviter cette visite du prince, il me tient sans cesse des discours qui m'ennuient à chacune de ses visites.

-En ce cas pourquoi ne feriez-vous pas une balade à cheval comme vous aimez tant avant l'arrivée de son altesse ? Suggéra sa femme de chambre avec son empathie naturelle. -Allons cela vous redonnera quelques couleurs, et vous apaisera l'humeur, vous êtes pâle comme une bougie.

La princesse laissa échapper un soupir avant de répondre: -Il me plairait beaucoup de le faire oui, mais ce vieux dragon ne me laissera point sortir seule, tu le sais bien.

Tout à coup l'attention des deux jeunes femmes fut distraite par des bruits venant de la cheminée de la chambre.

-Qu'est-ce donc que cela? Demanda la princesse en fronçant les sourcils.

-Ne vous inquiétez point mademoiselle. La rassura tout de suite Elenora. Ce n'est que de la suie qui tombe du conduit, la gouvernante m'a dit ce matin qu'elle allait faire venir des ramoneurs en fin de semaine pour nettoyer toutes les cheminées du château, c'est que l'hiver sera bientôt là vous savez. Celle du petit salon est particulièrement bouchée à ce qu'elle m'a dit.

-Tiens dont? Commenta la princesse, soudain songeuse avant de boire une gorgée de son thé.

-Vous dîtes ? Répondit sa domestique sans comprendre.

-Je crois que tu as tout à fait raison Elenora. Déclara sa maîtresse avec un enthousiasme soudain qui surprit sa domestique. -Une balade à cheval me fera le plus grand bien. Mais avant cela il va me falloir m'occuper d'un détail qui me gêne. Précisa la princesse, un sourire étrange aux lèvres.

-Oh non! Je connais ce sourire-là. S'alarma soudain Elenora plus pour elle-même. -Vous couvez quelques mauvaises idées je le sens.

Angélica ignorant royalement sa remarque, poursuivit: -Voilà ce que tu vas faire…Vas de ce pas et discrètement cela va de soi, voir le palefrenier et dis-lui de seller mon cheval, puis revient ici pour m'aider à me changer, Je t'expliquerai la suite après. Va! Dépêche-toi. La pressa sa maîtresse impatiente de mettre son idée à exécution.

X.X.X

Une heure plus tard – Sur les coursives du toit du château de la Venaria:

-Ce n'est point une bonne idée vous dis-je ! Répéta Elenora inquiète, en emboitant le pas à une Angélica travestie en vêtement d'homme, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire à chaque fois qu'elle partait en escapade secrète dans les bois. -Et pourtant…Reprit la domestique soucieuse. -…de toutes les idées que vous avez eues votre altesse, permettez-moi de vous dire que celle-ci est la pire de toutes.

-Je te remercie ma chère, personne ne sait mieux que toi reconnaître mes idées à leur juste valeur. Lui répondit la princesse avec ironie. -Encore merci de me prêter assistance.

-Assistance, dîtes-vous. S'offusqua la domestique. -Mais c'est que je n'ai point le choix que de vous obéir.

Les deux jeunes femmes étaient montées sans se faire voir sur les toits du château en quête de la fameuse cheminée qui donnait dans le petit salon où Angélica le savait, se trouvait sa duègne en train d'entretenir ses correspondances, notamment celles avec la duchesse douairière. En soit le moment idéal pour la jeune femme y voyant une opportunité parfaite pour faire diversion.

-Cesse donc de t'inquiéter constamment. Si on te demande tu diras que tu ne sais rien. Personne ne saura que c'est nous, ce ne sera qu'un incident isolé. Et si jamais la marquise venait à me demander des comptes ou s'en prendre à toi pour m'atteindre, soit sûre que je me chargerais d'elle comme il se doit. Tenta de la rassurer sa maîtresse. -C'est bien cette cheminée? Demanda Angélica à sa complice en indiquant le conduit du doigt.

-Oui c'est elle je crois. Confirma Elenora la mine peu sereine. -De grâce mademoiselle, comme vous je n'apprécie guère cette odieuse dame. Mais la raison me pousse à vous enjoindre à renoncer à cette idée.

-Hélas ma chère c'est que je ne puis désormais. Maintenant que nous y sommes autant aller jusqu'au bout. Et entre nous il faut bien reconnaître que cette marquise a été si aimable avec tous depuis plus d'un mois, j'ai enfin l'occasion de la remercier de ses bontés à mon égard. Pourquoi m'en priverai-je? Et puis ce n'est qu'une petite farce après tout, la bête n'en mourra pas, elle est trop coriace pour ça.

-Oh, vous dites de ces choses mademoiselle. Se mortifiait la jeune domestique en regardant sa maîtresse suivre son idée avec application en se positionnant à hauteur du conduit de la cheminée qui lui arrivait à la taille.

-Le balai-brosse, je te prie. Demanda poliment cette dernière à sa domestique qui le lui tendit les mains tremblantes.

Une fois le balai en main, Angélica se mit à ramoner le conduit de cheminée, non sans difficulté tant il était vrai que le conduit était bien encombré de suie noir ébène. Au bout de quelques efforts supplémentaires sur le bouchon qui obstruait le conduit la jeune femme finit par sentir la résistance céder pour laisser une importante quantité de suie tombée en abondance dans le conduit. Et aussitôt les cris de surprise et d'effroi de la vieille marquise, venant du petit salon se firent entendre à travers le conduit. En les entendants si distinctement les deux complices se dévisagèrent en silence avant d'éclater de rires en s'éloignant prestement du conduit de cheminée.

-Je crois sans me méprendre que le conduit est débouché... Commenta Angélica hilare et visiblement fière d'elle. -Cela fait trop longtemps que cette mégère entend faire sa loi chez moi, ça lui apprendra. Alors comment te sens-tu ma chère, n'est-ce point excitant de ne pas suivre les règles parfois?

-Certes, je vous l'accorde mademoiselle. Répondit Elenora en riant malgré elle, puis plus sérieusement elle poursuivit: -Mais vous me faite faire de ces choses votre altesse… cependant j'avoue…j'avoue je ne suis point mécontente de l'effet de cette farce et certains domestiques s'en amuseront aussi vous pouvez me croire, mais je crains que madame la marquise n'en devienne plus invivable par la suite. Je crains tout de même qu'elle ne se venge auprès de vous si…

-Pour cela il faudrait qu'elle sache que c'est moi la responsable. La coupa aussitôt sa maîtresse. Alors tranquillise toi je me chargerais de dompter le dragon si besoin est. Maintenant, faisons comme convenu; je me sauve aux écuries et toi tu fais comme si de rien était, tu n'as rien vu, tu ne sais pas où je suis.

Elenora acquiesça d'un hochement de tête. Et les deux complices se séparèrent chacune de leur côté.

