Les mains frileusement rangées dans ses manches, Jitik, que Zalinn avait envoyée pour la surveiller lors de cette sortie exceptionnelle, la détailla.
«Alors, comment ça s'est passé?»
Ilinka haussa les épaules. Comme on pouvait s'y attendre, pas plus que Noodh'al, Galor n'avait compris ses raisons. Une rupture était une rupture, et ce n'était jamais joyeux.
Lui passant une main amicale dans le dos, Jitik la poussa en direction de la hutte familiale.
«J'avoue que je comprends pas pourquoi tu te prends autant la tête, mais je suis désolée. Vous alliez bien ensemble...»
«Mmmh.»
Jitik pouffa, lui donnant une petite bourrade.
«Mais t'as pas à t'en faire: au vu du nombre de propositions d'union que Mère reçoit pour toi, tu t'en trouveras un autre très facilement, et je pense que tu pourras facilement le convaincre de ne fréquenter personne d'autre – même si vous n'êtes pas unis.»
Maigre consolation. Là, tout de suite, elle peinait à s'imaginer avec quiconque d'autre que Galor.
Heureusement, Jitik changea de sujet, lui demandant son avis sur les pronostics de la saison de pêche à venir.
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- Hey, salut poto, comment va? T'as des nouvelles de Lili? -
- Salut, je vais bien. Les réparations secondaires du secteur trois-cent dix-huit viennent juste de commencer. Les laboratoires d'Astrlaymn vont bientôt pouvoir rouvrir. J'ai hâte de reprendre les recherches. Ilinka n'est toujours pas revenue. Comment vas-tu? Comment avancent les réparations de votre ruche? -
- Y a moins de secteurs fermés, j'suppose que ça veut dire que ça avance? Si tu croises Markus, tu peux lui dire que ce serait bien qu'il prenne contact avec Sol'kan de Silla, qui est ici sur la ruche avec moi? Je crois qu'ils ont des choses à se dire. -
- Sol'kan de Silla, c'est qui? -
- Un des frères de Markus. -
- Oui, je m'en doute. Mais il y a beaucoup de fils de Silla. Pourquoi lui en particulier? -
- Nan, t'as mal compris. C'est un frère de couvée de Markus. -
- Je sais que c'est logique, mais étrangement, j'ai beaucoup de peine à conceptualiser Markus comme ayant des frères de couvée... -
- Hein dis? C'est ouf... Mais ouais, si tu le croises, dis-lui qu'y manque beaucoup à un de ses frères de couvée. -
- C'est une métaphore pour dire qu'il veut lui casser la gueule? -
- Non. Vraiment pas... C'est un peu chelou... mais j'crois qu'il a un crush sur lui. -
- Pardon?! -
- Rosanna lui a piqué Markus, et je le cite! -
- OK, c'est... je ne sais pas... mais je transmettrai quand je le verrai. -
- Je crois que tu peux dire que c'est très... Silla. -
- Pourquoi ai-je l'impression qu'une référence m'échappe? -
- Nan, rien. Sol'kan est pas le seul qui aimerait bien fourrer son frère. -
- Tu m'expliques? -
- Nan, nan, rien. Je te raconterai à l'occaz. -
- OK. -
Avec un soupir, Zen'kan rangea son communicateur. Merci Rory! Qu'était-il censé répondre après ce OK final?
Même si leurs échanges prenaient des jours, puisque l'un comme l'autre ne pouvait pas régulièrement répondre, c'était bon de garder un contact, aussi ténu soit-il.
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Le plus pénible dans sa punition était de ne pas avoir le droit de s'éloigner du camp. Toutefois, Zalinn, dans un élan de miséricorde – ou juste pour préserver la paix du foyer –, avait fini par l'autoriser à passer de temps à autre quelques heures derrière la tente, à travailler l'obsidienne en solitaire. Ilinka n'était toujours pas douée à la tâche, mais elle commençait à arriver à faire des pointes de flèches passables. Restait à savoir quand elle pourrait les essayer sur autre chose que sur la souche pourrie à l'entrée du camp...
Un mouvement en bordure de son champ de vision attira son attention et, levant le nez, elle découvrit une femelle wraith inconnue aux longs cheveux blancs aussi crasseux que ses vêtements usés, qui s'était approchée silencieusement du cadre de séchage des peaux de la hutte voisine.
«Bonjour.» lança Ilinka, faisant sursauter l'inconnue, qui après l'avoir fixée un instant, s'enfuit à toutes jambes.
Étrange attitude. S'agissait-il d'une traqueuse d'un autre clan? Mais pourquoi venir rôder ainsi près du campement?
Abandonnant son bloc d'obsidienne, elle rentra dans la tente.
