Partie 4
Par Myfanwi
Les aventuriers peinaient à progresser, les émanations de magie trop importantes pour qu'ils parviennent à se concentrer. Ils savaient néanmoins, par leurs précédents problèmes dans une certaine montagne, qu'il valait mieux rester à bonne distance de cette faille, afin d'éviter de céder à sa tentation complètement.
En tête du groupe, Théo maintenait son bouclier dressé devant lui, à la recherche d'une zone plus propice pour monter un plan. Étant le seul insensible à la magie, il essayait de guider ses compagnons vers un endroit moins exposé. Peine perdue. Plus ils s'enfonçaient dans le cœur du Désert des Larmes, pire devenait la situation. Il pouvait maintenant clairement voir devant lui des éclairs jaillirent de plusieurs endroits de la faille à intervalles réguliers.
De l'autre côté des crevasses, les nomades qu'on leur avait demandé de secourir patientaient, certains plus en détresse que d'autres. Une femme tenait un enfant, perchée au-dessus d'un rocher imposant, tandis qu'un autre homme cherchait à échapper aux fissures grandissant sous ses pieds, de plus en plus nombreuses.
Théo ne réfléchit pas plus longtemps. Il était paladin, c'était sa mission de sauver les gens.
— Théo… avertit Balthazar en voyant son expression se durcir. Théo, ne fais pas le con, reste ici !
Comme d'habitude, le guerrier n'en fit qu'à sa tête. Il prit de l'élan et se mit à courir vers la faille à vive allure. Derrière lui, Balthazar abandonna son idée de lui courir après. Seul, il n'avait aucune chance de l'arrêter.
Un immense éclair frappa le sol à quelques centimètres du paladin. Il eut juste le temps de se retourner pour adresser un regard désolé à ses compagnons, avant d'être absorbé par la lumière dans une immense explosion.
Dans le souffle de cet évènement imprévu, Balthazar dut reculer, trop exposé aux émanations magiques qui lui revinrent en pleine face. Elles lui provoquèrent un mal de tête lancinant qui le força à se courber en deux, alors qu'il hurlait le nom de son ami.
Les deux derniers aventuriers, eux à peine arrivés, restèrent bouche bée.
— Dis-moi pas qu'il est encore tombé dans une faille magique ? demanda Grunlek.
— S'il est mort encore une fois, je le ressuscite et je le retue moi-même ! cria Shinddha, furieux.
Constatant l'urgence de la situation, Grunlek décida de s'approcher de la zone d'impact, espérant atteindre Théo avec son bras mécanique pour l'extirper de ce mauvais pas. Il passa à côté de Balthazar et lutta contre les émanations magiques pour tendre le bras, viser approximativement et tirer son grappin. Il réussit à saisir quelque chose dans la faille, qu'il espéra être son ami, et le tira en arrière de toutes ses forces.
Théo ne comprenait pas vraiment ce qu'il se passait. Un mal de crâne lancinant l'empêchait d'ouvrir les yeux. Il ne savait plus exactement où il était. Au fond de lui, une peur existentielle le maintenait conscient : il ne voulait pas revivre ça. Il ne voulait pas se réveiller encore une fois dans le noir, comme après la Montagne.
Il ne voulait pas être mort de nouveau.
Dans une vaine tentative ou un certain déni, il n'était pas certain, il chercha à faire briller ce qu'il restait de son armure, son pantalon, pour se rassurer. Pour se convaincre que le cauchemar ne recommençait pas à nouveau.
Quand enfin il ouvrit les yeux, il se trouvait sur la terre ferme, plié en deux, la tête à moitié enfoncée dans le sable. Ce ne fut pas la douce lumière de sa déesse qu'il ressentit pour le soutenir, mais la chaleur des flammes qui couraient doucement le long de ses bras.
… Comment ça des flammes ?
Un terrible sentiment lui retourna l'estomac. Il portait une robe. Des bijoux. Il sentait la rose trop cuite.
— Oh non. Non, non, pitié. Tout, mais pas ça ! Je suis dégueulasse, geignit le paladin avec la voix beaucoup trop familière du demi-diable. Je me répugne. Je crois que je vais vomir. Je suis une hérésie. C'est un cauchemar. Je vais me réveiller. Je vais me réveiller, paniqua-t-il.