X.X.X

Une bonne demi-heure plus tard, Angélica encore euphorique de sa farce à sa duègne, galopait à vive allure à travers les bois de la Venaria. «Enfin, de l'air» Se disait-elle en appréciant chaque sensation que cette chevauchée lui apportait. Le vent automnal était particulièrement doux. L'étalon brun qu'elle montait était très rapide, rien d'étonnant puisqu'il était un cheval entrainé à courir sur de longues distances pour les chasses à courre. Angélica espérait pouvoir s'absenter au moins deux bonnes heures, autant en profiter jusqu'au bout avec un peu de chance elle manquerait la visite du prince. En vérité cela faisait peu de temps que Charles-Emmanuel avait pris l'habitude de venir la visiter, dieu seul sait pourquoi, bien sûr Angélica ne pouvait point le lui refuser, sa duègne aurait crié au scandale. Le prince lors de ses visites lui contait ce qui se disait à la cour, et autres banalités dont elle n'avait cure. Le jeune prince semblait toujours satisfait de la voir et elle de son côté se contentait d'être aimable. Rien de plus.

Bien entendu elle s'attendait à ce que la vieille marquise lui face un sermon enflammé à son retour quand elle se serait rendu compte de son absence. Mais encore plus quand la marquise verrait comment la princesse était accoutrée, comme un gentilhomme. Elle portait un ensemble et des longues bottes noires avec une veste en velours bordeaux orné de broderie, ses longs cheveux étaient liés en queue de cheval et le haut de sa tête coiffée d'un tricorne de la même couleur que son ensemble. Et naturellement Angélica montait à cheval avec une jambe de chaque côté, si la marquise pouvait la voir ainsi, se disait avec ironie la jeune femme, sûr qu'elle serait au bord de l'évanouissement. Mais la princesse s'en moquait éperdument, elle savait se défendre face à ce genre de personnage, elle en avait vu d'autre.

L'atmosphère des bois de la Venaria était reposante, seule la présence des animaux troublait la quiétude des lieux. Par moment la jeune femme voyait passer des biches dans les fougères, des renards. Ces bois avaient vraiment quelque chose de presque féerique à cette période de l'année. C'était ce qui rendait ces balades à cheval si plaisantes. L'odeur du bois, des plantes, l'humidité de la forêt, le chant des oiseaux dans les arbres, la vie autour d'eux, tout cet ensemble de la nature était si agréable et donnait le sentiment d'être hors du temps, libre. Angélica continua sa chevauchée un moment en direction d'un petit lac perdu au milieu des bois, sans croiser personne hormis quelques animaux de la forêt.

Tout à coup, sans raison apparente le cheval d'Angélica montra des signes d'agitation. L'animal ralenti la cadence de lui-même, il hennissait, piaffait comme s'il avait vu ou entendu quelque chose qui lui avait fait peur. La jeune femme qui ne s'était point attendu à cette réaction instinctive de sa monture, fut en proie à un sentiment de stress, quand l'animal fit volte-face si brusquement que la jeune femme saisie d'instinct la crinière noire de celui-ci, pour le laisser galoper environ une cinquantaine de mètres plus loin, c'était là un signe d'une réaction bien naturelle d'un cheval effrayé par quelque chose. Angélica le savait du fait de sa bonne connaissance des chevaux, c'est pourquoi elle le laissa volontairement galoper encore un peu avant de l'enjoindre à ralentir, sachant bien qu'il ne fallait pas aller contre la nature instinctive d'un cheval. Soudain l'animal s'arrêta brusquement manquant de peu de faire tomber la jeune femme, mais en cavalière aguerrie elle parvint à se maintenir sur sa selle. Et à cet instant elle chercha aussitôt à apaiser son cheval, qui lui tourna naturellement la tête pour regarder derrière lui si ce qui avait pu lui faire peur était toujours là.

-Ho…là calme toi. Lui dit-elle avec douceur, mais d'un ton ferme. -Ma parole tu as vu le spectre de la mort ou bien?! Allons calme-toi. Dit-elle en lui caressant doucement l'encolure avant de reprendre les rênes en main.

Au bout de quelques minutes d'effort de la cavalière, l'animal sembla se tranquilliser quelque peu sans pour autant cesser de taper nerveusement des sabots sur le sol. Angélica regarda brièvement autour d'elle, cherchant du regard ce qui pouvait être la cause de l'agitation soudaine de sa monture pourtant d'ordinaire si calme. Mais elle ne vit rien qui lui parût suspect. Sentant peu à peu la respiration de l'étalon s'apaiser, la princesse talonna les flancs de son cheval qui se mit à avancer au pas. Plusieurs minutes après ce curieux incident, Angélica nota que le temps se faisait changeant, on distinguait toujours les rayons du soleil au sommet des arbres, mais l'air était soudain lourd, la jeune femme sentait le vent souffler derrière eux, emportant des feuilles mortes sur son passage. Et ce fût à ce moment là où le vent s'engouffrait sur le chemin dans leur direction, que le cheval d'Angélica sans crier gare se cabra violemment dans un hennissement strident. Cette fois la jeune femme fut moins réactive tant elle fut désarçonnée par le comportement inexplicable de l'animal, tout se passa si vite qu'en quelques secondes à peine Angélica étouffant un cri de stupeur se sentie chuter de sa selle pour tomber lourdement à terre sur le bas-côté du chemin dans un bruit sourd, son corps étendu de tout son long sur le côté gauche fut pris de douleurs lancinantes dû à la chute. Sentant que sa tête avait heurtée le sol, la jeune femme eut juste le temps de voir avant que ses yeux ne se voilent, son cheval partir au galop sans se retourner, en poussant de longs hennissements agités qui résonnaient dans l'esprit hagard de la jeune femme qui gémissait à terre, la laissant seule sombrer dans l'inconscience.

Complétement sonnée, Angélica ignorait combien de temps elle était restée là, allongée sur le sol la tête lourde et le corps engourdit. Cependant elle ne parvenait point à se réveiller, son esprit, lui était ailleurs, sa mémoire semblait vouloir lui faire voir un flot d'image, de visages croisés au cours de sa vie, de pensées et de souvenirs, pour certains douloureux de son enfance où la petite fille, qu'elle était alors s'était retrouvée par la force des choses seule, comme aujourd'hui, inconsciente sur le bord d'un chemin. Ce souvenir qu'elle avait tant essayé de refouler dans son être et qui la faisait encore souffrir après toutes ces années, était intimement lié au départ de sa mère. Pour quelle obscure raison son esprit s'obstinait-il à lui faire revivre cet événement traumatisant. Pourquoi cette torture?

