I
Pour la troisième fois en moins d'une heure, Dean se demanda pourquoi il avait refusé la proposition de Sam de prendre le volant pour terminer le trajet. Il aurait pu en profiter pour faire une sieste. À la place, c'était son petit frère qui ronflait doucement à sa droite pendant qu'il devait maintenir son attention sur la route silencieuse, laissant la ville d'Ottawa derrière eux. Un panneau lui indiqua qu'il restait encore 60 miles à parcourir, ce qui le fit soupirer d'agacement. Il n'y avait toujours pas la climatisation dans l'Impala, et l'air qui circulait entre leurs deux fenêtres ouvertes commençait à le fatiguer.
– Projet de la semaine, marmonna Dean: t'installer la clim, mon bébé.
La cassette des Twisted Sisters s'éjecta d'elle-même du lecteur, et il la saisit d'une main experte avant de la jeter sur les genoux de Sam, qui ne bougea pas d'un poil. Puis, sans quitter la route des yeux, il en attrapa une nouvelle au hasard dans la boîte à gants. Les premiers accords d'All Along The Watchtower retentirent dans l'habitacle et Dean dut se retenir de monter le son pour éviter de réveiller son frère.
Le paysage défilait, bien différent de celui qu'ils avaient quitté aux abords de Nashville: plus vallonné et surtout plus aqueux. Ils avaient d'abord longé la rivière des Outaouais, qui séparait le Québec de l'Ontario, avant de s'enfoncer vers les terres québécoises riches en lacs et bassins en tous genres. Sammy allait être comblé. Dean résista une nouvelle fois à l'envie de le secouer pour qu'il admire le paysage – pour l'emmerder, surtout.
Finalement, alors que Jimmy terminait l'ultime chanson de la face A, Dean devina le lac Simon derrière les arbres qui bordaient la route. Il fallait encore en faire le tour pour arriver jusqu'à leur destination. Dean poussa un nouveau soupir et laissa la cassette passer en face B. C'est à ce moment-là que Sam sursauta et se redressa d'un bond sur son siège.
– WOW! Dean! On est où?
– Calmos, petit con. On arrive. Qu'est-ce qui te fait sursauter comme ça? Tu as vu… le diable?
Sam lui jeta un regard noir.
– Trop tôt?
– Beaucoup trop tôt. On écoutait pas Bon Jovi y'a cinq minutes?
– Ca fait bientôt 3h que tu pionces, Sammy. J'ai eu le temps de changer deux fois de cassette.
Sam leva les sourcils d'un air perplexe.
– Oh! Je ne m'en étais pas rendu compte.
– Tu rattrapes ton sommeil de ces derniers mois…
– De ces dernières années tu veux dire!
Dean sourit. Son frère n'avait pas tort, mais il trouvait que l'année écoulée avait été particulièrement intense, surtout pour Sam. Il avait dû se sevrer de son addiction au sang de démon, gérer la culpabilité d'avoir déclenché l'Apocalypse en tuant Lilith, mais surtout, il avait accepté un court instant de laisser Lucifer le posséder afin de pouvoir le précipiter dans la cage. Castiel l'en avait fait ressortir de justesse, mais Dean se doutait que cela n'avait pas été sans conséquences pour son âme. Au moins devait-il s'estimer heureux de toujours en avoir une, lui avait fait remarquer Castiel.
– Regarde, on arrive.
L'Impala s'engagea dans une petite route qui s'enfonçait dans la forêt. Elle desservait plusieurs petits chalets qui donnaient sur un immense lac éclairé par le soleil de fin d'après-midi.
– Ça te plaît Sammy? C'est pour toi qu'on a fait ce chemin. Des chalets, un lac et personne pour nous faire chier! Mis à part une poignée d'autres touristes comme nous, qui ont sûrement eu d'autres problèmes à gérer ces derniers temps qu'une pauvre apocalypse de mes deux à stopper.
– Oh arrête un peu de râler Dean! Nos premières vacances! Ça va te faire du bien à toi aussi de ne plus penser aux démons, aux anges et à la chasse.