«La tribu attend des visiteurs?» demanda-t-elle à Tikan.
«Pas que je ?» répondit ce dernier, échangeant un regard avec sa compagne qui hocha négativement la tête.
«Il y avait une inconnue dehors. Je lui ai dit bonjour et elle s'est enfuie.»
«A quoi ressemblait-elle?» s'enquit Zalinn.
«Taille moyenne, très pâle, de gros cernes, les cheveux blancs, sales et emmêlés.»
Les deux adultes échangèrent un regard, puis Tikan se leva, partant regrouper les petits qui jouaient à cache-cache entre les huttes.
«C'est qui?» insista Ilinka.
«Je ne sais pas.» répondit Zalinn. «Mais si elle s'est enfuie, c'est qu'elle ne voulait pas être découverte. C'est inquiétant. Reste ici et veille sur tes cadets, je dois aller prévenir les autres reines.»
Elle n'eut même pas le temps d'opiner que Zalinn était déjà sortie.
La reine revint un long moment plus tard, peu après qu'aidée de Jitik, Ilinka ait enfin réussi à convaincre les petits d'aller faire une sieste.
«Alors?» s'enquit Tikan.
«Juste une bannie.» répondit laconiquement Zalinn.
Le mâle eut l'air soulagé.
«Une bannie?» répéta Ilinka.
«Son clan l'a bannie, alors maintenant, elle est seule et doit se débrouiller par elle-même.» répondit Jitik avec une petite grimace.
«On pourrait l'aider, non?» s'enquit Ilinka
«Non.» trancha Zalinn. «Elle doit déjà être loin, en plus.»
La jeune reine opina, désolée pour la femelle mystérieuse. Ce devait être une vie bien dure là-dehors pour qu'elle en vienne à essayer de voler quelques peaux.
L'après-midi se passa dans un calme relatif, Zalinn se contentant de défendre à quiconque de quitter le camp. Ce qui, dans le cas d'Ilinka, ne changeait pas grand-chose.
«Zut, le linge!» réalisa-t-elle alors que, accroupie derrière Kassinn, elle lui démêlait les cheveux avant la nuit.
«Hein?» lança l'adolescente, dans la lune.
«On a pas rentré la lessive. Elle va être trempée de rosée si on la laisse dehors!»
Avec un soupir défait, Kassinn se redressa.
«Pfff... J'ai pas envie de sortir. Fait super froid dehors!» râla-t-elle, gesticulant pour appuyer son propos.
«Mets ton manteau.» répliqua Ilinka, empruntant sans cérémonie la cape de Jitik pour se couvrir.
«Où vous allez?» s'enquit Brel'om, les voyant passer.
«On a oublié la lessive dehors.» répondit-elle sans même ralentir.
Le mâle hocha la tête alors qu'elles sortaient, l'air glacial de la nuit printanière les fouettant.
«Brrr... On pouvait pas y penser avant?» ronchonna Kassinn, en frissonnant.
Ilinka ne prit même pas la peine de répondre, récupérant par poignées entières les vêtements suspendus sur des perches. Elles trieraient et rangeraient à l'intérieur, au chaud et à la lumière.
«Hé, Kassinn, au travail!» grinça-t-elle, constatant que l'adolescente, ses mains fourrées sous ses aisselles, furetait sur le côté de la tente plutôt que de l'aider.
«Mais attends, il se passe quelque chose.»
«Quoi?» demanda-t-elle, venant voir, les bras pleins de lessive encore moite.
«Regarde.»
Effectivement, à moitié cachées par les huttes, les lueurs de plusieurs torches se déplaçaient, des appels et des rires étouffés retentissant dans l'air paisible.
«Il se passe quoi à ton avis?» demanda Kassinn.
«Aucune idée.»
«Finis de ramasser le linge, je vais voir.»
Ilinka allait protester, mais Kassinn était déjà loin. Avec un soupir, elle s'exécuta donc.
Bientôt, l'adolescente revenait.
«Alors?»
«Ils vont chercher la bannie. J'ai trop envie de les accompagner.»
Un étrange pressentiment serra les entrailles d'Ilinka.
«Heu...»
Elle n'eut pas besoin de chercher davantage une objection valable car, repoussant la tenture de peau, Zalinn vint voir pourquoi elles prenaient tant de temps.
«Mère, il y a Guritiz, et Litran, et les autres qui vont chercher la bannie. Est-ce que je peux les accompagner?» s'enthousiasma Kassinn.
«Certainement pas. Dedans, toutes les deux, tout de suite.» siffla Zalinn d'une voix tendue.
«Mais Mère!»
«Non!»
«Pourquoi? Ça a l'air amusant!» protesta l'adolescente, alors qu'elles rentraient dans la douce chaleur de la hutte.
