Le cadenas s'échoua sur le sol dans un bruit sourd. Fumant, bouillant, il voyait sa barre complètement fondue. Que dire de l'endroit précis où il se trouvait précédemment ? Plus que calciné, fondu également, il n'était plus rien, si ce n'est un trou. Stiles avait dû insister, s'y reprendre à plusieurs fois… Mais c'était fait, il avait réussi.
Et bordel, ce qu'il avait chaud. La sueur qui perlait sur son visage et inondait son dos était un mélange de la chaleur de l'instrument qu'il avait utilisé, ainsi qu'une démonstration de la fièvre qui l'habitait. Il s'autorisa un soupir de soulagement – avant de se rappeler qu'il devait faire de même avec Jackson. Mais pour cela, il devait s'assurer que le loup noir n'était pas une menace… C'était d'ailleurs exactement pour cette raison qu'il l'avait libéré avant. Pour que Jackson soit « en sécurité » derrière les barreaux de sa cellule, en cas de problème. Stiles, de son côté, se débrouillerait.
Cependant, le jeune homme découvrit avec stupeur que l'animal au pelage de jais, en plus de s'être retranché au fond de sa cage, tremblait comme une feuille. Ses yeux cyan fixaient le vide et Stiles trouva au canidé un air des plus absents. Il s'approcha, poussa la porte défoncée. Dans la cellule d'à côté, Jackson tressaillit sans cesser de le fixer. Comment Stiles faisait-il pour se montrer aussi inconscient ? Un animal apeuré était tout ce qu'il y avait de plus imprévisible. En ce qui concernait le loup, il s'avérait véritablement vérifié. Stiles ne craignait-il pas que son humeur le rende incontrôlable ? Que le canidé le morde, le griffe ? De façon générale, il ne sentait aucune once de peur provenir de l'hyperactif ou du moins… Pas celle à laquelle il s'attendait. C'était l'urgence qui suintait le plus de ses pores. Une adrénaline qui réduisait l'impact de toutes les autres émotions qu'il pouvait ressentir. Mais Jackson ne percevait pas que cela. Il sentait la maladie qui l'affaiblissait, la même qui l'avait fait l'alerter avant que le noir ne l'envahisse et qu'il se réveille dans cette cage, face à une figure… Qui le terrifiait désormais bien plus que son emprisonnement en lui-même. Parce que peu de choses séparaient le familier du monstrueux. Et ça, il voulut le dire à Stiles. Le prévenir. Lui hurler de faire attention à ce loup, mais surtout de ne plus jamais s'approcher de cet homme. Eut-il la force d'ouvrir la bouche pour le faire ? Non. Il n'arrivait même pas à se dire qu'il pouvait essayer. Qu'est-ce qui le paralysait ? La peur ? Le choc ? Ses traumatismes, les mêmes qui l'avaient conduit sur le chemin du mutisme ? Il n'en savait rien… Et il tremblait, lui aussi. Sa terreur se démultipliait en milliers de segments distincts… Si bien qu'il ne put rien faire d'autre que regarder Stiles s'approcher lentement du loup noir tout en lui parlant d'une voix posée et douce. Elle avait beau être rauque et entrecoupée par de nombreux arrêts – Stiles était essoufflé –, elle restait… Etrangement apaisante. Jackson y voyait là l'expérience de l'humain… Ce qui ne l'empêchait toutefois pas de voir le côté dangereux de son action. Au moindre sursaut de l'animal transi de peur, Stiles était ou blessé, ou mort. Il ne fallait pas sous-estimer l'instinct défenseur d'un loup, qu'il soit garou ou non.
En l'occurrence, celui-ci était effectivement un garou, mais ça non plus, Jackson ne pouvait pas le dire à Stiles. Peu importe qu'il essaye ou non, il n'y arriverait pas. Dans sa tête, le chaos régnait. A sa crainte pour l'hyperactif s'ajoutait la douleur du souvenir… De cet enfer dans lequel il risquait véritablement de replonger. N'était-ce pas ce que lui avait dit son geôlier ? Ne lui avait-il pas promis qu'il irait jusqu'à oublier la signification du mot « liberté » ? Jackson se ratatina dans un coin de sa cellule, le plus éloigné de la porte de cet endroit. Les ténèbres de l'angoisse commencèrent alors à le gagner et il ne put rien faire d'autre que trembler de plus belle.