Dean haussa les épaules et gara la voiture devant un chalet plus grand que les autres sur lequel il était écrit «Accueil*[1]».
– Tu lis le français j'espère, Sammy.
– Non, mais je suppose que c'est la réception. Ça serait logique.
Une petite femme souriante sortit du bâtiment et se dirigea vers eux.
– Bonjour! Bienvenue au lac Simon!* Je vois que vous venez des States, ajouta-t-elle en anglais. Je m'appelle Marie-Annick. Vous aviez réservé?
– Euh, oui, pour dix jours. Au nom de Winchester.
– Suivez-moi, on va regarder.
Ils pénétrèrent dans un petit hall coquet, sobrement décoré. L'hôtesse se glissa derrière un comptoir et consulta son registre.
– Winchester, c'est ça. Chambre avec deux lits. C'est le chalet 28, au bout de l'allée à droite. Vous serez tranquilles. On a peu de réservations cette semaine, ça devrait se remplir un peu avant votre départ. Vous verrez, c'est tout équipé comme il faut, il y a une barque avec tout le matériel de pêche attenant au chalet et un congélateur pour stocker vos prises. Si vous avez besoin de vers, n'hésitez pas à m'en demander.
– De vers? répéta Dean.
– Pour la pêche.
– Ah oui, bien sûr. La pêche. Puisque c'est pour ça qu'on est là.
Marie-Annick leur tendit un jeu de clefs et leur indiqua la route pour trouver leur chalet.
– Elle est accueillante, dit Dean. J'espère que lorsqu'elle dit que le chalet est équipé comme il faut, elle veut dire qu'il est équipé en bières.
– T'inquiète, il y a de quoi s'approvisionner, répliqua Sam en désignant une petite boutique un peu plus loin dans la forêt.
Ils dépassèrent deux allées qui menaient à d'autres chalets, avant de tourner à droite et de s'engager dans une troisième. Dean gara la voiture sur la place réservée à côté du chalet 28.
– Sammy, notre palace!
– C'est franchement plus sympa que la plupart des hôtels où nous nous rendons d'habitude!
Il déverrouilla la porte pendant que Dean sortait leurs sacs du coffre.
Le chalet était assez simplement agencé: une cuisine qui faisait également office de salle à manger et de petit salon, puis deux portes qui menaient sur une chambre composée de deux lits simples et sur une petite salle de bain. Tout était beau et refait à neuf.
– Wow, j'ai pas le souvenir qu'on se soit déjà payé un tel luxe, remarqua Dean en se laissant tomber sur un fauteuil.
– N'exagérons rien, c'est juste un chalet, sourit son frère. Je prends le lit coté fenêtre!
– Même pas en rêve! répliqua Dean en se jetant sur lui.
†
Sam était de corvée de courses, Dean ayant conduit pendant une grande partie du trajet. Sans surprise, il n'y avait aucune bière qui les attendait dans le frigo du chalet, son frère l'avait donc chargé de faire le plein et potentiellement de trouver quelques burgers pour le repas du soir. Sam n'était pas certain qu'il en trouverait d'aussi bons que ceux qu'ils mangeaient sur les routes des États-Unis.
Au moment de payer, il posa la question à la caissière, qui semblait s'ennuyer à mourir sous sa blouse bleue en polyester.
– On trouve de quoi se restaurer ici? Je veux dire, de quoi acheter des burgers par exemple?
Le visage de la jeune femme s'éclaira comme s'il venait de lui annoncer que Noël était avancé de six mois.
– Oh oui! En continuant sur le chemin derrière, vous tomberez chez Claudio. Les meilleurs burgers de tout Simon, et même jusqu'à Papinot!
Sam sourit d'un air gêné, n'ayant aucune idée de ce qu'elle voulait dire, et la remercia poliment. Il suivit ses instructions, et au bout de quelques mètres, tomba sur une sorte de baraque à frites qui ne payait pas de mine. Le prénom Claudio était peint en lettres blanches sur la devanture.
