Ecouter Jackson jouer, c'était encore mieux que d'écouter n'importe quel musicien. Un enregistrement, c'était sympa mais ça effaçait bien des choses, en particulier tous ces petits détails qui faisaient d'un morceau joué en live un moment exceptionnel. Et chaque fois que Jackson touchait à son violon, ça l'était. Isaac n'avait pas le souvenir d'une fois où son petit-ami l'avait déçu, musicalement parlant. Dans la vie non plus, remarque.
Mais voilà, il se sentait privilégié d'avoir la possibilité de l'entendre s'entraîner, travailler puis tout simplement jouer et cela, chaque jour qui passait. L'amour de son amant pour la musique était si grand que se priver de laisser son archet glisser sur les cordes n'aurait d'autre effet que de lui faire perdre sa joie de vivre si durement acquise. Dans sa vie, il lui fallait l'amour, oui, mais aussi la musique. Et avec Isaac, il conciliait les deux sans problème.
C'était donc le cœur léger et l'âme enchantée par la musique de son homme qu'Isaac faisait glisser des profils à gauche, ou à droite, sur une application de rencontre qu'il n'avait pas l'habitude d'utiliser. Mais ces choses-là, c'était bien fait et très intuitif, si bien qu'il commençait tout doucement à s'y faire. Enfin, il était du genre vieux-jeu, à préférer les rencontres réelles aux applications… Sauf qu'il fallait savoir avancer avec son temps et que rien ne l'empêcherait de faire la connaissance des profils qui leur plairait le plus à tous les deux. Quelques fois, il emmènerait Jackson avec lui, en fonction de ses disponibilités et de ce que son anxiété pouvait supporter. Il y avait des jours où ça allait et d'autres non.
Bien évidemment, Isaac avait, pour eux, réalisé un profil concis: il les présentait brièvement, Jackson et lui, et avait été clair quant à ce qu'ils étaient et ce qu'ils recherchaient. Ainsi donc, il n'y aurait aucune surprise dans les échanges qu'il aurait avec ces gens, des hommes tout autant en recherche de piquant qu'eux, même s'il fallait avouer que leur demande n'était pas si courante que cela – sur ce site en tout cas.
Jackson fit une fausse note et comme toujours, Isaac fit comme s'il ne l'avait pas remarquée. De même, le violoniste passa rapidement outre et continua comme si de rien n'était. La musique, ce n'était pas comme la peinture: elle n'attendait pas que l'on efface l'erreur en y appliquant une nouvelle couche de couleur. La mesure, quant à elle, ne supportait pas le moindre manquement de rythme ou de notes. Si erreur il y avait, continuer de jouer était de mise. Mais Isaac, qui avait tout de même brièvement relevé la tête vers lui, ne manqua pas la légère grimace qui masquait ses traits. En privé, Jackson ne pouvait pas empêcher son visage de s'exprimer – il travaillait toutefois à diminuer ce fait car il ne devait pas laisser ce réflexe le dominer. De quoi aurait-il l'air si cela lui arrivait en plein concert? La plupart des gens ne remarquaient pas les erreurs des musiciens – il fallait vraiment s'y prendre comme un manche pour la leur faire entendre. Tout était dans l'apparence, l'illusion: il fallait continuer, continuer, continuer. Les meilleurs parvenaient même à styliser l'erreur, à la faire se perdre dans un manteau de notes destinées à la camoufler au grand public.
Alors Jackson continuait, continuait, continuait. Isaac nota malgré tout sa posture un peu raide et cette façon qu'il avait de garder ses mains et ses doigts crispés.
- Tu devrais desserrer légèrement ta prise, lui dit-il lorsqu'il eut terminé son morceau – magnifique de surcroit. Si tu continues comme ça, à la longue, tu finiras par te faire mal. Détends-toi, Jacks.
Isaac savait qu'il avait le droit d'intervenir et de lui donner des conseils tant qu'il le faisait lors d'une pause et avec patience. Ses mots pouvaient paraître un peu secs dans la façon qu'il avait de les prononcer, mais c'était sa manière à lui de parler. Elle n'avait rien de mauvais: le truc, c'est qu'il fallait le connaître pour savoir qu'il ne lui viendrait jamais à l'esprit de critiquer son homme gratuitement ou de lui dire qu'il faisait mal les choses, au contraire. Il les faisait trop bien à tel point que pour ce faire, il se mettait une pression démesurée, laquelle se ressentait autant dans sa posture que dans sa façon de jouer. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'il crispait trop ses mains sur son violon et son archet. Parfois, il avait peur de ne pas tenir ce dernier assez fermement. Sa hantise, c'était de le faire tomber – que ce soit en concert ou non. Pour le violon en lui-même, il était plus facile pour lui de moins s'en inquiéter puisqu'il reposait sur son épaule grâce à un accessoire dédié, l'épaulière. Son mentonnet l'aidait bien sûr à stabiliser l'instrument sur lui tout en gardant une bonne position. Sa main, celle qui ne tenait pas l'archet, devait se contenter de glisser pour atteindre toutes les notes qu'il voulait. Pas se crisper sur le manche ni s'y accrocher.
- Ne te mets pas la pression, je suis là.
Il fallait lire entre les lignes qu'il était le seul à l'entendre jouer actuellement et que s'il faisait une erreur, il ne la relèverait pas. Pour lui, elle n'aurait pas la moindre importance. Dans la musique, c'était le tout qui importait. Les détails, ça venait après. Une fausse note, ça n'était rien, encore moins en répétition.
Jackson soupira, posa son violon et son archet sur la table basse avant de se passer une main dans les cheveux. Son visage arbora un air pensif et il garda le silence un long moment. Isaac ne s'en offusqua pas. Il le connaissait et savait fort bien qu'il pensait à tout en même temps: à ses mots, à sa musique, à ce qu'il avait fait de bien et ce qu'il devait améliorer. Il était en constante évolution et malgré ses angoisses, ne stagnait pas. Chaque fois qu'il s'emparait de son instrument, il était meilleur que la fois précédente. Et même si pour lui c'était difficile à croire, il y arrivait. Il ne se l'avouait juste pas tout de suite. Imaginer qu'il puisse faire quelque chose de bien malgré des erreurs n'était pas aisé pour lui, tant il n'avait pas été éduqué de cette façon. Il avait grandi avec l'idée que, qu'importe le domaine, seule l'excellence comptait. Ses parents ne toléraient rien de moins que cela.
Après un long moment, Jackson reprit sa répétition avec le même air sérieux qu'il avait au départ. Cette fois-ci, il ne fit aucune fausse note. La présence d'Isaac lui faisait du bien, ses mots aussi. Et au fond, il savait qu'il avait raison, il avait juste un peu de mal à appliquer ses conseils pourtant très avisés. Mais petit à petit, il progressait et puis le temps faisait son œuvre. Il n'y avait qu'en amour – avec Isaac –, qu'il n'hésitait jamais, qu'il savait quoi faire même s'il n'avait jamais eu de modèle. Il ne se souvenait pas avoir vu ses parents faire l'étalage de l'affection qu'ils s'apportaient – fallait-il seulement que celle-ci existe.
Il exécuta son morceau à la perfection.