- Ne t'en fais pas Jackson, je ne t'oublie pas, entendit-il. Je vais te sortir de là.
Stiles n'avait pas tourné la tête vers lui, mais il le voyait du coin de l'œil. Son attention était toutefois concentrée sur le loup noir qui était, à peu de choses près, dans le même état que le blond. La différence… C'est qu'il savait que Jackson ne lui ferait pas de mal – il n'en avait, de toute façon, pas les capacités. Or, le loup noir pouvait lui sauter dessus pour le déchiqueter en mille morceaux à tout moment et c'était justement pour cette raison qu'il voulait s'en approcher. Pour évaluer le danger et l'écarter de Jackson au maximum. Le plus simple aurait été de partir avec son protégé sans se soucier de l'animal, mais ce n'était pas le genre de Stiles. Cage, blessures, terreur. S'il se doutait du fait qu'il ne pourrait peut-être pas faire grand-chose pour lui, il voulait au moins s'assurer qu'il pouvait bouger, prendre conscience du fait que la porte de sa cellule était désormais ouverte, qu'il pouvait fuir. Et en même temps, il prenait le risque de se faire attaquer par l'animal. Il tenta d'attirer son attention par différents moyens tout en restant à distance raisonnable, allant de petits tapotements sur les barreaux à des mots ici et là, des « tu peux sortir », « tu es libre » qu'il ne comprenait pas.
Alors Stiles n'insista pas davantage et sortit de la cage pour se placer devant celle de Jackson qui venait de relever la tête vers lui. L'hyperactif le fixa quelques secondes, avant de fermer les yeux un instant et d'essuyer son front luisant de sueur. L'adrénaline l'aidait à tenir, mais il était clair que la fièvre le bouffait.
- Dès que tu seras dehors, on court, le prévint-il en rouvrant les yeux. J'suis désolé, je s'rai pas capable de te porter.
Ses mots, il peinait de plus en plus à les articuler et son énergie, boostée par l'adrénaline mais loin d'être infinie, s'amenuisait à vue d'œil. Il se saisit à nouveau du chalumeau et en dirigea le bout vers le cadenas et, par extension, la serrure. S'il se débrouillait bien, s'il faisait exactement comme sur la cage d'à côté…
- Reste bien au fond et surtout n'aie pas peur, articula l'hyperactif, j'vais t'sortir de là…
Et il fit tout pour. Mais comme si une entité supérieure était contre lui, son entreprise n'eut pas le même résultat. Le cadenas lui résista, ne tomba pas aussi facilement que le précédent. Stiles n'abandonna pas son entreprise pour autant : il ne partirait pas tant que Jackson serait encore là, prisonnier de cette cage.
Dans la cellule d'à côté, le loup noir, toujours profondément effrayé, n'avait pas osé sortir de son coin. Cependant, il avait tourné la tête vers Stiles et le fixait de ses yeux cyan… Qui virèrent lentement vers la droite et croisèrent ceux de Jackson. Terreur, douleur et désespoir s'échangèrent l'espace d'un instant… Une seconde d'éternité.
Puis, le cadenas tomba dans un bruit sourd après que, partiellement fondu, Stiles ait terminé de l'arracher avec ses mains. Si la douleur manqua de le faire gémir ? Peut-être – il serra les dents, s'interdisant de produire le moindre son qui pourrait alarmer Jackson ou le loup noir. Ce qui était certain, c'est qu'il ne se soucia aucunement du fait qu'il s'était inévitablement brûlé. A ses yeux, il y avait plus urgent. Il poussa la porte difficilement… Non pas parce qu'elle lui résistait, mais bien parce que ses forces s'amenuisaient rapidement. Ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'il s'effondre.
- Jackson, souffla-t-il en lui tendant la main. Viens.
La paume fortement rougie par la brûlure, il n'hésitait pas. Jamais il ne brusquerait son protégé, mais… Il y avait des situations qui appelaient une réaction rapide. Pour Stiles, celle-ci en était une. Alors lorsqu'il vit que le blond ne faisait rien de plus que le regarder d'un air à la fois absent et terrifié… Il perdit quelque peu patience et fit un pas supplémentaire.