Angélica gémit, les yeux toujours clos se sentant malgré tout reprendre conscience peu à peu, curieusement ses sens percevaient quelque chose de froid lui caresser avec une singulière douceur le visage, elle sentie un bras encercler fermement le haut de son corps pour le maintenir en position semi assise, suivit peu après cela par ce qu'elle ressentait comme un souffle glacial faisant frissonner la chair tendre de son cou. «C'est le souffle glacé de la mort» Pensa-t-elle l'esprit encore égaré mais saisissant malgré tout qu'elle n'était pas seule. La jeune femme gémit une nouvelle fois en ressentant ses muscles endoloris par la chute, elle entendit qu'on lui parlait mais ces paroles ne lui semblèrent pas audible tant elle avait la tête plongée dans la torpeur et quand elle parvient finalement à entrouvrir ses paupières encore lourdes, revenant à elle, la première chose qu'elle vit de manière indistincte c'était quelque chose de couleur rouge écarlate. Angélica cligna des yeux et après quelques secondes supplémentaires parvint à voir plus nettement qu'un visage était penché au-dessus du sien, et le rouge qu'elle avait perçu plus tôt était en réalité la couleur si troublante des prunelles d'un homme qui la dévisageait étrangement. Effrayée par ce regard qu'elle ne parvenait pas à déchiffrer, son cœur s'emballa dans sa poitrine et ses grands yeux sombres s'écarquillèrent vivement quand elle le reconnu.

-Vous…Souffla-t-elle incrédule et stupéfaite de voir cet homme qu'elle n'aurait jamais pensé trouver ici. Instinctivement la jeune femme porta sa main gauche sur le torse de l'individu qui la supportait toujours de son bras dans son dos, et le repoussa en essayant de se dégager de son étreinte, mais l'homme ne l'entendit point ainsi puisqu'il empoigna fermement de sa main libre le fin poignet de la jeune femme qui commença à s'agiter comme un jeune animal prit dans un piège.

-Allons mademoiselle, cessez de vous agiter ainsi ce n'est point sage. Recommanda d'un ton mesuré le duca Di Toscana. -Vous avez fait une mauvaise chute, par chance vous n'avez rien de cassé. Affirma-t-il comme s'il s'en était déjà assuré.

-Vous ici…Continua de dire Angélica comme si elle n'avait pas entendu ce qu'il venait de lui dire, son esprit ne semblant point pouvoir se concentrer sur autre chose que la présence improbable mais pourtant bien réelle du duc dans ces bois. -… comment cela ? Interrogea-t-elle avant de fermer les yeux, son beau visage crispé par un mal de tête bien naturel vu les circonstances.

-Chut…susurra celui-ci avec une douceur déconcertante. -Calmez-vous, vous ne craignez plus rien. De grâce laissez-moi vous prêter assistance. Comment vous sentez-vous?

Cette fois, la jeune femme écouta ses paroles, car elle commença à se détendre tout doucement.

-…J'ai mal partout… ma tête surtout. Précisa-t-elle le regard fuyant, en portant sa main droite à celle-ci.

-Il est heureux…commença le duc tout en approchant à son tour sa main gauche dépourvue de gant sur celle de la jeune femme qui au touché de ses doigts glacés frissonna. -…que votre chapeau ait protégé au mieux votre tête. Termina l'homme en faisant glisser ses doigts de la main d'Angélica (qui n'osa pas le regarder dans les yeux), pour les perdre dans la masse de cheveux sombres détachés, en pagaille de la demoiselle qui se troubla à ce geste.

-Que faites-vous? Murmura-t-elle gênée en le voyant esquisser un sourire.

-Vous avez des feuilles dans votre chevelure, ma chère princesse. Se justifia-t-il d'un ton léger en dégageant quelques feuilles de ses boucles brunes.

-Oh…Souffla-t-elle embarrassée. -Oui j'imagine que je n'ai point fière allure ainsi.

-Au contraire cela vous donne un petit je ne sais quoi de…sauvage. C'est charmant. S'amusa-t-il avec cette soudaine gaité qui le caractérisait, puis la voyant froncer doucement les sourcils signe que cela ne la divertissait pas autant que lui, l'homme lui dit plus sérieusement: -Vous souvenez-vous de ce qu'il s'est passé?

-En vérité c'est que je ne saurais vous l'expliquer. Avoua-t-elle après un soupir. -Je ne sais ce qu'il s'est réellement passé, mon cheval est devenu comme fou sans raison. Je ne comprends pas, il n'est pourtant pas du genre nerveux. Il s'est cabré subitement et je suis tombée, rien de plus. Et cela me déconcerte, car bien que je n'en sois pas à ma première chute de cheval, c'est bien la première fois qu'une situation comme celle-ci se produit.

Après ce qu'elle venait de lui raconter, Angélica remarqua que le duc était demeuré un instant silencieux, le visage impassible avant de lui dire:

-L'essentiel dans cette histoire est que vous alliez bien, après toutes ces émotions. J'aime les fins heureuses, habituellement dans ce genre de circonstance elles sont fort rares. Conclu le duc en lui souriant de nouveau, tranquillement l'air de rien.

-Qui dit que c'est la fin de l'histoire? Il me reste à rentrer chez moi désormais.

-Ah. Ricana gentiment le duc un sourire clairement amusé fixé sur ses lèvres laissant apparaitre ses dents blanches qui donnait à son sourire un charme peu commun. -C'est vrai, vous avez raison. Permettez que je vous aide à vous relever?

-Soit! Céda la jeune femme qui n'eut, cependant, point le temps d'en dire plus, qu'aussitôt elle se sentit soulevée de terre en une fraction de seconde et avec une telle légèreté qui la laissa sans voix. Sentant le bras droit du duc qui lui maintenait toujours le dos. Angélica retira sa main de celle de l'homme aux manières si prévenantes, pour se mouvoir sans son assistance, mais à peine eût-elle fait un pas en avant qu'elle sentit ses jambes fléchirent manquant de peu de lui faire perdre l'équilibre si le duc ne l'avait point rattrapé de justesse.

-Pardonnez-moi, je vous ai sans doute relevé trop vite. S'empressa-t-il de dire en la serrant contre lui pour la maintenir debout en passant son bras droit autour de sa fine taille et sa main gauche enserrant de nouveau la main de la jeune femme qui se sentait encore un peu désorientée.

-Ce n'est rien, ça va passer. Dit-elle plus pour elle-même, elle regarda furtivement autour d'elle et remarqua la présence d'un cheval de race espagnole, très calme, à quelques mètres devant eux, ce qui l'interpella car si l'homme était venu jusque-là à cheval, cela laissait penser qu'il logeait dans une demeure proche d'ici. Réalisant cela elle pivota légèrement pour voir le visage aux traits si parfaits de l'homme qui la supportait contre lui, la couvent d'un regard prévenant, pour lui demander très sérieusement:

-Depuis quand êtes-vous revenu au Piémont, monsieur? Que diable faites-vous dont, dans cette forêt?

Le duc ne lui répondit pas tout de suite, l'expression que son visage affichait était en cet instant à la fois amusé et tolérante.

-Et bien…Finit-il par dire. -Je suis fort aise de constater que votre chute n'a point affecté votre insatiable curiosité. Et pour vous répondre mademoiselle, je suis revenu dans cette magnifique région depuis peu. Et j'en suis ravi, vous pouvez me croire. On ne m'avait point dit qu'il y avait de si charmantes créatures dans cette forêt.

Angélica se sentie rougir malgré elle à ce dernier commentaire, mais elle comprit aussi qu'il n'en ajouterait pas plus quant à ses motivations, alors elle lui demanda sans détour :

-Et envisagez-vous de rester longtemps?

