LE DÉSERT DES LARMES

Partie 1

Par Juliabakura

Les aventuriers étaient à l'auberge, tranquillement posés. Ils fêtaient leur premier anniversaire depuis les événements qui les avaient conduits à l'île des intendants. Il y avait certes eu quelques petits problèmes entre temps, mais ils profitaient enfin d'un moment calme. Contents de cette petite accalmie, ils étaient contents de se retrouver rien qu'entre eux, sans péril mortel à leurs trousses.

C'était l'été, il faisait chaud et bon. Même s'ils étaient à l'ombre dans la taverne, ils sentaient la chaleur estivale.

Grunlek, nain avec un bras droit mécanique et l'œil gauche crevé remplacé par une petite bille de métal, se prélassait dans un rayon de soleil, une bière posée devant lui.

Tout le contraire de Théo, inquisiteur de la Lumière, qui portait une armure, mourrait littéralement de chaud. Il était heureux d'avoir ne serait-ce qu'un verre d'eau frais ou quoique ce soit de frais, qu'il plaquait contre sa joue, le front dégoulinant de sueur. Malgré cela, il restait toujours avec son expression habituelle de paladin : froid, détaché. Depuis peu, il hésitait à se mettre torse nu, afin de mieux supporter la chaleur étouffante, quitte à perdre en protection si quelque chose leur tombait sur la tête. Même si, connaissant ces compagnons, cela finirait comme toujours en double sens, et qu'il ne faudrait que peu de temps avant que l'un d'eux se propose pour lui éponger la nuque ou lui créer des épaulettes en noix de coco.

Le paladin se caressait nerveusement sa barbe de trois jours, se sentant toujours le meilleur paladin du monde, malgré les avis prononcés à son égard de la part de ses alliés. Il avait été dur par le passé, mais depuis les derniers événements, il était un nouvel homme. Même si B.O.B en doutait.

Le mage, d'ailleurs, avec sur ses joues des écailles rougeoyantes et des yeux de chat, se sentait plus à l'aise depuis qu'ils avaient rejoint la civilisation. Il était déjà passé dans cette ville par le passé, et malgré ce changement d'apparence qui avait surpris pas mal de monde, les gens savaient déjà qu'il était un peu bizarre et ne s'en étaient pas offusqués. Ils savaient qu'il était un vilain garnement, mais un bon gars au fond et qui les avaient plus souvent aidés, que mettre le feu aux poudres, sans le faire exprès. Globalement, ils l'aimaient plutôt bien, cette taverne était un peu comme chez lui.

Il en avait profité pour se poser dans sa chaise longue en bois, avec un bon jus de groseille alcoolisé qui commençait par ailleurs à lui monter à la tête. Il portait sur lui, une robe de mage ouverte sur son torse nu, avec pantalon de cuir, bottes serties, bracelet en argent, petit diadème d'été (pour se la péter), et il s'était même permis de draguer la serveuse. Mais comme elle avait l'habitude, et qu'elle en avait vu d'autre, elle l'avait envoyé chier, au grand bonheur de son ami demi-élémentaire qui s'était empressé de lui voler la place.

Shinddha, fidèle à lui-même, restait caché sous son ample capuche et ne se sentait pas très à l'aise avec tant de monde autour de lui. Il cachait le plus possible son corps, pour ne pas se faire remarquer puisque les gens étaient toujours intolérants envers les races un peu "exotique". Il essayait de se fondre au mieux dans l'ambiance. Né humain, il était devenu demi-élémentaire quand il était décédé. Il essayait depuis au mieux d'accepter sa nature de demi-élémentaire d'eau en utilisant ses pouvoirs pour faire le bien.

Et un pouvoir, il en avait un bien utile actuellement : par sa nature de demi-élémentaire d'eau, il avait la climatisation intégrée et pouvait auto-réguler sa propre température, ce qui lui permettait de rester au frais. Par ailleurs, c'était lui qui rafraichissait les boissons avec le bout de son doigt, au point que la moitié de la taverne l'avait déjà sollicité pour demander des glaçons. Ce qui faisait s'interroger Théo, qui imaginait que son ami crachait à chaque fois dans les boissons des autres pour se faire. Ou qu'Icy déposait des pêches dans les boissons de chacun pour les rafraîchir. Théo avait refusé de toucher à sa boisson depuis que l'archer, pour toute réponse, lui avait rendu un clin d'œil.