- Jackson, fais-moi confiance, bon sang…
Son visage, crispé à outrance, n'avait plus du tout l'air avenant, et pour cause : Stiles se laissait guider par son adrénaline, laquelle s'amenuisait rapidement au fur et à mesure que le temps passait. Il était épuisé et ses mains lui faisaient un mal de chien.
Mais le visage déjà pâlot de Jackson vira soudain au blanc et ses yeux s'écarquillèrent à un point inimaginable. Sa terreur s'était soudainement décuplée. Stiles le prit pour lui… Crut qu'il lui faisait peur – ce dont il avait l'habitude mais qui, dans cette situation, l'embêtait réellement.
- J'te ferai pas de mal, lui assura-t-il. Jamais. J'vais te ramener à la maison… T'auras plus jamais à souffrir… Plus personne ne pourra te toucher ou te faire du mal, Jacks.
Mais parler restait difficile, une épreuve qu'il n'en pouvait plus d'affronter. Ses paroles n'en restaient pas moins honnêtes : ce n'était pas pour rien que Stiles se battait chaque jour pour que Jackson comprenne qu'il était libre… Et n'était plus le jouet de personne.
Or, Jackson secoua la tête, plus affolé que jamais. Il ouvrait la bouche de temps à autres… Sans rien dire, sans que le moindre mot n'en sorte. Il voulait lui parler, le prévenir. Se retrouvait incapable de le faire. Dans la cage d'à côté, elle aussi ouverte, le loup noir se mit en boule en couinant à plusieurs reprises. Un danger approchait. Stiles n'y fit pas attention, tentant de rassurer Jackson comme il le pouvait. Il réussit à attraper sa main et l'aider à se lever… Un peu durement, mais il lui assura qu'il n'avait pas le choix, que tout allait bien se passer. Pour survivre, pour échapper au malheur, ils devaient fuir. Stiles parvint à le faire sortir de sa cage au prix d'efforts considérables qui l'essoufflèrent. Epuisé. Il était vraiment épuisé… Mais n'avait pas le droit de s'effondrer… Pas tant qu'ils n'auraient pas regagné la maison Stilinski. Alors, il fit de son mieux, soutint Jackson dont les jambes tremblantes ne lui disaient rien qui vaillent… Et jeta un coup d'œil au loup noir, lui aussi terrifié à un point inimaginable… Et pesta contre lui-même. Il se connaissait, savait qu'il ne pouvait pas l'abandonner non plus… En passant un bras autour de Jackson pour le pousser à s'appuyer sur lui malgré sa propre faiblesse, Stiles adressa ces quelques mots au loup noir sans réellement penser au fait que celui-ci puisse le comprendre :
- J'vais revenir te chercher.
S'il voulait aider Jackson et l'animal, il n'avait pas d'autre choix que celui de procéder par étapes, privilégiant le premier sur le second… Parce qu'il savait à quel point son protégé était brisé et que, de son côté, il se sentait trop faible pour pouvoir réfléchir aussi rapidement et efficacement qu'il avait l'habitude de le faire.
Puis, il tourna à nouveau la tête vers Jackson.
- Je sais que t'as peur, je sais que tu penses que tout va recommencer, mais j'te promets que ça n'arrivera pas. Il faut juste… Que tu m'aides, Jacks. Essaie de… Marcher avec moi.
En forme, il l'aurait porté pour gagner du temps, ce qu'il n'était pas capable de faire en ce jour. Mais il vit Jackson hoqueter et regarder soudainement ailleurs, comme s'il ne l'avait pas écouté. Un brin agacé malgré lui, Stiles lui répéta les mêmes mots d'un ton un peu moins doux. Il savait Jackson traumatisé, quelque peu en état de choc… Mais le fait est qu'ils n'avaient plus le temps.
Et qu'ils en avaient déjà trop perdu.
Des pas, légers, que Stiles, concentré sur Jackson, n'entendit pas. Puis, une voix :
- Je ne comprends pas comment tu peux traiter ces choses comme des êtres à part entière.