Elle le vit sourire, mais cette fois s'en était un à la manière de celui d'un adulte devant une enfant trop impatiente ou trop curieuse.

-Fort bien. S'agaça-t-elle quelque peu de cette habitude qu'avait le duc de répondre en partie à ses questions. C'est pourquoi elle n'insista pas davantage. -Lâchez-moi maintenant je vous prie. Je pense pouvoir marcher seule. Dit-elle d'une voix neutre, en ôtant sa main de la sienne et voulant se défaire de sa prise sur sa taille.

L'homme desserra son emprise mais pas complétement. La jeune femme s'immobilisa en sentant la main libre du duc venir écarter du bout de ses doigts pâles, une mèche de ses cheveux pour dégager sa nuque avant d'incliner légèrement la tête vers son oreille pour lui dire comme s'il avait lu ses pensées:

-Je suis ici à la demande de sa majesté votre père, comme vous devez vous en douter. C'est d'ailleurs au palais royal de Turin que je me rendais présentement. Mais…je dois aussi vous avouer, que je dois une partie de mon retour à votre lettre.

«Ma Lettre» Pensa-t-elle comme si elle n'avait entendu que ça, en sentant son cœur louper un battement, prise au dépourvue par cet aveu. Ainsi donc il l'avait reçu. Tout à coup, elle senti le duc rompre son étreinte et s'écarter précautionneusement d'elle, comme s'il craignait qu'elle perde encore une fois l'équilibre. Mais non, Angélica se retourna alors pour lui faire face.

Ils se dévisagèrent quelques secondes en silence, Angélica l'observa avec attention, il était tout de noir vêtu, en tenue de voyage, ses cheveux noir corbeau attachés au niveau de la nuque, la tête coiffée d'un tricorne. Toujours aussi élégant, en toutes circonstances. Cet intérêt poli qu'elle lui témoignait, le duc le lui rendait bien à la différence que lui, montrait plus ouvertement qu'il appréciait ce qu'il voyait, tant il était vrai qu'il n'avait jamais vu la jeune femme accoutrée de la sorte lors de leurs précédentes rencontres. Aussi le duc, constatant qu'elle ne répondrait rien à ce qu'il lui avait avoué, reprit la parole.

-En vérité mademoiselle, depuis mon arrivée j'espérais avoir l'occasion de vous revoir, de grâce ne m'en tenez point rigueur. C'est que voyez-vous, on se sent bien seul, lorsqu'on est un étranger à Turin.

-On s'y sent également seul lorsqu'on y vit je vous rassure sur ce point. Répondit-elle compatissante, comprenant aisément cette problématique et s'étonnant aussi du fait qu'il commençait à répondre à ses questions avec une sincérité déconcertante, comme s'il voulait ainsi lui signifier qu'il acceptait la condition qu'elle lui avait imposé dans sa lettre. Angélica, dans le fond en fut ravie et flattée mais ça elle se gardait bien de le lui faire savoir. Quoi qu'il en soit le retour du duc ne la laissait point si indifférente qu'elle l'aurait cru, mais elle savait aussi qu'il fallait mettre fin à cette entrevue impromptue. Car elle ne voulait pas que quelqu'un du château passant comme lui par ici, les voit ensemble, la jeune femme avait assez de contrariété chez elle. Alors elle ajouta: -Si vous alliez à Turin, je me rends compte que ma mésaventure, ne vous a que trop retardé…pardon d'avoir involontairement interrompu votre chemin.

-Je vous en prie mademoiselle, cela n'a aucune importance. Lui assura le duc, se tenant aussi droit qu'une statue, les bras croisés dans son dos. -Ce fut un honneur de vous venir en aide. Par chance je passais par-là.

-Oui, il se trouve que j'ai toujours eu naturellement beaucoup de chance. Ricana doucement la princesse encore un peu embarrassée de cette situation.

-Certes, je finirais par le croire…Répondit le duc avec légèreté. -Permettez que je vous ramène chez vous. Lui proposa-t-il poliment tout en remettant ses gants en cuir noirs avant de désigner d'un signe de tête son cheval, qui avait les rênes attachées à une solide branche d'arbre derrière elle. A cheval vous y serez plus rapidement.

-Oh non c'est fort aimable à vous, mais ce ne sera point nécessaire ! Déclina spontanément la jeune femme. Vous en avez assez fait ce me semble. Reprenez dont votre route, je rentrerais de mon côté, j'ai l'avantage de connaitre ces bois. De plus je pense avoir eu une dose suffisante d'équitation pour aujourd'hui. Encore merci de votre aide, monsieur. Mais il me faut vous laisser. Dit-elle en le saluant d'un signe de tête lui signifiant ainsi son désir de prendre congé. -Nous nous reverrons sans doute au palais royal de Turin je pense. Adieu monsieur.

Sans attendre de réponse de sa part, Angélica salua son interlocuteur d'un simple signe de tête avant de se détourner de lui pour aller ramasser son chapeau resté dans l'herbe brunie et commença à marcher sur le chemin de terre sans se retourner. Quelques mètres plus loin, encore toute chavirée de cette rencontre, et satisfaite que le duc ne cherche point à la retenir puisqu'elle l'entendait au même moment remonter en selle derrière elle. Peu après, son ouïe percevait le bruit des sabots de l'animal qui commençait à trotter dans sa direction. Dès que l'animal arriva presque à sa hauteur, s'apprêtant bientôt à la dépasser par la droite sur le chemin. Angélica ne put retenir un cri de surprise quand elle sentie une poigne de fer la saisir par la taille pour la hisser prestement, comme une plume sur la selle, assise les deux jambes du même côté, devant le cavalier.

-Que signifie? Demanda sans comprendre la jeune femme offusquée par ce procédé. -Comment osez-vous?!

-Veuillez me pardonner ces manières triviales qui ne sont guère mes façons, mademoiselle. Lui répondit le duc en ignorant royalement son air désapprobateur avant d'ajouter d'une voix plus ferme. -Mais avez-vous réellement cru une seconde que je vous laisserai prendre congé de moi de la sorte? Il est tout à fait hors de question que je vous abandonne ici toute seule. Cela serait d'une impardonnable inconséquence de ma part.

-Mais je ne vous demande rien, monsieur. S'emporta quelque peu la jeune femme, devant le ton intransigeant que l'homme avait employé. Angélica n'était guère habituée à ce qu'un étranger se comporte de cette manière à son égard. -Vous ne pouvez point me forcer à monter avec vous. Protesta-t-elle en essayant de se laisser glisser de la selle, mais l'homme la retient en passant ses bras de chaque côté de la demoiselle pour faire barrière à toute tentative de fuite. En réajustant les rênes dans ses mains il lui dit d'une voix plus adoucie:

-Votre Altesse, il va de soi que je ne vous forcerai jamais à faire quoi que ce soit dont vous n'auriez envie. Tenta de la rassurer le cavalier qui manifestement s'amusait de la situation aux dépends de la jeune femme qui le dévisageait de ses grands yeux noirs l'air nettement désapprobateur. -Mais convenez-en c'est une longue marche à pied pour retourner au château. Oh mais que vois-je au loin? Dit-il en regardant droit devant lui, imité par la jeune femme inquiète qu'on puisse les voir ainsi. -…Serait-ce quelqu'un qui vient à votre secours ? Reprit le duc avec sérieux avant de reporter son attention sur la princesse qui se rendait compte qu'il n'y avait personne sur le chemin et qui, regardant de nouveau l'homme, affichait clairement une moue de reproche sur ses jolis traits. Puis il dit avec une ironie qui n'amusa que lui: -Ah non, désolé, ma chère.

