Sous la surface

La nuit s'étirait, glaciale et silencieuse, à l'exception du vent qui hurlait contre les fenêtres de l'auberge. Les bourrasques s'intensifiaient, projetant des flocons contre les vitres avec une telle force qu'on aurait dit qu'elles cherchaient à s'infiltrer. Buck se redressa sur le canapé, la couverture enroulée autour de lui. Malgré le crépitement de la cheminée, il ne pouvait ignorer le frisson qui parcourait son corps, et ce n'était pas uniquement à cause du froid.

La tempête avait repris de plus belle. Le propriétaire de l'auberge leur avait confirmé plus tôt qu'il était impossible pour quiconque de quitter les lieux avant au moins un jour ou deux. Aucun signal téléphonique, aucune route praticable.

Coincé.

Buck avait toujours détesté cette sensation, ce sentiment de ne pas avoir le contrôle. Ça réveillait en lui une panique sourde qu'il s'efforçait de masquer sous un masque de désinvolture. Mais ce soir, ce masque lui semblait plus lourd que jamais. Il n'avait jamais su faire semblant très longtemps.

Il soufrait de troubles anxieux depuis son plus jeune âge et il avait été traité pour ça et aussi pour ses dépressions chroniques, ses troubles alimentaires plus ou moins bien gérés et sa fatigue chronique, comme des pathologies bien distinctes. Mais c'était sa rencontre avec le docteur Copeland qui avait changé sa vie.

Il avait été diagnostiqué TDAH modéré et sa expliquait tous ses symptômes et son hypersensibilité avait également trouvé une explication aujourd'hui. Il suivait un traitement qui fonctionnait plutôt bien. Alors non ce n'était pas une pilule magique qui le faisait redevenir «normal» mais ça l'aidait à surmonter les symptômes les plus difficiles à vivre au quotidien.

Traitement qui se trouvait dans sa voiture avec ses affaire, perdu au milieu de nulle part et il n'avait véritablement aucune idée de par où aller la chercher. Son sens de l'orientation était déplorable et c'était pour cela qu'il prenait bien soin de marquer d'un point GPS sur son téléphone où il la garait avant de partir flâner.

Quand la tempête avait frappé, il avait paniqué et c'était dirigé vers le chalet qu'il voyait fumer au loin plutôt que vers sa voiture. Et maintenant il était coincé sans affaire, sans traitement et sans batterie.

Il tourna la tête et croisa le regard d'Eddie, assis sur un fauteuil près du feu. Ses traits étaient détendus, presque apaisés malgré les circonstances. Buck s'étonna une nouvelle fois de l'aura tranquille qui émanait de cet homme. Une force discrète, ancrée.

Il inspira profondément avant de briser le silence.

– J'ai l'impression qu'on ne sortira jamais d'ici.

Eddie releva les yeux, un sourire en coin se dessinant sur son visage.

– Ce n'est qu'une tempête, Buck. D'ici un ou deux jours tout rentrera dans l'ordre. Prends ça comme des vacances durant tes… vacances. Et puis, le patron de l'auberge a dit que nous pourrions utiliser le sauna gratuitement.

– Oui de 10h15 à 10h30, juste après les occupants de la 106. Beurk, cette simple idée me révulse.

– Oh allez, ils ont l'air gentil.

– Certainement, mais je les apprécierais plus s'il avait pris une douche depuis celle du mois dernier, lui rappela-t-il.

– Tu exagères certainement mais… Je crois que je vais faire l'impasse sur le sauna moi-aussi. Comment tu suggères que nous passions le temps?

Buck haussa les épaules, son propre sourire plus hésitant.

– Je n'en sais rien, tout ici est vieux et plan-plan. J'aime bouger et l'inactivité me rend…

– … grognon?

Buck se redressa surpris avant de se figer et de grimacer en se rendant compte que depuis leur rencontre il ne faisait que râler pour tout et pour rien. Il se sentit rougir furieusement.

– Désolé, je n'ai pas l'habitude de rester en place.

Eddie se pencha pour remettre une bûche dans le feu, les flammes illuminant son visage. Et Buck se laissa le regarder quelques secondes, alors que ses prunelles sombres semblaient aussi douce que du chocolat fondu.

– Parfois, rester en place, c'est tout ce dont on a besoin.

Cette remarque le fit tressaillir. Était-ce si évident qu'il fuyait quelque chose ? Il détourna les yeux, fixant les flammes dansantes.

– Tu parles comme ma sœur, lança-t-il avec un sourire forcé.