Tous ensemble profitaient de l'ambiance festive, ravis d'être pour une fois bien accueillis en ville. Les gens étaient légèrement grivois, joyeux, contents, ravis que les aventuriers soient présents avec eux. Même le tenant de l'établissement avait demandé si l'un des aventuriers pourrait marquer le coup avec un discours, car il n'avait pas l'habitude de voir des aventuriers passer à la taverne. Il s'était dit que ça pourrait l'aider à grimper socialement en vantant les mérites de son cidre. Il imaginait même mettre des peintures au-dessus du bar, afin de pouvoir affirmer et prouver que ces personnes étaient bien venues chez lui.

Balthazar finit par accepter et se leva. Il se mit sur la chaise et regarda tout le bar, puis demanda d'un geste de main que la musique s'arrête. Le flutiste cessa de jouer.

— Je suis un pyromage et vous me connaissez, je suis aventurier avec mes compagnons ici présents. J'ai parcouru le plus profond de tous les horizons. Nous avons affronté des démons. Nous avons vu un dragon. Nous avons combattu les pires monstres que cette terre connaisse. Mais jamais, jamais, jamais, d'aucun d'entre nos voyages, nous avons pu goûter un aussi bon breuvage qu'à cette taverne ! Tournée générale ! Faites péter !

Les gens crièrent, ravis, et acclamèrent le demi-diable.

Beaucoup plus terre à terre, Shin et Grunlek se mirent d'accord pour ne pas aider leur ami à payer cette tournée qu'il avait décidé sur un coup de tête.

Alors que les gens autour d'eux, y compris le tavernier, s'enivraient, les aventuriers virent d'un coup d'œil, la serveuse, celle qui avait rejeté Balthazar, qui dévorait des yeux Grunlek.

— Oh Merde, souffla Balthazar,

— Je ne suis pas d'accord, c'est moi qui fait ça d'habitude, chouina Shin.

— Mec, mec, j'espère que tu as rechargé ton bras, parce que là, continua le mage, excité pour son ami.

— Mais c'est moi le bleu ténébreux ! se plaignit Shin, vexé.

— Te vexe pas, mon vieux. Il a clairement plus de poils au torse que toi.

— Je vois que vous êtes porté sur la bestialité, madame, ajouta Théo, faisant mourir de rire ses deux compagnons habitués à la drague et être dragué.

— Ce qui est petit est mignon, argumenta Grunlek d'un haussement d'épaules, nullement gêné par leurs petites piques.

— Comme ma…. Aaaah ! renchérit Shin avant de tomber de sa chaise.

— Je fais l'amour comme on m'appelle le golem, madame, s'amusa Théo.

— Parce que je suis tout le temps dur, s'acharna Balthazar, complice.

La fin de la soirée arriva. L'alcool avait fait son œuvre, la serveuse tournait autour de la table et ne cessait de frôler un Grunlek rouge pivoine. Cependant, les révélations n'étaient pas encore terminées : Théo, Grunlek et B.O.B virent, derrière Shin, un enfant timide, très timide qui glissait, serpentait même vers le demi-élémentaire.

— Théo…Protège Shin, souffla Grunlek en voyant l'enfant arriver.

Balthazar qui avait un peu plus de considération pour l'enfant l'interpella.

— Eh là gamin, je sais qu'on est soir de fête aujourd'hui, mais tu n'es pas un peu jeune pour traîner dans une taverne et un tel… Dépotoir comme ça ? Qu'est-ce que tu viens faire par ici ? Où sont tes parents ?

Shin se retourna pour voir un gamin à ses côtés, il le regarda en silence, le cœur battant soudainement plus vite. Oh non, pas encore…

— Papa, tu m'as manqué.