Balthazar perdit connaissance quelques secondes après avoir vu Grunlek se précipiter vers la faille. Il ne savait pas ce qui lui arrivait, mais ce n'était définitivement pas normal. Il avait étudié la magie mentale, il avait étudié les failles magiques. Rien dans ses symptômes ne collait à une surexposition magique ou à ce qu'il avait vécu dans cette fichue montagne, des mois auparavant.
Quand il revint à lui, une sensation de nausée lui retourna l'estomac. Non seulement il se trouvait en lévitation fragile au-dessus d'un vide béant, mais il y avait cette odeur atroce qui l'entourait… Non, qui provenait de lui. Qu'est-ce que ça puait !
… Il était en train de tomber dans le vide !
Balthazar hurla à s'en déchirer les poumons, terrifié. Il s'agita dans tous les sens pour tenter d'échapper à son sort, avant qu'un détail ne capte son attention et ne lui coupe le sifflet pour de bon. Son armure, enfin, l'armure de Théo, brillait. Sauf que cette armure, elle n'était plus sur Théo. Ou plutôt… Théo n'était plus dans son corps.
Ça expliquait l'odeur. Il se jura de lui faire prendre un bain à la seconde où ils quittaient ce désert de malheur.
— Putain de ta mère, je suis dans le corps de Bob, chouina le paladin. Tuez-moi. Comment on utilise ces flammes de merde ? Je vais me cramer tout seul !
Shinddha, qui s'était approché de Balthazar pour lui venir en aide, suspendit son geste, perturbé. Quelque chose n'allait clairement pas avec le demi-diable. Le démon avait-il pris le contrôle ? Il hésita à s'approcher davantage, effrayé à l'idée de se prendre une boule de feu surprise dans le ventre. Mais quand même, Balthazar parlait étonnamment comme…
— Qu'est-ce que tu regardes toi ? l'agressa le demi-diable. Fais un truc au lieu de rester planté là comme un con ! Tu vois pas que c'est la merde ?!
Théo. Balthazar parlait comme Théo.
Oh non. Shinddha paniqua légèrement. Qu'est-ce qu'il voulait qu'il fasse ? Lui geler les pieds ? Il ne savait pas comment s'occuper de ce genre de choses, lui ! C'était Balthazar, le cerveau du groupe normalement ! L'archer regarda autour de lui, paniqué, à la recherche de Grunlek.
De son côté, le nain réussit enfin, après un grand effort, à ramener Théo sur la terre ferme. Couché sur le dos, le paladin resta immobile.
— Je pue, Grunlek, dit le guerrier d'une voix lasse. Je pue la mort, la crasse et la merde. Quand est-ce qu'on est devenus si négligents au point d'oublier de le forcer à prendre un bain ?
— Théo ? Tu vas bien ?
— C'est pas Théo. C'est Balthazar. Je ne sais pas ce que cet enfoiré a fait, mais je te jure que je vais l'étriper, d'une manière ou d'une autre.
Shinddha rejoignit le nain, confus, le plus vite qu'il le put. Il saisit Grunlek par les épaules et l'éloigna de Théo-Balthazar-il ne savait plus, pour lui parler en tête à tête.
— Bob agit comme Théo. C'est grave flippant, je sais pas quoi faire. Tu crois qu'on devrait balancer le corps de Bob dans la faille pour voir si ça le fait redevenir normal ?
— Personne ne balance personne dans la faille, intervint le paladin (enfin… le mage dans le paladin). Déjà, reculons-nous pour qu'on puisse en discuter cinq minutes. J'ai besoin de deux minutes pour réaliser ce qu'il m'arr…
Balthazar se jeta soudainement au visage de Théo. Le paladin, déséquilibré, retomba en arrière, alors que le demi-diable lui écorchait le visage à coup d'ongles.
— Rends-moi mon corps, espèce d'hérésie ! Rends-le-moi ! Même ça fallait que tu me le voles ! Saloperie de démon de mes deux !
— Théo, calme-toi ! grogna le paladin, en essayant de repousser ses mains. Je sais que la situation n'est pas idéale, mais si on veut revenir à un état normal, tu as besoin de moi en vie !