«Parce que c'est non!»
«Mais, c'est Ilinka qui est punie, pas moi!»
«Et tu vas l'être aussi si tu continues à discuter!» siffla la reine, arrachant presque son ballot de linge humide des bras d'Ilinka pour commencer à l'étendre agressivement sur l'armature de la hutte.
«Mais... Pourquoi?!»
«Parce que c'est une bannie. La loi des clans ne s'applique plus à elle.»
Un frisson glacé secoua Ilinka. Pitié, qu'elle soit en train de se tromper! Pitié, qu'elle ait mal compris!
«Et alors? Qu'est-ce que ça change? Je veux juste aller m'amuser avec les autres...» maugréa Kassinn boudeuse.
«Tout! Ça change tout! Elle a été bannie parce qu'elle a commis un crime abominable. Je ne veux pas que mes enfants approchent un monstre pareil!»
«Mais y aura tous les autres, je risque rien!»
Exaspérée, Zalinn feula.
Voyant qu'elle arrivait à bout de sa patience, Brel'om intervint, s'interposant entre sa femme et sa fille.
«Kassinn, tu penses qu'ils vont faire quoi, exactement?» demanda le mâle.
«Je sais pas! Mais ils avaient l'air content d'y aller...»
Zalinn eut un grondement défait, alors que son compagnon reprenait le flambeau.
«Cette femelle a été bannie de son clan parce qu'elle a tué quelqu'un, ou en tout cas fait beaucoup de mal aux siens. Elle n'a plus de clan, et ces mêmes lois qu'elle a transgressées et qui lui ont valu son bannissement, ne la protègent plus...»
«Je comprends pas.» nota boudeusement l'adolescente en croisant les bras.
«On peut la battre, la... maltraiter... même la tuer... sans conséquences...» souffla Ilinka horrifiée.
Brel'om opina sinistrement.
«Et je refuse que ma famille s'abaisse à ce genre de comportement! Tant que je serai en vie, personne sous mon toit n'ira sans raison s'en prendre à autrui sous prétexte qu'il a le droit de le faire selon nos lois!» cracha Zalinn.
«D'accord, d'accord, ne te fâche pas, Mère!» abdiqua l'adolescente, qui ne reçut qu'un feulement furibond en réponse.
Un silence lourd tomba sur la hutte.
«Ils vont pas la tuer, hein?» murmura Ilinka.
«Non.» grogna Zalinn sur un ton indiquant clairement que la discussion était terminée.
C'était une maigre consolation, songea Ilinka.
«Hum... tu m'aides à finir de pendre le linge?» demanda-t-elle timidement à l'adolescente qui faisait aussi la moue, mal à l'aise.
Kassinn obtempéra sans broncher. Presque avec soulagement.
Traînant exprès autour du foyer, Ilinka laissa Kassinn aller rejoindre les autres au lit, avant de se tourner vers la reine, qui brodait un nouveau pantalon pour Tudan.
«Quoi?» siffla celle-ci avec un soupir, ayant très bien compris pourquoi elle lambinait.
«Je me demandais... Est-ce qu'il y a un moyen de lever un bannissement?»
«Il faudrait qu'une tribu accepte de la prendre parmi eux, mais... qui s'y risquerait? La Grande Mère sait quelles horreurs elle a commises!»
«Oh... mais... heu...»
Zalinn lui jeta un regard torve par-dessus les flammes. Inspirant, Ilinka prit son courage à deux mains.
«Si la loi des clans ne s'applique plus à elle, ça veut dire que même si elle a commis des crimes... on peut l'aider sans que personne ne puisse rien y redire...»
Suspendant son geste en plein milieu, l'aiguille d'os pointée vers le ciel, la reine la fixa avec étonnement.
«Je... suppose que... oui.»
«Alors, est-ce qu'on peut l'aider?» demanda la jeune femelle avec espoir.
«Pardon?!»
«On pourrait lui amener des vêtements. L'ancienne tenue de chasse de Jitik, par exemple, et la raccompagner en sécurité au bord du territoire et... et... peut-être lui faire un don de vie...»
Zalinn eut un gloussement amusé.
«Tu veux lui faire un don de vie? Commence par t'alimenter correctement et on en rediscutera.»
«Pas forcément moi.»
«Je ne vais pas donner les vêtements de ma fille, avec partout les broderies de mon clan et de ma famille, à une criminelle. Et personne ne lui fera de don de vie!»
«C'est cruel. On peut au moins s'assurer qu'elle est en sécurité jusqu'à ce qu'elle quitte le territoire?»
«Mais elle n'est pas en sécurité! Et si elle a un peu de bon sens, avant l'aube, elle aura quitté toute seule notre territoire.»