Eddie se contenta d'un léger rire avant de répondre :

– Est-ce si mal?

– Non, j'aime ma sœur mais parfois elle m'oblige à voir des vérités que je ne veux pas vraiment voir. Elle n'aime pas quand je fais l'autruche.

– Ça n'a jamais rien apporté de bon de se voiler la face, approuva-t-il.

Le ton d'Eddie était calme, sans jugement, mais il avait touché un point sensible. Buck sentit un mélange d'agacement et de curiosité monter en lui. Cet homme, qu'il ne connaissait que depuis deux jours, semblait capable de lire en lui avec une facilité déconcertante.

C'était déroutant et terrifiant.

– Mais je ne vais pas te jeter la pierre, poursuivit-il. Tu dis que je parle comme ta sœur, et bien moi je dis que je parle comme quelqu'un qui a déjà fui.

– T'as fui quoi ? demanda-t-il, plus pour détourner l'attention que par réelle envie de savoir.

Eddie hésita un instant, ses yeux fixés sur les flammes.

– Une vie qui ne me correspondait plus. L'armée, c'était... une façon de fuir en quelque sorte. J'ai toujours essayé d'être exactement ce qu'on attendait de moi mais un jour, j'ai réalisé que ça me consumait plus que ça ne me nourrissait. Alors, j'ai tout laissé derrière et je suis parti me battre à l'autre bout du monde, jusqu'à ce que je me prenne trois balles et que je sois remercié pour mon service. Je n'ai pas eu d'autre choix que de faire face à cette nouvelle vie terrifiante.

Buck hocha lentement la tête, admiratif par tant de force et de volonté. Pas qu'il l'avouerait à voix haute mais Eddie l'impressionnait littéralement.

– Et t'as choisi de faire des biscuits.

La blague n'était pas méchante, mais Eddie éclata d'un rire franc, désarmant Buck lui arrachant un petit sourire.

– Ça t'étonne ?

– Disons que c'est... inattendu.

Eddie se tourna vers lui, son expression sérieuse adoucie par un sourire.

– Ma grand-mère m'a appris à cuisiner quand j'étais gosse. Elle disait que la pâtisserie, c'était une manière de rendre les gens heureux. Peut-être que j'avais juste besoin de ça : un moyen simple et honnête d'apporter un peu de lumière aux autres.

Le cœur de Buck se serra. Cette sincérité, cette loyauté envers ce qu'Eddie semblait juger important... c'était attirant.

Dangereusement attirant.

– C'est noble, admit-il à voix basse.

Un silence confortable s'installa, mais Buck sentait une pression grandir en lui.

Quelque chose le poussait à parler, à se dévoiler. Peut-être était-ce l'intimité de l'instant, ou peut-être qu'Eddie avait cette capacité à le mettre en confiance malgré lui.

Il joua nerveusement avec le bord de la couverture.

– Moi aussi j'ai laissé des choses derrière moi. Un pan entier de ma vie, presque une partie de moi, de mon âme, tu vois?

Eddie ne répondit pas tout de suite, mais son regard se posa doucement sur lui, l'encourageant à continuer.

– Je pensais avoir trouvé... quelque chose de stable, quelqu'un avec qui construire ma vie. Mon copain et moi, on venait de s'installer ensemble. Enfin, c'est ce que je croyais. Jusqu'à ce que je découvre qu'il était... marié.

La voix de Buck se brisa légèrement sur le dernier mot. Il n'avait jamais dit ça à haute voix, et l'entendre rendait la blessure encore plus vive.

Eddie fronça les sourcils, visiblement surpris.

– Marié ?

Buck hocha la tête, un rire amer s'échappant de ses lèvres.

– Oui. Marié à une femme depuis dix ans. Et il ne comptait pas la quitter, apparemment. J'étais juste... une parenthèse.

Il détourna le regard, honteux de la douleur qu'il ressentait encore.

– Ça fait des semaines, et pourtant, je me sens toujours... je ne sais pas... cassé.

Eddie resta silencieux un moment avant de murmurer :

– Ce n'est pas toi qui es cassé.

Buck releva les yeux, surpris par la douceur de ces mots.

– Il t'a fait du mal, Buck. Mais ça ne te définit pas. Tu vas guérir, ça prendra peut-être du temps mais tu vas guérir et toi aussi tu trouveras chaussure à ton pied.

– Ouais, j'ai passé l'âge de croire au prince charmant.