Grunlek attrapa le mage (enfin, le paladin dans le mage) sous les bras et le tira en arrière sans effort, ce qui ne fit qu'enrager davantage son ami prisonnier, qui commençait à réaliser les limitations de son nouveau corps. Le paladin se releva et dépoussiéra son torse et son dos. Sans sa robe, il se sentait nu. Ce n'était pas très agréable.
— Ne paniquons pas, tenta de les calmer Grunlek. Et puis, il n'y a pas que des désavantages, tu dois te sentir libérer Balthazar, non ? Plus de démon, tout ça…
— T'es plus beau aussi, surenchérit Shinddha, avant de s'attirer un regard dubitatif des autres aventuriers. Quoi ? J'essaie de lui remonter le moral !
— Ce n'est pas ce qui m'inquiète, grogna Balthazar, dans le corps de Théo. Si j'avais échangé avec Grunlek, je sais qu'il n'y aurait pas eu trop de problèmes pour gérer mon démon, parce que t'es droit. Mais lui, là ? dit-il en pointant Théo-Balthazar. J'ai peur qu'il se fasse bouffer tout cru et nous déclenche une apocalypse. On doit vite trouver un moyen de retourner dans nos corps avant que ça n'arrive.
— Tu me traites de crétin là ? cria Théo-Balthazar.
Sous les yeux médusés des autres aventuriers, le corps de Balthazar se gifla lui-même, laissant une sale marque sous son œil droit.
— Arrête de me frapper ! râla Balthazar-Théo. Tu vas tomber dans les pommes, tu vas rien comprendre ! Je suis pas aussi résistant que toi, mets-toi-le dans le crâne !
— Dans le pire des cas, on peut assommer le corps de Balthazar ? proposa Grunlek. Comme ça, pas de problème de démon ?
— Essaie de m'assommer pour voir, menaça Théo-Balthazar. Et qu'est-ce que tu fous déjà, toi ? grogna-t-il à l'attention de son corps.
Balthazar, en effet, venait de découvrir qu'il était maintenant bien plus musclé que ce qu'il avait imaginé. Il tâtait ses nouveaux atouts avec curiosité, ce qui n'était visiblement pas du goût de son ami paladin, coincé dans un corps maigrelet et qui manquait cruellement d'exercice. Quand Balthazar décolla légèrement son pantalon pour regarder en dessous, Théo lui frappa la main.
— Bon, on fait quoi ? Je veux récupérer mon corps. Ça pourrait pas marcher si on se colle juste tête à tête ?
De l'autre côté de la faille, l'homme en détresse commençait à s'impatienter.
— Vous arrivez bientôt ? demanda-t-il d'une petite voix, les jambes écartées en équilibre fragile au-dessus d'une faille.
— Ah non, surtout pas, répondit Balthazar-Théo. D'abord je dois tuer une petite fille. Je ne suis même pas vraiment inquisiteur de toute façon. La Lumière est une fraude depuis le début. N'oubliez pas de bien le dire à toutes les personnes que vous croisez, c'est très important.
Le mage se remit une troisième gifle, assez pour faire saigner sa pommette, yeux dans les yeux avec son ancien corps.
— Arrête de te frapper ! grogna le paladin.
— Je vais continuer à le faire jusqu'à me briser la nuque si tu trouves pas une solution dans deux minutes.
— Eh, oh ! C'est pas de ma faute si on est dans cette situation ! Tu n'avais qu'à pas sauter dans le vide, espèce d'incapable lourdaud ! Reculons de la faille. Shin, Grunlek, pareil. J'ai pas envie qu'ils vous arrivent la même chose.
— Après ça pourrait être drôle, tenta Shin.
Les aventuriers obéirent et rejoignirent le paladin et le mage dans un endroit plus protégé des émanations magiques.
Dans le corps de Théo, Balthazar prit quelques secondes pour réfléchir à un moyen d'inverser le processus. Il avait bien un plan en tête, mais il nécessitait un effort de son ami et l'utilisation de sa magie, ce qui ne le rassurait pas vraiment. Cependant, il n'avait pas exactement le choix.
— Théo, tu sais comment ça fait quand on utilise la connexion mentale, quand on doit discuter dans notre tête ?
