Partie 2

Par Myfanwi

Les aventuriers venaient d'arriver aux portes du Désert des Larmes. La chaleur étouffante pesait sérieusement sur le moral du groupe, et encore plus sur le jeune Madris que le pyromage avait enrôlé pour les accompagner. Le jeune garçon s'était beaucoup rapproché de lui et du nain, alors que la distance avec son supposé géniteur, Shinddha, ne cessait en revanche de se creuser, malgré une faible tentative de se rapprocher de lui durant les derniers jours de voyage.

En tête du groupe, Théo souffrait particulièrement de la température. Le sable s'infiltrait partout dans son armure. S'il restait professionnel, il mourait d'envie de se rouler à terre comme un ours pour se débarrasser de ces fichues démangeaisons qui commençaient à le rendre chèvre. Maintenant qu'ils étaient à l'arrêt, il décida de se débarrasser du haut de son armure, et des vêtements qui se trouvaient en dessous. Lui qui était d'ordinaire pudique, il jeta toutes ses morales au placard. Il n'en avait plus rien à faire du regard des autres. Il refusait de cuire sur place une minute de plus.

Shinddha avait invoqué Icy au milieu du voyage pour se sentir moins seul et ne pas avoir à parler à son fils. La pauvre petite créature fondait à vue d'œil. Elle s'était collée contre la joue froide du demi-élémentaire dans l'espoir de trouver de quoi se refroidir, en vain. Balthazar lui avait demandé par deux fois de le laisser partir, que c'était de la maltraitance animale, mais Shin s'obstinait, poussé par le pouvoir du déni et de l'irresponsabilité parentale. De plus, Icy servait un peu de brumisateur collectif et passait de main en main pour lutter contre la chaleur. Depuis que Théo avait essayé de le glisser dans son pantalon, cependant, Icy refusait catégoriquement de quitter son propriétaire. Il avait trop vu. Beaucoup trop vu.

Balthazar, pour une fois, vivait bien ce changement de climat. Démon par nature, la température infernale lui convenait parfaitement. De plus, Brasier, son cheval, était constitué de flammes froides qui lui permettaient de rester à une température confortable. Pour le style, il avait même détruit une de ses anciennes robes pour s'improviser un turban qu'il portait avec classe sur la tête, quand bien même Grunlek le charriait en lui disant qu'il avait maintenant le melon pour de vrai vu la taille de sa tête. Amateur.

Grunlek payait lui le plus lourd tribut. Métal et chaleur ne faisaient pas bon ménage et, malheureusement, il avait à la fois un bras et un œil fait de cette matière. Il serrait les dents malgré la forte douleur qui s'était réveillée dans son orbite morte. Quant à son bras, Balthazar avait eu la magnifique idée de tester si on pouvait cuire un œuf dessus. Non seulement l'œuf s'était carbonisé, mais en plus il avait coulé dans les mécanismes complexes de sa prothèse qu'il avait passait le reste du voyage à nettoyer péniblement, se brûlant sa main valide à chaque fois qu'il y trifouillait un peu trop longtemps. Eden n'était pas dans un meilleur état. Le nain avait fini par la porter sur son cheval pour lui éviter de continuer à marcher. Elle semblait abattue, haletant bruyamment. Le chat de Balthazar, Wilfred, n'avait pas ce problème, lui, confortablement installé sur le cheval frais de son propriétaire.

Devant les grandes portes qui menaient au désert, Shinddha et Théo remarquèrent un vagabond, installé à l'ombre sous des arbres mourants. Il portait d'amples vêtements, et un keffieh, qui lui protégeait la tête des bourrasques de sables, s'attirant immédiatement la jalousie de Balthazar qui trouvait son accoutrement beaucoup plus classe et adapté que le sien. L'homme avait un quelque chose de surnaturel… Ou peut-être était-ce la chaleur qui leur montait tous à la tête et lui donnait l'air d'être sorti d'un mirage, ils n'en étaient pas certains.

Pour être sûr que ce n'était pas un mirage, Théo, dans sa grande délicatesse, descendit de cheval, attrapa un caillou et le lança dans sa direction. Le projectile rebondit sur le ventre du pauvre homme, confus, qui recula d'un pas et leva des mains couvertes de bagues dans un geste qui signifiait clairement « Mais qu'est-ce qui lui prend à ce clown ? ». L'inconnu secoua la tête, puis s'approcha lentement pour leur adresser la parole.