-J'ignorais que vous étiez à ce point comique. Lui rétorqua la jeune dame d'une voix plus dure, n'appréciant pas qu'il se moque d'elle.

-Oh…Et moi qui croyais que votre désir était de me voir me dévoiler, n'est-il point vrai? La titilla-t-il avec un plaisir certain dans sa voix si particulière. -Quoi qu'il en soit ma chère dame, je vous pardonne volontiers d'avoir interrompu mon chemin, si à votre tour vous permettez que je me mette en travers du vôtre? Lui dit-il en lui adressant un charmant sourire.

Angélica n'eut guère le temps de protester que l'homme talonna les flancs de sa monture qui dans un hennissement se mouva si vite que la passagère dû s'agripper prestement au cavalier d'une main et de l'autre à la crinière du cheval qui maintenant galopait rapidement sur le chemin.

X.X.X

Angélica et le duc galopèrent ainsi un petit moment sans un mot à travers la forêt, le paysage automnal défilant sur leur passage. Au bout de quelques minutes ils arrivèrent à la lisière de la forêt, une fois à découvert on pouvait distinguer dans le beau paysage un petit lac, et au loin les montagnes aux sommets enneigés. Dans le ciel, la position du soleil un peu voilé par les nuages, indiquait qu'il devait être environ quatre heures de l'après-midi. Donc que cela faisait bien deux bonnes heures qu'Angélica avait quitté le château. Il ne fallait décidément pas tarder à rentrer. Cependant, les secousses causées par le galop du cheval, n'arrangeaient pas les douleurs lombaires de la jeune femme dont les traits de visage se crispaient par moments, mais elle ne s'en plaignait point. En dehors de ça, Angélica se disait secrètement que la sensation de cette chevauchée avec le duca Di Toscana était loin d'être désagréable, au contraire, la jeune femme se tenait en selle grâce à son bras et sa main gauche qu'elle maintenait en partie sur la taille du cavalier et de sa main droite qui agrippait fermement la crinière du cheval. Calée de la sorte, aussi près de cet homme dont elle ne savait pratiquement rien, Angélica eut tout loisir de sentir son odeur, loin d'être entêtante elle n'en demeurait pas moins très agréable, il y avait dedans un «je ne sais quoi» de suave constitué de notes boisées, ambrées et épicées. Cependant, gênée de cette proximité entre eux, elle n'osait pas lever les yeux vers le cavalier, se contentant de regarder droit devant elle. Soudain une nouvelle secousse la fit gémir de douleur, et le duc s'en aperçu puisqu'il fit considérablement ralentir l'animal. L'incitant à avancer au pas pour soulager la demoiselle qui laissait par moment échapper quelques soupirs. En préférant se murer dans le silence.

-Quelle belle fin d'après-midi, après un début aussi agité…n'est-ce pas? Ma foi, je dois reconnaitre que cet endroit possède un charme certain…S'extasiait le cavalier comme s'il voyait ces bois pour la première fois, ce qui n'était pas le cas, puis voyant que la jeune dame devant lui, têtue, affichait toujours une mine fermée à la discussion, il reprit: -Ne me direz-vous rien de plus que ces soupirs? Ou m'en voulez-vous toujours de ne point avoir consenti à vous obéir? Parla enfin le duc avec un accent un peu taquin dans la voix.

-Je ne sais, devinez? Lui rétorqua aussitôt la jeune femme sur la défensive. -En tout cas ce n'est pas à cette allure que nous arriverons au château avant la nuit. Laissa échapper Angélica de mauvaise grâce.

Cette attitude peu coopérative, loin de désarçonner l'homme le fit rire:

-Ha, ha…que cette impulsivité délicieuse de caractère, vous sied à ravir. -Ne faites point cette mine, nous serons bientôt aux abords du château. Mais si vous y tenez, je puis accélérer de nouveau la cadence.

-Non! Lâcha spontanément la demoiselle en regardant enfin le cavalier tout en venant poser sa main gauche sur l'épaule droite du duc. -Laissez, faites dont comme si je n'avais rien dit. Comme ça c'est bien aussi. Bien sûr elle était trop fière pour avouer que les muscles de son corps la faisaient encore souffrir depuis sa chute.

La figure de l'homme se fendit d'un large sourire avant de se laisser aller à rire, de son rire aussi singulier que dérangeant.

-Décidément ma chère, vous êtes un tel divertissement. Déclara-t-il hilare.

Angélica ne put s'empêcher de rire aussi, mais plus d'embarras, se rendant bien compte, qu'il était un peu ridicule de se comporter comme une enfant boudeuse. Cet homme avait seulement l'amabilité de la raccompagner chez elle après tout, se dit-elle en choisissant de baisser un peu la garde.

-Ah…enfin un sourire de vous. S'exclama le duc ravi en la sentant se détendre progressivement, affichant un petit sourire sur ses jolies lèvres pleines.

-…Quelle situation monsieur. Finit-elle par dire, ignorant son commentaire et sans oser le regarder.

-Comment cela? Demanda l'homme qui guidait en même temps le cheval le long du lac.

-Vous et moi, seuls ici. Expliqua simplement la jeune femme.

-Vous êtes réticente à être vu en ma compagnie. Vous craignez de possibles complications, de la désapprobation de votre famille. Comprit le duc, sa voix soudain sérieuse.

-Oh il y a beaucoup d'autre raison je vous assure et point celles que vous croyez, c'est seulement que certains seraient trop heureux d'y voir un prétexte à me faire des reproches.

-Qu'il y a-t-il de répréhensible, dans cette situation, mademoiselle? Interrogea le duc avec désinvolture. -Que je sache, vous n'avez point demandé à tomber de cheval.

-Certes, mais je crains que ma très antipathique duègne du moment ne partage point votre avis. Pour tout vous dire; Elle me déteste, mais je dois avouer que c'est réciproque. Déclara-t-elle sans honte aucune.

-Eh bien…que de ressentiment envers cette créature. Commenta le duc qui avait l'air de grandement se divertir à ses propos.

-…Si je savais le moyen de m'en délester croyez bien que je n'hésiterai point une seconde. Poursuivit Angélica sans prêter attention à sa remarque. -Cette vieille marquise aigrie passe son temps à me dire ce que je dois faire, ne pas faire. Alors depuis le début je prends sur moi, mais c'est comme tout ma patience à ses limites et figurez-vous qu'elle les a trouvées aujourd'hui.