– Bonjour*, dit Sam en faisant un effort pour parler son meilleur français, avant de repasser aussitôt à l'anglais. C'est trop tôt pour des burgers?
– Ah dame non! lui répondit un homme d'un certain âge aux longs cheveux gris et aux lunettes rondes. Chez Claudio, ça chauffe dès 5h du soir, par contre passé 9h y'aura plus rien, c'est l'heure où je ferme, mon gars!
– Ah, très bien, vous m'en mettez deux alors? Un classique, et un double cheese…
– C'est comme si c'était fait. Vous v'nez d'arriver? Z'êtes là pour la semaine? On chôme pas ici, ça pêche toute l'année, y'a un centre nautique juste à coté pour la baignade, des toboggans pour les gosses, et en hiver c'est full plein de neige! La boutique tourne en continu pour le vieux Claude!
– Vous vivez là alors? demanda Sam, pris contre son gré dans une conversation qu'il n'avait pas anticipée.
Il devait se concentrer pour comprendre l'anglais de son interlocuteur, qui avait un accent à couper au couteau. Ce dernier opina du chef.
– J'ai acheté mon chalet il y a vingt ans de ça, quand j'ai pris ma retraite. J'étais restaurateur à Trois-Rivières. Mon rêve c'était juste ça, de vivre dans ma chaumière près de ce lac. Les burgers, c'est rien que pour le plaisir.
Sam hocha la tête. Un rêve qu'il ne pouvait que comprendre.
– Z'etes venu avec votre frère alors? Pas de femme, pas de gosses?
– Hé non, répondit Sam, habitué à masquer la pointe de regrets dans sa voix. Juste mon frère, Dean, et moi, Sam.
– Ravi, mon gars. Ici, personne ne m'appelle Claude, juste Claudio.
De retour au chalet, Sam prit quelques instants pour contempler le paysage. Il n'aurait effectivement pu rêver endroit plus paisible. Face à lui, une vaste étendue d'eau venait mourir sur une plage de sable qui n'était sans doute pas naturelle, mais qui rendait l'endroit presque paradisiaque. Le soleil commençait à fondre vers l'horizon, éclairant les lieux d'une douce lumière chaude de début d'été. Il n'y avait pas un nuage, pas un souffle de vent, et le lac aurait pu être la continuité du ciel si l'on n'avait pas aperçu au loin la forme courbe de l'autre rive bordée des mêmes arbres que ceux qui entouraient Sam.
– T'en as mis du temps, s'exclama Dean lorsque son frère poussa la porte d'entrée.
– La ferme. J'ai ramené des burgers.
– Aaaah! Ça c'est mon Sammy! Ils sont maison, j'espère?
– À cent pour cent. Le type les a préparés devant moi. Il a une petite cabane à la sortie du village, apparemment très populaire puisque quand je suis parti, une queue commençait à se former derrière moi. Il m'a dit que les touristes comprenaient vite qu'ils ne mangeraient pas meilleur burger, et que les locaux y avaient leurs habitudes.
– Quel bonheur, Sam! Tu as finalement trouvé le meilleur endroit pour nos vacances!
– Je ne sais pas, les gens me mettent un peu mal à l'aise, ici, ajouta Sam en fronçant les sourcils. Ils s'adressent à moi comme si on se connaissait depuis l'enfance. D'abord la gérante, puis le vendeur de burger, qui ne nous ont même pas donné leurs noms de familles.
– C'est vrai que c'est bizarre. Tu penses que ça cache quelque chose?
– Je ne sais pas… C'est peut-être normal comme comportement pour les Canadiens…
Les yeux de Dean brillaient de satisfaction alors qu'il sortait son double cheesburger de son emballage de papier. Il mordit dedans avec délectation. Il connaissait le goût du paradis, mais pour lui, rien n'égalerait jamais celui d'un bon cheesburger.
– J'ai aussi trouvé des bières, ajouta Sam.
– MON FRÈRE! s'exclama Dean.
Sam ne put retenir un sourire.
†
– Ça me fait assez drôle de ne rien avoir à faire, aucune recherche sur un quelconque phénomène paranormal, rien de rien, dit Sam alors qu'ils longeaient le lac à la nuit tombée.