— Je vois que vous êtes bien loin de chez vous, aventuriers. Êtes-vous perdus ? Que venez-vous faire en ces lieux ?

Les aventuriers se lancèrent des regards circonspects.

— C'est toujours un mirage ou pas ? chuchota Shinddha.

— C'est juste sa manière de nous parler, soupira Balthazar à voix basse. Ne soyez pas des goujats, dites-lui bonjour…

Grunlek leva les yeux au ciel.

— On n'est pas perdus. Bonjour.

— Comme il dit, répondit Théo. Nous ne sommes pas perdus, pourquoi tu nous parles ? l'agressa-t-il immédiatement derrière.

Balthazar lui fit les gros yeux. Le paladin leva les épaules, pour lui demander quel était son problème. Le mage fit rouler sa main et mima le mot « diplomatie » silencieusement avec sa bouche. Le paladin prit sur lui, puis se retourna vers l'étranger avec un sourire hypocrite qui n'avait rien de sympathique.

— Je suis Théo de Silverberg. Voici Balthazar Barnabé Octavius… Octavius Barnabé… Je sais plus le sens, et on s'en tape. Le nain, c'est Grunlek, et lui c'est Shinddha Kory. Et le gamin, mais je sais plus son nom.

— Madris, reprit Shin. Reste à l'arrière d'ailleurs gamin, dit-il à l'intéressé. Ne t'approche pas trop.

L'adolescent hocha volontiers la tête. Leur interlocuteur s'inclina, une main sur le cœur malgré ces présentations calamiteuses.

— Je me nomme Varel. Et vous, messieurs, êtes fort chanceux. Si vous aviez un vœu à formuler dans votre vie, quelque chose dont vous ayez vraiment, vraiment envie, quel serait-il ? Il se trouve que pour cette seule et unique fois, il pourrait s'exaucer.

— Ah d'accord, dit Théo. Eh bien, je veux que…

— Attends, attends, attends ! paniquèrent Balthazar et Grunlek en simultanée.

Le mage se jeta de son cheval et courut pour poser ses deux mains sur la bouche du paladin, le cœur battant la chamade. Il en était certain : ils venaient d'éviter un drame.

— Un génie dans le désert, je trouve quand même que c'est très cliché, réagit Shinddha, suspicieux.

— C'est un vœu par personne ou un vœu pour tout le groupe ? demanda Grunlek, plus sage.

— Un vœu pour vous, aventuriers, répondit l'énigmatique inconnu.

— Moi, j'dis que ça sent l'arnaque, insista Shinddha. Il y a jamais personne qui est gentil avec nous. Qui nous dit qu'il va pas faire le contraire de ce qu'on demande ? Et puis depuis quand des inconnus nous proposent des choses gratuitement ?

— Mais un génie de quoi ? grogna Théo. C'est juste un vieux gars qui a trop pris le soleil et qui croit qu'il a développé des pouvoirs magiques. Je voulais juste être gentil avec lui par pitié, moi !

— On ne sait jamais, réagit Balthazar. On pourrait tester et, je ne sais pas, souhaiter que Madris ait une vie magnifique et qu'il croule sous l'argent.

— Ah donc, tu vas sacrifier mon fils en plus ? s'outra Shinddha.

— Parce que maintenant tu le considères comme ton fils ? s'indigna le mage. Tu l'as ignoré tout au long du voyage !

Théo leva les yeux au ciel et s'approcha de l'homme.

— Prouvez-nous que vous êtes un génie. Faites des trucs de génie !

Le paladin saisit son bouclier sur la selle du cheval et se concentra pour percevoir les émanations de psyché autour de lui. Non seulement il en venait de l'homme devant lui, mais aussi des environs. Le lieu regorgeait de magie. Le Désert des Larmes tout entier semblait baigné d'énergie.

— Oh merde, c'est un vrai ! s'exclama Balthazar en voyant le bouclier de son ami vibrer.

L'inconnu fit quelques pas en arrière, las de cette conversation. Le sable commença à emporter ses pieds. Leur temps était compté, comprit le mage. Il accourut vers l'étranger.