Shin recracha immédiatement ce qu'il avait dans la bouche sous les rires de ses camarades. Théo s'étonna que, une nouvelle fois, l'enfant ne fût pas bleu comme Shin.

— Shin, tu nous avais caché que tu avais semé tes graines dans toutes les villes de la région ! se moqua Balthazar, s'imaginant son ami avec un grand bonnet rouge repartant dans la nature avec une multitude d'enfants bleus qu'il aurait eu durant ses voyages et ses conquêtes.

L'adolescent les ignora et implora Shin du regard. Le demi-élémentaire, gêné, finit par prendre la parole.

— Désolé jeune homme, mais je crois que tu dois faire erreur. Je ne suis pas ton père, en effet, évidemment que non. C'est la première fois que je passe ici.

— Vous vous appelez bien Shin pourtant, non ?

— Euh… Oui ?

— Excusez-moi, ma question est peut-être très con, mais Shin il est bleu ! Alors si l'enfant n'est pas bleu… insista Théo, qui avait un drôle de déjà-vu face à cette conversation.

— Non, mais il est peut-être mort après avoir… Enfin, tu sais ! expliqua Balthazar.

— Mais t'as la peau bleue ! continua Théo, qui comme toujours ne comprenait rien à rien.

— Il a eu la peau bleue, après être mort ! argumenta le mage.

— Ou alors c'est du maquillage qu'il met le matin, rit le nain. On n'a pas de preuves.

Shin, lui, ne riait pas, se demandant une nouvelle fois comment il allait se tirer de ce mauvais pas.

— Papa, je ne m'attendais pas à ce que tu reviennes ici, reprit l'adolescent.

— Mais pourquoi tu l'appelles « Papa » ? Tu vois bien qu'il est bleu, ce n'est pas ton père ! se borna l'inquisiteur.

— Ça va être gênant pour ton vrai père… s'excusa Shin, avant de sentir le regard des gens autour de lui.

Sentant la gêne arrivé, Balthazar improvisa :

— Allons Shin, c'est bien une bonne manière d'accueillir ton rejeton. Viens t'asseoir gamin, raconte-nous un peu d'où tu viens !

— Je vous jure que je ne connais pas cet enfant, pleurnicha Shin, complétement désespéré. Je suis désolé, tu as l'air bien gentil jeune homme, mais écoute, c'est la première fois que je passe dans ce…

— Maman m'a dit que tu refuserais d'accepter.

Théo observa l'enfant de treize ans d'un air mauvais et resta bloqué sur le fait que ce dernier n'étant pas bleu ne pouvait pas être l'enfant de Shin. L'adolescent commençait à se sentir mal à l'aise sous son regard d'acier.

— Roh, il n'est pas bleu et toi tu n'es pas vraiment paladin, intervint le mage. Ne juge pas les choses sur les premières rencontres.

— Oui, mais là on parle de couleur de peau ! Shin il est bleu, si le gosse n'est pas bleu, c'est que ça ne va pas ! s'énerva l'inquisiteur.

— Comment elle t'a décrit ton père, jeune homme ? demanda Shin en laissant le pyromage et le paladin débattre.

L'adolescent regarda la table un peu gêné :

— Je…je ne voulais pas t'interrompre… papa.

— Non, mais il n'y a pas de problème ! répondit l'archer. Bon, tu viens de mettre un énorme malaise ici, mais…

— Tu es vraiment le pire père de l'année ! s'exclama Grunlek qui était resté discret depuis le début de l'apparition de l'adolescent.

— Si j'avais une famille, j'aurais éduqué mon fils et j'aurai vécu dans une ferme ou quoi qu'est-ce, mais c'est pas… justifia Shin.

— Attendez, attendez, attendez. Ne paniquez pas, paniquez pas, répondit Balthazar, essayant de calmer les esprits.

— Et comment vous le croyez sur parole ? fit Shin désespéré, sans comprendre qu'il s'agissait d'une blague du nain. On se connaît depuis plus longtemps, vous devriez me faire confiance, non ?

— Moi, je te crois, s'exprima Théo, qui reçut les remerciements du demi-élémentaire.

Balthazar secoua la tête, exaspéré.