— Ouais.
— D'accord, on va essayer d'en ouvrir une. Imagine que tes yeux sont des muscles, et tu pousses très fort avec tes muscles. Maintenant, tu vas me regarder dans les yeux, et tu vas pousser très fort dans ton cerveau et tes yeux, mais dans mes yeux, c'est clair ?
Il y eut un long silence. Balthazar vit les pensées tourner dans sa propre tête, avant que le paladin, dans son corps, ne le regarde et cligne des yeux, complètement perdu, la tête complètement vide.
— Quoi ?
Grunlek poussa un soupir. De toute évidence, ça allait être plus compliqué que prévu. Balthazar, lui, garda espoir.
— Je veux que tu ouvres une connexion mentale avec moi. Il suffit de me regarder, et de pousser très fort avec tes muscles et ton cerveau. C'est comme attaquer un ennemi avec une épée, mais tout dans ta tête. Attaque-moi avec une épée dans ta tête.
Les aventuriers retinrent leur souffle, alors que le visage du mage se crispait sous la concentration. Les yeux plissés, le mage tendit une main vers le paladin, imagina une épée dans sa tête, et s'imagina la planter dans sa tronche. Il resta un long moment comme ça.
Grunlek et Shinddha échangèrent un regard circonspect. Ça n'avait pas l'air de se dérouler comme prévu.
— Ça n'a pas marché, soupira Balthazar-Théo. Ce n'est pas grave. Recommence. On va y arriver.
— Oh, tu me casses les couilles avec ta magie de merde maintenant ! Je vais te niquer !
Joignant le geste à la parole, Théo réussit accidentellement à ouvrir la connexion mentale en saisissant son propre corps au col. Oh.
— On avance ! lâcha Balthazar-Théo. Avant de repartir te jeter dans la faille comme un idiot, on tente une dernière chose, d'accord ? Tu vas pousser dans ma tête tout ce que tu penses, tout ce que tu es, toute ton existence dans ma tête. Et je vais faire la même chose, d'accord ?
Mais Théo… Ne répondit pas, les yeux dans le vague. Balthazar eut un très mauvais pressentiment.
Théo avait essayé de suivre les instructions de Balthazar à la lettre. Il y avait mis toute sa volonté, malgré son agacement de plus en plus prononcé. Pourtant, quand il ouvrit les yeux, il était de nouveau dans le noir.
Seul.
Est-ce que ça avait fonctionné ? Il n'en était pas certain. Et si ça les avait tués tous les deux ?
Un bruissement lui fit relever la tête. Tapie dans la brume, une forme titanesque se trouvait en face de lui. Un… pied ? Théo suivit le pied des yeux, et remonta doucement en direction du reste du corps. Il se tenait face à une créature titanesque, d'une dizaine de mètres.
Pas n'importe quelle créature.
Un démon.
Théo resta figé, pris au dépourvu. Ce n'était pas exactement prévu au programme, ça. Il s'apprêta à appeler Balthazar à l'aide, mais le monstre en décida autrement, en s'adressant à lui.
— Inquisiteur, nous voilà maintenant unis.
— Putain de merde. Je veux juste rentrer dans mon corps. Qu'est-ce que tu veux, le dégueulasse ? Laisse-moi sortir !
De toute évidence, ça ne plut pas au démon, qui l'attrapa à la taille comme une vulgaire souris. Théo se débattit, en colère, mais la main était bien trop grande pour pouvoir s'en échapper de lui-même. Il devait voir la vérité en face : il était coincé avec le démon de Balthazar, et tant qu'il n'était pas décidé à arrêter de jouer avec lui, il ne partirait pas.
Il aurait au moins une sacrée histoire à raconter la prochaine fois qu'il rentrerait à l'Église de la Lumière. Ce n'était pas tous les jours qu'il vivait une expérience hérétique à ce point.
— Cette Lumière… Elle est si délicieuse, inquisiteur.
Le démon approcha son immense tête du guerrier, et le lécha de haut en bas. Théo eut un haut-le-cœur. Il avait envie de vomir, de mourir, ou les deux. Il n'était pas certain.
