Stiles savait parfaitement que son plan n'avait rien de grandiose, mais il n'avait trouvé que celui-ci pour gagner du temps. Il avait l'espoir que Jackson s'enfuie, et le loup noir aussi. Car s'il monopolisait l'attention de Scott, ce dernier n'essaierait pas de les rattraper. Et les deux prisonniers, l'un animal, l'autre partiellement humain, retrouveraient leur liberté. Rien n'était certain quant à la façon dont s'en sortirait Jackson dans la mesure où il craignait tout le monde depuis sa précédente détention, mais Stiles restait certain que tout irait bien pour lui. Il se débrouillerait comme un chef, tout simplement car son instinct de survie prendrait le dessus et dirigerait ses actions à la place de sa peur traumatique. Le loup noir? C'était un animal, il s'en sortirait encore plus aisément.
Stiles ne se demanda pas ce qu'il adviendrait de lui, pauvre marionnette faiblarde à la défense plus que bancale. Il avait parlé, osé tenir tête à celui qu'il découvrait comme étant un bourreau… Et savait qu'il allait devoir en affronter les conséquences. Il n'était pas stupide.
Il ne fut pas surpris de la brûlure qui lui rongea la joue – quoiqu'il imaginait plus un poing s'y enfoncer qu'une paume claquer sa peau, et recommencer. La violence, quelque soit sa forme, était là.
Mais Scott semblait vouloir exprimer sa colère d'une autre manière. Le frapper, il l'avait déjà fait. Maintenant que Stiles était à nouveau à terre, complètement à sa merci, il était encore plus aisé de prendre l'ascendant sur lui. Scott pourrait aller loin, très loin tant l'état de l'humain était pitoyable. Etat dont il avait participé à la dégradation.
Mais il préféra l'humilier, lui faire payer son audace et son insubordination de la façon qu'il jugea la plus infecte qui soit… Ce qui ne rendit pas les gifles qu'il lui infligea moins violentes, bien au contraire. La scène fut d'autant plus sordide que Stiles réagit de moins en moins. Il avait la lèvre éclatée, du sang qui en coulait, ses joues qui prenaient graduellement une teinte rougeâtre. Il voudrait bien mettre ses bras en remparts, qu'ils protègent sa tête, son visage… Mais la force lui manquait. Le peu qu'il avait n'était plus qu'un souvenir.
Il ne perdit cependant pas connaissance, du moins pas tout de suite, comme si son corps refusait que son esprit s'envole au loin, qu'il coupe définitivement la connexion, même pour un temps incertain. Qu'importe, Stiles ne ressentait plus grand-chose tant sa faiblesse était grande. Le seul hic – et peut-être l'arrangeait-il –, c'était sa fièvre qui semblait reprendre le dessus en rendant son corps lourd, chaud et trop mal pour qu'il puisse réellement se concentrer sur la douleur qui devait le submerger. Douleur dont il ne se rendait, au final, plus compte. Certaines choses en lui commençaient à s'éteindre et si ce n'était pas quelque chose qu'il pouvait contrôler, une pensée resta néanmoins bien ancrée en lui. Peut-être même qu'elle participa au maintien forcé de sa conscience. Gagner du temps. La même idée, toujours, avec l'espoir que ce qu'il avait décidé de faire avec ses maigres ressources ne servirait pas à rien. De toute façon, il n'aurait pas pu faire grand-chose d'autre dans son état.
Ses yeux ne se fermèrent pas mais les images ne parvenaient plus à son cerveau, lequel subissait une déconnexion partielle. Stiles restait présent, à demi tout de même… Car Scott, à califourchon sur lui, n'y allait pas de mainmorte, continuait de le gifler avec une satisfaction malsaine empreinte d'une violence sans nom. Une violence que Stiles n'avait jamais décelée chez lui auparavant. Ou peut-être qu'il avait refusé de la voir, de l'imaginer. D'écouter les mises en gardes d'Isaac, en particulier la dernière en date. Pourtant, il aurait dû accepter ses mots, porteurs d'une réalité indéniable… Parce qu'il aurait tout simplement dû savoir qu'Isaac ne parlait jamais pour ne rien dire. Sa méfiance envers autrui avait toujours une justification, une raison logique, née de son instinct – et qu'il soit humain ou lupin, il gardait la même valeur.