— Bon, petit, installe-toi et dis-nous ton nom, dit doucement Balthazar soucieux du bien-être de l'adolescent. Gisèle, amène-nous un jus de myrtille pour le gamin !

Théo essayait de chercher la cause qui poussait le gamin à mentir : était-il pauvre ? Avait-il faim ? Besoin d'un père ?

— Je m'appelle Madris.

Théo pensa que c'était un nom de merde, et BOB que Shin avait pécho dans un endroit au sud du cratère. Grunlek qui était un peu en retrait, observait autour de lui, inquiet que leur réputation ne pâtisse de leur gestion désastreuse de ce petit pépin.

L'enfant qui semblait être un peu mal à l'aise souffla :

— Je comprends, on ne se connait pas et j'accepterai que tu veuilles me rejeter, papa…

— Non, marmonna Théo dans sa barbe. C'est sûrement un gamin de paysan qui est venu à notre table pour venir recueillir quelque chose. Te laisse pas attendrir.

— Théo, on sait que tu fais ça pour déstabiliser l'enfant et ensuite de lui foncer dedans avec ton bouclier, mais s'il te plaît, tais-toi, grogna le mage.

— Mais non ! C'est monnaie courante dans les fermes et les villages que des enfants de pauvres paysans, n'ayant plus de parents essaient de se faire adopter à tout prix. D'aller taper de la richesse auprès de nobles comme nous.

— Je suis d'accord avec Théo ! Il vient me demander de renouer les liens et après il dit : si tu me rejette ça ira. Non ! Sois-tu viens pour renouer les liens, soit tu dégages !

— Oui, c'est facile. Il est un peu malin ! C'est tout.

— Oui, il veut nous taper dans le portefeuille ! assura l'archer.

— C'est peut-être parce qu'il a treize ans et qu'il n'est pas comme nous aussi. C'est bon, foutez-lui la paix, soupira Balthazar. Posez-lui des questions plutôt que de le juger.

Shinddha leva les yeux au ciel.

— Écoute gamin, peut être que ton histoire est vraie, peut-être pas. Je voudrais voir ta mère, pour qu'elle…

— Mais tu sais, elle t'a envoyé une lettre ? Qu'elle était très malade.

— Ah voilà, souffla Bob, patient. Si le gamin est venu tout seul, c'est que sa mère est malade et qu'elle n'a pas pu se déplacer, voilà tout.

— Non, mais il faut arrêter là ! s'agaça Shin. Et puis quoi, je la battais pendant qu'on y est ? Il joue sur le pathos, pourquoi tu le crois ?

— Tu ne réponds pas, tu ne vas pas voir ta femme malade et tu abandonnes ton fils, en plus, le jugea Grunlek.

— Mais vous n'allez pas croire ce gamin sur parole ?!

— Moi ça m'intéresserait de voir cette dame, pour savoir ce qui en ait, argumenta Balthazar. Et puis ça nous ferait un peu prendre l'air, tout ça.

L'enfant baissa la tête face à la réaction de son potentiel géniteur.

— Papa, je ne peux pas t'imposer ma présence. Je ne peux pas t'obliger à me…

— Mais arrête ! On a compris, on va aller la voir ta mère ! céda l'archer, épuisé.

Intérieurement, Shin avait envie de lui coller une bonne baffe pour lui remettre les idées en place. Malheureusement, les gens autour d'eux n'apprécieraient probablement pas ses méthodes d'éducation.

— Écoute, gamin. Raconte-nous ton histoire, bois un coup de jus de myrtille et on te suit, on ira voir ta mère ensemble, d'accord ? s'exprima Balthazar.

— Ma mère qui est morte ?

Un silence pesa avant que Théo et Shin reprennent en cœur :

— Pardon ?

— Quoi ?!

— Bah fallait le dire ! s'exclama Balthazar.

Intérieurement, Shin craignait la prochaine étape : est-ce qu'il avait une maladie incurable également et qu'il allait bientôt mourir ? Il voulait juste lui balancer sa bourse au visage et qu'il disparaisse ! Il avait détruit la soirée ! Ils étaient bien, à boire entre amis, et maintenant l'ambiance était ruinée !