– Je suis intimement persuadé qu'on a tous notre moitié sur cette planète et toi aussi. Bientôt, tu rencontreras cette personne spéciale pour toi. Peut-être même que tu l'as déjà rencontré et qu'elle attend seulement que tu la remarques.

Leurs regards se croisèrent, et Buck sentit une chaleur étrange monter en lui.

Eddie avait une façon de parler qui semblait pénétrer ses défenses, de voir au-delà de ses murs. Pourquoi ne pouvait-il pas avoir quelqu'un comme lui, de doux et de gentil qui vous faisait sentir si spécial.

Il se redressa légèrement pour s'éloigner de lui et de l'attraction qu'Eddie exerçait sur lui et attrapa son appareil photo posé non loin.

– J'ai pris quelques photos hier, dit-il pour changer de sujet. Tu veux voir ?

Eddie hocha la tête, et Buck lui tendit l'appareil. Il regarda les clichés défiler, en silence, admiratif. Autant qu'on pouvait l'être de photos d'enfants faisant des biscuits et d'animaux de la forêt.

– Elles sont magnifiques.

Buck haussa les épaules.

– Ce n'est rien d'extraordinaire.

– Tu rigoles ? Elles sont incroyables.

Le compliment fit naître une chaleur différente dans la poitrine de Buck, mais il secoua la tête.

– Je ne sais pas... En ce moment, je me sens juste... inutile. Comme si rien de ce que je faisais n'était assez bon.

Eddie posa l'appareil sur la table et fixa Buck avec une intensité qui le désarma.

– C'est faux, dit-il fermement.

Il y avait tellement de conviction dans sa voix que Buck ne put s'empêcher de sourire, malgré lui.

– Tu parles comme si tu me connaissais, murmura-t-il.

Eddie haussa légèrement les épaules.

– Peut-être que je commence à te connaître.

Le silence retomba, mais cette fois, il était chargé de quelque chose de plus profond.

Buck sentit son cœur battre plus vite alors qu'Eddie se penchait légèrement vers lui, leurs regards toujours accrochés.

– Moi aussi, j'avais besoin que le temps s'arrête quelques jours, murmura Eddie, presque comme une confession.

La proximité était enivrante.

Buck sentit son souffle se mélanger à celui d'Eddie, son cœur tambourinant dans sa poitrine. Il n'avait pas ressenti une telle connexion depuis... il ne savait même plus combien de temps.

Leurs visages étaient si proches qu'il suffisait d'un geste pour combler la distance. Son souffle s'accélérait sans qu'il ne puisse le contrôler. Ses doigts se crispaient contre le bord de la couverture, une énergie nerveuse le traversant tout entier. Leurs lèvres étaient si proches que Buck pouvait sentir le souffle d'Eddie contre sa peau. Une part de lui voulait se perdre dans cet instant, oublier tout ce qui l'empêchait d'avancer. Mais une autre part, plus forte, hurla de peur.

Brusquement, il recula, presque précipitamment, comme s'il venait de se brûler.

– Je... Je suis désolé, balbutia-t-il, évitant le regard d'Eddie.

– Pourquoi ? demanda ce dernier, sa voix calme, mais teintée d'inquiétude.

Buck passa une main tremblante dans ses cheveux, cherchant à reprendre le contrôle de lui-même.

– Parce que tu me plais. Et je... Je ne peux pas, Eddie. Pas maintenant. Pas après ce que je viens de vivre.

Eddie se leva à son tour, s'approchant lentement de lui.

– Buck...

Il posa une main légère sur sa joue, et Buck leva enfin les yeux vers lui, ployant sous la caresse.

– Ne me fais pas de mal, le supplia-t-il.

– Jamais, lui promit-il.

Ces mots, si simples et sincères, firent vaciller ses dernières défenses. Il espérait tellement que tout ça soit réel.

– Buck, cette connexion inattendue entre nous, poursuivit Eddie. Je la ressens aussi et j'en ai autant besoin que toi.

Le regard d'Eddie était intense, mais plein de promesses silencieuses.

Sans réfléchir, Buck fit un pas en avant, comblant la distance entre eux, et l'embrassa.

Quand leurs lèvres se rencontrèrent, tout sembla s'arrêter. La tempête dehors, les flammes dans la cheminée, même le chaos dans sa tête, tout disparut.

C'était hésitant, comme si aucun des deux n'osait briser cette fragile certitude. Mais au fond de lui, Buck sentit une chaleur qu'il n'avait plus ressentie depuis des années, une promesse qu'il n'osait formuler.

Il entoura Eddie de ses bras se pressant contre lui, le laissant l'entrainer là où son désir le voulait.