— Attendez ! Le choix est fait. Je souhaite que Madris vive une vie longue et prospère, et qu'il soit entouré de la famille qu'il aura choisie et qui l'aimera jusqu'à ses derniers instants, et qu'il soit béni par les meilleures chances du monde.

Alors que les autres aventuriers se mirent à gémir et se plaindre de mécontentement face à cette décision injuste et égoïste alors qu'ils auraient pu eux aussi avoir une vie longue et prospère, l'étranger s'inclina.

— Votre vœu sera exaucé, aventurier. Enfant, dit-il en se tournant vers Madris, tu auras ce que le demi-diable a souhaité pour toi.

L'inconnu contourna l'arbre. Il y eut une forte bourrasque, puis le silence. Ce fut comme si l'étrange génie n'avait jamais été là.

— Je suis sûr que c'est des conneries, grogna Théo. Si ça se trouve, il lui a collé une malédiction à ton gamin.

— Donc si ça a marché, on ne devrait plus être capable de tuer Madris, n'est-ce pas ? réfléchit Grunlek. Quelqu'un veut essayer ? Théo ?

— Tu veux que je lui colle une beigne ? demanda le paladin avec un grand sourire qui suggérait que ça lui ferait très plaisir de s'exécuter.

Balthazar se plaça entre eux et leur donna à chacun une pichenette derrière la tête pour les calmer.

— Maintenant que cette histoire est réglée, je propose que nous allions secourir la princesse comme c'était prévu.

— On a juste un petit problème, l'interrompit Grunlek. On ira pas très loin dans les dunes avec les chevaux. Et on n'a pas de quoi tenir dans le désert.

Les aventuriers se retournèrent vers les animaux. Les équidés, à bout de force, s'étaient tous couchés dans le sable et respiraient bruyamment. Le nain avait raison : jamais ils ne survivraient plus de quelques heures forcés de marcher sous cette chaleur, quand bien même celui de Balthazar était magique.

— On peut toujours se fier à Madris, suggéra le mage. Logiquement, à la seconde où il aura faim, on trouvera de la nourriture.

— Je n'y crois pas des masses à tes conneries de génie, grogna Théo. Je compte pas jouer ma vie sur des superstitions hérétiques.

Autour de l'entrée, plusieurs tentes étaient dressées. Il y avait aussi un puits rempli à moitié d'eau dont Shin s'éloigna immédiatement, à l'inverse des chevaux qui se précipitèrent pour aller s'abreuver. Il s'agissait de toute évidence d'une caravane marchande installée ici pour vendre des équipements permettant de survivre au désert, ce qui pourrait leur être bien utile.

Balthazar vérifia sa bourse, il leur restait encore quelques économies pour marchander quelques biens avant le début de leur périple. Shindda rappela qu'ils avaient aussi besoin d'informations sur l'endroit où trouver leur fameuse princesse, puisqu'ils faisaient un peu chou ras pour le moment.

— Moi, j'laisse pas mon cheval, râla immédiatement Théo.

— Ton cheval, il va crever dans le désert, tenta de le raisonner Balthazar. C'est le principe d'un désert.

— Bah, on aura qu'à marcher à l'ombre et c'est tout.

— À l'ombre ? Dans un désert ? Utilise tes deux grammes de cervelle pour une fois, Théo !

— Bah, on a qu'à prendre de l'eau et puis c'est tout ! Eh toi ! invectiva-t-il un marchand. Je veux de l'eau.

La jeune femme à qui il s'était adressé, et qu'il avait prise pour un homme au départ, sortit de sa tente, surprise. Elle aussi était habillée de vêtements assez amples. Théo se dit que ça devait être la mode du coin, sans jamais s'interroger sur leur utilité, au contraire de Balthazar qui commençait à se demander s'ils ne devaient pas tous s'en procurer.

— Bonjour, dit-elle en s'inclinant légèrement. Vous êtes là depuis longtemps ? Je ne vous ai pas entendu arriver.

— Depuis seulement quelques instants, répondit Balthazar avant que le paladin ne puisse ouvrir la bouche. Nous sommes des aventuriers qui avons une quête à remplir dans le désert. Malheureusement, nous manquons de ressources pour arriver jusqu'au temple du Désert des Larmes.

— De quoi avez-vous besoin ? D'équipement ? Des montures ?