Grunlek l'ignora. En levant les yeux au ciel, il aperçut une présence à côté de la cheminée. En robe bleue, une femme était en train de les regarder, tenant quelque chose dans sa main, fermement. Le nain arriva à analyser assez facilement qu'elle lorgnait sur eux, mais n'osait pas s'approcher. Probablement à cause du malaise provoqué par l'apparition du gamin.

— Les gars, vous n'avez pas vu, mais derrière vers la cheminée, il y a quelqu'un qui nous observe depuis tout à l'heure, dit le nain à voix haute.

Shin craignait que ce ne soit un autre de ses enfants et que cette taverne ne se transforme en garderie. Théo qui était toujours concentré sur l'histoire de Shin demanda si ce dernier été déjà venu ici. Le demi-élémentaire avoua à demi-mot que oui.

— Sa mère, tu as bien dû la connaître alors ! grogna le guerrier. Tu n'as pas glissé, tu n'es tombé dans un trou quoi !

— Seulement dans un puits, effectivement…

Balthazar soucieux de l'observation de Grunlek interpella la dame en question.

— Eh madame ! Ça ne sert à rien de nous regarder de loin, on n'est pas en sucre, venez vous installer avec nous si vous voulez discuter !

Elle se retourna pour regarder le mur, avant de se pointer du doigt, réalisant qu'elle avait était démasquée. Elle semblait intriguée par ce soudain appel.

— Mais évidemment que je parle de vous ! la jeune dame mignonne avec un visage poupin. Installez-vous et venez donc vider une chopinette avec nous. C'est moi qui offre. La maison régale, venez donc ! insista le pyromage.

— Je ne veux pas vous déranger, je…

— Mais vous ne nous dérangez pas ! Je vous invite ! Installez-vous. Vous ne refuserez rien à un mec en veste rouge torse nu !

Certes, qui avait des yeux de chat et des écailles sur les joues peu rassurantes, mais quand même… Il pouvait comprendre qu'avec ses handicaps physiques, cela pourrait gêner, mais une fois qu'elle aurait bu un ou deux chopines, elle ne les verrait plus.

Elle eut un tout petit peu d'hésitation, avant de s'avancer et de faire le tour, en contournant la situation glaciale qui prenait place autour de Shin et de ce jeune garçon. Elle passa à côté du buffet, contourna Grunlek, qui avait l'air à ses yeux aussi aimable qu'une poignée de porte, et rejoignit le mage.

— Installez-vous, installez-vous ! proposa Balthazar. Théo, fait une place à notre invitée. Bourre-toi sur la gauche, veux-tu ?

— Pourquoi ? Toi, bourre-toi sur la droite !

— Mais non, mais il y a Grunlek ! Ne fais pas chier, fais de la place !

La jeune femme s'installa timidement entre Théo et Balthazar. Vêtue de manière commune et plutôt mignonne, Théo se demanda pourquoi elle était invitée à la table, n'ayant rien suivi, comme d'habitude, ce qui venait de se passer. Balthazar lui indiqua en appel mental que Grunlek l'avait vu au loin qui les observait. Cela ne dérangeait nullement Shin, car sa venue venait briser la glace qu'il y avait actuellement à la table.

Balthazar remarqua qu'elle avait dans ses mains, un étui de parchemin en os. Aussitôt, Balthazar demanda mentalement un conseil à Grunlek, qui lui proposa de l'interroger sur la raison de son regard envers eux.

— On dit dans la taverne, on dit dans la rue… Vous êtes bien des aventuriers ? demanda-t-elle timidement.

— Oui, et des pères indignes aussi, soupira Shin en essayant de s'éloigner de Madris.

Balthazar soupira, et fit signe à la jeune femme de patienter quelques secondes. Il était temps d'en finir avec cette affaire une bonne fois pour toutes.

— Écoute Madris, nous sommes tous désolés pour ta mère. Nous irons tous la voir ensemble, ou du moins le lieu où elle est enterrée, si tu peux nous y guider. Cependant, cette jeune demoiselle veut nous adresser quelques paroles, alors pour l'instant, reste et patiente encore quelques minutes, d'accord ? lui dit le mage.