«On doit bien pouvoir faire quelque chose pour elle!» s'agaça Ilinka.
«Tu peux prier pour que sa peine prenne fin.» claqua la reine.
«Je voulais dire, quelque chose d'utile.»
«Va te coucher.» grogna Zalinn.
«Mmmmh...» opina-t-elle tout aussi hargneusement.
C'était rageant. Elle était sûre qu'il devait être possible d'aider cette pauvre femelle. Même si elle avait commis un crime horrible, personne ne méritait un tel sort! Malheureusement, elle ne se faisait aucune illusion. Il était très improbable que l'équipe aux flambeaux – qui n'était certainement pas partie pour l'aider – ne l'ait pas déjà retrouvée, et plus improbable encore qu'elle-même soit capable d'échapper à la surveillance de sa famille d'accueil avant de remonter avec succès une piste vieille de plusieurs heures, dans le noir complet.
Elle ne pouvait donc qu'espérer qu'il ne lui soit rien arrivé de trop mal et, malgré le jour sinistre que l'incident peignait sur toute une partie du clan, au moins pouvait-elle se réconforter avec la certitude que Zalinn ne cautionnait pas ce genre de comportement.
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La reine avait fini par alléger sa punition – en quelque sorte –, et ce pour les pires raisons possibles.
Ilinka n'avait toujours pas le droit de s'éloigner de la hutte familiale, sauf de temps à autre, et uniquement pour traverser le village jusqu'à l'espèce de place où étaient regroupés les humains capturés au retour des chasses.
Zalinn avait ainsi assoupli sa sanction dans l'espoir que la Faim finirait par la convaincre de vider quelqu'un. Malheureusement, même après qu'elle ait interdit à quiconque de lui faire des dons de vie, Ilinka avait persisté dans son refus.
Même et surtout lorsque, à bout de nerfs, Zalinn l'avait traînée devant une pauvre femme terrorisée, et lui avait plaqué de force la main sur le torse dénudé.
Ilinka s'était contenté de fixer la reine d'un air défiant, ne bougeant pas, alors que la vessie de la malheureuse humaine se vidait en répandant une odeur acide.
Finalement, avec un geste furieux et un feulement mauvais, Zalinn l'avait relâchée, s'éloignant à grands pas.
Avec un regard de pitié et de regret à la femme, Ilinka avait fui, ignorant les hurlements d'agonie et le bruit des corps trop secs tombant au sol pour se réfugier au fond de sa couchette, le son de ses propres sanglots étouffants les bruits extérieurs.
Elle était encore là à pleurer lorsque Noodh'al la rejoignit, se glissant sous les fourrures, jusqu'à ce qu'ils soient face à face dans l'obscurité chaude et moite de son pitoyable refuge.
«Ça va?»
«Non!»
Le jeune mâle hésita un instant.
«Donne ta main.»
«Non!Tikan vas encore te battre si tu fais ça.»
«Ilinka... S'il te plaît. Tu vas pas te laisser mourir de faim, enfin!»
«S'il faut, oui! Je refuse de voler une vie comme ça!»
Il soupira, douloureusement.
«Mais tu t'entends? On est des wraiths! C'est pas comme si on avait le choix!»
«On l'a!»
«Wow. Mourir de faim, quel choix!»
«Mais non! On est pas obligés... on... on est... (Sa langue devint lourde comme du plomb, alors qu'une douleur atroce lui sciait le crâne.) Merde! J'en ai marre! J'en ai tellement marre! Je veux rentrer chez moi! Je veux pas tuer des gens! Je veux pas devoir choisir entre moi et quelqu'un d'autre! Je veux rentrer! Je veux juste rentrer!» sanglota-t-elle, à bout de nerfs.
Doucement, avec un chuchotement apaisant, le jeune mâle vint se blottir contre elle, lui passant un bras réconfortant sur l'épaule, et la laissant pleurer tout son saoul.
«Je suis désolé de pas savoir quoi faire pour t'aider.» murmura-t-il quand les larmes se calmèrent un peu. «Mais je veux que tu saches que je suis là pour toi... et que cette fois... je ne reculerai pas... Si je peux t'aider, dis-moi comment. D'accord?»
Elle opina, s'essuyant le nez d'un geste humide.
«Je suis juste tellement fatiguée...»
«Alors repose-toi. Je vais m'assurer que personne ne te dérange.» offrit-il, s'extrayant des fourrures pour l'y border comme si elle était à nouveau une enfant.
Trop vidée pour faire autre chose, Ilinka se roula en boule entre les fourrures chaudes et ne tarda pas à sombrer dans une sorte de transe, ni sommeil ni veille, trop épuisée et énervée par ses émotions pour pouvoir atteindre l'un ou l'autre.