– Je ne vais pas te mentir, j'ai quand même regardé s'il n'y avait pas d'activité démoniaque dans la région pendant que tu faisais les courses.
Sam poussa un soupir de frustration.
– T'as pas fait ça?
– Si, mais j'ai rien trouvé. En fait, de manière générale, il n'y a pas de signes d'activité démoniaque sur tout le continent américain ces dernières semaines. C'est le calme plat. Vide de chez vide.
– C'est pas très surprenant… Mais c'est aussi rassurant, ça veut dire qu'on a fait le job.
– Ouais, ouais… D'un autre côté, on connait mal ce territoire. Je sais que tu t'es renseigné un peu avant qu'on parte mais je n'aime pas me balader comme ça en terre inconnue. Ca me fait me sentir à poil.
Sam se voulut rassurant:
– D'après ce que j'ai pu lire, la grande majorité des activités magiques canadiennes est liée à la culture des différents peuples amérindiens présents ici depuis bien avant l'arrivée des colons blancs. Sinon, ce sont des activités démoniaques similaires à celles que l'on trouve chez nous, des fantômes et quelques créatures du même acabit que les notre. J'ai lu par exemple qu'il y avait une forte concentration de loups-garous en Ontario, et ne me demande pas pourquoi.
– Justement, la magie des amérindiens canadiens, on la connait assez mal pour… Oh,c'est quoi ça?
Ils arrivèrent devant un chalet plus grand et plus large que les autres, d'où sortait une lumière tamisée et une musique country.
– Un bar! s'exclama Dean. Sam pouvait presque voir ses yeux se transformer en étoiles dorées. On y va Sammy?
– Ok, concéda son frère.
Dean poussa la porte avec un enthousiasme débordant, le sourire aux lèvres. La salle était assez grande, avec des tables en bois dispersées un peu partout dans la pièce et un long bar qui courait tout le long du mur du fond, derrière lequel s'activaient deux serveuses avec des gestes sûrs. Il n'y avait pas foule, mais tout de même assez de monde pour rendre l'espace animé et vivant. Au mur, Sam remarqua des affiches encadrées de divers festivals qu'il supposa être du coin ainsi que des trophées de pêche et une belle quantité de poissons peints et dessinés.
– C'est un concept, expliqua Dean qui avait toujours le sourire aux lèvres. Je vais vous prendre deux pintes mademoiselle!
La serveuse, une blonde au visage banal mais au décolleté plongeant, opina du chef et Dean lui fit un clin d'œil. Sam se passa de tout commentaire.
– Et voilà, beau gosse*, déclara-t-elle en français.
Elle avait la voix légèrement cassée, comme si elle avait forcé dessus toute la journée, ce qui était peut-être le cas.
Dean leva son verre dans sa direction et se tourna vers son frère:
– Tu veux quoi mon Sammy? Une petite limonade?
– Arrête, ducon. La même chose, s'il vous plaît, ajouta-t-il en se tournant vers la serveuse, qui s'exécuta.
– Elle est jolie non? dit Dean en la regardant s'éloigner pour servir un autre client.
Sam haussa les épaules.
– Tu sais, ça vaut aussi le coup d'avoir une conversation avec elle avant d'émettre un avis quelconque.
– Une conversation? Pour quoi faire? Je te parle juste de son physique moi!
– C'est bien ça le problème mon vieux!
– Rabat-joie.
– Possible.
– Il a raison, fit une voix à sa droite.
Dean tourna la tête, surpris. Il n'avait pas remarqué la jeune femme qui venait de s'asseoir à côté de lui.
– Désolée, je n'ai pas pu m'empêcher d'écouter de votre profonde conversation. On est au XXIe siècle et des hommes de moins de cinquante ans ont vraiment encore ce genre de commentaire déplacé sur le corps des femmes? C'est pathétique.
Elle prit les deux bières que la serveuse venait de déposer devant elle, paya, et partit rejoindre ses amis à une table un peu plus loin sans lui jeter un regard.