— De l'eau, grogna Théo. De l'eau en grande quantité pour survivre dans le désert.

— De vivres et d'eau, en effet, appuya Balthazar. Nous avons de quoi payer, ajouta-t-il en levant son bracelet en argent à hauteur d'yeux de la marchande.

Avides, les yeux de la marchande ne quittèrent pas l'objet du regard. Elle sourit malicieusement.

— Votre bracelet semble abîmé et assez ancien, ça ne va pas être suffisant.

Balthazar, loin d'avoir dit son dernier mot, le retourna pour lui montrer le rubis encastré de l'autre côté du bracelet. La jeune femme ne sembla pas impressionnée.

— Messire, vous êtes charmant, mais je sais reconnaître un faux quand j'en vois un.

Le mage soupira, vaincu à son propre jeu. Il sortit sa bourse en grommelant et sortit quelques pièces. Shinddha s'avança à son tour avec une meilleure idée.

— Je suis un demi-élémentaire d'eau. L'eau doit être une ressource rare par ici. Si je vous remplis votre puits, est-ce que vous accepteriez de nous faire une réduction ?

— Cette offre me convient davantage, approuva la jeune femme.

Shinddha s'exécuta, pendant que les autres aventuriers récupéraient les vivres promis. Balthazar réussit lui à convaincre le paladin de laisser le cheval de Théo, ainsi que Wilfried aux soins de la marchande en échange de chameaux, plus adaptés à la traversée du désert. Théo n'apprécia pas beaucoup d'échanger son cheval de compétition contre une abomination bossue qui puait la mort, mais il ne gagna pas ce combat et dut se faire une raison. Eden, plus résistante qu'un loup normal du fait de sa nature druidique, décida malgré la chaleur de les accompagner. Balthazar garda sa monture malgré tout, préférant voyager au frais.

Après un dernier jour de repos le temps que le demi-élémentaire récupère sa psyché, les aventuriers passèrent enfin les portes du Désert des Larmes, à la recherche de la princesse qui leur avait demandé de l'aide.


Cela faisait deux jours que les aventuriers voyageaient dans le désert. Balthazar regrettait amèrement de n'avoir pas pensé à demander des tenues amples pour être plus à l'aise.

Même torse nu, Théo cuisait à feu doux, la peau cramée par les coups de soleil qui le faisaient souffrir à chaque embardée de son super chameau de l'inquisition. Il persévérait malgré tout, d'une part parce qu'il avait laissé le haut de son armure à l'entrée du désert comme un débutant, et d'autre part parce que sauver la princesse torse nu, c'était quand même vachement la classe.

De légers tremblements de terre firent arrêter les montures des aventuriers. Ils se lancèrent des regards inquiets, avant que le paladin ne remarque un peu plus loin, dans un tas de ruines, une silhouette féminine.

Le guerrier, têtu, continua d'avancer dans sa direction. Les autres aventuriers virent alors le sol se lever sous les pattes de son chameau.

— Recule, espèce de crétin ! cria Balthazar, en tirant la bride de son cheval.

— Hein ? Quoi ?

Les autres aventuriers firent reculer leurs montures de quelques pas, nerveusement. Théo baissa la tête et se rendit compte qu'il s'était en effet élevé d'un bon mètre au-dessus du sol. Paniqué, il abandonna le chameau et sauta. Il effectua une roulade au sol, avalant une grande gorgée de sable au passage, mais finit par atterrir aux côtés de ses compagnons. Les aventuriers regardèrent impuissants le pauvre chameau, complètement paniqué, continuer à s'élever sur un petit rocher, mètre après mètre, jusqu'à se retrouver si haut qu'ils ne réussirent même plus à le voir.

Craignant que ce soit une attaque, Théo courut se mettre à couvert derrière un pan de mur écroulé, au cas où. Il se concentra sur son bouclier pour chercher un potentiel émetteur de magie. Le bouclier trembla. Il y avait des pointes d'énergie partout autour d'eux. Un trop près d'eux. Ça ressemblait à une embuscade.

Les autres aventuriers, toujours à découvert, se rendirent compte que des silhouettes se rapprochaient tout proche, formant un grand cercle qui se refermait lentement sur eux.

Théo se tourna vers la femme, toujours debout dans les ruines.

Elle lui sourit d'un air désolé.