— Tu serais tellement mort si j'avais mon épée, espèce de chiure d'hérésie, grogna le paladin, tremblant de colère. Attends que je trouve un moyen de te choper, espèce d'enflure ! Rends-moi mon corps ! T'as pas envie de rester coincer avec un paladin, et j'ai pas envie de rester avec une saloperie comme toi. Dégage !
Le démon sembla réfléchir. Théo retint son souffle. Puis il finit par hausser les épaules.
— Au moins l'autre sait se laver, grogna le démon.
Théo poussa un cri, offensé, qui n'atteignit pas vraiment la créature.
À son grand soulagement, Balthazar ressentit à nouveau un mal de tête lancinant. Quand il rouvrit les yeux, ses mains rencontrèrent le tissu doux et de qualité de sa chère robe de mage. Il poussa un soupir. Sauvé.
— Nique-toi espèce de chiure de merde ! cria Théo peu après, en bondissant sur ses jambes, à la grande surprise de ses camarades.
Il regarda autour de lui, perdu, avant de renifler. Son odeur corporelle ! Il était rentré chez lui. Enfin, dans son corps. Sali, démonisé, mais bien vivant. Il fit briller son armure plus fort, juste pour établir une dominance sur ses camarades. Théo était enfin de retour ! Plus de démon !
Balthazar se redressa, leva la main, et le gifla de toutes ses forces. Ça le soulagea. Théo ne broncha pas.
— Plus jamais tu refais ça ! grogna le mage. Il y en a marre de tes conneries !
— Je ferai pas le fier vu comment c'est crade à l'intérieur de toi.
— Et dans ta tête, il n'y a que du vide, pourtant je t'insulte pas pour autant.
Balthazar décida quand même, par acquit de conscience, de vérifier que son démon allait bien. Il ne rencontra qu'un goût amer d'inquisiteur et, de toute évidence, un démon satisfait. Il se pouvait que le démon ait un peu siphonné d'énergie à Théo pendant le transfert. Balthazar préféra ne pas trop y penser. De plus, Théo n'avait sans doute pas envie de savoir que son démon l'avait un peu grignoté sur les bords.
Ce qui inquiéta le mage en revanche fut qu'à cause de ce petit contretemps avec le démon et l'aspiration de l'énergie de Théo, il avait également aspiré des émanations magiques. Les mêmes que le dernier puits de magie. Il dut fournir un effort pour se concentrer. De toute évidence, il commençait à développer une légère addiction pour ces flux magiques. Il allait devoir redoubler de prudence.
— Bon, on doit toujours sauver l'autre gars, annonça Théo. J'y retourne.
Sous les yeux consternés des aventuriers, Théo, qui n'avait visiblement rien appris de cette mésaventure, fit demi-tour et s'avança d'un pas décidé vers la faille, de nouveau. Cette fois-ci, le mage décida de rester à bonne distance. Hors de question de revivre ce fiasco !
Avec hésitation, Shin et Grunlek décidèrent de l'accompagner, dans l'espoir qu'ils réussissent cette fois à passer au-dessus de la faille. Par sécurité, ils décidèrent de se diriger vers le côté où Théo ne se dirigeait pas, pour aller aider la jeune femme et son enfant. Le saut ne fut en réalité pas bien compliqué, ce qui les fit se demander comment le paladin avait pu seulement le rater.
De son côté, Théo réussit lui aussi à franchir la crevasse, non sans un court instant d'hésitation. Il se retourna même pour adresser un bon gros doigt d'honneur à Balthazar, désormais tout seul sur sa rive. Le mage ne répondit pas à sa provocation, trop préoccupé à se demander comment il allait les rejoindre. Peut-être que si le centaure qui les avaient accompagnés le jetait par-dessus la faille… Ou peut-être qu'il l'enverrait dedans. Il devait encore réfléchir à ce plan.
Il n'eut malheureusement pas beaucoup de temps pour penser à un autre plan. Le centaure était arrivé de toute évidence à la même conclusion que lui. Il le saisit comme s'il ne pesait rien et le jeta sans ménagement au-dessus de la faille. Dans un cri, Balthazar vola au-dessus de Théo et s'écrasa brutalement contre un rocher, s'enfonça dans le sable la tête la première aux pieds du paladin et… ne bougea plus.