Sam pouffa de rire.
– Elle t'a mouché!
– Mais enfin de quoi elle se mêle, celle-là? grommela Dean.
Sam lui tapota gentiment l'épaule et se dirigea vers la fille.
– Excuse mon frère, dit-il en s'asseyant à la table mitoyenne, il manque de savoir-vivre. Il est encore du siècle dernier.
– Je vois ça, répliqua la fille en buvant une gorgée de bière. Et toi non, du coup?
Sam passa la main dans ses cheveux, l'air gêné, et jeta un regard aux deux autres personnes qui l'accompagnaient:
– Je m'appelle Sam, au fait.
– Julien, répondit le jeune homme en lui tendant la main.
Il était très grand – mais pas autant que lui – et portait ses cheveux clairs coupés en brosse. Il avait un visage assez allongé et un nez prononcé qui lui donnait un certain charme, sous ses yeux aux paupières tombantes.
La jeune fille brune assise à côté de lui sourit à son tour après lui avoir jeté un regard furtif. Elle avait un beau sourire, tout en pommettes.
– Annie, chuchota-t-elle en agitant la main à la manière d'une enfant timide.
– Et je suis Solveig, conclut sa voisine. Elle avait des cheveux châtains tirant sur le roux et des yeux immenses, d'un brun chaud et pétillant.
– Bienvenue au camp du lac vert, ajouta-t-elle. J'espère que tu es prêt à creuser des trous.
Il fronça les sourcils sans comprendre ce qu'elle voulait dire.
– Ne fais pas attention, le rassura Julien, elle passe son temps à faire des références que personne ne comprend.
– C'est un classique de la littérature jeunesse, répliqua Solveig en levant les yeux au ciel. Et le film a été adapté par Disney. Je crois.
Son visage semblait en constante animation, comme si elle était en permanence traversée par de multiples expressions qu'elle ne contrôlait pas.
Annie pouffa de rire.
Pendant tout le temps de cette conversation, Dean était resté au comptoir, où il jetait de temps à autres des coups d'œil par-dessus son épaule. Sam lui adressa quelques œillades complices pour l'inviter à les rejoindre, mais il était mal à l'aise. Il se sentait idiot d'avoir été pris en porte-à-faux par cette fille qu'il ne connaissait pas età laquelle il n'avait pas osé répondre. Il était pourtant sûr de lui, il aurait dû réagir au quart de tour comme il savait si bien le faire en temps normal. Il fallait qu'il joue le jeu jusqu'au bout, qu'il en fasse des caisses afin qu'elle le méprise. Ce genre de fille le méprisait toujours. Et puis Sam n'avait pas tort, encore des gens qui n'étaient pas du tout mal à l'aise à l'idée de partager leur table avec des inconnus. Quel peuple étrange, se dit-il en se levant de son tabouret.
Il s'approcha du groupe, un sourire suffisant aux lèvres.
– Alors mon Sammy, tu dragues dès notre premier soir?
Les réactions ne se firent pas attendre et Dean les trouva très satisfaisantes: la fille qui l'avait renvoyé dans ses cordes eut une moue de mépris, le jeune homme en face d'elle fronça les sourcils et la jolie petite brune rougit jusqu'aux oreilles.
– Mais non, je le taquine, mon petit frère. Il est timide! ajouta-t-il en lui tapant dans le dos d'un air bourru.
– Voici mon frère Dean, soupira Sam avec le regard du type qui a l'habitude. Dean, voici Solveig, Julien et Annie.
L'intéressé salua l'assemblée d'un clin d'œil et d'un signe de tête:
– M'sieur dames.
Il s'assit aux cotés de Sam.
– Qu'est-ce qui vous amène ici? Vous êtes en vacances tous les trois?
– On est en vacances, mais pas ensemble, répondit Julien, à qui Dean trouva un air de con suffisant (mais Julien devait se dire la même chose de lui). On s'est rencontrés sur la plage il y a deux jours et on a sympathisé, elles sont ben bonnes. Je suis de Montréal, j'ai l'habitude de venir pêcher ici tous les ans.