Mais Stiles n'en avait fait qu'à sa tête, jusqu'à refuser de voir la vérité. Et il en payait le prix. Jusqu'où cela irait-il? C'est la dernière question qu'il se posa… De façon si vague qu'il n'eut pas vraiment le loisir d'y réfléchir.
En fait, il ne se rendit même pas compte du fait que sa tête cessait d'aller et venir d'un côté et de l'autre sous la force de la paume brûlante de Scott. En fait, le latino n'était même plus sur lui. Stiles ne percevait pas ses cris, ses hurlements de douleurs que l'autre ne cherchait même pas à dissimuler. Il se fichait bien que l'hyperactif souffre ou perde connaissance: seule sa propre souffrance lui importait. Et elle était grande.
Parce que des crocs et des griffes, les premiers plantés dans sa jambe, les secondes dans son épaule, cela ne faisait pas du bien. Deux paires d'yeux étaient rivées sur lui et si la peur continuait de les habiter, une colère sourde les accompagnait désormais.
- Monstres de merde! Hurla-t-il, la voix pleine de colère et de douleur.
Le mélange était horrible, presque difficile à entendre. Il n'y avait pas pire dissonance que la voix de Scott à cet instant. Une chose était certaine, la rage le dominait… Si bien qu'il en oublia que les êtres qu'il insultait avaient le pouvoir de le détruire. Puisqu'il les considérait comme des insectes dans la mesure où il les avait déjà malmenés avec aisance, il ne voyait pas dans quel monde le rapport de forces pourrait s'inverser. Il s'imagina que les frapper une fois chacun suffirait à faire ressurgir la peur qu'il avait fait naître chez eux, la même qui lui avait permis d'avoir le dessus sur eux. Un coup de pied pour le loup noir, un coup de coude pour Jackson.
Ce qui s'ensuivit fut sanglant, mais pas dans le sens qu'il imaginait, le seul en lequel il croyait. Il s'écoula quelques secondes, lesquelles s'étirèrent vers la minute. Une deuxième s'y greffa. Dans la grange ne régnait plus que le silence. Un silence morne et lourd… A peine entrecoupé par des souffles erratiques, irréguliers, tremblants. La conscience relative de Stiles, le choc de Scott, la terreur d'un Jackson sous adrénaline. Le loup, lui, ne faisait pas le moindre bruit.
Le regard bleu de Jackson se détacha du corps ensanglanté de Scott, qu'il ne regrettait pas d'avoir salement amoché, même s'il n'avait pas été le seul à le faire. Outre la terreur, la colère continuait de l'habiter. Ce n'étaient pas les mots du latino qui l'avaient mis dans un état pareil – Jackson se fichait bien de la manière dont il pouvait le considérer à l'heure actuelle. Il se releva lentement, étrangement fébrile et se dirigea vers l'autre corps, bien moins blessé, mais dans un sens peut-être tout aussi mal en point. Un corps humain dont se dégageait une chaleur anormale. La situation le rendant un peu moins craintif, elle l'emplit d'un sentiment d'urgence tel qu'il n'hésita pas beaucoup et posa sa main sur le front pâle. Le regard miel fade passa sur lui sans sembler le voir. Mais Stiles avait les yeux rouges. Son nez saignait et du sang s'écoulait également de sa bouche – pas seulement de sa lèvre. Il avait néanmoins dans ses prunelles un voile de plus en plus fort, vitreux. Il n'allait pas tarder à perdre connaissance. L'affolement qui l'avait poussé à réveiller ses instincts lupins le prit à nouveau. Il tourna rapidement vers le loup noir, dont du sang coulait de la mâchoire. Un sang qui n'était pas le sien.
Ils se comprirent sans un mot et, sans se connaître, décidèrent d'agir de nouveau de concert. Malgré sa force toute relative, Jackson manœuvra Stiles de ses mains ensanglantées, de manière à pouvoir le porter sur son dos et sitôt qu'il se fut remis debout, le loup le suivit. Ils sortirent de la grange sans un regard pour le corps mourant de Scott McCall. Jackson se mit presque instantanément à courir en direction de la route. Il avait toujours très peur, oui.
Mais cette fois pas pour lui.