Théo hésita, avant de donner un petit coup de pied au mage pour s'assurer qu'il était toujours en vie et ne s'était pas brisé la nuque dans sa chute.
— T'es mort ?
Pas de réponse.
— Vous êtes là pour me sauver ? demanda l'homme derrière lui, plein d'espoir.
Cet espoir, cependant, mourut bien vite en apercevant le mage au sol, inconscient. Théo gonfla la poitrine.
— Bien sûr qu'on est là pour toi espèce de chiasse ?! Tu crois qu'on en a chié pour quoi ces vingt dernières minutes ? T'es qui en plus, qu'est-ce que tu fous là ?
— Bah, j'habite ici, monsieur ! Depuis qu'il y a les failles, on est coincés ici !
— Et l'élémentaire de terre, il est où ?
— Quelque part là-bas, dit-il en pointant une direction approximative, plus au nord.
— D'accord. Vous pouvez sauter de l'autre côté ?
— Tout seul ?
— Bon, je vais vous lancer alors.
L'homme se figea, puis regarda en direction de Balthazar sur le sol, balancé quelques secondes plus tôt comme Théo voulait le faire. Il n'eut pas vraiment son mot à dire. Le paladin le souleva et le balança de l'autre côté, aux pieds du centaure. Le pauvre homme manqua de peu de rouler dans la faille, mais leur nouvel allié équin s'assura de lui sauver la vie.
Théo se pencha vers Balthazar, et gracieusement, décida de le soigner. Comme ça, ils étaient quittes et il n'aurait pas besoin de se plier en quatre plus tard pour remercier le demi-diable de lui avoir sauvé les miches (encore une fois).
De leur côté, Shinddha et Grunlek s'approchèrent eux aussi des survivants coincés sur leur ilot. La mère parut soulagée de les voir arriver, et vint à leur rencontre.
— Vous allez bien ? s'assura Grunlek.
— Oui, je crois. J'essaie de ne pas paniquer le petit. Est-ce que vous pouvez nous aider ? C'est Tron qui vous envoie ?
— Oui, laissez-nous une minute.
Le nain et le demi-élémentaire se concertèrent, et décidèrent d'utiliser la corde de Grunlek, de l'attacher à une flèche et de tirer la flèche de l'autre côté, pour aider la mère à traverser.
De l'autre côté de la faille, nerveuse, Eden faisait des allers-retours, à la recherche d'un endroit où sauter pour rejoindre le nain. Grunlek la surveillait du regard, inquiet. Il faisait néanmoins confiance à l'instinct de la louve, elle devait sentir qu'il était opposé à l'idée. Elle finit par s'asseoir, le dévisageant intensément.
Shin banda son arc et tira la flèche. Elle tomba directement dans la faille. Le demi-élémentaire adressa un regard désolé au nain, qui patient, lui dit simplement de réessayer. Ça semblait être le thème de la journée : les doubles chances. Quand Grunlek remonta la corde, il s'aperçut que les flux magiques l'avaient rongé d'un bon tiers. Il ne valait mieux pas rater une deuxième fois, au risque de rester coincés ici, eux aussi.
Le demi-élémentaire réessaya. La flèche réussit à se planter de l'autre côté, à peine à quelques centimètres de la faille. Ils devraient faire avec. Grunlek aida la mère et son bébé à traverser, soulagé de les voir arriver en un seul morceau de leur côté. Tron remercia les deux aventuriers d'un signe de tête, et la réceptionna.
Il ne leur restait plus qu'à rejoindre les deux derniers membres du groupe, pour pouvoir continuer leur périple vers le cœur du désert des larmes, à l'assaut de l'élémentaire de terre qui leur avait causé bien trop de problèmes depuis le début de cette aventure.
Ils prirent un peu d'élan et arrivèrent sans problème de l'autre côté de la crevasse, où Théo et Balthazar patientaient. Les aventuriers se dirigèrent au pas de course vers le nord. Ils débouchèrent dans une partie du désert encore plus abîmée par les crevasses. Au loin, dans une tempête de sable, l'élémentaire semait la panique près d'un groupe de survivants, caché dans une crevasse. Grunlek repéra immédiatement le cadavre d'un nain, également, entre deux bourrasques.
Il était temps de mettre un terme à ce chaos.