— Est-ce que tu la connais ? demanda Shin à voix basse, en pointant l'étrangère, avant de recevoir un non de ce dernier.

Théo se demandait à quoi aller servir le gamin dans cette aventure, mais Balthazar indiqua mentalement qu'il n'était pas le plus urgent à ce moment, étant donné que sa mère était morte, ils auraient tout le temps pour aller la voir par la suite.

Théo osa enfin prononcer un mot envers le jeune homme, ignorant l'injonction du mage de passer à autre chose.

— Comment elle s'appelait ta mère Madris ?

— Ael !

Théo observa Shin droit dans les yeux. L'archer se fit tout petit.

— Alors Shin, Ael ça te dit quelque chose ou pas ? On a pas toute la nuit, grogna Théo.

— Ael, Ael… Non, mais j'ai l'esprit embrumé par l'alcool, désolé…

— Mais ne dis pas ça à ton gosse ! hurla le mage, choqué par son niveau de tact.

— Il y a trop d'informations ! reprit Shin, sur la défensive. Je crois que oui, ça me dit quelque chose… Peut-être…

— Ael, ça te dit vraiment quelque chose ? s'étonna Théo.

— Je crois, mais c'est très vague.

Balthazar fit signe à Grunlek de commander à manger pour l'enfant, mais le nain l'ignorait. Il n'avait pas spécialement envie de se mêler des affaires du demi-élémentaire. Tout ce qui l'intéressait était de savoir ce que la jeune femme voulait. Shin finit par donner de quoi manger et boire à Madris le temps qu'ils aient fini de discuter avec la nouvelle venue.

— Mademoiselle, comment vous appelez-vous ? l'interrogea le demi-diable.

— Je m'appelle Misia.

— Qu'est-ce que vous voulez, Misia ? questionna le paladin, plus direct.

— J'ai ce message à remettre à des aventuriers.

— Oh, fit le mage, subitement intéressé par l'appât du gain.

— Quel message ? Allez-y ! ordonna Théo, avant que la jeune femme ne montre à nouveau l'étui à parchemin en main. Donne-moi, allez ! continua-t-il en lui prenant dans les mains. Si je reste une seconde de plus dans cette taverne de mort, je vais tuer quelqu'un.

— Du calme, Théo, du calme, soupira le mage face à la brutalité des gestes du paladin. Lis-le-nous, plutôt. Est-ce que vous êtes au courant du contenu de ce parchemin ? Ou de la personne qui a voulu nous le donner ?

— Non.

— Ah.

— Est-ce que vous savez lire ? argumenta le paladin.

— Oui.

Balthazar s'énerva mentalement contre le paladin face à sa brutalité et ses questions non nécessaire lors de leur discussion. Finalement l'inquisiteur, penaud, se mit à lire le message.

« Chers aventuriers,

Je suis la princesse Amanda. Je me languis de trouver des héros prêts à me secourir. Je suis prisonnière du Désert des Larmes. Et si personne ne vient me sauver, il en sera fini de moi.

Je vous en supplie, rejoignez ma servante Lena qui vous attend à l'entrée de ses étendues sablées.

Ô comme j'aimerais les faveurs d'un groupe d'aventuriers, capable de venir à mon secours. Pitié. Cette quête n'en est pas moins héroïque, car elle met à l'épreuve votre courage et votre audace. Le Désert des Larmes n'attend que vous, aventuriers. Libérez-moi de cette prison de sable et de roche. »

Théo reposa le parchemin, blasé.

— Qu'est-ce que c'est pourri comme truc, pouffa-t-il.

— Je suis assez d'accord. Les amis, les amis. Ça pue. Ça sent le guet-apens. Je propose qu'on le renvoie à son expéditeur, répondit Balthazar.