-Intéressant…commenta le duc très attentif à ce qu'elle lui racontait. -Je suis curieux de savoir de quoi il s'agit, je vous en prie dites m'en plus.

Angélica sembla hésiter un instant à lui en dire davantage: -Vous promettez que vous ne me dénoncerez pas?

-Ma chère, vous savez que vos secrets sont les miens. Lui assura-t-il d'un ton solennel, mais dans ses yeux on y voyait courir une lueur d'amusement.

-Je vous prends au mots monsieur. Alors disons que, j'ai saisi l'occasion de remercier madame la marquise de son investissement acharné à vouloir me maintenir, selon elle, sur le droit chemin…

La jeune femme raconta alors au duc la farce qu'elle avait échafaudé pour pouvoir s'échapper quelques heures du château. A la chute de l'histoire l'homme s'était pris d'un fou rire, imité de la jeune femme qui ajouta en riant:

-Vous l'auriez entendu crier…Ha, ha…On aurait dit qu'elle avait vu le diable descendre par la cheminée dans un nuage de cendre pour lui voler son âme. Oh…je gage qu'elle s'en souviendra jusqu'à la fin de sa vie. Normalement elle ne devrait point savoir que c'était moi, je m'en suis assurée, mais autant vous dire que le retour au château ne sera pas des plus joyeux en ce qui me concerne.

-Vous jouez dont des mauvais tours aux gens vous…Finit par dire le duc en retrouvant son sérieux.

-Qu'a ceux qui m'ennuient et entendent faire la loi chez moi, oui. Déclara la jeune femme, le port de tête fier.

-Vous avez décidément beaucoup d'imagination, mademoiselle. Je comprends pourquoi votre père prêtant que vous êtes indomptable.

Angélica ne répondit pas à cette remarque, elle se mit soudain à dévisager l'homme à ses côtés, son visage demeurant dans l'ombre de son tricorne, et elle se fit la réflexion que, le sourire qu'il lui adressait en cet instant, le rendait incroyablement attirant, même séduisant, ses dents blanches et régulières lui procuraient un sourire charmeur, mais aussi, (elle avait pu le remarquer par moment lors de leur dernières entrevues) et c'était plus rare, froid et carnassier. Elle frissonna malgré elle rien que d'y songer, cet homme n'était vraiment comparable à personne de son entourage, il dénotait dans le paysage de la cour de Turin, et honnêtement Angélica devait bien s'avouer que cela lui plaisait.

-C'est que je n'aime point être commandée, qu'on se donne le droit de décider à ma place de ce qui est bon pour moi. Déclara-t-elle sans détour. -Je sais que je ne suis peut-être pas à plaindre contrairement à d'autre. Mais cela ne change en rien le fait que je sois née femme dans un monde d'homme, c'est assez, vous en dire, sur le malheur qui est le mien dans cette vie. Mais assez parlé de moi, parlons de vous.

-…De moi? S'étonna-t-il comme prit au dépourvu par l'enthousiasme visible de la jeune femme à vouloir en apprendre plus sur lui.

-Oui vous, sachez que j'aurais plaisir à vous faire sortir de votre réserve et à en savoir plus long sur vous. De grâce, ayez la bonté de me parler un peu. Dites-moi quel genre d'homme êtes-vous?

Le duc resta un moment silencieux, les traits de son beau visage figés, soudain inexpressifs, le regard lointain comme s'il réfléchissait à ce qu'il pourrait lui répondre. C'est à cet instant qu'Angélica osa le dévisager sans retenue et quelque chose lui sauta aux yeux, en effet elle se rendait compte qu'elle avait parfois eu du mal à soutenir le regard de cet homme sans vraiment savoir pourquoi, mais cette fois la raison à cela lui parut tout à coup évidente, la proximité du moment entre eux aidant à s'en apercevoir, c'était que le duc ne clignait presque jamais des yeux. C'était bien naturel alors de se sentir mal à l'aise quand quelqu'un vous dévisageait fixement. «C'était même parfois effrayant» Se disait-elle alors que le cheval qui les transportait arrivait devant une légère pente, prenant un peu d'élan dans la montée, Angélica dû attraper vivement l'avant-bras gauche du cavalier pour se maintenir sur la selle. La jeune femme nota non sans surprise que le bras de cet homme était aussi ferme que du marbre. Comme si tous ses muscles étaient en tension alors que le cavalier était en apparence détendu, très calme. Ils n'allaient pas tarder à entrer de nouveau dans les bois. C'était là que l'homme qui sentait l'œillade troublée de la jeune femme sur sa personne, se décida à lui répondre.

-Je suis un homme qui, dans ses jeunes années, vous ressemblait à certains égards. Avoua-t-il calmement. -J'avais la conscience claire alors, avide de savoir, l'âme point encore entachée par le péché. Je m'obstinais à prendre des chemins que personne ne voulait prendre. Et que je continue à suivre encore aujourd'hui. Dit-il l'air énigmatique.

Angélica qui l'écoutait avec attention, trouva sa façon de parler bien curieuse, à l'entendre c'était comme s'il avait vécu une vie entière. Les accents de sa voix étaient empreints de gravité, comme s'il se sentait déjà…vieux. Et pourtant il ne semblait pas avoir plus de trente ans « …ou alors il ne faisait extraordinairement pas son âge» Pensa la jeune femme qui demeurait silencieuse, se bornant à regarder l'homme dans les yeux.

-…Quel regard que le vôtre ? Reprit le duc plus pour lui-même en observant les réactions de la demoiselle assise devant lui. -Je n'y vois ni jugement, ni indulgence. Ce genre de regard pousserait à la confidence l'âme la plus noire…Vous êtes bien silencieuse ? A quoi songez-vous, dites-moi? Demanda-t-il le ton de voix obligeant.

La jeune femme, qui sentait bien que leur conversation venait de prendre un autre tournant, se disait que c'était peut-être le moment d'essayer une énième fois de faire parler cet homme mystérieux de sa vie. Après une inspiration elle se décida à dire, non sans tenter de lui dissimuler sa légère appréhension.

-…Rendez-vous compte monsieur, c'est la quatrième fois que nous nous rencontrons et je m'aperçois plus que jamais que je ne sais rien de vous ou si peu, même votre famille, vous n'en faites jamais mention. Lui fit-elle remarquer d'une voix un peu hésitante, craignant de se montrer trop indiscrète sur ce sujet.

-…Prenez garde, jeune demoiselle. Lui avait répondu l'homme d'une voix qui se voulait patiente, à la manière dont l'aurez fait un père envers sa fille après avoir volontairement laissé planer un silence. -Je ne vous conseille pas de laisser votre curiosité s'aventurer plus loin si promptement.