Et de draguer les minettes, pensa Dean.
– On vient aussi de Montréal, ajouta Solveig en le regardant droit dans les yeux. Moi je connaissais, mais c'est une première pour Annie. On cherchait un endroit calme pas trop loin de chez nous et pas trop cher.
Elle avait un regard profond, presque intimidant, comme si elle lisait au plus profond de son âme. Comme à chaque fois qu'il se sentait mal à l'aise, Dean en rajouta une couche:
– Et alors, c'est à la hauteur de vos attentes ici?
Il appuya son regard comme s'il voulait la défier. Elle ne baissa pas les yeux.
– C'était calme, jusqu'à ton arrivée.
Sam failli s'étouffer avec sa bière.
– Temps mort, dit Julien, qui avait l'air toutefois de bien s'amuser.
Peut-être était-il lui-même la cible de cette harpie avant lui. Solveig le fusilla du regard, mais n'ajouta rien.
– Vous n'êtes pas québécois, fit remarquer Annie d'une voix paisible.
Enfin une femme douce et agréable! Dean lui porta tout son intérêt.
– C'est l'accent qui te fait dire ça? Je suis très blessé.
– C'est surtout le fait que vous ne vous exprimez pas en français, répondit-elle, les joues colorées de rose.
– Nous ne parlons pas un mot de français, dit Dean avec une fierté évidente.
– Moi si, protesta Sam.
Tous le regardèrent avec intérêt.
– Euh, bonjour, je m'appelle Sam. Où sont les toilettes s'il vous plaît?*
Annie éclata d'un rire joyeux qui résonna comme du cristal.
– Il faut un début à tout, dit Solveig avec charité en lui tapotant le bras.
– J'ai fait du français au lycée… Ça remonte un peu, avoua-t-il.
– Je suis prof de français, dit Annie.
Dean ne put s'empêcher de taquiner son frère:
– Voilà une occasion en or de reprendre tes cours, mon Sammy. Une jolie professeure en vacances.
– Justement, elle est en vacances, répliqua Solveig en le foudroyant du regard.
Dean lui fit un clin d'œil complice.
– Vous faites quoi, vous? demanda Julien.
– On est… journalistes. En vacances aussi.
Trois paires d'yeux les dévisagèrent ébahis.
– C'est une blague?
– Non, répondit Sam en haussant les épaules.
– Deux frères qui font le même job? C'est marrant, finit par dire Julien.
– Ouais, je n'arrive pas à m'en débarrasser, s'indigna Dean. Il faut toujours qu'il fasse tout comme moi.
– Sauf pour le français, répliqua Solveig en lui jetant un regard pétillant.
– Oui, Sammy est l'intello de la famille, grommela Dean. T'es prof toi aussi?
– Non, je suis libraire.
Sam s'enthousiasma:
– Oh génial! Tu vis entourée de livres!
– Oui, mais on oublie souvent que la majeure partie du boulot consiste à gérer des commandes et vendre. C'est parfois un peu frustrant. Je n'en lis pas autant que je le voudrais. Mais bon, je ne me plains pas, je m'en sors bien et j'aime mon boulot.
– Et toi, mec? demanda Sam à Julien.
– C'est bien moins sexy, je suis comptable.
Dean eut une moue approbatrice, illustrant le fait qu'il comprenait davantage qu'on puisse vouloir être comptable plutôt que libraire. Julien reprit la parole:
– Vous venez pêcher aussi, je suppose?
– Dean oui, moi… J'ai plusieurs livres que j'espère avoir enfin le temps de lire, répondit Sam. On bosse tout le temps, j'ai l'impression de ne pas avoir eu de temps pour moi depuis une éternité.
– J'espère que je pourrais aussi retaper un peu ma caisse et que Sam m'aidera, renchérit Dean en lui jetant un regard appuyé. Mais ce n'est pas trop son truc, ce gros intello.
– Tu m'as l'air actif en tout cas, fit remarquer Julien sans cacher son admiration. J'ai du mal à supporter les gens qui passent leur temps libre collé devant la télé, à ne même pas se cultiver.