Pour une fois, ils avaient une quête assez simple à résoudre par rapport aux précédentes aventures, même si Bob sentait le piège venir à plein nez. Une princesse soit en danger dans le Désert des Larmes, rencontrer sa servante Lena à l'entrée du Désert... Se faire croquer les fesses par une entité élémentaire sortie de nulle part comme d'habitude…

Misia n'était donc qu'une messagère cependant, et pas un potentiel danger, ce qui était plutôt une bonne chose. Du moins, c'était ce que Balthazar pensait.

Théo, lui, n'était pas du tout persuadé de la véracité de cette quête et se rembrunit, prêt à fondre sur la pauvre femme pour en apprendre plus par la seule méthode qu'il connaissait : en la cuisinant jusqu'à ce qu'elle craque. Malheureusement, perdu dans ses pensées, il ne parvint pas à sortir un mot et se contenta de dévisager la messagère pendant deux longues minutes très gênantes.

Se rendant compte qu'il ne parvenait pas à son objectif, Théo changea de plan, et cria soudainement sur la pauvre femme qui, effrayée et surprise, sombra dans l'inconscience sous le choc.

Balthazar se tourna vers Théo.

— Ah bah, c'est malin ! Il y en a une qui est mignonne et tu l'as cassée ! Ah bah bravo !

— Madris, ta mère morte elle n'a pas des copines ? pensa Shin.

— Oui parce qu'on peut lui présenter Théo, il n'y a pas de problème. Regarde-le, il a besoin d'une femme pour apprendre comment traiter les femmes.

Pour autant Théo en avait la certitude absolue maintenant : elle ne lui cachait rien. C'était juste une messagère sans intérêt.

— La messagère avait dit qu'elle n'était pas au courant du message. Fais-lui un peu confiance ! le disputa Balthazar.

— Allez, levons un toast ! cria Théo, l'ignorant. Il y a un an, jour pour jour, je tuais une elfe dans la forêt ! reprit l'inquisiteur fier de lui, avant que la chopine de Bob s'encastre contre la sienne en hurlant : « Santé ! »

— C'est vrai, t'as évolué, pouffa Grunlek. T'es presque un bon paladin maintenant. En fait, la différence entre l'inquisiteur et le paladin, c'est que l'inquisiteur, il attend que la personne meure d'elle-même. Paladin, c'est qu'il a tous les outils et il va au corps. Et tu es sûr que les organes sont remplacés de la bonne manière, se moqua-t-il gentiment

— Bon, maintenant que l'on a une quête et qu'il n'y a pas d'autres aventuriers disponibles, nous avons un dernier petit problème, sans vouloir te choquer Madris. Est-ce que l'on pourrait le déposer là où il a été élevé, le gosse ? Est-ce que tu peux nous en parler plus gamin ? enchaina le mage.

— Je suis devenu un vagabond depuis… Je n'ai pas… Mes parents ne peuvent plus s'occuper de moi. Et euh…

Soudain, Théo se dit que son action sur la messagère avait été assez efficace, et qu'en employant les mêmes trésors d'ingéniosité, il pourrait obtenir des réponses toute aussi efficaces de la part de Madris.

Le paladin lâcha la jeune femme avant de se tourner vers le gamin. Grunlek en retrait depuis le début de la situation, pouvait voir que l'enfant qui avait un morceau de pain dans la main, n'avait brusquement plus faim, terrifié par la forme titanesque en armure qui s'apprêtait à s'abattre sur lui.

Face à cela, Bob essaya de le raisonner mentalement, en prétextant qu'il avait déjà fait assez de dégât avec la messagère qui était morte, ou dans les pommes selon les dires du paladin.

Face à lui, Madris murmura :

— Non, mais euh… Shin. De toute façon je reste dans la ville. Je ne veux pas spécialement…

— Il est un peu chiant ce gamin, pensa Grunlek. Il ne sait pas ce qu'il veut.

— Repasse quand tu veux papa ! paniqua-t-il.

Il fit quelques pas en arrière pour fuir le paladin, sans que Shin n'ait le temps de lui parler. Mais Balthazar n'en était pas en reste, il hurla :

— Madris ! Tu restes là où tu te tien et tu attends tonton Bob.