-Veuillez m'excuser. S'empressa alors de dire la jeune femme confuse. -Je vois que mon intérêt vous indispose. Pardonnez-moi si j'ai été trop franche…

-Absolument pas, non loin de là. Continuez à l'être et détrompez-vous, votre intérêt ne m'indispose point, au contraire, il m'enchante. Corrigea le duc en retrouvant une légère gaité dans la voix, puis plus sincèrement il poursuivit d'un ton plus grave: -Pour tout vous dire j'avais une sœur autrefois, cela fait une éternité ce me semble…elle n'est plus de ce monde.

-Oh, vous m'en voyez navrée. Compati la jeune Angélica qui ne s'était point attendu à cette révélation. Pardonnez-moi d'avoir insisté à vous faire parler d'un sujet qui doit vous faire peine.

-Ce n'est rien voyons, vous ne pouviez savoir. Cependant, je constate qu'il vous plaît de m'interroger sur des sujets bien personnels, sachez que cela peut parfois causer de l'embarras pour qui déteste parler de soi.

-Ainsi donc, si je me prête à votre idée, monsieur, vous pourriez tout savoir de moi et ne rien me confier en retour ? Demanda Angélica l'air innocente, elle trouvait que ce n'était là point équitable de la part du duc de faire tant de mystère à son propos, alors qu'elle faisait l'effort de s'ouvrir un peu à lui, chose qu'elle ne faisait généralement avec personne à l'exception de son frère.

-Qui mon existence intéressera-t-elle ? Demanda l'homme d'un ton détaché, comme s'il cela n'avait aucune espèce d'importance pour lui.

-Moi…Répondit Angélica comme si cela était une évidence.

-Pourquoi je vous prie ? Demanda le duc intéressé, en faisant s'arrêter en même temps le cheval qui henni, secouant la tête nerveusement, avant de se tranquilliser sous les caresses de la jeune femme sur son encolure. Sur le chemin qu'ils avaient emprunté, on parvenait toujours à voir entre les arbres une partie du lac. Ils n'étaient plus très loin du domaine de la Venaria, constata Angélica avant qu'elle ne reporte son attention sur le cavalier qui l'observait avec attention.

-Je ne sais…commença Angélica en cherchant ses mots. -…Ou plutôt pour la première fois j'ai le sentiment d'être comprise. Nous nous connaissons peu il est vrai. Reconnue-t-elle tout en passant une mèche de ses longs cheveux derrière son oreille droite, avant d'oser plonger ses yeux dans ceux si perturbants de son interlocuteur. -…et pourtant il me semble que nous avons déjà partagé un peu de notre vie.

En disant cela la jeune femme fut stupéfaite de voir l'expression d'ordinaire si assurée de cet homme se troubler, comme si par ses paroles, elle avait réussi à atteindre quelque chose chez cet homme à la personnalité si impénétrable. Réalisant cette petite victoire elle en profita pour l'inciter à se confier à elle,d'une voix candide qui contrastait avec la douce lueur de malice qui scintillait dans ses beaux yeux sombre : -Vous ne voulez donc rien me dire?

Mais hélas, elle se rendit vite compte qu'il était déjà trop tard, car le masque d'impénétrabilité du duc chassa le trouble qu'elle avait insinué en lui quelques secondes plus tôt. A son regard on distinguait sans mal qu'il était de nouveau maître de lui. Ses traits exprimant désormais une maitrise parfaite de ses émotions, quand il lui répondit:

-Un jour…Semblait-il lui promettre en la gratifiant d'un doux sourire.

-Quel jour ? Insista la demoiselle la voix tremblante trahissant son impatience.

-Un prochain jour…Précisa son mystérieux interlocuteur, les yeux rieurs, un petit sourire appréciateur au coin des lèvres.

-Protégez-vous quelques secrets ? Se hasarda à demander pour la dernière fois la jeune femme l'air faussement soupçonneux, guère disposer à rendre les armes face à lui.

-Oui…laissa-t-il volontairement, planer avant d'ajouter plus bas, comme une confidence qu'il lui faisait: -…certains des vôtres.

-Oh vous, vous êtes impossible, plus obstiné que moi ce me semble…Laissa échapper d'un ton léger Angélica avant de sentir ses pommettes s'empourprer devant le regard si intense et ce sourire…qu'on pourrait qualifier d'enjôleur que le duc arborait présentement. La jeune femme, ne comprenait pas pourquoi il la dévisageait ainsi, tout comme elle ne s'expliquait pas ce que ce regard provoquait chez elle, son cœur s'était emballé sans raison dans sa poitrine, provoquant une douce et étrange chaleur dans son corps.

-J'adore vous faire rougir. Lâcha spontanément le duc ravi, ce qui eut pour effet d'accentuer davantage cette réaction de gêne sur les joues de la jeune dame, qui voulut aussitôt détourner ses yeux si expressifs de lui, mais le duc l'en empêcha en portant avec une extrême douceur sa main gauche (dont il avait retiré son gant sans qu'elle s'en aperçoive) sous le menton de la belle, pour l'inciter à soutenir son regard: -Il me plait de voir vos pensées sur votre doux visage, elles sont limpides, on peut les lire avant même que vous vous exprimiez.

A ces mots Angélica sentie une douce torpeur, s'emparer de son esprit. En montrait-t-elle réellement autant qu'il le laissait entendre? C'était sans doute vrai, puisque cet homme semblait avoir le don de lire en elle comme dans un livre ouvert. Angélica ne se sentait point effrayée par les yeux caressant de cet homme sur sa personne, elle demeurait soudain silencieuse en observant les pupilles rougeâtres du duc s'égarer de ses yeux sombres à ses lèvres légèrement entre ouvertes, tout en laissant sa main glacée délaisser son menton pour glisser en un geste empreint de sensualité le long de la fine courbe de son cou où la jeune femme sentait plus que jamais chaque pulsation de vie passer dans ses veines. La jeune femme se sentait incapable de se mouvoir ou de réfléchir avec clarté, tant elle se trouvait envoutée, enivrée par tant de sensations différentes et contradictoires les unes des autres que faisait naître cet homme en elle. Personne, à sa connaissance ne l'avait jamais touché ou regardé ainsi, avec une telle…fascination dans le regard. Angélica, parvint malgré tout à détourner les yeux, en écartant docilement mais surement la main du duc (qui la laissa faire) de son cou d'un revers de bras, en proie à un trouble qu'elle ne put dissimuler sur son visage qui trahissait chacune de ses émotions.

Cette réaction farouche de la jeune femme, l'empêcha de voir qu'en quelques secondes, l'expression du duc changea, ses yeux se voilèrent à mesure qu'il la dévorait des yeux. En la voyant se murer dans un silence de plomb, les traits de l'homme redevinrent vite impassibles: -Pardonnez-moi, mademoiselle. S'empressa-t-il de s'excuser: -Je demande votre indulgence pour ces paroles et si j'ai osé vous dévisager aussi ouvertement, c'est seulement que…

Il ne finit point sa phrase. Alors la jeune femme le regarda de nouveau les yeux avides de savoir.

-Quoi dont? L'encouragea-t-elle doucement.