Dean termina sa bière avant de répondre:
– On ne peut pas dire qu'on manque d'action au quotidien, en effet… Je vais commander sa petite soeur, ajouta-t-il en désignant son verre d'un geste. Quelqu'un me suit?
Sam secoua la tête, ce qui ne le surprit pas, mais Solveig leva la main. Avisant son amie, elle lui demanda:
– Tu ne veux rien Annie? Un petit cocktail?
– Allez d'accord, un mojito, s'ils en font.
– Je te prends ça, répondit son amie en se levant. Et toi Julien? Toujours ton truc au sureau?
– Toujours, répondit Julien.
– Tu n'auras pas assez de main pour tout porter, ajouta-t-elle à l'intention de Dean, qui ne put s'empêcher de réagir:
– Attends, attends, c'est quoi cette histoire de sureau?
– Julien ne boit que cette espèce de cocktail sureau-grenade-rhum.
Dean sauta sur l'occasion:
– Sammy! Un cocktail fait pour toi! Tu es sûr que tu ne veux pas goûter?
Sam leva les yeux au ciel.
Solveig passa devant Dean et se dirigea vers le bar. Il ne put s'empêcher de la détailler discrètement. Elle était plutôt grande, avec des épaules carrées, et ses cheveux descendaient en boucles légères sur son dos. Un tatouage représentant un enchevêtrement de fleurs, que Dean aurait été bien en peine d'identifier, se déployait sur son biceps et allait se perdre sous son débardeur. Ses hanches étaient plutôt larges et ses fesses bien proportionnées plurent aussitôt à Dean, avant qu'il ne se souvienne que la fille à qui elles appartenaient ne lui plaisait pas du tout, elle.
– Trois bières et un mojito s'il vous plaît*, commanda-t-elle en français.
– Entendu!
– Il a l'air sympa ton frère, dit-elle en se tournant vers Dean comme s'ils continuaient une conversation longue de deux heures.
– Oui, tout le monde adore Sammy, répondit Dean sans réfléchir.
– Toi aussi, non?
Il lui lança un coup d'œil surpris. Cette fille avait-elle deux personnalités? Elle l'agressait puis tout d'un coup devenait sympathique et s'intéressait à lui. Dean avait du mal à suivre.
– Tout le monde m'adore ou moi aussi j'adore Sammy?
Elle sourit:
– Toi aussi, tu adores ton frère. Ça se voit. Ça se voit aussi que tu n'es pas aussi à l'aise que tu le prétends.
– Oh, tu te trompes. Je suis parfaitement à l'aise.
Mais si tu pouvais arrêter de sonder mon âme, ça m'arrangerait.
– Elle est célibataire, ta copine Annie? répliqua-t-il.
– Oh, tu es intéressé? Bon courage, ricana Solveig.
– Tu penses qu'elle est trop bien pour moi, pas vrai?
– Je ne pense rien du tout. Tente ta chance si tu veux.
La serveuse déposa devant eux leurs commandes et échangea un regard entendu avec Solveig.
J'ai raté un truc, pensa Dean, mais quoi?
– Elle préfère les femmes?
– Non, répondit Solveig, amusée. Mais tente ta chance, je te dis.
Dean haussa les épaules. Il n'était pas vraiment sérieux lorsqu'il avait lancé cette idée, mais il était désormais intrigué.
– Elle a l'air d'être davantage le style de Sam, répliqua-t-il pour s'en sortir.
Solveig éclata de rire. Ses pommettes, naturellement marquées, devenaient saillantes quand elle riait. Elle avait un visage plutôt délicat, et Dean se surprit à la trouver jolie.
– Vous écrivez dans quel journal, ton frère et toi?
– Euh, aucun en particulier… Tu sais, on choisit des sujets et on les envoie aux magazines intéressés.
– Et du coup, vos sujets de prédilection?
Dean se racla la gorge et ne put s'empêcher de répliquer:
– Le surnaturel.
[1] Les mots écrits en italique et suivis d'une astérisque sont prononcés en français.