Il se dirigea vers la serveuse pour donner cinq pièces d'or et murmurer :

— Est-ce que vous pouvez donner cinq pièces d'or à cette pauvre demoiselle quand elle se réveillera ? C'est de notre faute. Mais voilà. Je sais que je vous pose des emmerdes d'habitude, mais pas de ce genre-là. Là c'est spécial.

— Non, mais moi je vous trouve géniaux. Ça met un peu d'animation et tout. Bon après, je n'ai pas trop compris ce qu'il s'est passé avec la messagère.

— Absolument rien, absolument rien, souffla B.O.B, en tentant de masquer les paroles de Théo. Assurez-vous uniquement, qu'elle ait un repas chaud, un lit et surtout un bain. Beaucoup de bains.

Intérieurement, Balthazar pensait : « Pour se laver. Se laver de ce qu'elle a vécu. » Il jeta un coup d'œil en arrière. Théo avait profondément envie de sortir son couteau pour graver un symbole de l'église de la lumière sur le front de la messagère, seulement retenu par Grunlek.

Maintenant qu'il en avait fini avec la serveuse, Balthazar se tourna vers Madris.

— Bon gamin. Si j'ai bien compris, tu es vagabond et tu n'as nulle part où aller. Aucune attache, à part Shin, ton père, qui ne sait même pas qui est ta mère et qui ne sais absolument rien de toi ?

— Oui. C'est ça.

— Eh bien, très bien. On va apprendre sur la route, tu vas nous suivre. Allez en piste les gens.

— Je je… Enfin…

— Tatata… Ce n'est pas un choix que je te donne.

Outré, Shin se leva brusquement de sa chaise.

— Je voulais pas faire ça moi ! hurla Shin. Je ne voulais pas l'avoir dans les pattes !

— Enfin, je ne voulais pas… continua Madris, avant que Théo ne se mette face à lui.

— Porte mon sac !

— Ecoute, Madris. Le paladin tue énormément de gens qui ne sont pas dans notre groupe. Je te jure qu'à cet instant présent, tu veux être dans notre groupe. Si tu n'es pas notre allié, tu es son ennemi.

— Bon écoute, Madris, soupira Shin. Je ne sais pas si je suis vraiment ton père, si un jour, à mon avis… Sache que, voilà c'est terminé, que je suis actuellement un aventurier, un vagabond. Donc je remplirai très mal cette fonction. Donc, pour le moment, je peux juste te protéger quelque temps. Tu peux faire quelques jours de route avec nous et puis… Et puis on verra ce que l'on va faire dans le futur.

B.O.B avait envisagé de le prendre avec eux. Ainsi s'il récoltait un petit titre ou un trésor qu'ils ne pourraient pas dépenser, ils pourraient donner ça au gamin. Cela lui permettrait d'être occupé, et au moins d'arrêter de vadrouiller dans la rue. Même si ce n'était pas le fils de Shin. D'ailleurs, cela permettrait à Shin d'avoir toute la vérité sur l'histoire de sa filiation avec lui, ou si c'était juste un enfant orphelin, qui pouvait être aidé.

Même si le plan paraissait naïf et qu'il avait plus de chance de crever sur la route. Mais, au moins, le risque en valait la chandelle.

Grunlek n'était pas tellement pour cette initiative, mais il finit par soutenir le discours de Bob. Il allait lui apprendre à parler plus correctement pour qu'il soit moins une tête à claque, avec plus d'énergie et de savoir ce que c'est que d'être un aventurier.

Madris resta plus proche de Balthazar, qui lui donnait une seconde chance, et Grunlek qui était celui le moins agressif du groupe.

Avec l'objectif d'aller sauver la princesse du Désert des Larmes, quand bien même cela ressemblait à un piège, le groupe décida de se mettre en route.

Etant assez excentré de leur aventure, ils enfourchèrent leur monture pour des jours et des jours de voyage, voire des semaines. Lorsqu'ils arrivèrent à destination, la chaleur avait gagné en intensité, étouffante. Ils s'apprêtaient à entrer dans des terres plus chaudes encore.

Tout cela en valait-il vraiment la peine ?