-…que vous ne ressemblez à aucune autre jeune personne de ma connaissance. Vous, vous êtes inattendue, surprenante, c'est exaltant. Dit-il d'une voix enjouée, de telle sorte qu'Angélica, touchée par l'estime qu'il lui témoignait, le cru sincère. -…Pardonnez mon enthousiasme. Dit-il en voyant la jeune femme baisser les yeux, affichant un air modeste.

-…J'apprécie votre enthousiasme. Répondit-elle simplement. -Dîtes-moi, j'aimerais savoir une chose…poursuivit-elle en se mordillant légèrement mais discrètement la lèvre inférieure comme si elle hésitait à demander quelque chose: -Ce que vous m'avez écrit, le pensez-vous vraiment?

Un franc sourire se dessina sur les lèvres de l'homme qui lui répondit: -Sachez mademoiselle, que je me fais un point d'honneur, à toujours penser comme je dis.

-Merci. Dit-elle touchée par ces mots.

Le duc plongea son regard dans le sien durant un moment qui lui parut suspendu dans le temps. La jeune Angélica ignorait ce qu'il y cherchait, ce qu'il y décela. Mais quelque chose dans ses traits se modifia soudain.

-Aller…Il est temps que l'on vous ramène chez vous, ma chère princesse. Pensez-vous pouvoir souffrir un peu mieux les rebonds du cheval au galop?

-Oui, je pense.

-Alors tenez-vous bien. Dit-il d'une voix blanche, en passant son bras droit autour de la fine taille de la jeune femme sans qu'elle n'émette la moindre résistance, tout en éperonnant son cheval pour le lancer au galop à travers les derniers mètres de forêt qui les séparaient du château. Environ une dizaine de minutes plus tard, arrivant à l'orée des bois, le cavalier fit ralentir l'animal pour le faire se stopper avant la sortie du bois, pour qu'ils puissent demeurer à couvert.

-Vous voilà chez vous… Déclara l'homme en faisant un signe de tête en direction de ce qui se trouvait devant eux, la jeune femme suivit aussitôt son regard et vit qu'ils étaient arrivés à l'arrière du domaine, en contrebas de l'entrée de la forêt on distinguait les jardins et plus loin le château de la Venaria. -…Je regrette déjà que nous devions nous dire au revoir. Souffla-t-il plus pour lui-même.

-Il le faudra pourtant…laissa échapper la jeune femme dans un soupir comme si elle le regrettait aussi. -Encore merci de votre aide monsieur.

-Je vous en prie, sachez que je serai très honoré de vous rendre service à nouveau.

-Eh bien je vous dis adieu, monsieur. Je ne pense pas que nous nous reverrons avant un moment. Car pour ma part je ne rentre point à la cour de Turin avant décembre.

-C'est regrettable, j'aurais eu grand plaisir à vous y rencontrer, cette cour austère est un lieu de ténèbres, vous y auriez été une petite lumière…

Angélica sourit, flattée de son compliment, dans ses yeux on ne voyait plus aucune trace de défiance. Au contraire, elle semblait captivée par cet être, par ce magnétisme étrange qui émanait de lui.

-…Savez-vous ce qu'il me plairait de faire ? Bien plus que de participer aux royaux…divertissement de la cour…J'ai songé quelques fois à vous rendre visite un soir, seul. Avoua soudainement l'homme la mine sérieuse : -…à vous et à votre frère. Précisa-t-il comme par soucis de convenance. -Mais il va de soi que je vous dérangerais… Oubliez ce que je viens de dire.

-Au contraire. S'empressa de dire plus vite Angélica, qu'elle ne l'aurait voulu, tandis qu'elle poursuivit d'une voix plus mesurée. -Vous seriez le bienvenu, monsieur. Seulement…

-Seulement ? L'incita-t-il à continuer en ne la voyant point finir sa phrase.

-Je ne peux que vous enjoindre à voir mon frère plus souvent que moi. Faites-lui savoir vos disponibilités et il s'en arrangera. Nous vous recevrons avec plaisir.

-Ce serait pour moi un honneur, mademoiselle. Mais non, vraiment oubliez cette idée qui n'est guère raisonnable. Cela abimerait tout…

-Quoi dont ? Demanda-t-elle sans comprendre.

-Les honneurs abîment tout.

-Comme il vous plaira. Répondit Angélica qui n'insista pas davantage, elle s'apprêtait à se laisser glisser de la selle au moment où le duc l'invita du regard à prendre sa main gauche qu'il lui tendait pour l'aider à descendre de cheval. La jeune femme accepta l'aide avec un simple «Merci» en y déposant la sienne que l'homme enserra aussitôt entre ses doigts froids et quand elle fut sur le point de se mouvoir pour descendre elle se ravisa soudain comme si elle avait oublié de dire quelque chose à son interlocuteur : -N'aimez-vous point mon prénom ? Demanda-t-elle avec douceur. -Vous ne le prononcez jamais.

-Je l'apprivoise…Lui répondit l'homme d'une voix charmante et basse, comme on murmure un secret avant de porter sa fine main à ses lèvres pour y déposer un baiser sur ses jointures tout en soutenant le regard troublé de la jeune demoiselle qui se sentait en cet instant transpercée jusqu'au fond de l'âme par ses yeux aussi vifs qu'effrayants, quand l'homme ajouta: -…Je puis tout autant vous retourner cette question, sachez que j'aurais grand plaisir à entendre en retour le mien sur vos lèvres, mais je n'exige rien, je vous en prie seulement, appelez-moi Aro…Et maintenant ma chère si vous devez me quitter faîtes-le. Conclu-t-il d'un ton presque impérieux.

Angélica tout autant chavirée par ses paroles que l'intensité de son regard flamboyant sur elle, le souffle court, ne se fit pas prier, elle laissa le cavalier l'aider à mettre pied à terre et se recula avant de dire à l'homme: -…Écrivez-moi bientôt, monsieur. Lui dit-elle en s'éloignant de lui.

-Ça je vous le promets. Lui assura-t-il manifestement ravi de sa demande.

La jeune femme lui adressa un sourire qui illumina tout son charmant visage avant de dire:

-Eh bien je vous dis adieu…Aro. Puis elle se détourna de lui pour partir en direction du château. Laissant le cavalier derrière elle, la dévisager de ses yeux anormalement rougeoyants qui s'assombrirent en regardant l'inconsciente humaine, qu'il venait une nouvelle fois d'épargner pour une raison que lui seul avait le secret, avant de tourner bride dans l'autre sens et disparaitre tel un fantôme dans la forêt.

A Suivre…

X.X.X

Les colporteurs étaient des marchands ambulants qui transportaient souvent leurs marchandises dans des « balles » en bois.

Voilà pour ce chapitre V. J'espère qu'il vous aura plu. Pour ma part cette dernière scène entre Angélica & Aro me donne toujours des frissons quand je la relis. Car il me semble qu'elle dégage quelque chose de beau et de cruellement tragique à la fois. Mais ça ce n'est que ma perception, je vous laisse vous faire votre propre avis…

Je vous dis à bientôt dans le chapitre suivant;)

A très bientôt chers lecteurs!

Maritsa21